La schizophrénie : problèmes fondamentaux de la recherche socioculturelle86

John Weakland

Comme nous l’avons déjà fait remarquer, l’idée que le comportement dépend de la communication et de l’interaction n’est pas nouvelle. Si à l’occasion le phénomène est reconnu par certains chercheurs, il constitue plus encore un fait d’expérience courante. Cependant la connaissance commune aussi bien que des aperçus plus spécifiques tournent court ou restent rares dans les domaines où profanes et spécialistes auraient le plus besoin de leurs services. Nous voulons parler des cas où la question se pose d’aborder et d’étudier des comportements particulièrement épineuxla malignité et la folie. L’article suivant nous présente un cas d’espèce. John H. Weakland y traite des recherches socioculturelles sur la schizophréniela folie par excellence. Dans le domaine des sciences, dit-on, « une différence significative est une différence qui fait une différence ». Cet article illustre la différence significative qui s’attache tant à la valeur des recherches anciennes qu’à l’organisation des travaux à venir dès que l’on adopte une perspective authentiquement interactionnelle plutôt que d’envisager séparément la schizophrénie et la vie sociale et de les considérer dans des cadres disparatesfût-ce dans l’intention de les réunir.

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Cet article tente de rendre compte, d’une façon nouvelle, des problèmes généraux les plus importants qui se posent actuellement dans les recherches portant sur divers aspects de la schizophrénie (sa nature, son étiologie, sa fréquence, etc.), considérée dans son rapport avec l’environnement socioculturel – ainsi que de présenter rapidement certaines méthodes élaborées pour les résoudre. Pour atteindre cet objectif, il s’agit d’exposer les buts, prémisses et problèmes généraux exemplifiés mais non explicités dans la plupart des travaux réalisés dans ce domaine, et de faire valoir un point de vue différent, contrastant avec eux, obtenu au cours d’études directes de la schizophrénie dans le contexte familial – une sorte de milieu socioculturel en miniature.

En conséquence, nous n’offrons ici ni étude d’ensemble des travaux réalisés par le passé dans ce domaine, ni critique de certaines particularités de ces travaux à l’intérieur de leur propre cadre de référence. Je me contenterai plutôt d’esquisser les grandes lignes de ces travaux, négligeant les détails afin de clarifier la trame fondamentale, et d’attirer l’attention sur les imperfections plutôt que de reconnaître les réussites. Une perspective plus complète et plus équilibrée de ce domaine déjà vaste peut, à d’autres fins, s’obtenir facilement si l’on se réfère à diverses bibliographies (Baldwin et al, 1962 ; Clausen, 1956 ; Driver, 1965) et à des études conventionnelles (Clausen, 1959 ; Benedict, 1958 ; Benedict et Jacks, 1954 ; Dunham, 1961 ; Hunt, 1959 ; Leacock, 1957 ; Lemkau et Crocetti, 1958). Il convient de mentionner tout particulièrement Mishler et Scotch (1965), qui font une étude d’ensemble approfondie, citant des travaux originaux, d’autres études, et des discussions méthodologiques, et qui envisagent eux-mêmes, d’un point de vue différent, certains des principaux problèmes soulevés ici.

Schizophrénie et société : perspectives traditionnelles

Un examen sélectif des travaux existants portant sur les facteurs socioculturels et la schizophrénie (y compris quelques études connexes traitant plus généralement des maladies mentales dans leurs rapports avec la société) est ici nécessaire afin de fournir à la discussion une base concrète. Je m’appuierai pour cela sur deux articles qui donnent déjà un compte rendu bref et ordonné de larges secteurs de ce domaine. Ils serviront à formuler une description d’études typiques, en grande partie selon leurs propres termes, ainsi que leur caractérisation sommaire. Nous montrerons ensuite, grâce à un examen supplémentaire fondé sur le point de vue de la famille à décrire : 1) que ces études ont une structure commune de buts et de prémisses, ainsi que de procédures, mais en grande partie implicites ; 2) que cette structure correspond mal à la nature en soi du sujet en question ; 3) que ces études elles-mêmes révèlent une certaine prise de conscience de ce caractère inapproprié, mais ne parviennent pas à lui faire face directement et à le prendre au sérieux.

Les deux articles échantillons sont, pour l’essentiel, représentatifs de deux groupes d’études très liés entre eux, bien que comportant des différences significatives. Un groupe traite de la schizophrénie à l’intérieur d’une société donnée, à savoir les États-Unis ; l’autre s’intéresse à la schizophrénie dans d’autres types de sociétés : ces études sont donc, au moins implicitement, transculturelles. Les buts et les approches qui leur correspondent diffèrent quelque peu d’un groupe à l’autre.

Études se limitant à une société

L’analyse de Hunt (1959) nous offre un échantillon descriptif bien organisé des études de la première catégorie, ainsi qu’une description pertinente. Hunt commence par mentionner que les études démographiques sont le type de recherche le plus ancien et le plus grossier effectué dans ce domaine. Ces études font un rapprochement entre les taux d’incidence des maladies mentales et des variables telles que l’âge, le sexe, l’état civil et la race. D’autres travaux, plus vastes, ceux de Félix et Kramer (1953) et de Rose et Stub (1955), font remarquer que chez les hommes la schizophrénie atteint plus fréquemment ceux qui sont nés à l’étranger ou les Noirs que les Blancs nés aux États-Unis, et que la maladie apparaît le plus fréquemment dans le groupe d’âge des vingt à trente-cinq ans.

Les études écologiques se caractérisent par l’exploration des rapports existant entre les maladies mentales et une série de facteurs relatifs au milieu ambiant, tels qu’une densité élevée de population, la pauvreté et des taux élevés de délinquance, dans des secteurs urbains définis. On a signalé avec justesse la grande influence qu’ont eue ces recherches depuis l’étude pionnière de Faris et Dunham (1939) ; Queen (1940) et Dunham (1955) en ont fait un ample examen. Il est intéressant de noter que ceux qui ont fait des travaux dans ce domaine étaient clairement préoccupés par la possibilité de relations de cause à effet entre les facteurs étudiés et la schizophrénie, tout en conservant une certaine prudence et une certaine distance vis-à-vis de la question. C’est-à-dire qu’ils ne présumaient pas nécessairement qu’aucun des facteurs étudiés avait une valeur causale, et que la question d’éventuels rapports causaux était à peine effleurée. Leurs découvertes ont révélé des taux de schizophrénie plus élevés dans les secteurs géographiques caractérisés par les facteurs mentionnés.

Les études de stratification sociale, qui examinent les rapports existant entre les maladies mentales et divers indices du statut socio-économique, sont nées des études écologiques qui les avaient précédées et dont elles sont un raffinement. L’analyse approfondie dirigée à Yale par Hollingshead et Redlich (1958) est un exemple à la fois éminent et typique des problèmes traités et des méthodes employées. Ces enquêteurs ont conçu un système d’évaluation des individus selon cinq catégories sociales déterminées par la profession, les études, et la zone de résidence. Ils ont eu soin d’utiliser un groupe témoin normal et de contrôler la distribution de la population à l’intérieur de chaque catégorie sociale. Avec peut-être plus de prudence encore, les enquêteurs veillent à signaler que leurs résultats se réfèrent seulement aux taux de cas diagnostiqués ou traités et non aux taux « véritables » (Hunt, 1959, p. 98). Ils ont découvert que, d’après leurs recherches, la schizophrénie est plus fréquente chez les membres des catégories sociales inférieures (Hollingshead et Redlich, 1954a, 1954b, 1958). Hunt (1959) lui-même signale le besoin d’un résumé critique de telles découvertes. « Il est possible que le fait qu’un malade donné soit ou non classé parmi (…) les schizophrènes lorsque le diagnostic est incertain, soit lié d’une certaine manière, à son statut social. Si cela est vrai, les travaux examinés (…) ne se référeraient, du moins en partie, qu’aux facteurs relatifs à ce statut dans leur diagnostic de la maladie mentale » (p. 99-100).

Un certain nombre d’études visant à établir un rapport entre les taux d’incidence de la maladie mentale et la mobilité sociale sont en grande partie nées des études écologiques antérieures. Des travaux de ce type ont été réalisés par Tietze, Lemkau, et Cooper (1942b), par Hollingshead et Redlich dans certains de leurs écrits (1954a, 1954b), et par Hollingshead, Ellis et Kirby (1954). Certains travaux d’Ellis (1952) sont d’un intérêt tout particulier : essayant de mettre à l’épreuve l’hypothèse selon laquelle la mobilité est souvent partiellement inspirée par des états émotionnels provenant d’insatisfaisants rapports primordiaux de groupe, mais conduit ensuite à une détérioration plus grande encore de ces rapports avec les symptômes concomitants de la névrose, elle est allée au-delà des études habituelles en suggérant un mécanisme possible (les perturbations dans les rapports primordiaux de groupe) comme faisant le lien entre la mobilité et les maladies mentales. Ces travaux n’ont pas en général donné de résultats évidents quant à la mobilité géographique, mais ont indiqué que les groupes de malades, en particulier les schizophrènes, tendent à avoir une situation plus mobile que les non-malades – mais, contrairement à certaines attentes, leur mouvement est ascendant.

Un dernier groupe d’études traite des rapports entre les variables sociales et le traitement des maladies mentales, se demandant quel degré de thérapie, et de quel type (par exemple, la psychanalyse ou une autre psychothérapie, une thérapie organique, des soins de garde), est reçu par les malades appartenant aux diverses catégories, et par qui (par exemple, des psychiatres, des psychiatres-internes, ou des assistants sociaux) cette thérapie est mise en application. Les travaux de Hollingshead et Redlich (1954a, 1954b, 1958) sont également importants dans ce domaine, ainsi que ceux de Robinson, Redlich et Myers (1954), Myers et Schaffer (1954), Auld et Myers (1954), Winder et Hersko (1955), et Hunt, Gursslin et Roach (1958). Leurs études suggèrent que la probabilité du traitement, son étendue et son intensité, et le statut à la fois du type de thérapie choisi et du praticien augmentent tous en fonction de l’élévation du statut social.

