Disqualification transactionnelle : recherche sur la double contrainte*

Carlos E. Sluzki, Janet Beavin, Alejandro Tarnopolsky, Eliseo Véron

Dans les exposés qui précèdent, le concept de double contrainte (double bind) a été mentionné à de nombreuses reprises. Ce modèle spécifique d’interaction fut proposé pour la première fois par le groupe Bateson en 195694 et, depuis, un travail important a été accompli dans le but de le rendre opérationnel95. Dans un exposé écrit conjointement par des membres du MRI et du service de psychopathologie et neurologie de l’hôpital G. Aráoz Alfaro de Lanús (province de Buenos Aires), le lecteur trouvera une taxinomie des éléments d’une double contrainte, basée sur des exemples cliniques et montrant qu’en dépit de la complexité de ce modèle paradoxal, certains de ses éléments fondamentaux peuvent être identifiés chez les familles dont un membre est schizophrène.

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Ce qui suit est un compte rendu de certaines contributions théoriques et techniques aux recherches effectuées sur la double contrainte. Ces contributions sont le résultat d’un projet de recherche continue sur la communication dans les familles de malades atteints de schizophrénie. Les objectifs de cet exposé sont de décrire une élaboration de la théorie de la double contrainte sur laquelle on puisse poursuivre la recherche, en spécifiant le niveau minimum de complexité jugé nécessaire à ce type d’étude de la communication, et de suggérer une méthode permettant de diviser les données en unités qui ne soient ni isolées et vides de sens ni trop complexes pour être traitées. Ayant suggéré que la disqualification est une composante opérationnelle du modèle général de la double contrainte, nous allons identifier, définir et illustrer quelques variétés de ce que nous nommerons la disqualification transactionnelle et insister sur une autre composante également essentielle, la réponse de la « victime ».

L’hypothèse de la double contrainte

Nous allons essentiellement décrire la disqualification comme un type, mais non le seul, de double contrainte. Nous considérons donc que la double contrainte est une catégorie de phénomènes et que la disqualification en est une forme observable.

Pour commencer au niveau le plus général, nous sommes d’accord avec le nombre croissant des chercheurs qui examinent non seulement les modèles de communication du malade schizophrène, mais aussi ceux de son groupe familial, supposant qu’une analyse aussi détaillée fournira des indices quant à la nature et au contexte du comportement schizophrène. Un de ces modèles de communication a été nommé double contrainte (1) par Bateson, Jackson, Haley et Weakland. Nous considérons que la double contrainte, dans ses aspects communicatifs, est une forme générique d’injonction paradoxale (2) à l’intérieur d’une relation vitale continue. C’est-à-dire qu’elle décrit le profil d’un modèle de communication composé d’une série d’éléments nécessaires dont les détails (contenu, unité, mode, participants, etc.) peuvent varier selon les divers types concrets de double contrainte. L’expression « double contrainte » peut s’appliquer à des types de contenu très différents les uns des autres, et peut aussi recouvrir des incidents précis et isolés (dont l’exemple classique est la mère qui dit froidement à son enfant « Viens ici, mon chéri ») et jusqu’à des situations macroscopiques de la vie – cf. la description que fait Lu du dilemme de la dépendance et de la réussite chez certains schizophrènes (3) et l’analyse de Weakland et Jackson des événements qui précèdent une attaque de schizophrénie (4).

Avant de préciser le type de double contrainte sur lequel portent nos recherches, il serait bon de présenter une révision du modèle général et d’offrir à ce sujet quelques commentaires. Les caractéristiques distinctives de la double contrainte sont décrites par les auteurs comme suit : (I) deux personnes ou plus ; (II) expérience répétée ; (III) une injonction négative primaire ; (IV) une injonction secondaire qui entre en conflit avec la première à un niveau plus abstrait, et qui est comme elle imposée au moyen de punitions ou de signaux menaçant la survie ; (V) une injonction négative tertiaire interdisant à la victime de s’enfuir ; (VI) finalement, la série d’ingrédients complets n’est plus nécessaire quand la victime a appris à percevoir son univers selon les modèles de la double contrainte (1, p. 253-254).

Pour (I) nous spécifions les membres d’une famille. Des hypothèses supplémentaires concernant la nature intense des rapports entre parents et enfants influenceront notre évaluation d’autres éléments du modèle.

L’expérience répétée (II) ne peut être ni facilement prouvée ni directement démontrée. La haute fréquence peut être observée dans un échantillon de temps donné, mais cela ne prouve pas en soi-même que l’expérience est habituelle. Cependant, si les messages incongruents (III et IV : voir ci-dessous) et un type de logique de réponse à ces messages sont observés pendant l’échantillon de temps, il est plus raisonnable de conclure que le modèle a été appris à force de répétition. C’est-à-dire que, si nous observons x et puis y (plus que toute autre réponse à x), nous pouvons supposer avec une plus grande certitude que les deux étaient liés dans une expérience préalable et répétée. Il est donc ici important de faire une remarque que nous ferons de nouveau au cours de cet exposé : la réponse de celui qui reçoit un message « contraignant » est aussi importante que le message lui-même.

Le problème de savoir si « l’injonction primaire » (III) doit expressément être négative (et commencer par l’interdiction « ne… ») ne semble être qu’une question de présentation. Le paradigme qui apparaît dans la définition originale est «… l’une de deux formes : a)Ne fais pas ceci et cela, ou je te punirai” b) si tu ne fais pas ceci ou cela, je te punirai » (1, p. 253) (nous soulignons). Puisque toute injonction a, de façon implicite ou explicite, l’une de ces formes négatives, on peut, plus simplement, caractériser l’injonction primaire comme : toute injonction renforcée par des punitions ou des menaces.

L’injonction négative tertiaire, qui interdit à la victime de s’enfuir (V) est, selon ce que propose l’auteur lui-même, implicite dans une relation où la survie est en jeu et n’a pas besoin d’être invoquée de façon manifeste chaque fois qu’a lieu une double contrainte. Il faut mentionner, entre parenthèses, qu’un tel message peut être lui-même une puissante double contrainte. Comme le signale Weakland :

Quand la dépendance est inhérente à la situation (comme c’est le cas pendant l’enfance et la maladie), cette question (V) est évidente. Sont cependant plus complexes les situations importantes dans lesquelles la dépendance (ou la croyance effective en la dépendance) est encouragée par d’autres messages de communication de double contrainte totale à un degré qui dépasse de loin les « réalités » psychiques ou affectives de la situation actuelle de la vie de l’individu (5, p. 376).

