4. Normalité, névrose, psychose

« La personne normale ? Cet animal n’existe pas. » C’est la thèse que soutient Don D. Jackson dans le premier article que nous présentons ici. Cette partie rassemble plusieurs articles majeurs portant sur le caractère relatif des trois termes qui forment son titre. En effet dès qu’on abandonne la perspective monadique, intrapsychique, et qu’on élargit le champ visuel de l’observateur, de manière à inclure non plus seulement l’individu mais les autres, ceux qui pour lui sont signifiants, ainsi que le contexte social de leur interaction, nos conceptions traditionnelles en matière tant de normalité que de folie se trouvent sérieusement remises en question. Ce changement de perspective, que Haley (voir p. 1, supra) compare justement au passage à la conception héliocentrique de l’univers, ne constitue pas une idée nouvelle, bien qu’il n’ait certes pas rencontré une adhésion unanime. Nous avons assez parlé, dans les articles qui précèdent, des résistances qu’il a rencontrées chez les tenants de conceptions plus traditionnelles des problèmes et des conflits humains. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue le fait que cette idée même a ses précurseurs. Certains d’entre eux méritent un bref rappel :

Tout d’abord, l’article célèbre de Lasègue et Falret, « La folie à deux, ou folie communiquée », publié en 1877, dans lequel les deux psychiatres français avancèrent l’idée suivante : « Il ne s’agit pas seulement d’examiner l’influence de l’aliéné sur l’homme supposé sain d’esprit, mais il importe de rechercher l’action inverse du raisonnant sur le délirant et de montrer par quels compromis s’effacent les divergences78. » Cependant, cette conception de la folie devait encore attendre son heure et l’idée que la folie puisse être un produit de la communication resta simplement lettre morte pour la majeure partie d’entre les psychiatres.

Quelque vingt-cinq ans plus tard, le bruit courut dans le monde scientifique, électrisé, qu’un instituteur en retraite de Berlin avait appris à son cheval, fort justement nommé Hans le Malin, à accomplir des tours et des exercices de calcul mental des plus étonnants : il connaissait l’arithmétique, savait dire l’heure, reconnaissait les photographies de personnes qu’il avait déjà rencontrées et beaucoup d’autres choses encore. Le cheval et son maître furent l’objet des enquêtes scientifiques les plus approfondies, lesquelles établirent toutes qu’il n’y avait aucune supercherie et que le cheval possédait bel et bien ces aptitudes remarquables. L’euphorie se poursuivit un temps, jusqu’à ce qu’un étudiant diplômé de psychologie et de médecine découvrit que le cheval, qui tapait les résultats à coups de sabot, avait simplement appris à taper dès que tout le monde concentrait son attention sur sa patte, et à cesser de taper dès qu’une vague d’excitation mal dissimulée se formait parmi les rangs des humains qui l’entouraient, et que de nombreux spectateurs relevaient la têtec’était, bien entendu, le moment où le cheval était arrivé au nombre exact. En ce temps-là, cependant, l’idée d’une interaction aussi simple, ni intentionnelle ni verbale, était complètement étrangère au paradigme scientifique qui prévalait alors, et le phénomène en son entier devait donc être considéré comme une propriété de la monadedans ce cas, le cheval.

Si nous rappelons cette affaire, sans rapport apparent avec notre sujet, c’est qu’à peu près à la même époque, la division entre les psychoses endogènes et exogènes commençait à avoir cours. On sait que les psychoses exogènes sont celles qui sont causées par des facteurs extérieurs au système nerveux central, tandis que la cause des troubles endogènes est censée se trouver à l’intérieur de ce système. Avec un peu de recul, il n’est pas difficile de comprendre que les aliénistes de l’époque aient pu très aisément diagnostiquer et décrire les troubles mentaux causés par des facteurs extérieurs identifiables (traumas émotionnels ou physiques, intoxications, infections, etc.), alors qu’ils ne pouvaient, au contraire, découvrir aucune preuve tangible aussi convaincante de l’existence de causes endogènes. En ce qui concerne surtout les schizophrénies et les entités cliniques maniaco-dépressives, « endogène » en vint, en fait, à signifier tout simplement « non exogène » et finit insidieusement par gagner le statut douteux d’une definitio per exclusionem (une définition formée par l’exclusion, plutôt que par la présence, de facteurs déterminants). Cependant, la tyrannie du langage étant ce qu’elle est, la seule existence d’un nom semble prouver l’existence de la chose nommée : nous avons donc des psychoses « endogènes » non parce que leur existence a été démontrée mais parce qu’il existe un nom pour les définir. Nous retrouvons essentiellement la même galipette sémantique dans l’affaire de Hans le Malin : son « génie » fut et ne pouvait pas ne pas être considéré comme « endogène » (et, soit dit en passant, il fut solennellement authentifié par une commission composée de treize savants aussi éminents que sages), jusqu’à ce qu’un étudiant avancé, considérant le phénomène en fonction d’un paradigme scientifique entièrement différent, ait pu démontrer qu’il était « exogène » bien qu’il ne le fût qu’en un sens encore étranger à la pensée scientifique de l’époque. Le paradigme en question était celui de la communication, considérée comme un facteur déterminant le comportement. (Le lecteur intéressé par ce sujet pourra consulter l’ouvrage publié sous la direction de Rosenthal79, et plus généralement ses travaux à l’université Harvard, sur l’influence de l’expérimentateur80.)

À cet égard, il existe un exemple historique encore plus frappant. Qu’on pense au célèbre cas Schreber. Schreber, un juge allemand, né en 1842, devint fou à l’âge de quarante-deux ans et mourut dans un hôpital psychiatrique en 1911. Il est l’auteur d’un mémoire autobiographique, publié en français sous le titre de Mémoires d’un névropathe81, que Freud, sans avoir jamais rencontré l’auteur, utilisa pour écrire une étude circonstanciée sur la psychodynamique de la paranoïa82. Depuis l’analyse que Freud a faite de ce cas, Schreber est sans doute « le patient le plus fréquemment cité par les psychiatres83 ». En 1959, le psychanalyste William Niederland publia le premier article de toute une série qui devait ensuite paraître sous forme d’un livre84 pour attirer l’attention sur certaines similarités surprenantes entre le délire de Schreber et les méthodes pédagogiques de son père. À comparer de nombreux passages des Mémoires du fils avec les techniques « pédagogiques » sadiques du père, telles qu’elles sont décrites dans ses nombreux ouvrages sur l’éducation et la discipline85. on découvre des correspondances quasi littérales. Il est donc évident que le délire du fils ne relevait pas de son système nerveux central mais qu’il était véritablement exogène, et ce dans le sens le plus effroyablement concret du mot. Qu'il n’en ait pas évoqué l’origine de façon littérale ou qu’il n’ait pu le faire et qu’il l’ait exprimée dans un langage métaphorique (religieux) ne change guère le fait que son délire était aussi peu endogène que le génie de Hans le Malin. Cependant l’interaction n’avait toujours aucune « existence » officiellenon qu’elle fût réellement inexistante, mais elle n’avait aucune place dans le paradigme scientifique de l’époque et l’explication par l’endogène était alors la seule possible.

Cependant, si la folie est un mythe, il en va de même de son contraire, la normalité. L’article de Don D. Jackson montre la relativité de ce concept et donne un aperçu panoramique des nombreux faits et chiffres qui contredisent ce mythe.