Hunt signale aussi (1959, p. 103) que le traitement différentiel accordé au statut social pourrait influencer l’interprétation de travaux établissant un rapport entre la classe sociale et les taux d’incidence de la schizophrénie, étant donné que l’incidence observée peut, de façon complexe, dépendre aussi des conditions de traitement – les deux peuvent être mesurés séparément mais ne sont pas pour autant indépendants. Hunt discute enfin de façon explicite le vif intérêt (pourtant en grande partie implicite) de ces recherches des liens causatifs ou étiologiques entre les facteurs sociaux et les maladies mentales correspondantes. On a avancé trois principaux types d’hypothèses. La première est l’hypothèse dite de la « dérive », selon laquelle les schizophrènes, en particulier, seront incapables de fonctionner de manière efficace dans une société à cause de leur maladie, et « dériveront » vers des positions sociales et des zones de résidence inférieures. La seconde est l’hypothèse de l’« isolement social » de Jaco (1954), qui avance que l’isolement social, « le détachement ou l’amoindrissement des contacts et de la communication avec les autres » (mesurés par des variables telles que le nombre des connaissances, la qualité de membre d’une association, les visites chez des amis) est une variable étiologique qui va en s’élevant, variable spécifique de la schizophrénie, et que « les groupes sociaux présentant des taux élevés de schizophrénie auront un degré concomitant élevé d’isolement social ». La troisième hypothèse est celle dite du « contact culturel », selon laquelle l’expérience d’une désorganisation ou d’un conflit socioculturel résultant de l’immigration, l’assimilation d’influences culturelles nouvelles ou la complexité de la culture seraient à l’origine de la maladie mentale. Diverses études déjà mentionnées traitent de cette hypothèse, comme le font les travaux de Goldhamer et Marshall (1953) qui s’intéressent aux rapports entre les transformations sociales qui ont lieu pendant une période déterminée et les maladies mentales, dans leur étude des taux d’hospitalisation pour cause de psychose dans le Massachusetts pendant une période de cent années. Mais, selon Hunt, aucune de ces hypothèses n’a été confirmée. Cependant, que de telles hypothèses soient le résultat des études en question ou qu’elles ne leur soient que « sous-jacentes », elles nous aident à mieux comprendre la nature générale de ces études.

Études jouant sur plusieurs cultures

Nous pouvons examiner à présent le groupe d’études concernant les maladies mentales dans d’autres sociétés. Les enquêteurs de ce groupe diffèrent de ceux du groupe précédent, non seulement dans leur examen de diverses sociétés étrangères ou primitives différentes de la nôtre, mais aussi par l’intérêt qu’ils portent à un plus grand échantillonnage de problèmes « culturels » ; par exemple, les variations possibles dans la nature ou la manifestation de la maladie mentale, ou dans les taux d’incidences, par rapport aux caractéristiques spécifiques ou générales d’une culture donnée. De telles études tendent notamment à s’intéresser plus particulièrement à divers problèmes également inhérents aux études du premier groupe mais qui n’y font l’objet que de peu d’attention explicite.

On se servira ici de l’important article de Lin (1953), qui combine un compte rendu d’une étude empirique, une étude de nombreux travaux connexes et un examen sérieux d’un certain nombre de problèmes communs à de telles recherches, surtout pour illustrer la nature de ce type de travaux. Lin commence par mentionner quelques prédictions a priori d’ordre général concernant l’incidence probable de divers types de maladies mentales en Chine, en se fondant sur des déductions tirées des conceptions de la nature propres à la culture et au caractère chinois et sur quelques études peu claires ou d’une portée limitée. Il discute ensuite plusieurs méthodes possibles permettant de mesurer l’incidence des maladies mentales dans la population d’une zone géographique donnée. La méthode générale la plus commune repose sur des statistiques d’hospitalisation, qui sont souvent incomplètes, en particulier lorsque les établissements hospitaliers sont encore primitifs. L’autre méthode générale est l’examen d’un échantillon devant représenter la population dans son ensemble. De plusieurs types d’échantillons possibles, tous présentent des défauts évidents et graves, sauf si on utilise la méthode du recensement, méthode qui se fonde sur l’examen de tous les habitants d’une région prise comme échantillon d’une plus grande zone géographique.

Lin s’est servi de cette méthode, les installations hospitalières étant précaires à Formose, lieu de son enquête. Les familles chinoises font en outre preuve d’une assez grande tolérance envers les comportements anormaux, et une proportion importante de malades mentaux ne quitterait donc pas la collectivité, même si les établissements hospitaliers étaient satisfaisants (1953, p. 315-316). La méthode a également permis de recueillir des données démographiques et écologiques en plus de celles relatives aux maladies mentales. La première étape de l’enquête était d’obtenir des informations sur tous les habitants et sur les cas soupçonnés de maladies mentales, à l’aide des registres de recensement et des fonctionnaires locaux. Les enquêteurs interrogeaient ensuite les membres de la famille ou les voisins afin d’avoir des comptes rendus détaillés des cas en question, et s’entretenaient avec les malades lorsqu’ils le pouvaient. Pour finir, avait lieu une visite de confirmation : des équipes rendaient visite à chaque foyer, vérifiaient les informations provenant des archives locales, s’entretenaient brièvement avec chaque membre de la famille et procédaient à un interrogatoire détaillé de tous les malades mentionnés ainsi que de quiconque montrait tout signe de conduite anormale.

Lin a rendu compte de l’incidence de la schizophrénie et d’autres maladies mentales ainsi découvertes, les a classées par rapport aux régions étudiées et par rapport à ses données démographiques et écologiques sur l’âge, l’occupation et le statut socio-économique. Lin a aussi analysé des études de l’incidence des maladies mentales dans une douzaine d’autres sociétés et les compare à ses propres découvertes. Les taux de psychoses graves et d’épilepsie de Formose ne différaient guère de ceux d’autres pays, mais il ne fut pas possible de faire cette comparaison de façon sûre pour les maladies mentales non psychotiques, car les problèmes de différences d’échantillonnage, d’intensité de l’étude, de critères des maladies mentales et d’interprétation des données étaient trop importants. Lin indique également qu’il est conscient de la présence d’autres complexités empiriques et théoriques importantes dans ce type d’étude. « Il faut souligner de nouveau que la psychiatrie contemporaine ne possède pas de données adéquates quant à l’incidence des types de maladies mentales dans des cultures différentes (…). La plupart des auteurs européens ont à ce sujet insisté sur les facteurs héréditaires et constitutifs, et ont fait peu de cas de l’aspect culturel et écologique de la maladie mentale. Mais les anthropologues modernes (…) contribuent à l’étude des rapports entre les modèles psychologiques et culturels, souvent au risque de simplifier ou généraliser à outrance les hypothèses obtenues par le biais de l’observation de sociétés primitives » (1953, p. 335). Même si l’on fait face à ces difficultés opposées relatives aux données, il reste des problèmes fondamentaux soulevés par l’interprétation et, en conséquence, par le développement d’un cadre de référence théorique permettant une organisation efficace des données. L’étude de Lin indiquait, par exemple, une absence de névroses obsessionnelles, ce qui est compatible avec d’autres observations. Cependant, « La Barre (1946) a noté la faible incidence de névroses obsessionnelles, et a pensé que le fait que la “moralité du sphincter” soit peu développée dans le caractère chinois pourrait en être une explication ; cette lacune dans la structure du caractère chinois pourrait être liée au manque de sévérité dans l’éducation des plus jeunes enfants. Carothers (1947), attribue en revanche l’absence de névrose obsessionnelle chez les Noirs du Kenya au fait que leur culture elle-même était essentiellement obsessionnelle. De même, dans la culture chinoise, les rituels liés à l’adoration de l’ancêtre peuvent servir d’exutoire aux tendances obsessionnelles » (Lin, 1953, p. 334).

Le peu d’intérêt que porte Hunt aux études qui jouent sur plusieurs cultures ne lui permet qu’un compte rendu limité. Il suggère cependant, se fondant sur les rapports de Carothers (1953), Stainbrook (1952), et Linton (1956), que les types de psychoses fondamentaux reconnus par la médecine occidentale apparaissent tous dans d’autres sociétés, bien que les taux d’incidence et les symptômes varient considérablement et que des types localisés de psychoses spécifiques puissent sembler extrêmement rares ; mais la situation est plus variable dans le cas des névroses. Il rend aussi compte de l’assertion de Weinberg (1952) et d’autres, selon lesquels la schizophrénie est moins fréquente dans les cultures homogènes où les contacts sont intimes que dans les cultures hétérogènes où ils sont impersonnels et hostiles, mais il conclut que, comme dans le cas de la théorie analogue de Jaco sur l’isolement, il n’existe pour le moment aucune preuve ou réfutation adéquate de cette déclaration par trop générale. Le compte rendu de Hunt fait plus particulièrement ressortir l’importance des problèmes méthodologiques et des problèmes d’interprétation soulevés par les études transculturelles, y compris les tendances conflictuelles qui existent vraisemblablement. Le manque d’hôpitaux est une entrave à la recherche telle qu’elle est habituellement pratiquée, mais les méthodes de recensement ne sauraient toujours être objectives, soit à cause des difficultés qu’a tout malade gravement atteint de psychose à survivre dans les sociétés primitives, soit au contraire à cause de l’acceptation de cas moins graves par une société qui les considère simplement comme membres à part entière et non comme « malades mentaux ». Dans de telles études, en outre, les diagnostics sont volontiers vagues ou arbitraires.

Récapitulatif

Pour résumer ce qui précède, nous pouvons dire que les études qui se limitent à une société sont, du point de vue de la forme, une répétition de simples recherches sociologiques typiques, si l’on fait abstraction de l’attention particulière qu’elles portent aux maladies mentales. Elles recueillent principalement des données sur les cas de schizophrénie, se fondant sur les registres d’admission dans les hôpitaux des malades déclarés schizophrènes, ou, moins souvent, sur quelque recensement d’un échantillon choisi de population, dont tous les membres subissent un examen psychiatrique (qui peut être sommaire) afin de voir si ce diagnostic pourrait leur être appliqué. Les chiffres grossiers ainsi obtenus sont convertis en taux lorsqu’ils sont comparés à la population totale du groupe social ou géographique quelconque supposé choisi comme échantillon. Ces taux généraux sont fréquemment ventilés par une classification en diverses catégories sociologiques, différenciés selon de simples variables démographiques. Des données sur le traitement de la schizophrénie ou d’autres maladies mentales peuvent être recueillies et utilisées de façon semblable : un tel travail s’est en particulier occupé du type de traitement donné selon différentes catégories de malades. Dans une autre direction, on s’est aussi intéressé aux aboutissements de la maladie mentale, mais ces travaux se centraient sur le pathologique et l’individuel, sauf des recherches portant sur la « collectivité thérapeutique » et sur les attitudes sociales à l’égard des malades mentaux (cf. référence dans Baldwin et al., 1962, chap. 18, et Driver, 1965, chap. 7 et 8).

