L’étude de la famille*

Don D. Jackson

Pendant les six dernières années, nous avons étudié l’interaction familiale au Mental Research Institute de Palo Alto afin de voir si, puis comment, cette interaction avait rapport avec la psychopathologie ou la déviance chez un ou plusieurs membres d’une famille. L’étude a porté autant sur la famille « normale » que sur la famille « perturbée », de manière à permettre l’inférence des conditions favorables à la santé mentale. Nous avons adopté une perspective interactionnelle parce que nous croyons que la déviance, le caractère et la personnalité de l’individu sont modelés par les relations de l’individu avec ses semblables. D’après le sociologue Shibutani :

Les hommes agissent souvent en fonction de certains modèles, qui tiennent moins à leurs instincts qu’à la nécessité où ils se trouvent de s’adapter à leurs semblables (…). Le propre de la perspective interactionnelle est de soutenir que la nature humaine et l’ordre social sont des produits de la communication (…). À propos de toute conduite, on considère que la personne suit une ligne directrice qui s’élabore en fonction d’une transaction entre des êtres interdépendants qui s’adaptent les uns aux autres. Plus encore, la personnalité humaine – soit les modèles de comportement distinctifs qui caractérisent un individu donné – se développe et se confirme jour après jour dans l’interaction de l’individu et de ses partenaires (14).

On peut donc considérer les symptômes, les défenses, la structure du caractère et la personnalité comme des termes décrivant les interactions typiques de l’individu en réponse à un contexte interpersonnel particulier. La famille étant le contexte d’apprentissage le plus déterminant, il est certain qu’une étude plus détaillée des processus familiaux apporterait des renseignements précieux sur l’étiologie de ces modes typiques d’interaction.

Les problèmes de l’étude de la famille

En fonction de cette perspective interactionnelle, nous avons commencé (comme bien d’autres centres d’étude de la famille) par étudier des familles de schizophrènes afin de voir si elles avaient des processus en commun6. Depuis, différents projets se sont étendus à l’étude des familles de délinquants, de névrosés ou de malades psychosomatiques.

Bien que notre démarche initiale – visant à évaluer l’influence de la famille sur l’individu – ait abouti à beaucoup de concepts, d’intuitions et d’observations utiles, elle a rencontré également des difficultés intrinsèques et des paralogismes virtuels. Il est déjà difficile d’étudier le processus familial en soi ; mais tenter de découvrir les origines du pathologique, c’est inévitablement faire appel à la fois à la science et à la boule de cristal.

Problèmes théoriques

Quand on cherche à dégager des relations biunivoques entre un processus familial identifiable et une réponse individuelle particulière, on doit considérer que :

1. Le même comportement, observé chez deux personnes, peut avoir des causes interactionnelles entièrement différentes. Ainsi, conformément au principe d’équifinalité, des causes différentes peuvent produire des résultats similaires : par exemple, deux ensembles de réactions familiales différents peuvent chacun produire un enfant voleur.

2. Le comportement est surdéterminé. Un enfant est exposé à une multitude de contextes d’apprentissage qui contribuent chacun à modeler son comportement.

3. Des tensions résultant de pressions extérieures s’exerçant sur la famille peuvent aggraver des processus familiaux nocifs pour le développement de l’enfant. En effet, la tension peut altérer des processus familiaux au point de provoquer un effet « boule de neige » après la disparition des circonstances qui l’ont provoquée.

4. Certaines variables peuvent contribuer à atténuer l’effet nocif d’un processus familial. Il se peut qu’un enfant, par bonheur, échappe assez souvent à sa famille pour constituer une relation protectrice, avec un instituteur par exemple. D’autres enfants peuvent ne pas rencontrer ce type d’occasion.

5. Il convient de tenir compte, éventuellement, des prétendus facteurs constitutionnels, même si leur importance ne peut être déterminée au moyen des méthodes actuelles, sauf dans des cas de déficience mentale grave.

Il est cependant essentiel de ne pas perdre de vue la précarité fondamentale d’un recours au symptôme comme point de départ d’une recherche sur l’interaction familiale. Des familles de schizophrènes, de délinquants et de névrosés peuvent avoir entre elles plus de points communs que de différences, tant en ce qui concerne leur structure formelle que la façon dont elles réagissent lorsque la société s’aperçoit qu’un de leurs membres est déviant. (L’équipe de Bateson a reconnu tous ces problèmes dès les premières études sur des familles de schizophrènes. Nous avons rangé chacun des cas répertoriés sous l’appellation : schizophrénie x, afin de mieux faire comprendre qu’il ne s’agit pour nous que de décrire les sujets que nous avons observés et non pas tous les schizophrènes.)