Ce qui signifie par exemple que le parent peut, de mainte façon, montrer à l’enfant qu’il (l’enfant) n’est pas adulte, qu’il est incapable de prendre ses propres décisions, qu’il a besoin du parent, qu’il ne peut pas voir les choses « telles qu’elles sont », etc. Dans certaines situations (où le parent exige aussi un comportement indépendant, ou bien où « l’enfant » est un adulte et où un tel manque de logique ne donne lieu à aucun commentaire), ces messages sont non seulement en eux-mêmes une double contrainte, mais ils établissent aussi une relation dans les limites de laquelle d’autres doubles contraintes peuvent se produire.

Dans une telle relation, ou dans toute relation où la survie est en jeu, l’injonction dont on parle en (III) et (IV) ne doit pas non plus être nécessairement déclarée. C’est-à-dire qu’il est dans la nature des relations familiales telles que les envisage la psychologie génétique contemporaine que l’enfant ne puisse ignorer virtuellement rien du message que lui transmet un parent, en ce qu’il doit le percevoir de façon aussi exacte que possible et répondre au moins à l’injonction implicite minimale : « C’est ainsi que tu dois voir Un tel. » Nous suggérons en somme que, selon (1), la relation vitale entre les membres de la famille, la punition et la survie sont implicites pour l’enfant, et chaque message est une sorte d’injonction. La dernière assertion (VI) soutient indirectement cet argument. (III) et (IV) devient alors, plus simplement, deux messages non congruents imposés à des niveaux différents.

Cette série complexe d’ingrédients a été en fait réduite par les auteurs originels aux caractéristiques générales suivantes d’une situation (les titres sont de nous).

Situation : l’individu participe à une relation intense, c’est-à-dire à une relation dans laquelle il sent qu’il est d’une importance vitale de distinguer avec justesse le type de message qui lui est transmis, afin de pouvoir y répondre de façon opportune.

Messages imposés : l’individu se trouve dans une situation dans laquelle l’autre membre de la relation exprime deux messages différents et dans laquelle l’un de ces messages nie l’autre.

Réponse : l’individu ne peut pas faire d’observation au sujet des messages exprimés pour corriger sa perception du message auquel il doit répondre, c’est-à-dire qu’il ne peut pas faire de déclaration métacommunicative (1, p. 254).

Comme nous l’avons déjà remarqué, il peut être assez raisonnable de présumer de l’effet de la situation sur une famille, bien qu’il soit, bien sûr, toujours possible de le démontrer. Compte tenu de la situation de la famille, notre étude des modèles de double contrainte portera sur les deux autres caractéristiques : l’incidence de messages mutuellement incompatibles d’un type précisé, et l’étude des réponses à ces messages. Il est important d’inclure ici non seulement le message non congruent de celui dont provient la contrainte, mais aussi la réponse de celui qui la reçoit. Ci-après, en accord avec Weakland (5), le terme original de « victime » sera évité, parce que sa connotation de passivité place implicitement la réponse hors du modèle total. Pour être comprise, la double contrainte exige une perspective transactionnelle ; si les messages incompatibles sont neutralisés par la réponse, il n’y a pas de contrainte.

Le terme disqualification a été fréquemment utilisé pour décrire la première de ces deux caractéristiques (messages incompatibles, ou messages qui se nient les uns les autres), et dans notre exposé nous avons continué de parler de cette incompatibilité comme du rapport entre la disqualification et les messages ou certains aspects des messages. Cependant, le terme a généralement été utilisé pour deux unités différentes d’analyse : le message unique, c’est-à-dire les comportements communicatifs successifs (normalement alternants) de chaque personne, l’« ensemble » des déclarations verbales, du ton, des mouvements du corps, etc., dans une situation interactionnelle ; et la transaction, c’est-à-dire le rapport entre un message et un autre message normalement contigu. La première unité d’analyse serait l’autodisqualification, décrite par Haley (6) et Weakland et Fry (7) ; la deuxième, la disqualification de l’autre personne, est mentionnée par Haley, et correspond aussi à la « mystification » dont parle Laing (8). Pour notre analyse de l’interaction dans les familles de patients atteints de schizophrénie, nous préférons nous intéresser à la transaction, dans laquelle l’impact interpersonnel est évident.

La disqualification transactionnelle

Il est possible de disqualifier virtuellement tout ce qui se produit dans la communication (6) ; bien plus : les moyens d’y parvenir semblent illimités lorsqu’on considère les niveaux d’expression multiples qui opèrent constamment dans une situation interpersonnelle. Afin de pouvoir identifier, avec certitude sinon complètement, ce qui est disqualifié, et comment, nous avons limité notre analyse à l’interaction verbale transcrite, et nous nous sommes concentrés sur l’incompatibilité entre la réponse de l’un des interlocuteurs et la thèse (le contenu) du message préalablement exprimé par un autre. On considère donc que le message précédent est un cadre établi dans le but d’obtenir une quelconque réaction, ou, plus précisément, une partie d’un plus vaste cadre contextuel qui inclut de nombreuses autres composantes métacommunicatives.