Il est frappant de constater que, bien que ces études restent en grande partie empiriques ou paramétriques, un intérêt pour les relations causales ou pour des problèmes théoriques d’ordre plus général se manifeste à mainte reprise ; mais ces questions font cependant rarement l’objet d’un examen formel et catégorique, au lieu duquel on se contente en général de postuler vaguement des mécanismes liant la maladie mentale à des facteurs sociaux, ou des analogies qui lient ceux-ci à celle-là.

Ainsi, on suggère que l’« isolement » est commun aux aspects individuels et sociaux de la schizophrénie, sans un examen critique et rigoureux du concept lui-même ou du phénomène auquel on l’associe si volontiers.

Les études qui jouent sur plusieurs cultures ont deux traits significatifs. Elles soulèvent d’abord de nombreux problèmes importants et de portée plus générale. Elles s’intéressent aux différences qui peuvent exister dans les manifestations de la maladie mentale à l’intérieur de cultures diverses, ainsi que dans leur traitement. Elles s’attachent plus particulièrement aux problèmes méthodologiques : on remarque beaucoup, par exemple, que la tâche même qui consiste à déterminer la fréquence des cas de schizophrénie n’est guère simple. Et l’on prête une attention plus directe aux problèmes de théorie ou à celui que pose le rapprochement de la maladie mentale et des facteurs d’ordre culturel. Cela ne veut cependant pas dire qu’on se livre toujours à un examen minutieux de ces questions. Un exemple en est l’affirmation plutôt négligente de déclarations conflictuelles et par trop générales sur la nature de la société dite « primitive ». Lorsqu’elle est effectivement observée, la société primitive ressemble étrangement à la bourse des valeurs décrite par J. P. Morgan. Ce qui signifie qu’il est difficile d’émettre avec certitude une déclaration d’ordre général, si ce n’est la constatation : « Cela varie », car des cultures différentes sont remarquablement différentes. Néanmoins, et peut-être en grande partie à cause de cela (il est difficile de procéder avec le ton froid des affaires quand on s’occupe d’autres cultures, parce que les différences évidentes entre leur conception de la vie sociale, leurs pratiques et leurs attitudes et celles de notre société nous forcent à prendre en considération, dans le domaine de la recherche comme dans la vie, les idées et les coutumes perçues comme allant de soi dans notre culture), les études transculturelles font preuve d’une plus grande complexité scientifique, bien qu’elles produisent moins aisément des classifications quantitatives précises. Il est d’autre part généralement évident que ces études veulent tout de même produire ces classifications : elles traitent fondamentalement du même type de questions et d’objectifs que les études qui ne s’attachent qu’à une société. Les problèmes méthodologiques et théoriques qu’elles constatent (et sont peut-être forcées de constater) sont perçus comme des obstacles à ces objectifs, non comme des signes qui les réorienteraient vers une nouvelle conception, plus large et plus cohérente, de la culture et de la maladie mentale.

La schizophrénie dans la famille : une approche interactionnelle

Par contraste avec cette orientation persistante, à la suite d’influences assez semblables, les recherches de mes collègues et de moi-même sur la schizophrénie et l’interaction familiale (Bateson, Jackson, Haley, et Weakland, 1956, 1963 ; Haley, 1959a, 1959b ; Jackson, 1957a, 1957b ; Jackson et Weakland, 1957, 1961 ; Weakland, 1960, 1962 ; Weakland et Fry, 1962 ; Weakland et Jackson, 1958) se sont de plus en plus orientées vers une étude de la nature de la schizophrénie, de ses contextes sociaux et de leur corrélation, selon le même point de vue de la communication. Le travail lui-même a été, dans une large mesure, une étude des « facteurs culturels de la schizophrénie ». Cela signifie que, bien que des membres de notre unité de recherche aient été formés en psychiatrie et en analyse de la communication aussi bien qu’en anthropologie et que le groupe ait été en contact avec la schizophrénie dans des familles de notre propre société, il a examiné ces questions comme s’il s’agissait de problèmes nouveaux et étrangers, comme si la famille était une petite société, afin que ces travaux puissent être considérés en grande partie comme un examen anthropologique de la culture des familles schizophrènes. Certains aspects fondamentaux de notre orientation et de nos méthodes de recherches théoriques ou même épistémologiques semblent ainsi permettre également d’extrapoler et d’examiner la schizophrénie dans de plus vastes contextes sociaux, et le point de vue scientifique de base qu’ils incarnent nous paraît utile comme outil analytique offrant une optique nouvelle sur les travaux habituels relatifs à la schizophrénie et à la culture, si l’on procède par comparaison et par contraste.

Il est révélateur que l’intérêt actuel de nos recherches et la série d’orientations de base qui l’accompagnent soient pour une grande part apparus ou se soient faits conjointement plus évidents et explicites au cours de nos recherches. L’intérêt que nous portons à la schizophrénie n’était au départ qu’une conséquence de l’intérêt a priori de Bateson pour la nature générale de la communication, et en particulier pour les paradoxes et messages conflictuels qui peuvent apparaître, puisque la communication humaine ne comprend pas de messages uniques et isolés, mais au contraire des messages multiples exprimés à des niveaux différents et par des chemins divers. Nos recherches dans ce domaine avaient lieu dans un hôpital psychiatrique où, encouragés par Haley, nous nous sommes intéressés aux corrélations existant entre la communication évidemment perturbée des schizophrènes et nos plus vastes préoccupations théoriques. L’« affect inapproprié » du schizophrène, par exemple, est, du point de vue de la communication, un cas extrême de conflit ou d’incongruité entre deux messages, l’un d’eux étant souvent verbal et l’autre se manifestant par l’expression du visage, dans une situation donnée. La valeur générale d’un examen de l’extrême ou du pathologique comme éclaircissement de l’habituel ou du normal est bien connue – mais c’est là une démarche tout à fait différente de celle qui consiste à centrer l’étude uniquement sur l’anormal, comme dans les travaux examinés plus haut.

Nous nous sommes donc mis à étudier le comportement de schizophrènes dans le domaine de la communication. Comme nous concevions la communication comme une interaction, et qu’il n’existait alors aucun compte rendu textuel d’un entretien, même sous forme de manuscrit, ni, bien sûr, aucun document enregistré ou filmé nécessaire à la transmission de messages non verbaux, nous avons entrepris notre propre série d’entrevues avec les malades, entrevues qui ont fait l’objet d’un compte rendu permettant un examen détaillé. Nous nous sommes moins intéressés au contenu qu’à l’aspect formel de la communication. À ce niveau-là, l’étude des textes de nos entrevues nous a conduit à voir dans une certaine confusion, dans la discrimination des types logiques de messages, une caractéristique des schizophrènes que nous avons examinés. Nous nous sommes alors demandé quelle pouvait avoir été la cause de cette impéritie, quel type de communication avec l’enfant pourrait en retour produire ce modèle. D’où notre concept de la double contrainte (un échange de deux messages conflictuels et non congruents, situés à des niveaux différents) comme type de message produisant un tel effet. Nous avons donc entrepris d’observer et d’enregistrer des entretiens de schizophrènes dialoguant avec leurs parents. À ce stade de notre alternance entre la théorie et l’observation, nous étions parvenus à l’« anthropologie familiale » ; la seule étape qui nous restait, c’était, en partie, d’aborder l’« anthropologie appliquée », c’est-à-dire d’explorer les voies et les moyens de la thérapie familiale pour des familles de ce type. La pertinence de cette dernière étape ne provient pas de son importance au niveau pratique, mais du fait que certains aspects d’une famille ou d’un autre système social ne deviennent évidents que lorsqu’on tente d’effectuer des changements dans leur fonctionnement.

Études familiales de la schizophrénie : le cadre de base

Nos recherches peuvent paraître, d’après le résumé qui précède, plus que variées : quelque peu décousues. On peut pourtant discerner, à la base de nos travaux, un seul corps de principes et prémisses fondamentaux qui sont en relation mutuelle : cet ensemble détermine notre approche générale ; il peut être énoncé, si l’on va du général au particulier, de la façon suivante :

  • Notre approche a été interactionnelle plutôt qu’atomistique. Notre but a notamment été de comprendre et d’expliquer toute particularité du comportement en l’évaluant par rapport à son plus vaste contexte d’interaction sociale, comme élément d’un plus grand ensemble connexe, plutôt que de mettre en corrélation deux particularités « séparées ».
  • Nous nous sommes particulièrement intéressé aux systèmes d’interaction synchroniques, où le système est à la fois supérieur à et différent de la somme des parties individuelles que l’on peut distinguer en lui. La famille a, en ce sens-là, été considérée comme un système social.
  • Les systèmes sont à la fois caractérisés et maintenus par l’existence de modèles d’interaction périodiques (par exemple, de modèles de relations typiques entre les membres d’une famille, ou de modèles culturels dans une société donnée). Ces modèles, et leur signification, ne sont perçus qu’à la suite d’une observation poussée : ils ne peuvent ni être connus d’avance, ni être évidents.
  • L’homéostase (les façons dont l’interaction d’éléments à l’intérieur du système contribue à corriger ses variations afin de permettre la continuité de son existence) est un aspect fondamental du fonctionnement du système.
  • L’accent mis sur les systèmes et l’interaction implique qu’on s’occupe essentiellement de la « causalité contemporaine », c’est-à-dire de la façon dont les comportements existants sont réciproquement stimulation et renforcement, contribuant ainsi au modèle total : approche en contraste avec une vision plus linéaire-temporelle, qui cherche dans le passé les causes originelles d’un comportement actuel, ainsi qu’avec un intérêt pour les seules associations empiriquement observées, qui ne se préoccupe pas non plus de la recherche des causes.
  • La communication, dans sa pluralité, est considérée comme le moyen clef de l’interaction. Il faut entendre par cela que, dans les systèmes sociaux humains, elle comprend divers types de messages (verbal et non verbal, direct et indirect, opportun ou déplacé, à des niveaux différents), et qu’elle comprend les aspects de contenu et d’ordre, ou encore d’influence et d’information. Le concept de communication nous offre également un cadre unique où analyser le comportement de l’individu et du groupe.
  • Le schizophrène est considéré primordialement en tant que membre de sa famille, c’est-à-dire comme élément de ce système social-là, et non pas comme individu isolé ou pris en dehors d’un système.
  • Le mot « schizophrénie » désigne pareillement le comportement du membre de la famille considéré comme malade ou fou (bien qu’il soit possible que d’autres membres de la famille paraissent tout aussi « malades » selon certains critères). Ce comportement, comme le comportement des membres de la famille en général, est examiné d’abord et avant tout en fonction de son caractère visible de communication et de la signification de cette communication dans la structure familiale globale ainsi que dans le maintien de ce système en fonctionnement.
  • Ce point de vue exige en outre un examen du comportement plus « sain » du patient en même temps que de son comportement « fou », plutôt qu’une séparation de ces éléments qui appartiennent au modèle global de communication propre au patient. Elle exige également un examen des aspects éventuellement « fous » du comportement d’autres membres de la famille.