Quand on fait du symptôme un point de départ, le problème se complique du fait que la nosologie, ou le système psychiatrique de classification de la déviance, non seulement se fonde sur l’individu mais se développe en circuit fermé, sans se référer précisément à l’observation du comportement. Les psychiatres se soucient plus souvent d’épingler une étiquette sur le patient que d’étudier comment il en est arrivé à se faire épingler. Les termes psychiatriques englobent souvent sous une seule appellation des comportements individuels différents qui répondent à des contextes interpersonnels extrêmement divers ; le mot « délinquant », par exemple, désigne à la fois les enfants voleurs, ceux qui commettent des viols, ceux qui rossent les autres, ceux qui font l’école buissonnière, etc. Quand on élargit l’emploi de ces dénominations purement individuelles pour leur donner la fonction d’une dyade, elles se révèlent inutiles car elles ne permettent aucune différenciation. L’étiquette : « sadomasochiste », par exemple, ne décrit pas grand-chose quand on l’applique à un couple ; d’après nos observations, presque tous les ménages à problèmes peuvent être décrits de cette façon.

Tous ces obstacles à la recherche et à la théorie de la famille peuvent être considérés comme des variantes de deux conceptions apparentées7 : processus individuel contre processus interactionnel et causalité linéaire contre causalité circulaire. C’est en tranchant ces questions que nous ferons apparaître les critères généraux de la théorie de la famille qui ordonneront la suite de cet exposé.

Processus individuel / processus interactionnel

Nous venons de faire remarquer qu’à centrer l’étude d’une famille sur le symptôme psychiatrique8 d’un de ses membres, on introduit une prévention abusive en faveur de l’individu, rendant plus difficile l’analyse des processus interactionnels. Cependant, même si le but avoué de l’étude est l’unité familiale, tout examen des caractéristiques individuelles des différents membres de la famille reste du domaine de la théorie individuelle. Si l’on dit que le patient est perturbé mais que l’un de ses parents, ou les deux, est la cause de ses troubles, ou que les différents membres d’une famille manifestent des troubles perceptifs, émotifs ou cognitifs, ou que le « vrai » malade est un autre membre de la famille à laquelle appartient le patient, identifié comme tel – on peut dans tous ces cas accroître le nombre des individus étudiés, mais la théorie conserve une orientation individuelle. On ne peut réaliser un changement qualitatif au niveau du cadre conceptuel de référence que si l’on accorde aux transactions entre les individus la valeur de données primordiales. Il semble, cependant, que nous n’ayons sur elles qu’une prise éphémère : en dépit de nos intentions les meilleures, l’observation précise des processus interactionnels se dissout dans le vocabulaire désuet de l’individuel, elle s’y brouille et s’y égare, perdant toute valeur heuristique. En d’autres termes, nous avons besoin de mesures qui ne réduisent pas l’unité familiale à la sommation des individus ; nous avons besoin de mesurer les caractéristiques de l’unité familiale supra-individuelle, pour lesquelles nous n’avons actuellement presque aucune terminologie. Nous ne pouvons ici que faire appel à notre jugeote : le tout est plus que la somme de ses parties, et c’est ce tout qui nous intéresse.

Causalité linéaire/causalité circulaire

On peut dire qu’une grande partie du travail accompli dans les sciences du comportement (parmi tant d’autres) consiste essentiellement à trouver les causes d’effets donnés par l’observation. Entre ces causes et leurs effets, on suppose une relation linéaire : l’événement B se produit (ou s’est produit) parce que l’événement A vient à se produire (ou s’était produit auparavant). Dans la mesure où les études longitudinales sont malheureusement l’exception, les études en coupe ou les études de phases étant prédominantes dans nos recherches, cette hypothèse n’a jamais été suffisamment contrôlée. Cependant, pour gênant que soit le caractère simultané de l’observation, on considère la « cause » et l’« effet » comme s’ils se produisaient selon des séries linéaires et dans l’ordre approprié. Cette théorie méconnaît un concept important, celui de rétroaction, qui pose que l’information concernant l’événement B vient heurter l’événement A, lequel à son tour affecte B, etc. – les événements se modifiant les uns les autres de façon circulaire. Dans la mesure où les « événements » psychologiques se produisent rarement en une seule fois, mais s’étendent sur une certaine durée et s’enchevêtrent avec une complexité exaspérante, ce modèle circulaire est souvent plus approprié que celui qui abstrait artificiellement les événements de l’ordre temporel complexe de leur succession.