Dans l’étude de cette relation, nous supposons que la plupart des messages peuvent être continués – c’est-à-dire qu’on peut leur répondre – et que, dans de nombreuses situations interpersonnelles telles que la discussion par un groupe d’un problème ou d’une question communs, il y a de forts signaux contextuels qui opèrent et montrent que, à moins qu’on ne leur donne un autre nom, les messages contigus successifs sont des réponses à leurs prédécesseurs. Dans une dyade, cette supposition est directe et virtuellement indiscutable ; dans un groupe familial comprenant plus de deux personnes, les choses deviennent plus complexes, parce que l’on peut raisonnablement considérer que toute déclaration individuelle s’adresse à l’un des autres individus ou à tous les autres, et qu’insister sur une stricte continuité apparaît comme pédant. Dans le domaine de la recherche on peut cependant résoudre ce problème en associant un message avec le message précédent de chacune des autres personnes, et non pas seulement avec ceux qui sont contigus, espérant ainsi rendre compte de la complexité à laquelle font en fait face les participants d’une telle discussion. C’est-à-dire que, dans un message a donné, nous avons un contenu qui délimite un répertoire probable de types de messages successifs. Par exemple, si a est une question, il est plus probable que le prochain message sera une réponse qu’une autre question ou, surtout, qu’une déclaration sans rapport avec la question. La réponse, la nouvelle question ou la déclaration indépendante sont respectivement une réponse, une question, ou une déclaration indépendante par rapport au message a, c’est-à-dire qu’on peut comprendre qu’elle se produit dans un cadre établi par le message a – la question initiale. (Cela s’applique, bien sûr, à tout autre type de message à la place de a.) La relation entre deux messages consécutifs comme ceux-ci peut être inférée de l’analyse du contenu des deux messages, et de l’existence de commentaires explicites au sujet d’une telle relation (les indices métacommunicatifs). Il ne fait aucun doute que, dans l’interaction courante, les indices métalinguistiques explicites sont beaucoup moins fréquents que dans l’interaction formelle ou la communication dans laquelle le bruit est plus fort ou les voies de communication plus restreintes. De nombreux indices métacommunicatifs sont implicites et sont habituellement inférés à partir du contexte d’origine du message, ce qui est une preuve nouvelle que les messages précédant celui que l’on est en train d’analyser doivent être vus comme une partie importante de ce contexte.

L’aspect contextuel du message b – le fait que a l’ait précédé – est inévitable, et, à moins qu’on ne l’appelle différemment, le message b le contient toujours implicitement. Par exemple, à moins qu’on ne l’appelle différemment, tout message b qui apparaît après la question a est une réponse à cette question. S’il n’y a pas d’indices métacommunicatifs et que le contenu est incompatible avec le contexte, ou si ces indicateurs sont présents mais que le contexte est incompatible avec eux, il y a disqualification du message a par le message b. Le message b prend alors une signification si on l’analyse hors contexte (en se fondant seulement sur les aspects du contenu) et une autre signification si on l’étudie à l’intérieur du contexte interactionnel, c’est-à-dire dans l’ordre de la communication. Il est en outre nécessaire d’insister sur le fait que chaque signification est logique à l’intérieur de son propre cadre de référence ; c’est là l’une des principales caractéristiques du paradoxe, et celle qui en fait le distingue de la simple contradiction : deux propositions, qui sont logiques à l’intérieur de leur propre cadre de référence, sont incompatibles l’une avec l’autre. De là la nature spécifiquement insoluble – mais présente, dans la pratique, – du paradoxe, qui dit « oui-et-non », « vrai-mais-faux ».

L’effet immédiat d’une disqualification varie considérablement selon le contexte où elle se produit. Elle peut causer le rire ou la colère, ou, plus fréquemment, la confusion, étant donné que rien n’indique au premier interlocuteur si le deuxième interlocuteur est ou n’est pas d’accord, s’il méprise le contenu de a, s’en offusque ou le connaissait déjà ; le premier reste en suspens. Ceci est de nouveau dû au fait que l’émetteur du message peut alléguer l’une ou l’autre des deux significations possibles – la signification contextuelle et la signification hors contexte – comme la « vraie » signification sans changer le texte du message de disqualification.

Nous allons présenter, sans davantage d’introduction et pour illustrer ce qui précède, plusieurs types de disqualification transactionnelle (verbale) ainsi que les permutations plus complexes de chacun de ces types.

Exemples de disqualification transactionnelle

Les exemples suivants sont des exemples réels, empruntés à des transcriptions d’entrevues de groupe préparatoires auxquelles avaient participé plusieurs familles composées, dans chaque cas, du père, de la mère, d’un enfant adolescent schizophrène et d’un frère ou d’une sœur. Les entrevues eurent lieu dans les services de psychopathologie de l’hôpital G. Aráoz Alfaro, à Lanús, dans la province de Buenos Aires. L’analyse initiale eut lieu en espagnol, et les exemples ont été traduits avec une attention considérable pour parvenir à une grande fidélité et une grande clarté. Notons en passant qu’à ce niveau (communicatif) d’analyse les différences culturelles entre ces familles et les familles américaines décrites dans d’autres études ou observées par les auteurs semblent remarquablement limitées. On peut en gros caractériser le groupe comme schismatique (10).

Fuite – Changement de sujet

Si a est une déclaration qui ne met pas clairement fin à un sujet de discussion, et si b, la déclaration suivante, traite d’un sujet différent mais que rien n’indique ce changement, le message b disqualifie le message a, étant incompatible en ce que son contenu n’est pas une réponse à a, alors qu’il doit l’être selon le contexte. Que a et b aient ou non un sens n’est pas en soi-même pertinent. C’est le rapport entre a et b qui détermine la disqualification transactionnelle.

Exemple I :

a Le fils : Bon, alors, il me faut encore répéter ce que j’ai dit. Tu as, disons, commencé [au cours de cette entrevue] – ça j’en suis sûr –, commencé à t’attaquer à elle en premier, c’est-à-dire, sans rien de clair, à la va-vite.

b La mère : Je vous aime tous les deux, et j’essaie toujours d’arranger les choses à la maison, mais je n’y parviens pas.

Exemple II :

a Le fils : Quand je parle à ma sœur, nous nous entendons bien, disons, comme des amis, mais dans la famille, c’est différent, parce qu’il semble toujours y avoir quelque chose de différent, avec ces discussions et tout…

b La mère : Je ne veux pas parler tout le temps, docteur.

Il est clair que le fait d’identifier la fuite dépend en grande partie de la définition du sujet, car une définition trop vaste ou trop étroite n’admettrait aucune fuite ou au contraire nommerait « fuite » quelque chose qui ne le serait pas. Cette définition, quant à elle, repose principalement sur le contexte situationnel de l’interaction tout entière. Dans le but de simplifier, nous avons donné ci-dessus des exemples extrêmes – des cas évidents de fuite dans leur contexte réel et probablement dans presque tout autre contexte.

En plus de l’incompatibilité entre le contexte et le contenu, il peut y avoir dans la fuite d’autres aspects complexes. Par exemple, on peut facilement nier qu’il s’agit d’une disqualification, et ce de plusieurs façons. Si l’on observe que b a ignoré a (nous nommerons A et B, respectivement, ceux qui envoient les messages), B peut dire : « Je ne t’ai pas entendu », « Je ne savais pas que tu voulais une réponse », ou peut suggérer que ce changement de sujet n’en est pas vraiment un parce qu’il existe en fait une certaine pertinence (implicite) avec a. Le résultat, c’est que A reste sans aucun signe clair des réponses de B à a – sans rien, en fait, qui porte à croire que a ait même existé.