Suivant cette logique, il peut être assez difficile de faire une nette discrimination entre les orientations théoriques ou épistémologiques et les considérations d’ordre général appartenant à une perspective méthodologique : elles sont trop intimement liées. Nous pouvons cependant faire sur nos travaux quatre autres observations interdépendantes et plus proches du pôle empirique :

  • Notre recherche était fondée, plutôt que sur les solides assises des travaux déjà réalisés dans le domaine de la schizophrénie et des familles, sur l’existence ou la supposition d’une place d’observation naïve, comme si les familles de schizophrènes étaient les indigènes de quelque tribu récemment découverte. L’objet de cette orientation est d’augmenter au maximum les possibilités de voir quelque chose de nouveau et d’important. Dans tout domaine où des problèmes majeurs persistent en dépit d’études approfondies et intensives, il n’est que raisonnable de soupçonner que les observations et conceptions traditionnelles sont, sur des points importants, inadéquates ou impropres et que leur faire confiance nuirait aux fondements mêmes de la recherche.
  • À l’exception de nos orientations théoriques très larges, notre travail de base a donc principalement porté sur l’observation intime et la description de données non interprétées – le comportement réel de schizophrènes et de leurs familles, ou, tout au moins, de longs enregistrements magnétiques ou optiques de ce comportement, comprenant des situations nombreuses et variées et réalisés par les membres les plus distingués de notre personnel de recherche.
  • L’observation fraîche doit être accompagnée d’un effort positif de description et de définition. Notre but a été, à tous les niveaux de l’observation du comportement, de donner des définitions ou des descriptions des objets de notre étude, et non de déterminer ce dont ils diffèrent ou ce qu’ils ne sont pas. Ceci est en fait lié à l’intérêt général que nous portons à l’étude de l’interaction et des systèmes, qui met l’accent sur l’inclusion plutôt que sur l’exclusion. La position opposée est bien trop fréquente, en particulier dans les domaines relatifs au comportement déviant ; en est témoin l’usage courant de termes tels qu’« illogique », « désorganisé » ou « décousu », qui caractérisent quelque chose négativement, au moyen du contraste, de l’exclusion, ou encore en le qualifiant de « confus » – c’est-à-dire le grand usage des catégories et des étiquettes résiduelles dans ce qui est au cœur même de notre intérêt. De telles caractérisations peuvent correctement exprimer une évaluation négative ou un sentiment de frustration, mais ont un intérêt scientifique restreint ; même une caractérisation grossière ou partielle, si elle est positive, est beaucoup plus instructive, bien que plus difficile à faire.
  • Lorsqu’on traite de l’interaction et des systèmes, des premières observation et description jusqu’à l’échafaudage de concepts et de théories, un excès de simplicité peut rendre les choses plus complexes. On ne peut parvenir à la vraie simplicité, dans la mesure où celle-ci est possible, qu’en considérant ensemble tous les éléments essentiels d’un système qui sont en relation mutuelle. Si C est une résultante de l’interaction de A et de B, nous pouvons apprendre beaucoup de l’étude de ces facteurs conjugués, mais, malgré l’apparente simplicité qu’il y avait à réduire au miminum les facteurs que l’on étudie, il se peut que l’étude de A et de C, ou de B et de C, ne nous apprenne rien du tout. Si le rasoir d’Occam est utilisé de façon excessive, il ne parviendra qu’à morceler les éléments. Ce principe paraît simple, mais il est si volontiers négligé dans la pratique que nous allons donner deux autres exemples concrets :
      1. La communication comprend toujours une multiplicité de messages ; si la communication inclut le message : « Fais-le », et en même temps le message : « Ne le fais pas », l’observation et l’analyse des effets de la communication sur le comportement, qui ne s’occupent que de la moitié de l’échange (c’est-à-dire de l’un ou de l’autre message), sont leurrantes, et faire la moyenne des deux messages est encore pire.
      2. Si la schizophrénie a quelque chose à voir avec l’interaction familiale, il peut être plus simple (plus instructif et plus efficace) d’étudier le schizophrène dans le chaos apparent de sa famille plutôt que dans un « simple » isolement (si cela était vraiment possible, il faudrait de toute façon tenir compte de l’interaction avec l’observateur).

Révision de l’approche traditionnelle

Si nous nous servons aujourd’hui de ce point de vue pour réexaminer le type traditionnel d’études socioculturelles de la schizophrénie (et d’autres maladies mentales), cela ne veut nullement dire que nous avons l’intention de critiquer la compétence, le soin, le temps et l’effort employés dans ces travaux en fonction de leurs propres prémisses et orientations. Il s’agit plutôt ici d’examiner sous un autre angle les types de problèmes choisis comme objet d’étude, les observations faites, les concepts en jeu, et leurs corrélations. Tous travaux, y compris nos propres recherches, pourraient de la même façon être examinés d’un point de vue extérieur : les résultats de cet examen seraient probablement, comme toujours, à la fois pénibles et profitables.

Nous montrerons d’abord comment ces études traditionnelles, bien que ne s’intéressant manifestement qu’aux corrélations empiriques, comprennent implicitement une position épistémologique cohérente que nous signalons et critiquons ici. Nous ferons ensuite quelques commentaires supplémentaires sur le traitement que font ces études des principaux centres d’intérêts qui leur sont inhérents. Pour terminer, nous offrirons une explication de l’apparition et de la nature de beaucoup d’entre eux.

Dans notre examen, nous postulons naturellement, d’après l’existence même et la caractérisation de ces études, qu’elles tiennent comme établi : 1) que la maladie mentale a un rapport quelconque avec la vie sociale ; 2) que des aspects importants de ces facteurs et de leurs rapports sont inconnus et problématiques. Cependant, ces études semblent tout d’abord et à bien des égards accepter trop de choses comme connues, ou du moins comme simplement et facilement connaissables. D’après leur manière de procéder, il semblerait que l’on puisse clairement diagnostiquer et comprendre la schizophrénie, et qu’il existe une liste valable de facteurs sociaux qui pourraient être pertinents pour l’expliquer, de telle sorte que le seul problème serait de comparer un groupe de ces facteurs aux taux d’incidence de la schizophrénie, afin de choisir les facteurs corrects dans la liste établie. Il est selon nous extrêmement douteux que l’on ait possédé, ou même que l’on possède déjà, de telles connaissances. Et, comme le dit Mark Twain : « Ce n’est pas tant ce que les gens ignorent qui cause des problèmes, c’est tout ce qu’ils savent et qui n’est pas vrai. » Malgré ce danger, les études habituelles ne semblent pas avoir examiné suffisamment leur sujet ; elles sont insuffisantes en qualité, en densité et en objectivité. Elles incluent bien une assez grande quantité d’observations, mais ces observations se fondent surtout sur les dossiers déjà établis qu’elles ne peuvent surpasser ni en qualité ni en portée. Même quand des recensements ont été faits, le temps accordé à l’observation directe d’une situation ou d’un individu en particulier (normal ou schizophrène) est plutôt bref. Des considérations du même ordre s’appliquent à la description et à la classification telles qu’on les pratique dans ces études. On y fait un usage considérable et presque routinier de termes et de catégories sociologiques et psychiatriques modèles dont la pertinence et l’à-propos ne sont pas mis en question, bien que plusieurs de ces termes semblent beaucoup trop simplistes ou encore renfermer des inférences assez éloignées des données directement observées. Un tel usage de variables types facilite le travail des assistants qui recueillent et enregistrent les données, mais a aussi pour conséquence, d’un autre point de vue, qu’un personnel de recherche probablement très compétent n’observe pas de données brutes non encore interprétées.

Un autre aspect de la même orientation globale se manifeste dans la prise de position fortement antithéorique et même antirelationnelle de ces études. Elles parlent peu d’une orientation générale ou théorique spécifique. Bien que leur objectif fondamental soit d’enquêter sur les rapports entre les variables sociales et psychosociales, cette enquête est sérieusement restreinte par le fait qu’elle s’appuie presque exclusivement sur des corrélations empiriques. On s’y inquiète peu de la nature des relations possibles entre ces sphères, dans la théorie ou dans l’observation, de telle sorte que, même lorsqu’il existe quelque preuve empirique d’un lien, tout rapport logique ou important en quelque façon, qu’il soit causal ou autre, reste sans fondement. Nous pouvons, à titre d’exemple, réexaminer le concept d’« isolement ». Il s’agit en fait d’un concept fondamentalement relationnel qui pourrait s’utiliser à des fins heuristiques pour encourager une plus grande observation et exploration des types d’interaction sociale auxquels participent les schizophrènes, ce qui pourrait nous aider à mieux comprendre les aspects individuels et sociaux de la schizophrénie, et à les mettre en rapport. Mais dans la hâte d’en faire un usage quantitatif (c’est-à-dire de passer immédiatement à un niveau de relation plus étroit et plus abstrait), on a largement négligé ces possibilités. En outre, même lorsqu’on admet (en particulier dans les études transculturelles) que plusieurs facteurs sociaux (comme, par exemple, les diverses manifestations de la maladie mentale et de la façon dont la société la reconnaît, les attitudes sociales qui en découlent et les soins ou autres traitements administrés) présentent un intérêt et sont nécessairement interdépendants, le fait qu’il y ait là un rapport important n’est pas perçu. On le note avec une certaine prudence (« Ceci doit être pris en considération »), et on le met vite de côté pour se livrer à des tâches plus spécifiques et définies. Si une telle approche antirelationnelle donnait de bons résultats, la critique pourrait être malvenue. Mais les études elles-mêmes révèlent, à cet égard, bien des insuffisances : des considérations théoriques sur les relations causales et autres rapports surgissent çà et là, mais bien tardivement et de façon ponctuelle. L’image d’ensemble est ici plutôt la détermination et l’effort de rejeter, en douce, toute théorie et sa réapparition périodique. Tout cela rappelle la lutte contre la tentation et le péché, et la pensée relationnelle proscrite s’insinue dans ces études de la même façon : clandestinement et sous des déguisements divers (ce qui ne semble certainement pas aussi fondé que l’examen direct et objectif d’un sujet d’une telle importance).