Tour de passe-passe

Un changement de sujet est donné comme réponse : c’est-à-dire que, comme dans le cas de la fuite, b est du point de vue du contenu un nouveau sujet, mais il est donné comme une « réponse à a ». Il n’est pas nécessaire que ces étiquettes soient littérales (« Je te réponds ») ; mais il faut plutôt qu’elles incluent, généralement parlant, tous les indices explicites de réception du premier message.

Exemple III :

a Le fils : Tu dis donc que c’est exactement le contraire de ce que je dis.

b Le père : Non, non, non, non, je dis que tu dis… disons… tout ce que tu veux, d’accord.

Le « non… je dis… » du père indique qu’il a compris et répond au message du fils (ou plus exactement qu’il n’est pas d’accord avec lui) ; cependant ce qu’il dit ne peut pas en fait être pris pour une réponse, parce qu’il est passé à ce que le fils peut dire plutôt qu’à ce que lui (le père) a vraiment dit.

Exemple IV :

a La fille : Nous nous sommes toujours bien entendues.

b La mère : Oui, je t’ai toujours aimée… de la même façon.

De nouveau, le « oui » indique qu’il s’agit d’une réponse, mais le contenu traite maintenant d’une nouvelle question, l’amour, qui est présentée comme étant la même chose que la question de s’entendre bien. Remarquons que cette transaction est très semblable à l’exemple I qui est une fuite parce que b n’était pas explicitement reconnu comme réponse et ne contenait aucun signe indiquant que le premier message avait été reçu. Dans le tour de passe-passe, le contenu est donc incompatible non seulement avec le contexte, mais aussi avec l’étiquette métacommunicative explicite.

Exemple V :

La mère (à la fille) : J’ai remarqué depuis quelque temps que tu ne veux pas que tes amies soient en contact avec Daniel ; ça, je le vois depuis quelque temps.

a La fille : Mais… pourquoi, Maman ?

b La mère : Eh bien, moi, je ne sais pas pourquoi.

Il est évident que la question de la fille signifiait : « Pourquoi dis-tu cela ? » Sa mère répond comme si la question avait été : « Quelles sont mes motivations pour faire cela ? », ce qui suppose que la fille avait non seulement stipulé que « cela » (le fait qu’elle ne veuille pas que ses amies voient son frère) était vrai, mais s’attendait en outre à ce que sa mère en sache plus qu’elle-même sur ses propres motivations.

Exemple VI :

a La mère : Le caractère de la fille [sa fille] ressemble plus à celui de son père.

b Le père : Eh bien, là elle [sa femme] a raison. La mère et la fille n’ont pas le même caractère.

La mère s’était contentée de dire que leur fille ressemblait à son père, n’affirmant que par implication qu’il y avait une ressemblance comparativement moindre avec son propre caractère. Le père, en guise de réponse, convient qu’il y a une différence (qualitative) entre la mère et la fille. À l’intérieur de cette catégorie générale décrite comme « tour de passe-passe », on peut décrire certains sous-types précis qui comprennent des changements de niveau à l’intérieur des sujets :

La littéralisation : C’est le passage du contenu évident de a au niveau littéral de b, sans cadre de référence et sans nommer le changement ; b n’est donc pas une réponse adéquate à a.

Exemple VII :

a Le fils : Tu me traites comme un enfant.

b La mère : Mais tu es mon enfant.

II est clair que le fils voulait dire qu’il était maintenant un adolescent et non un petit enfant – au sens de l’âge relatif ; la mère fait allusion à son statut biologique, pris à la lettre, selon lequel il est son enfant.

Spécification

Il y a une réponse spécifique à un thème général.

Exemple VIII :

a La fille : Nous avons nagé ensemble tout l’été passé.

b La mère : Mais pas la semaine dernière.

Si cependant le problème qui nous intéresse est l’universalité d’un phénomène – tout ou rien, toujours ou jamais –, un contre-exemple précis, même s’il ne se donne pas comme tel, est une forme convenable de désaccord, et non une disqualification.

Exemple IX :

a Le père : Je ne crie jamais.

b La fille : Tu es en train de crier.

Notons que la spécification diffère de la littéralisation en ce que les niveaux auxquels elle se situe sont généraux (et non spécifiques) et métaphoriques (et non littéraux).

Disqualification du statut

Le sujet de la communication passe du contenu à l’interlocuteur (A ou B), avec, en plus, l’invocation du statut (relatif) de cet interlocuteur ; c’est-à-dire que b implique que a (le message) n’est pas valable, soit à cause de A (la personne), soit à cause des connaissances supérieures ou des droits de B, etc. Bien sûr, si c’est le sujet du message a qui comprend ce type de caractérisation soit de A, soit de B (les personnes en présence), il n’y a pas de changement de sujet et aucune disqualification de ce type.

Exemple X :

La mère : Le frère [son fils], comme il est seul et qu’il était déconcerté, pour une raison ou pour une autre, il veut être avec la sœur, et la sœur, pour dire la vérité, voulait vivre sa vie… mais…

a La fille : Non, ce n’est pas que je veux « vivre ma vie ».

b La mère (l’interrompant) : Elle ne s’en rend pas compte parce qu’elle est trop petite. Elle ne le voit pas, mais elle aime son frère.

Exemple XI :

La mère : Ces jours-ci, je vois, c’est mon impression, j’ai observé, qu’elle ne s’entend pas très bien avec Daniel.

a La fille : Pourquoi pas, Maman ?

b La mère : Eh bien, une mère le sait…

Les disqualifications de statut comprennent donc plus que le simple fait de changer de sujet. Premièrement, le sujet est changé dans une direction explicitement personnelle, avec un effet péjoratif implicite, plutôt ambigu et auquel il est impossible de répondre. En second lieu, cet effet touche non seulement le présent immédiat mais aussi le futur, en ce qu’un nombre indéfinissable des déclarations futures de A peuvent être envisagées dans le contexte de la même disqualification. Cet effet sur le futur peut même avoir lieu sans que l’individu ait déjà parlé.