Ce cadre atomistique et antirelationnel semble en outre opérer résolument non seulement à ce niveau général, mais encore à des niveaux plus spécifiques, où son effet d’isolement est renforcé de façon détestable par la tendance marquée à traiter de la « maladie mentale » en termes négatifs ou appartenant à des catégories résiduelles. L’exemple le plus révélateur est si commun qu’il est normalement accepté sans la moindre discussion. Mainte et mainte fois, ces études, dans leurs titres et dans leurs textes, parlent de « dérèglements mentaux ». Le fait qu’il s’agisse d’une expression générique signifie seulement qu’elle est d’usage répandu et généralisé, et non qu’elle est nécessairement appropriée. Comme toute autre référence au « dérèglement » ou au « désordre » (y compris les références que font ces études, explicitement et implicitement, au « désordre social »), elle caractérise, isole et stigmatise par négation et par exclusion. Son usage entrave ainsi l’enquête nécessaire sur les caractéristiques positives et le type d’organisation dont fait preuve le « dérèglement » (qui doit nécessairement en posséder s’il existe de façon identifiable), et sur la manière dont il est lié à tout le reste. Autre fait compatible avec ce type de choix : il n’y a, dans ces études, aucune vision fonctionnelle pratique et positive de la maladie mentale, soit à un niveau social général (malgré le fait que les études transculturelles devraient au moins reconnaître que le comportement déviant, y compris le comportement ressemblant à celui de nos malades mentaux, est souvent d’une importance évidente pour le fonctionnement social global – voir, par exemple, le rôle du chaman), soit au niveau individuel. Le malade est perçu comme isolé (dans les cas où il est perçu), et non comme participant activement à un fonctionnement social. Même pour le médecin, il tend à disparaître derrière ses symptômes, comme s’ils étaient doués d’une existence indépendante.

On peut illustrer et condenser une bonne partie des considérations précédentes par le concept de la schizophrénie comme « syndrome » ou « entité-maladie », concept fondamental dans ces études. Un concept n’est pas un comportement, il existe de façon isolée (et il isole), il est fixe, distinct et séparé ; il tend en quelque sorte à être plus réel que le malade lui-même. Peut-être parce qu’il semble plus simple de traiter avec lui. Pourtant, même dans les recherches médicales sur la schizophrénie, cette « réalité » ne paraît exister que comme un idéal ; les cas particuliers, ou même les cas en général, ont une tendance regrettable à entrer en conflit avec l’image nette d’une entité fixe que présentent les manuels – même lorsqu’on ignore tranquillement tout ce qui, dans le comportement du malade, est plus « normal ».

Ces études ont nécessairement trois principaux centres d’intérêt : les relations entre certaines variables sociales et la maladie mentale – d’abord ses taux d’incidence, ensuite son traitement. Les variables ou catégories sociales, dans ces études, sont pourtant rarement sociales au sens qui nous semble d’une importance cruciale. Les regroupements construits par les enquêteurs, probablement parce qu’on leur assigne le rôle d’avoir une influence d’environnement sur la schizophrénie, ne sont guère ou même nullement pertinents dans des systèmes réels d’interaction sociale qui pourraient avoir une grande portée sur l’étiologie de cette maladie mentale. (Dans certains cas, ils possèdent une certaine pertinence négative, pour des situations conçues comme manque d’interaction sociale.) Elles peuvent au mieux comporter un certain intérêt pour les regroupements qui pourraient avoir en commun des attitudes sociales ou des façons de définir les situations réelles de la vie, mais l’on s’inquiète peu de savoir quelles peuvent être ces attitudes et ces situations, ou encore leur importance présumée pour la schizophrénie. Bref, ces catégories suggèrent une approche du type « expédition de pêche », mais parce qu’elles sont en même temps des catégories génériques acceptées de la recherche sociale, leur pertinence comme appâts pour prendre à l’hameçon des facteurs aussi difficiles à saisir que ceux qui déterminent la maladie mentale est déjà suspecte.

En outre, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, ces études détournent à bien des égards – et qui sont révélateurs – leur attention et leurs efforts des interactions possibles entre les facteurs qui les intéressent, au lieu de les prendre en considération. Nous pouvons nous contenter d’ajouter ici que, bien qu’elles se donnent l’appellation de « sciences sociales », leur approche des variables-liens (c’est-à-dire le fait qu’elles établissent des corrélations empiriques entre des facteurs en partie sociologiques, en partie psychologiques, et même en partie biologiques – tels, par exemple, les facteurs ayant trait à l’âge et au sexe) ne nous offre aucun cadre commun propre à l’interaction sociale et à l’intérieur duquel les divers facteurs d’intérêt pourraient ensemble être pris en considération. Il n’est peut-être pas surprenant que, dans ce domaine, les enquêteurs semblent périodiquement poussés à sortir du cadre qu’ils ont eux-mêmes établi à l’origine, et à chercher des concepts pouvant servir de liens. Mais l’on obtient de meilleurs résultats si on le fait plus tôt et de façon plus délibérée.

Vient ensuite le problème qui est au centre de ces recherches : déterminer les taux d’incidence des maladies mentales, et en particulier de la schizophrénie. On a éprouvé sur ce chapitre des doutes spécifiques (en étant, par exemple, conscient de certains types de difficultés entravant le diagnostic), doutes que l’on a pour ainsi dire notés en passant, mais sur lesquels la nécessité de poursuivre les recherches l’emporte toujours. En outre, on ne les a pas assez pris au sérieux, et, ce qui est pire, l’examen critique de toute la question du taux d’incidence n’a été ni assez large ni assez poussé. Pour commencer, lorsque la schizophrénie est considérée comme syndrome isolable (les études admettent qu’il puisse y avoir certains problèmes inhérents au diagnostic, à cause, par exemple, de la diversité des critères des différentes formations psychiatriques, mais ne voient en eux que des difficultés d’ordre pratique, difficultés malheureuses mais spécifiques et au-delà desquelles se trouve une entité connaissable définie), dans ce cas donc, ces études, bien qu’elles s’efforcent de trouver des corrélations importantes entre la schizophrénie et les facteurs d’ordre social, tentent a priori d’opérer une séparation radicale entre le comportement schizophrène et son contexte social, et même de séparer ce comportement schizophrène de tout autre comportement de l’individu en question.

Cette conception de la schizophrénie entraîne deux autres problèmes spécifiques :

  1. Des indices différents sont utilisés dans l’identification des cas, sans considération adéquate de ce qui fait l’objet de cette différence. Comme nous l’avons remarqué plus tôt, les cas sur lesquels se fondent les taux d’incidence sont choisis selon deux méthodes principales :
      1. le recensement des diagnostics,
      2. le recueil des dossiers d’hospitalisation.
  1. Ces méthodes peuvent différer non seulement par leur degré d’exhaustivité, ce qui est souvent reconnu, mais aussi (du moins en partie) par ce qu’elles mesurent. Un recensement, quelle que soit la confiance que l’on puisse accorder à ses critères et à ses procédures, est fondé sur l’évaluation de symptômes faite au cours d’une entrevue dans le contexte général de la vie quotidienne. Ainsi, l’inclusion de cas dans un recensement selon cette méthode est basée sur les critères qui sont en tout cas considérés comme purement psychologiques (étant donné que la relation sociale avec le médecin est ignorée, malgré son existence nécessaire), et n’entraîne généralement aucune conséquence sociale pratique. Cependant l’hospitalisation, même dans les cas où est porté un semblable diagnostic, n’a lieu que si on peut constater un trouble important dans les rapports du futur « patient » avec autrui. Un individu peut avoir des symptômes et ne pas être hospitalisé, tant que ses symptômes ne gênent pas trop les autres (cf. Goffmann, 1959). Il y a donc dans les hôpitaux des « cas » de schizophrénie moins « malades » en fonction des critères de diagnostics psychologiques ou psychiatriques, que certains « non-cas » restés en dehors, dans la société. Il suffit qu’ils soient moins perturbés, mais plus perturbants. En bref, en plus de ses autres incertitudes et complexités, la catégorie de « schizophrènes » comprend toujours en pratique un élément de jugement social du comportement par rapport aux autres et un élément de jugement psychologique des « symptômes », conçus comme de nature purement individuelle. Ce problème peut être envisagé comme une autre conséquence d’une perspective plus atomistique qu’interactionnelle, puisque cette dernière perspective considérerait les symptômes dans le cadre plus large d’un comportement individuel, et ce comportement individuel, plus généralement par rapport au système social environnant. Mais, même si l’on ne tient aucun compte de cette optique plus globale, il est évident que, dans les études traditionnelles, les données relatives aux taux d’incidence sont fondées sur deux bases incompatibles.
  2. La tendance à considérer la schizophrénie comme s’il s’agissait d’un phénomène connu a aussi des effets malheureux sur les efforts faits par ces études pour établir des rapports entre les taux d’incidence et d’autres variables. Il est vrai que l’état actuel du diagnostic et de la nosologie permet d’obtenir l’unanimité des opinions quant à l’identification et même la description de nombreux cas – pour ne pas dire de la plupart – par ceux qui ont reçu une formation et un enseignement psychiatriques. Mais l’identification n’est pas l’équivalent de la caractérisation scientifique. Savoir qu’un cas est x n’est pas nécessairement savoir ce qu’est ce x, en aucun sens fondamental, ni même s’il existe des classifications génériques pour des fragments de comportement symptomatique. Et ce sont les éléments fondamentaux, essentiels, de tout phénomène qui, plus que jamais, doivent être connus, quand l’objectif poursuivi est d’enquêter sur les rapports importants qui lient ce phénomène à des phénomènes différents et d’une autre nature. Le fait de considérer l’« isolement » ou la « perte du contact avec la réalité » comme caractérisant la schizophrénie peut avoir une certaine valeur au niveau de la description ou de la communication dans le contexte de l’administration des hôpitaux, mais reste d’un intérêt limité lorsqu’on tente d’établir une corrélation entre la schizophrénie et les facteurs d’ordre social. En fait, admettre que ces caractérisations suffisent est une entrave à des recherches plus poussées, et par là à une plus grande compréhension.