Exemple XII :

L’enquêteur : J’ai entendu vos opinions [celles des parents], mais je voudrais entendre davantage l’opinion des enfants…

La mère (l’interrompant) : Docteur, ce sont des gosses !

L’enquêteur (l’interrompant) : … en ce qui concerne…

La mère (l’interrompant) : Ce sont des gosses, docteur, ils ne perçoivent pas le passé.

Question superflue

Le message a est une déclaration ; b est une question, au même niveau que a (pas un métacommentaire, tel que « comment », « pourquoi », etc.), et répète au moins une partie de ce qui a été dit auparavant dans a. Ceci implique le doute ou le désaccord, sans le déclarer ouvertement.

Exemple XIII :

a Le fils : Je m’entends bien avec tout le monde.

b Le père : Voyons, Pierre, avec tout le monde ?

Le père pourrait déclarer que sa question indique non pas son désaccord mais son désir de recevoir plus d’informations, bien que son ambiguïté et sa qualité d’écho indiquent qu’il y a désaccord.

La suite de l’interaction nous offre un bon exemple du double sens possible du message de disqualification :

Le fils : Bien sûr.

La fille : Pourquoi pas ? Nous pouvons nous disputer de temps à autres mais…

Le fils : Mais pas en général.

Le père : Eh bien, il semble qu’il peut y avoir entre eux deux un petit problème de temps à autre, mais c’est tout.

Un des deux sens de la disqualification (« Voyons, avec tout le monde ? » qui signifie : « Je ne le crois pas ») est attaqué par le commentaire de la fille, qui met l’accent sur cet aspect (« Pourquoi pas ? »). Mais c’est l’autre sens dans lequel poursuit le père, dont la dernière déclaration en implique une autre, du type : « Je ne faisais que demander. »

Sommaire du matériel de disqualification

Ce qui précède n’englobe pas toutes les façons selon lesquelles, même dans le contexte limité du matériel verbal transactionnel, la disqualification peut avoir lieu. On peut imaginer certaines possibilités qui n’avaient pas été observées auparavant.

Par exemple, la spécialisation (la disqualification par trop grande généralisation) ou la littéralisation (un passage incongru à la métaphore) peuvent avoir une contrepartie. (Nous faisons ici allusion à la communication des membres « normaux » de la famille. La métaphore non reconnue comme telle est, bien sûr, une forme commune de disqualification dans le discours schizophrène.) D’autres modèles observés sont clairement des formes de disqualification, mais ne peuvent pas être conceptualisés aussi formellement que ceux qui sont décrits. Ils restent donc particuliers et impressionnistes, malgré leur bien-fondé.

Comme nous l’avons déjà précisé, l’objet principal de notre étude est la relation entre le contenu d’un message et celui du message précédent d’un autre interlocuteur. Pour examiner cette relation, nous nous sommes servi de deux paramètres : la continuité entre les contenus des messages et l’indice de réception d’un message. La continuité s’applique à une signification, un sujet, un domaine ou un niveau poursuivis au cours des messages successifs. Les indices de réception sont des signaux implicites (métacommunications) indiquant que le message précédent a été reçu. Une définition plus opérationnelle serait qu’ils sont les éléments d’un message qui fait allusion à l’existence d’un message antérieur d’une autre personne. Dans les études familiales, il faudrait probablement donner à la définition de ces signaux une acception très libre, tout spécialement si l’on considère la spontanéité de l’interaction et l’histoire commune d’une famille, dont la communication ne comprend sans doute pas d’étiquettes explicites et prudentes comme dans le cas d’inconnus ne pouvant se permettre la même familiarité. À l’intérieur de ce vaste domaine, on trouve donc non seulement des commentaires métalinguistiques explicites (« Je t’ai entendu… » ou « Ça, c’est vrai… »), mais aussi des indices de réception qu’il faut reconstituer, tels que « Ouais », « Eh bien… », ou telle claire incorporation du contenu de a par b.

C’est en combinant ces deux paramètres dichotomiques que l’on obtient la définition de la disqualification transactionnelle : discontinuité du contenu sans indice (précis) de réception. (Les trois autres catégories qui proviennent d’une combinaison des deux variables dichotomiques traiteraient de types différents de transactions dont le but ne serait pas la disqualification : continuité avec ou sans indices de réception [tels les changements de sujets répertoriés, ou la spécification opportune dans le contexte et que nous avons mentionnée dans l’exemple IX]). Il est nécessaire de préciser que les indices de réception doivent être fiables, parce que, comme nous l’avons vu dans les exemples précédents, il semble souvent que le message a ne soit pas reçu avec justesse, de telle façon que l’indice de réception que l’on perçoit n’est pas adéquat. Ou encore, pour user d’une formule moins déductive, b ne semble pas être une réponse à a tel qu’il a été transmis. Si, en tenant compte de cela, nous réexaminons les différents types de disqualification, nous parvenons aux conclusions suivantes :

La fuite est un simple cas de discontinuité de contenu sans indice de réception (d’après ce qu’indique b, a aurait pu ne pas exister).

Le tour de passe-passe comprend une discontinuité de contenu avec indice de réception non approprié – la réception correcte est démentie par l’incongruence des contenus. Dans les cas de la littéralisation et de la spécification, il y a discontinuité dans le niveau du sujet (métaphorique/littéral, général/spécifique) ; avec ou sans signes manifestes de réception, il y a une réponse indiquée à a, mais non dans le sens où il a été émis.

Dans la disqualification de statut il y a discontinuité (du contenu à l’interlocuteur) avec un indice de réception de a qui est incertain ou inexact ; b peut ainsi indiquer qu’il y a eu un message a, mais non dans le sens où il avait été émis. Il y a, de plus, comme nous l’avons remarqué, l’élément de relativité du statut.

Les questions redondantes sont ici un cas particulier, étant donné que, par définition, il y a non seulement continuité mais aussi répétition de contenu – sous forme de question. Cependant, la meilleure réponse possible à cette question (b) est a, qui l’a précédée, ce qui implique à la fois que a a et n’a pas eu lieu, et la continuité de contenu se nie elle-même.