Un grand nombre des critiques mentionnées ci-dessus ont été faites auparavant. Elles n’ont cependant pas été perçues comme les aspects répandus et intimement liés d’une approche générale qui serait commune à toutes ces études, et leurs implications n’ont pas été reconnues dans toute leur extension. Il semble, en bref, que les études socioculturelles traditionnelles de la schizophrénie s’appuient régulièrement sur des appellations et des méthodes d’observation types préexistantes, ainsi que sur des catégories sociologiques, des procédures arithmétiques et des types de mesures des liens également traditionnels, comme si elles étaient à la fois adéquates et suffisantes pour les objets de la recherche tout en s’accordant aussi entre elles – en dépit des nombreuses preuves du contraire offertes par ces études elles-mêmes.

Il y a, comme d’habitude, des raisons qui, si elles ne sont pas très bonnes, n’en sont pas moins impérieuses, et expliquent à la fois l’apparition périodique de ces difficultés et la tendance réitérée des études à passer outre. La nature des études portant sur la schizophrénie s’emmêle tout simplement, comme leur objet, dans des considérations d’ordre pratique plutôt que scientifique qui l’influencent profondément. Les gens qui se comportent comme des fous, et les méthodes que l’on utilise afin de les classer et de les traiter (par exemple les conceptions que l’on a de la maladie mentale, les diagnostics, les hôpitaux, l’élaboration des dossiers, etc.), sont des éléments concrets de la vie sociale ; ce sont des problèmes qui revêtent un caractère d’urgence pour les individus et pour le système social. Ils sont également et profondément liés à des systèmes qui sont très ordonnés, mais non de façon scientifique, dans notre société, aux systèmes administratifs, juridiques et médicaux, et ailleurs, à d’autres analogues, ayant un comportement obéissant à des habitudes. De tels systèmes, on pourrait s’y attendre, sont normatifs ; ils sont ordonnés et orientés vers le traitement de certains problèmes choisis, à l’intérieur de limites et de cadres sociaux établis, et non vers l’éclaircissement et la compréhension de rapports généraux fondamentaux appartenant aux phénomènes sociaux. Il y a, dans le travail de recherche, une tendance naturelle à se servir de l’ordre représenté dans ces catégories et dans ces procédures établies – mais en faisant cela, on sacrifie la science, et l’ampleur de ce sacrifice augmente encore si l’on ne tient aucun compte de la nature et des limitations inhérentes à cette approche.

En outre, bien que la science ne soit pas dans son principe quelque chose d’ordre essentiellement pratique, même si elle est une activité sociale, et il semble que la perspective scientifique générale qui se manifeste dans ces études ait été, elle aussi, affectée par de semblables préjugés et limitations pratiques, si l’on considère le prestige social de la science (elle sait tout, ou presque) et le prestige des discriminations atomistiques, des données solides et des méthodes quantitatives auxquelles la science a actuellement recours, on éprouve des difficultés naturelles à reconnaître ouvertement que l’on sait vraiment peu de choses sur la schizophrénie et les facteurs sociaux apparentés, et qu’une approche plus profondément et franchement exploratoire, basée sur l’observation et la réflexion, guidée par une grande attention à l’interaction, peut être plus appropriée, maintenant et dans un avenir prévisible, que l’accumulation de corrélations empiriques quelconques, rassemblées dans l’espoir de découvrir quelque relation importante.

Cependant, en contraste avec ces études traditionnelles, nos propres travaux ont, eux, procédé conformément à une approche dont le caractère scientifique peut être défendu au sens le plus fondamental, et qui est en fin de compte plus productive. Certains des principes et prémisses décrits ci-dessus étaient déjà assez évidents et bien déterminés dès le début de nos travaux. D’autres le sont devenus au cours de notre observation des schizophrènes du point de vue de la communication et dans un contexte familial ; d’abord comme simples idées, puis dans la réalité. Et, en particulier, notre travail a débuté, pour une grande part, sans définition ou hypothèse spécifique initiale de ce qui est essentiel dans la schizophrénie, dans les familles et dans leur étude systématique. On a laissé ces questions s’éclaircir peu à peu, dans le cadre de nos orientations les plus générales, pendant le développement de nos recherches – et par rapport à elles. C’était là une position réaliste qui constituait une sorte de constatation et d’acceptation de notre ignorance générale et fondamentale de ce qui touchait à ces questions. Cette position était rendue possible par le fait que les critères pratiques, officiels ou traditionnels, peuvent au départ suffire à identifier et sélectionner les objets à observer et à décrire, tout en étant plutôt inadéquats lorsqu’il s’agit de les bien caractériser. Elle était en outre assurément souhaitable, car l’imprécision et la souplesse de cette approche, combinées au cadre général et à de nombreuses observations empiriques, ont encouragé le développement progressif d’une série d’observations, de méthodes et de concepts nouveaux mais unifiés et en étroite corrélation, tous adaptés aux objets de l’étude et les uns aux autres. Une telle adaptation mutuelle, dans leurs divers aspects, bien qu’on discute rarement de ce genre de choses, semble essentielle à des travaux de recherche pénétrants et productifs.

Il s’agit clairement d’un procédé fondé sur des approximations successives, comportant de nombreuses révisions et des raffinements croissants de tous les aspects de la recherche. La recherche comprend toujours, nécessairement, ce type d’approximation successive, puisque nous ne pouvons jamais savoir par avance et de façon adéquate ce qui est pertinent et pourquoi dans une situation problématique. Plus la situation est problématique (et la schizophrénie en est un excellent exemple), plus cette approche est fondamentalement appropriée à son étude, dans tous ses aspects, et plus, pourtant, il sera difficile de l’accepter et de l’utiliser. Commencer avec une aussi mince définition peut, on le comprend, sembler incertain et périlleux. Elle comporte cependant la promesse fondamentale de découvrir des méthodes de recherche adéquates dans une situation en grande partie inconnue, et qui peu à peu transformeront en ordre le chaos (ou, plus précisément, qui nous permettront de percevoir et de décrire un ordre interne qui n’avait jamais encore été vu).

Orientations futures

Après toutes ces critiques, pouvons-nous offrir quelques réflexions constructives ? Comme nous venons de l’indiquer, notre type d’approche n’est guère prometteur pour ceux qui recherchent des résultats rapides (bien que nos études des familles se soient rapidement révélées utiles, tant dans la compréhension que dans le traitement de la schizophrénie), mais il semble au moins possible de brosser un tableau positif de quelques facteurs d’une grande portée pour l’étude socioculturelle de la schizophrénie, et de faire des suggestions permettant une enquête menée selon notre point de vue.

Facteurs à étudier

En fait, ces mêmes études que nous critiquons ici ont, à cet égard, à apporter une contribution positive. Globalement, elles ont établi l’importance des facteurs sociaux, et montré les éléments de base qui doivent rester fondamentaux dans ce domaine : en général, les études s’y rapportant tentent et continueront de tenter d’établir une relation entre les renseignements sur la présence (ou peut-être l’absence) de la schizophrénie, en tant que comportement se manifestant nécessairement chez un individu ou une série d’individus, et les renseignements sur les contextes sociaux d’un tel comportement.

En ce qui concerne en particulier les circonstances de la schizophrénie, il est nécessaire de recueillir des renseignements sur les manifestations observables dans chaque cas ou série de cas particuliers, à l’intérieur d’un groupe social donné. Dans un cadre qui tient compte du fait que le comportement schizophrène résulte à la fois d’une organisation sociale et d’une organisation psychologique (et de leurs effets) et que ce résultat peut varier selon la société, il nous faut examiner des exemples pertinents afin de voir leur nature générale ainsi que telles caractéristiques particulières, les variations dans ce comportement, sa gravité ou intensité, et (mais peut-être seulement en conclusion et non dès le départ) sa fréquence dans la société ou le groupe social. La question du taux d’incidence ne doit pas être abandonnée, mais elle ne doit pas non plus être placée au premier rang dans ce type d’enquête (que ce soit d’un point de vue chronologique ou selon l’importance qu’on lui attribue). Ces taux d’incidence généraux, qui ne sont en apparence qu’une simple variable à cause de leur niveau élevé d’abstraction, peuvent en fait être plus complexes et présenter moins d’intérêt que l’étude d’autres aspects du comportement schizophrène. Des indications grossières ou des calculs approximatifs seraient même à bien des égards préférables à un examen qui s’efforcerait de parvenir à une précision qui peut se révéler trompeuse, ou même fondamentalement impossible à obtenir.

Quant aux contextes sociaux de la schizophrénie, pour faciliter l’établissement de rapports entre ce concept d’ordre général et des facteurs qui, dans les travaux antérieurs, n’ont pas forcément été mis à son compte, nous pouvons, généralement parlant, établir une distinction entre les facteurs sociaux se rapportant aux circonstances du comportement schizophrène et ceux ayant trait au traitement qu’il reçoit. Parmi les circonstances à examiner seraient les structures culturelles générales du groupe social, les styles caractéristiques de l’interaction sociale et les modèles d’éducation des enfants et d’apprentissage familial. Des facteurs plus spécifiques incluraient les concepts qu’a la société de la nature et de l’étiologie de la maladie mentale, et des considérations apparentées. Par exemple, le comportement schizophrène est-il du point de vue social considéré comme une entité, et, si tel est le cas, est-ce comme maladie, possession par un esprit, mauvaise conduite, type particulier de personnalité, ou comme quoi encore ? De telles considérations peuvent avoir une importance capitale pour les manifestations et les effets du comportement schizophrène, de par l’influence profonde qu’elles exercent sur les croyances du groupe social relatives à l’existence et à la nature de certains phénomènes de comportement, ainsi que sur la responsabilité assumée par la société et le type de réaction qui l’accompagne (comme le prouve l’étendue des efforts réalisés au cours des dernières années dans notre propre société pour affirmer qu’un certain type de comportement « délinquant », ou encore l’alcoolisme, sont en réalité des maladies, donc involontaires). Il est nécessaire d’étudier comment se fait une conceptualisation dans un groupe social, car l’on ne peut jamais sans danger présumer de sa nature. On sait, par exemple, qu’à Tombouctou la « syphilis, qui est très répandue dans la population, est jugée bénigne : c’est une simple affection que l’on contracte facilement et dont on doit se débarrasser aussi rapidement que possible – un peu notre attitude à l’égard de la rougeole (Miner, 1965).