Disqualification par des voies autres que verbales (linguistique)

Comme nous l’avons déclaré plus haut, nous avons principalement analysé des transcriptions littérales d’entrevues familiales, laissant de côté la grande quantité d’information transmise par des canaux autres que la parole et par la présence simultanée, combinée, de ces différentes voies de communication, y compris la parole. Il y a sans nul doute de nombreux types de disqualifications transactionnelles qui ne peuvent être détectés et décrits que par une analyse complexe couvrant des canaux multiples, (cf. les remarques de Scheflen sur la « division de la modalité » [modality splitting], 11). Même si ces types ne sont pas ici discutés, il vaut la peine de mentionner, à titre d’exemple, l’incongruence entre les voies de communication : le message b peut être, au niveau du contenu, une réponse à a, alors qu’un autre aspect de b, comme l’expression du visage de B, indique de façon incongruente le manque d’intérêt, le dédain ou l’exaspération – expressions dont la signification peut être niée au cas où on ferait un commentaire à leur sujet. En fait, certains des exemples donnés par les auteurs de la théorie de la double contrainte peuvent être identifiés comme appartenant à ce type.

Un autre type de disqualification difficile à établir dans une analyse littérale est celui qui est créé par le silence suivant une déclaration qui exigeait une réponse. Le silence, au milieu d’un échange de paroles, peut avoir plusieurs sens avec une marge d’ambiguïté considérable. « Je ne t’ai pas entendu », ou « Je pensais à ma réponse » sont des réponses qui peuvent neutraliser tout sens péjoratif qui pourrait être attribué à la déclaration muette. Mais le fait que les indices non verbaux puissent souvent remplacer, ou du moins qualifier, les messages verbaux souligne le besoin que l’on a d’une analyse qui couvrirait des voies de communication autres que la parole, afin d’établir ce type de disqualification.

Quelques commentaires sur la pathogénie : cadre (setting) et réponse

Le problème de la pathogénie spécifique des doubles contraintes n’est ni nouveau ni réglé, et la position de la recherche actuelle sur ce problème devrait être éclaircie.

La disqualification est une manœuvre assez courante et même pratique dans la communication non seulement des groupes pathologiquement schizophrènes, mais aussi des groupes normaux. Elle est, en fait, intimement liée au jeu, au fantasme (12,13), à la psychothérapie (13,14), et à l’humour (15), et n’a donc en elle-même aucun pouvoir pathologique. Une disqualification « plus nuisible » (c’est-à-dire pathogène) ou « plus bénigne » n’existe pas, étant donné que la pathogénie ne réside pas dans la disqualification elle-même, sous forme d’épisode particulier de la communication, mais dans le modèle appris sur lequel on fonde son comportement dans de telles circonstances et sur l’effet additionnel de chaque répétition de la série tout entière. Ceci nous ramène à la distinction que nous avons faite au départ entre le fonctionnement de la double contrainte pris dans son ensemble (le cadre, les messages imposés et la réponse) et le deuxième de ces éléments, que nous avons ici nommé disqualification. Il est clair que les messages incongruents sont, dans l’expérience, cruciaux. Ils font signe à l’observateur, attirant son attention sur une série particulière d’éléments de la communication. Mais ce ne sont pas des événements traumatiques, à causalité linéaire. La double contrainte est un modèle d’interaction entre au moins deux personnes.

Pour ce modèle d’interaction, il y a un certain contexte général, ou encore un certain cadre, dans lequel il se déroule, et nous supposons ici qu’il s’agit de la famille nucléaire. Il est possible que certains domaines du comportement à l’intérieur de la famille soient plus importants que d’autres, en sorte que le concept de cadre doit être plus étroit encore que l’ensemble de l’interaction familiale. L’influence du cadre peut en général être assez sûrement supposée, bien qu’elle soit difficile à déterminer avec exactitude.

L’autre élément, la réponse aux messages incongruents, est cependant non seulement facilement observable mais aussi directement lié à l’étude de la nature et du contexte de la communication schizophrène. Notre approche est d’envisager les réponses qui peuvent être faites à un message de disqualification et d’établir ensuite un répertoire hypothétique des réponses possibles dans ce type de communication. On présuppose que le choix d’une réponse particulière n’est pas un procédé fortuit, mais plutôt le résultat d’un procédé d’apprentissage secondaire, en ce qu’un individu a tendance à répondre de la façon qui a été bénéfique pour lui dans une situation semblable.

Il y a quatre types de réponses possibles à un message de disqualification : le commentaire explicite, le retrait, l’acceptation et la contre-disqualification. Selon le modèle général, les deux premiers éviteraient ou compenseraient la double contrainte.

Commentaire

Il s’agirait de toute forme de demande d’éclaircissement ou de commentaire explicite sur l’incongruence dans les messages imposés.

Exemple XIV (suite de l’exemple IV) :

La fille : Nous nous sommes toujours bien entendues.

La mère : Oui, je t’ai toujours aimée… de la même façon.

La fille : (en même temps) : Eh bien, peut-être. Je t’aimais et je t’aime toujours, aussi je ne vois pas ce que ça a à voir avec tout le reste.

Le tour de passe-passe est contrecarré par le commentaire de la fille sur sa validité et son manque de rapport avec la communication en cours. Quand on fait ce type de déclarations métacommunicatives et qu’on s’y tient, il n’y a pas contrainte.

Retrait

Il n’est pas nécessairement physique : c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas littéralement d’abandonner le terrain même partiellement. Le silence, le refus de poursuivre l’interaction, ou même l’annulation de l’interaction dans le but de repartir à zéro peuvent aussi être des moyens de fuir la contrainte. Un exemple de ce type de réponse se trouve dans le discours n° 12 de l’exemple XV que nous présentons ci-après, et dans lequel le fils ne fait pas un commentaire explicite sur l’incongruence de la disqualification précédente de son père (disqualification du type « tour de passe-passe »), mais semble toujours l’éviter en ne l’acceptant pas et en se retirant avec obstination jusqu’à son point de départ.

Cependant, il serait peut-être bon, en général, de mettre en question l’efficacité finale du retrait. La nature de la relation qui forme le cadre de l’interaction proscrit le retrait au-delà d’un certain point : l’enfant ne peut se retirer que temporairement ou partiellement. Nous soupçonnons que, si le retrait est poursuivi jusqu’à l’extrême, il doit être effectué d’une façon qui nie qu’il se produit. La forme la plus évidente en serait la contre-disqualification, ou comportement symptomatique.

Acceptation

Une autre façon de répondre à la disqualification est de choisir un niveau du message de disqualification, c’est-à-dire une des significations possibles (il y en a au moins deux), et de se contenter d’y répondre comme si c’était la signification correcte, en ne faisant aucun cas de l’autre ou des autres significations. Normalement, cela signifie que l’on accepte la façon dont celui qui est à l’origine de la disqualification redéfinit la situation, sans reconnaître qu’il y a eu un changement.

Ce point est bien illustré par la dernière réplique [15] de la longue série suivante, de laquelle nous avons tiré les exemples I et III.

Exemple XV :

  1. La mère : C’est pour cela que nous venons ici, pour élucider notre situation sans aucune mauvaise intention, n’est-ce pas ?
  2. Le fils : Maman, si… si elle [la sœur] se défend, toi, tu attaques, tu dois le savoir. C’est toi qui as commencé à attaquer.
  3. La mère : Eh bien, elle… je ne sais pas pourquoi elle se défend puisque je ne dis rien qui soit reprochable.
  4. Le fils : Mais, écoute… je veux dire, en gros, que c’est toi qui as commencé à attaquer.
  5. La mère : Je n’attaque personne. Nous sommes ici précisément pour éclaircir beaucoup de choses.
  6. Le père : Eh bien, nous parlons, ici, Daniel, c’est tout..
  7. Le fils : (en même temps) : Bien sûr.
  8. Le père :… pour éclaircir les choses, c’est tout, Danny.
  9. La mère : (en même temps) : C’est pour le bien de tout le monde, et pour ton bien.
  10. Le fils : Tu [le père] dis donc que c’est exactement le contraire de ce que je dis.
  11. Le père : Non, non, non, non, je dis que tu dis… disons… tout ce que tu veux, d’accord.
  12. Le fils : Bon, alors, il faut encore que je répète ce que j’ai dit. Tu [la mère] as, disons, commencé – ça j’en suis sûr –, commencé à t’attaquer à elle en premier, c’est-à-dire sans rien de clair, à la va-vite.
  13. La mère : Je vous aime tous les deux, et j’essaie toujours d’arranger les choses à la maison, mais je n’y parviens pas.
  14. L’enquêteur (au fils, qui dit quelque chose entre ses dents) : Pardon ?
  15. Le fils : Non, rien. Je parlais de Maman, oui, elle a raison.

Dans cette conversation en apparence bénigne, au pire, confuse, il se produit une quantité extraordinaire de disqualifications et de doubles contraintes. La mère a fait quelques commentaires au sujet de la fille, et le fils (le patient identifié comme tel) insinue qu’ils sont critiques et agressifs. La mère [1] souligne ses bonnes intentions et le fils [2] réaffirme sa défense (bien que sa formulation soit au départ bizarre, le lien causal étant inversé). La mère [3] le nie, et le fils [4] le répète. La mère [5] le nie de nouveau, et le père [6] – faisant coalition avec elle – disqualifie le fils en passant au niveau littéral. Le fils accepte la littéralisation du père, terminant ainsi la contrainte. Un autre aspect de la disqualification de la suite de la déclaration du père [8] est son passage au diminutif « Danny », une disqualification de statut qui souligne le fait qu’il « n’est qu’un gosse ». La mère [9] maintient la coalition avec le père, donnant à la situation un cadre nouveau (la bonne ou la mauvaise volonté) et faisant allusion à la maladie du fils (et peut-être à ce qu’il est responsable du sacrifice de chacun). Le fils [10] essaie d’éclaircir du moins ce qui est dit, et son père [11] le disqualifie de nouveau en lui donnant une réponse complètement tangentielle (une disqualification du type tour de passe-passe), sans confirmer ou nier la déclaration du fils. Le fils [12] l’abandonne, bat en retraite, et répète sa thèse originelle, faisant un effort véritable pour se faire comprendre. La mère [13] le disqualifie avec une fuite qui comporte d’ailleurs plusieurs autres facettes : « Je fais de mon mieux pour toi », « Je le fais par amour » et « Je ne peux pas faire plus. » (Ce type de réponse est ce que le premier exposé de la double contrainte nommait une punition plus accablante que le retrait de l’amour ou l’expression de la haine ou de la colère : « la sorte d’abandon qui provient de la manifestation de l’impuissance extrême du parent » (1, p. 253).) Le fils [15] abandonne sa propre position et achève la contrainte en acceptant la définition de la situation imposée par la mère. Il faut noter que son choix ne comprend cependant que « l’illusion qu’il y a d’autres choix possibles » (4). Les deux niveaux sont en eux-mêmes valides, mais lorsqu’ils sont présentés comme des possibles qui se nient l’un l’autre ils forment un paradoxe dans lequel, par contraste avec la simple contradiction, aucun possible n’est le bon (9).

Contre-disqualification

Une réponse qui a pour notre étude une grande importance est un autre type de disqualification, notamment sous la forme d’un comportement symptomatique. S’il faut répondre mais qu’il n’y a aucune réponse correcte, une communication qui nie que c’est une communication (une autodisqualification ou une disqualification de l’autre) est une réponse possible et même adéquate. Cela ne rétablit pas le sujet ou le niveau de discussion originels, mais ne fait qu’augmenter la confusion qui entoure ce sujet par une bizarre série de redéfinitions. Cette possibilité montre encore plus qu’il faut éviter des formules telles que « celui qui impose la contrainte » et « sa victime », étant donné que le disqualifié et le disqualifiant peuvent changer de place, et que ce dernier est bien pris à son propre piège.

Exemple XVI :

  1. Le fils (il marmonne quelque chose d’incompréhensible).
  2. L’enquêteur : Plus fort, Daniel, plus fort.
  3. Le fils : Et je disais qu’elle [la mère] m’attaquait et que ça je ne l’accepterais pas, c’est tout.
  4. L’enquêteur : Eh bien, « ça je ne l’accepterais pas », qu’est-ce que ça veut dire ?
  5. La mère (en même temps) : Je n’attaque pas, nous… nous éclaircissons des affaires de famille, euh, le docteur nous invite à parler…
  6. Le père : Ne pense pas un seul instant, Daniel, que ce sont des attaques ou des contre-attaques, ce ne sont que des éclaircissements. Maman pense qu’elle ne se débrouille pas très bien depuis quelque temps. Elle le dit, mais ce n’est pas une attaque.
  7. La mère : Avec quelque…
  8. Le fils (en même temps) : Mais le docteur, le docteur m’a forcé à parler tout haut, Papa, qu’est-ce que tu vas faire ?
  9. Le père : Quoi ?
  10. Le fils : Le docteur m’a forcé à parler tout haut, qu’est-ce que tu vas faire ?
  11. Le père (en même temps) : Et tu fais bien. Tout ce que tu veux dire, tu dois le dire.
  12. Le fils : Les choses dites à voix basse ne sont pas, pas, pas très détails (sic).