En ce qui concerne la façon dont la société traite la schizophrénie, nous ne saurions limiter notre enquête à la question des soins psychiatriques, bien que ces soins entrent dans cette catégorie et soient d’une importance capitale dans notre société. Ces soins peuvent varier selon le groupe social, et la façon même de traiter le schizophrène peut ne pas être conçue comme un traitement médical. Ainsi, un individu que son comportement placerait ici dans le rôle d’un malade peut jouer ailleurs un rôle tout différent : il peut avoir le haut statut d’un chaman, être une sorcière redoutée, ou peut-être exercer quelque fonction tolérée bien que subalterne. Les rôles que les personnes se comportant de façon schizophrène sont susceptibles d’assumer peuvent varier non seulement au niveau du statut social, mais aussi quant au degré et à la nature de leur intégration dans le reste du système social. Les changements de rôles lors de l’apparition de la schizophrénie, puis les changements subséquents (qu’ils conduisent à la « guérison », et par là à un retour au rôle social antérieur, ou à une évolution menant à un rôle nouveau) et les prévisions sociales d’ensemble se rapportant au cours temporel du comportement et aux conséquences qui s’ensuivent, méritent un examen consciencieux. Le sort que réserve une société à ses membres ayant un comportement que nous appellerions « schizophrène » peut donc être très différent de celui qui est le leur dans une autre société.

Il est évident que de tels concepts et de telles prévisions relatives au traitement de la schizophrénie par la société et aux résultats finaux peuvent aussi influer sur son développement et ses caractéristiques. En conséquence, il serait mal à propos de faire une distinction marquée entre les circonstances et le traitement, comme si les unes n’étaient que l’antécédent et l’autre la résultante. Ils doivent en fin de compte être ensemble pris en considération, et il faut garder à l’esprit que dans un système social, à cause de l’interaction et de la rétroaction, tous les facteurs doivent être considérés selon ces deux aspects. Les conséquences sociales habituelles de tout comportement font aussi partie des circonstances de son incidence.

Une approche de ces facteurs

Il est peut-être déjà évident, après la discussion qui précède, que la principale suggestion positive est ici de mettre à l’épreuve, à une plus grande échelle sociale, certains aspects fondamentaux de notre conception de l’étude des familles, en s’intéressant tout particulièrement aux différents types de facteurs cités. En termes généraux, nous proposons que les modèles de comportement des individus schizophrènes, qu’il s’agisse des aspects « normaux » ou « fous », soient examinés avec soin à l’intérieur des cadres socioculturels dans lesquels ces individus évoluent et par rapport à ces cadres. Les critères et la définition de la schizophrénie peuvent, au départ, être assez vagues, à condition que, dans chaque cas, le comportement lui-même ait été observé et décrit avec soin. Ce genre d’observation et de description devrait s’orienter explicitement vers la schizophrénie en tant que comportement porteur d’informations, et, dans cette perspective, vers ses caractéristiques générales, en particulier au niveau formel (c’est-à-dire, par exemple, la combinaison périodique de messages peu appropriés). Une attention limitée pourrait être accordée aux rapports entre le contenu de la communication schizophrène et les thèmes culturels. Cela a été un sujet d’intérêt au cours d’études transculturelles préalables, mais bien que le fait de découvrir de tels rapports nous fournisse une preuve de l’influence de la société sur les manifestations du comportement schizophrène, il peut aussi détourner notre attention des caractéristiques générales plus importantes de la structure et de la relation, comme cela s’est produit auparavant dans l’étude psychologique des aspects symboliques et de l’histoire personnelle des créations schizophrènes.

On peut permettre l’usage d’un critère initial aussi vague parce que, dans ce type d’études, on supposerait que la catégorie « schizophrénie » n’est de toute façon pas claire et demande une enquête, et aussi parce que l’accent de la recherche porterait sur une nette perception des contextes sociaux et des comportements qui leur sont liés plutôt que sur ces comportements eux-mêmes. À vrai dire, on s’attacherait en priorité à une étude du système social qui serait fondée sur un point de vue interactionnel, et du comportement schizophrène comme secteur à l’intérieur de ce système, c’est-à-dire qu’on s’intéresserait moins à la « pathologie » et plus aux sciences humaines. Ce type d’enquête et de mise en relation mutuelle est plus aisé si l’on s’intéresse plus particulièrement à la communication, qui se rapporte au comportement observable, en étant, d’autre part, directement liée à l’interaction (la communication étant le principal véhicule par lequel s’effectue la transmission de l’influence comme de l’information chez les êtres humains) ; c’est, par ailleurs, un concept applicable aux descriptions des phénomènes de comportement au niveau du système social, du système familial, et de l’individu, afin qu’ils puissent tous être examinés à l’intérieur d’un seul cadre commun.

Aux niveaux social et familial, il s’agirait une fois de plus de porter tout d’abord notre attention sur les modèles généraux qui reviennent toujours. Pour des raisons à la fois anthropologiques et psychiatriques, il est manifeste que ces modèles généraux et formels sont d’une importance beaucoup plus fondamentale, pour déterminer la nature du comportement individuel des membres d’un système social, que des faits précis et inhabituels. Ceux-ci peuvent certes être plus spectaculaires, et avoir parfois une certaine influence, mais cette influence elle-même ne peut être prédite ou comprise qu’à la lumière du contexte régnant (cf. Jackson, 1957 b). Cela est vrai, que la causalité soit considérée dans une perspective historique, auquel cas les contextes généraux sont essentiels pour les faits d’apprentissage et de changement plus spécifiques, ou d’un point de vue circulaire, plus contemporain, mettant l’accent sur les renforcements réciproques des types de comportement à l’intérieur d’un système d’interaction. Cette dernière perspective est l’essentiel du point de vue proposé ici : l’attention dans l’élaboration de théories, l’observation et la description (qui sont elles-mêmes intimement liées) portera sur toute société, ou groupe social, considérée comme système synchronique, sur son aspect homéostatique, et sur la perception des fonctions interactive et homéostatique du comportement. Il faut en particulier insister sur ce point dans le cas d’un comportement déviant comme la schizophrénie, étant donné que ce sont précisément ces relations fonctionnelles, qui sont aisément oubliées ou masquées par les facteurs de différence et de distance apparents dans ce type de comportement, qui ont conduit à mettre l’accent sur l’« isolement », les « foyers désunis », la « dégradation des rapports de groupe primordiaux », etc., perspectives où l’on souligne l’explicite, tout en négligeant l’organisation et le fonctionnement implicites. Dans nos études familiales, notre insistance sur la fonction et l’interaction a été révélatrice et féconde ; elle conduit à une représentation d’un contact et d’un isolement (tous deux intimement liés) entre le schizophrène et d’autres membres du système familial, ce qui est d’une grande importance pour le maintien des comportements typiques d’autres membres de ce système, et de la nature du système dans son ensemble. Cela n’est pas seulement visible lorsqu’on observe l’interaction de groupes familiaux en la présence du malade : même dans le cas où un malade est depuis longtemps hospitalisé loin de sa famille, il est souvent facile de voir qu’ils exercent toujours, les uns sur les autres, une profonde influence – parfois par correspondance (cf. Weakland et Fry, 1962), d’autres fois malgré l’absence de correspondance (ce qui est en soi-même un message), par le souvenir de leurs rapports interrompus. Il est probable qu’une mise en perspective de même ordre de la schizophrénie dans un plus vaste contexte social serait aussi d’une grande valeur. Les études anthropologiques en fournissent une preuve lorsqu’elles montrent comment l’individu déviant et son comportement jouent des rôles importants dans la société, dans le système culturel pris dans son ensemble.

En conformité avec l’intérêt susmentionné que nous portons à l’interaction à l’intérieur d’un système social, nous pouvons proposer que les travaux dans ce domaine se concentrent assez longtemps sur des cas particuliers, étudiés d’un point de vue social, et que l’on n’ait recours aux informations comparées qu’en tant que contribution à une plus claire observation de l’objectif principal. Quant à la comparaison entre cultures, c’est une tâche plus complexe qui pourrait être différée un certain temps.

La schizophrénie et la culture : quelques problèmes généraux

Il est évident que les suggestions qui précèdent sont d’ordre assez général ; elles ne fournissent certainement aucun modèle précis selon lequel orienter notre recherche, ce qui est conforme à la conception que nous avons de notre discipline. Nous considérons en effet qu’elle requiert avant tout une exploration des faits ; nos conseils doivent par conséquent se fonder sur l’exposition de principes généraux, à la lumière desquels il s’agira de conduire une enquête consciencieuse et approfondie des données utiles. On ne saurait être plus spécifique sans borner son étude et faire preuve de partialité au lieu de contribuer à la poursuite de l’investigation. Cependant, et en conclusion, il est aussi possible de prendre en considération certains problèmes particuliers apparentés à tous travaux du type que nous proposons.

Ces problèmes résident principalement dans les aspects généraux des rapports entre la schizophrénie et la culture. Nous pouvons commencer par un exemple relativement simple, concrétisé dans la formulation de conjectures sur l’existence possible d’une « société schizophrène ». D’après le point de vue que nous explicitons ici, la réponse est : « Oui et non, mais plutôt non. » Pour voir son fondement, il s’agit de demander, premièrement, si un modèle d’organisation psychologique individuel capable d’être identifié comme schizophrène pourrait exister de façon indépendante. Cela est bien douteux, parce que l’organisation du comportement individuel est liée de très près à l’organisation et à l’interaction sociales. Mais, même si cela pouvait arriver, il n’y a que deux possibilités au niveau social. Soit aucune société qui fonctionne ne peut exister si elle ne se fonde que sur de tels individus, soit un type quelconque de modèles culturels englobant ce genre d’organisation individuelle et permettant un système social continu peut exister. Mais, dans ce cas, le terme « schizophrène » ne pourrait vraiment s’appliquer sans de sérieuses réserves ni aux individus ni à la société, étant donné que, comme nous l’avons remarqué plus haut, notre concept habituel de la schizophrénie comprend fondamentalement certains éléments d’anomalie mentale et d’inadaptation, qui sont par définition absents dans ce cas.