Dans les discours 8,10 et 12, le patient contre-disqualifie le père (et, implicitement, la mère) au moyen d’un échange verbal franchement schizophrène. La séquence qui y conduit mérite toute notre attention. Dans une confusion d’« attaque », d’« éclaircissement » et (au sens le plus mécanique) du « fait de parler », le fils est successivement disqualifié par littéralisation à la fois par la mère [5] et le père [6], Le niveau littéral de la mère (« Le docteur nous invite à parler ») est aussi étrangement impersonnel et involontaire. Le père fait une distinction pacifique bien qu’illogique (« Elle le dit, mais… »). En outre le père offre la première de deux remarquables prescriptions de la pensée schizophrène. Dans la première [6], il déclare fermement : « Ne pense pas x » et, pour transiger, ajoute une « explication » de ce qu’il est correct de penser, mais est, en fait, presque impossible à suivre. (Par exemple, la mère n’a pas dit, même plus tôt, ce qu’il lui fait dire en la « paraphrasant ».) L’autojustification du patient [8 et 10] incorpore clairement les instructions préalables de l’enquêteur, qui lui demande de parler plus fort [2]96, et les déforme au moyen de la littéralisation, de la même façon que son père avait confondu le fait de parler et celui d’attaquer. Il n’y a pas de grande différence entre sa déclaration et le thème « nous ne faisons que parler » des deux parents. En outre, cette déclaration du fils est l’écho exagéré de la revendication implicite de la mère [5], qui maintient que ses déclarations sont impersonnelles et involontaires : « Le docteur nous invite à parler » devient : « Le docteur m’a forcé à parler tout haut. » Le patient a ainsi contre-disqualifié les deux parents dans une imitation directe bien que condensée des caractéristiques formelles de leur propre disqualification. Le père [11] accepte apparemment la redéfinition particulière du problème que donne le fils. Cependant, et contrairement à toute attente, le pronom sujet dans la question du fils n’était pas général (signifiant, par exemple : « Que peut-on faire ? »), mais était plutôt le pronom familier de la deuxième personne du singulier, se rapportant personnellement au père. La réponse du père est donc un tour de passe-passe dans lequel le « tu » s’applique au fils, comme si celui-ci avait demandé : « Qu’est-ce que je peux faire, moi ? » En outre, ayant préalablement ordonné au fils de ne même pas penser certaines choses [6], il ajoute maintenant : « Dis tout ce que tu veux », ou même : « Tu dois dire ce que tu veux dire. » Ne pas penser, « un seul instant », que l’on a déjà dit ce que l’on pense, mais avoir à dire ce que l’on veut dire – ces instructions ne peuvent être suivies que si l’on nie ses pensées et la validité de ce que l’on dit, et dans sa réponse « désorganisée » [12], le patient communique qu’il ne pense pas et qu’il ne dit vraiment rien non plus.

Finalement, si l’on suit de manière systématique les implications d’une telle théorie, ce qui permet de se prononcer sur l’occurrence du modèle de la contrainte doit être la réponse à la réponse. C’est-à-dire : peut-on faire un éclaircissement ? Est-ce encouragé, soutenu ou même permis ? Le retrait est-il bloqué ? Si un niveau est accepté et suivi, est-il renforcé par l’autre ? Ou si la contre-disqualification, en particulier celle qui correspond au comportement schizophrène, se produit, est-ce toléré ? Dans les exemples tels que celui qui vient d’être donné, elle semble presque prescrite ou encouragée, et un cercle pathologique se forme. Lorsqu’on étudie ces réponses, on peut raisonnablement reconstruire le modèle général de ce type d’interaction et, à partir de ce modèle, inférer les aspects d’apprentissage secondaire (1) qui ont la plus grande importance pour les hypothèses pathogènes.

Commentaire final

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’objet principal de cet exposé, ainsi que de nos recherches en général, est la recherche de modèles d’interaction. Nous trouvons régulièrement, dans les familles ayant un membre schizophrène, des disqualifications suivies par des types particuliers de séquence, telles que celles que nous avons décrites, et qui ont tendance à consolider la contrainte et à renforcer ainsi les modes d’interaction caractéristiques. Sur ce processus, qui implique tout un style de rapports avec le monde – et dans lequel certains stimuli sont systématiquement niés, certaines significations systématiquement réprimées, le manque de connaissance renforcé et récompensé, et l’éclaircissement puni – sur ce processus, pourrait, nous le croyons, reposer la pathogenèse de la schizophrénie.

Bibliographie

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(9) Watzlawick, P., Beavin, J. et Jackson, D. D., Pragmatics of Human Communications. A Study of interactional Patterns, Pathologies and Paradoxes, New York, W. W. Norton, 1967 ; trad. fr. : Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1972, repris dans la coll. « Points ».

(10) Lidz, T. et al., « Schism and skew in the families of schizophrenies », in Bell, N. W. et Vogel, E. F. (éd.), A Modem Introduction to the Family, Glencoe, Illinois, Free Press, 1960, p. 595-607.

(11) Scheflen, A. E., « Stream and structure of communicational behavior : context analysis of a psychotherapy session », Behavioral Studies, n° 1, Philadelphia, Eastern Pennsylvania Psychiatrie Institute, 1965.

(12) Bateson, G., « A theory of play and fantasy », Psychiat. Res. Rep. Amer. Psychiat. Assoc., 2, 1955, p. 39-51 ; trad. fr. : « Une théorie du jeu et du fantasme », in Vers une écologie de l’esprit, 1.1, Paris, Seuil, 1977, p. 209-224.

(13) Haley, J., « Paradoxes in play, fantasy, and psychotherapy », Psychiat. Res. Rep. Amer. Psychiat. Assoc., 2. 1955, p. 52-58.

(14) Haley, J., Strategies of Psychotherapy, New York, Grune and Stratton, 1963.

(15) Fry, W. F. Jr., Sweet Madness. A Study of Humor, Palo Alto, Californie, Pacific Books, 1963.