En d’autres termes, ce qu’on dit de la « société schizophrène » ou, de façon plus générale, de la « société malade » ne propose que des concepts grossiers et confus qu’on utilise généralement, dans une société donnée, afin de signaler l’existence présumée soit d’une prédominance d’individus ayant une personnalité de type schizoïde (ou autrement « pathologique »), soit d’une organisation sociale que nous jugeons indésirable et en quelque sorte analogue aux modèles schizoïdes. Ces termes ne sont pas les meilleurs, mais il est malgré cela possible d’établir qu’ils se rapportent à des réalités sociales importantes. D’après Fortune (1932), les habitants de Dobu avaient en général une personnalité de caractère paranoïaque, mais en dépit de cela une société qui, bien qu’étant à nos yeux dominée par l’hostilité, le manque de confiance et la magie noire, était capable de fonctionner. Quant à la structure caractérielle du peuple de Bali, selon la description qu’en ont faite Bateson et Mead (1942), elle semble extrêmement schizoïde d’après nos critères psychologiques. Cependant, en relation avec les modèles culturels et les mécanismes sociaux qu’ils décrivent, une culture vaste et considérable y a fleuri.

De nombreuses caractéristiques des types de culture et de personnalité que l’on rencontre à Bali semblent en fait avoir des parallèles dans plusieurs importantes sociétés orientales, et il vaut la peine de se demander comment les niveaux d’organisation sociale et personnelle paraissent s’agencer dans de tels cas. En termes généraux (et pour offrir un point de départ à des recherches subséquentes, plutôt qu’un compte rendu définitif), les systèmes socioculturels qui comprennent résolument des types de personnalité schizoïdes semblent également impliquer des relations humaines distantes plutôt qu’intimes. Un tel éloignement peut ne pas être évident, comme c’est le cas chez de nombreux schizophrènes. Tout au contraire, l’impression dominante, comme à Bali, ou en Chine, ou aux Indes, peut être celle d’une activité et d’une interaction sociales intenses, presque d’un corps à corps. Ces deux hypothèses en apparence opposées ne sont pas vraiment incompatibles, mais complémentaires. Dans ce type de culture, l’interaction sociale est considérable au niveau du groupe qui permet un contact humain direct et physique, mais elle est beaucoup plus limitée dans les rapports affectifs intimes et univoques. Quant aux rapports sociaux, ils se produisent dans une large mesure non pas sous forme d’une interaction dont la nature serait déterminée par les participants individuels, mais selon des règles et des critères de conduite et d’interaction vastes et impersonnels, donnés et connus d’avance. Il est évident qu’un système de ce type existe de préférence dans une société traditionnelle, mais il est concevable que les règles nécessaires aient la possibilité d’entrer en jeu dans d’autres cas, par exemple dans un mouvement social auquel se joindraient des gens convaincus. Ce système peut certainement servir de base adéquate même à de grandes sociétés complexes.

Les implications d’un tel système pour le bon ou le mauvais fonctionnement psychologique (il semble toujours presque impossible d’éviter les catégorisations négatives ou résiduelles) importent ici, particulièrement dans leur fonctionnement dualiste. Il est vraisemblable que les individus de caractère schizoïde fonctionneraient bien à l’ordinaire dans ce type de système social, puisque sa structure serait conforme à leurs tendances relationnelles. Ces tendances pourraient bien en fait être récompensées, et encouragées au détriment d’autres types d’organisation psychologique. Ainsi, s’il est possible de procéder à des études statistiques, on peut s’attendre à trouver, dans semblable société, un taux élevé de cas de schizophrénie ou de presque-schizophrénie si l’on examine les structures psychologiques profondes, mais un taux beaucoup moins élevé si l’on fonde davantage son évaluation sur le fonctionnement social (comme dans le cas de l’hospitalisation). Pour compliquer encore les choses, il semble cependant probable que les quelques cas de schizophrénie ainsi découverts (ceux qui, d’une façon ou d’une autre, excèdent les limites du fonctionnement social de ce système) seraient sans doute très graves87. Ces considérations, jointes à l’existence possible de rôles sociaux positifs même pour les schizophrènes complètement déviants, nous laissent apercevoir les complexités relationnelles qui peuvent accompagner le concept faussement simple de « taux d’incidence » de la schizophrénie, et le peu d’indications que ces taux peuvent directement donner sur la « santé mentale » soit du système social, soit de la population en question.

Les contacts interculturels peuvent aussi être examinés sous ce même angle, car malgré leur importance ils ont été simplifiés à outrance, réduits à des idées sur le conflit et le « manque d’organisation ». On a très peu étudié le contact entre des cultures différentes – quels sont les changements, les nouvelles structurations et les développements qui surviennent, et comment ils se manifestent (ce qui doit varier dans chaque cas selon la nature des deux cultures en présence). On s’est contenté de remarquer dans quelques travaux qu’il ne semble pas que la schizophrénie soit liée à l’immigration. Si l’on a un concept plus positif de la schizophrénie, selon lequel elle aurait une organisation caractéristique qui lui serait propre, il n’est guère surprenant qu’elle ne soit pas le résultat habituel des nombreuses façons différentes selon lesquelles les comportements ordinaires peuvent être entravés ou frustrés à l’occasion de divers types de contacts culturels.

Mais si la schizophrénie est à la fois un comportement organisé de façon positive et une question d’interaction et d’influence sociales, comment peut-on expliquer le fait manifeste qu’elle apparaît dans une grande variété de cultures ? (Ce fait ne peut être établi pour toutes les cultures, mais les preuves en ce sens sont malgré tout considérables, et l’expérience que nous avons dans l’étude de plusieurs cultures extrêmement différentes indique aussi un noyau important de comportements analogues.) Il est bien certain que nous n’avons à notre disposition aucune réponse certaine, mais nous avons une réponse vraisemblable. Nous considérons que la schizophrénie (dans sa nature et son étiologie) est fondée essentiellement sur certains modèles formels de communication qui comprennent le manque de pertinence entre des messages apparentés mais de niveaux différents, et l’influence qu’a une telle communication sur le comportement (Bateson et al., 1956). Illustrer ces questions par des exemples exigerait d’apporter ici quelque contenu ; mais l’essence de la schizophrénie repose sur la structuration de certains facteurs universels de la communication humaine et de l’interaction sociale en des modèles qui, bien que distinctifs, sont à des niveaux d’abstraction et de généralité si élevés qu’ils sont relativement indépendants de tout phénomène culturel de généralité inférieure. La schizophrénie peut donc dans une grande mesure être supraculturelle sans être pour autant une maladie organique. Par ailleurs, cette conception permet toujours d’envisager l’existence possible de l’interaction partielle de la schizophrénie avec certains facteurs à l’intérieur d’une culture donnée : 1) Le contenu d’une culture, parce qu’il est à un niveau relativement spécifique, peut se refléter dans le contenu de la schizophrénie. 2) À un niveau quelque peu plus élevé, il est au moins possible d’imaginer une société (une version de l’utopie psychiatrique si souvent recherchée) dans laquelle les modèles culturels encourageraient, d’une manière ou d’une autre, une production minimale de messages incongruents, avec des effets sur la schizophrénie dans cette société. 3) Finalement, à un niveau encore plus élevé de l’apprentissage culturel et du schéma de l’interaction, il est bien possible que les sociétés varient dans la mesure ou la congruence, par opposition à l’incongruence, est considérée comme normale ou attendue dans la communication, ce qui devrait affecter les réactions à la communication schizophrène en bien des façons complexes et fascinantes.

En dernière analyse, que peut-on dire du problème le plus central de l’étude de la schizophrénie (lorsqu’on l’aborde comme nous suggérons ici), celui des corrélations entre l’individu, la famille et le système social ? Peut-être pas grand-chose, si ce n’est souligner à quel point il est nécessaire d’étudier ce sujet dans diverses sociétés (pour ne citer qu’un exemple, aurions-nous le sentiment que la famille a sur la schizophrénie une égale importance si nos travaux étaient effectués dans une autre société, ou, même dans notre société, si une plus grande attention était accordée au système social dans son ensemble ?) – et souligner aussi que le concept de la communication offre un cadre commun pour une telle investigation. Deux réflexions additionnelles peuvent pourtant suggérer quel type de rapports il nous faut étudier. Premièrement, on a suggéré plus tôt que la structure caractérielle schizoïde, que nous considérons ici provisoirement comme étant principalement le résultat du système d’interaction familial, pourrait être à la base d’une société viable (plutôt que la source d’un comportement déviant et pathologique), à la condition que les modèles d’interaction de la culture s’accordent généralement sans trop de difficulté à ce type d’organisation caractérielle, et ainsi le renforcent en même temps. Ceci implique en fait que la famille et le système social sont susceptibles d’avoir des structures en grande partie parallèles ou semblables. Deuxièmement, dans notre propre travail auprès des familles et dans les travaux connexes accomplis par d’autres, nous avons trouvé des exemples d’individus paraissant très schizoïdes et fonctionnant pourtant bien dans leur propre situation familiale, où ils ne sont pas considérés comme malades. Ce cadre familial encourage probablement leur comportement, mais il est aussi capable de le maîtriser. Ce type de famille est souvent marqué par l’interaction limitée de ses membres au-delà des bornes familiales (c’est un système qui fonctionne en circuit exceptionnellement fermé), mais lorsque les enfants grandissent, même dans ces familles, les occasions d’avoir des contacts extrafamiliaux (par exemple l’école, le travail, le service militaire, les relations sexuelles) et la pression sociale qui les accompagne augmentent sensiblement. Et l’apparition soudaine de la psychose déclarée (schizophrenic break) semble souvent liée à un plus grand contact de l’individu avec un monde d’interaction sociale extérieur à la famille (bien que ce monde extérieur paraisse beaucoup plus « sain » que l’univers familial). Cela nous indique donc que le comportement schizophrène déclaré est lié à certaines incongruences entre les systèmes d’interaction familial et, plus largement, social, ce qui contraste avec l’exemple précédent d’un fonctionnement viable dans le cas où il y a congruence entre ces systèmes d’interaction. De telles considérations peuvent fournir le type de point de départ d’une enquête fructueuse : ce que, dans le domaine de la science, on considère traditionnellement comme au moins aussi important que des conclusions particulières.

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