Appliquée à la famille, la notion de causalité linéaire est particulièrement impropre et conduit directement à plusieurs des problèmes indiqués ci-dessus (notamment l’équifinalité, la surdétermination du comportement, et même l’imposition d’une étiquette au malade). Compte tenu du fait indéniable que les membres d’une famille agissent constamment les uns sur les autres, modifiant leurs comportements mutuels d’une manière extrêmement complexe, un modèle conceptuel conduisant à distinguer un événement A d’un événement B, voire à dégager entre eux un lien de causalité, est pour nous d’un médiocre secours. Ces visées sont par ailleurs stériles, car elles débouchent sur des questions insolubles, comme celle de savoir si les parents du schizophrène sont ce qu’ils sont parce que leur enfant est atteint d’une maladie organique ou si le patient est schizophrène à cause du comportement de ses parents. L’étude du processus actuel dans la famille semble donc à la fois plus exacte et plus féconde.

(La théorie de la « double contrainte » (3), qui a donné lieu, sur ce point, à de graves malentendus, nous fournit un bon exemple. Le premier article publié sur la question ne faisait pas assez ressortir le fait que la relation dite de double contrainte ne suppose ni « tyran » ni « victime », mais plutôt deux tyrans-victimes. Cela va de soi si l’on considère qu’il est impossible de répondre à une double contrainte sinon par un message aussi paradoxal, voire plus, et que, donc, si aucune des parties n’échappe à cette relation, on doit s’attendre à ce que celle-ci se perpétue, jusqu’à ce qu’il ne soit même plus question de savoir comment tout avait commencé. Mieux vaut donc, pour la théorie comme pour la thérapie, étudier le fonctionnement actuel de cette interaction pathologique, que partir à la recherche du « méchant ».)

Il s’ensuit que la première étape doit être d’étudier l’interaction familiale en elle-même ; d’étudier les modèles d’interaction dans des familles de toute sorte, qu’elles comportent ou non un porteur de symptôme attitré. Il s’agit de classer les familles selon leur mode typique d’interaction, en d’autres termes, d’essayer d’établir une typologie des familles. On peut également, par la même occasion, noter toutes relations biunivoques entre certains types d’interaction familiale et certains types de comportement individuel. Il s’agit bien entendu d’une entreprise herculéenne, étant donné la diversité des perspectives possibles en matière d’interaction familiale, comme aussi le nombre de formulations théoriques différentes que l’on peut en tirer. Cela dit, bien que les systèmes polyadiques soient incontestablement plus complexes que nos stratégies actuelles en matière de recherche ne le laissent supposer, paradoxalement, c’est la prise en considération de tels systèmes – en raison de leur légitimité – qui simplifie l’observation du comportement humain.

Les règles familiales

En bref, disons que la thèse essentielle de la théorie dont nous présentons ici les grandes lignes est que la famille est un système régi par des règles : ses membres se comportent entre eux d’une manière répétitive et organisée, et ce type de structuration des comportements peut être isolé comme un principe directeur de la vie familiale.

Références théoriques

Le sens commun et les observations cliniques s’accordent pour attester la nature organisée de l’interaction familiale. Sans une certaine limitation de l’infinité des comportements possibles entre ses membres, c’est non seulement l’économie quotidienne du ménage mais encore la survie même de l’unité familiale qui serait en question. Et, de fait, on peut observer dans chaque famille une répartition plus ou moins stricte du travail et du pouvoir qui recoupe les « styles » idiosyncrasiques et culturels de la vie familiale. (La diversité de ces styles, par exemple, peut surprendre l’enfant très jeune lorsque, invité chez ses camarades, il découvre que leurs familles se comportent de manière contradictoire avec sa définition personnelle des règles et procédures familiales.)

Nous n’en sommes pas réduits à nous fonder seulement sur l’argument pratique selon lequel la vie familiale doit être organisée (et donc avoir des « règles » d’organisation), ou sur ce fait d’observation commune que le comportement familial est organisé (et que nous pouvons, comme nous le faisons, inférer de ce fait les « règles » qui gouvernent cette organisation). La théorie de la communication et des relations interpersonnelles, malgré son inachèvement actuel, permet la déduction logique de l’hypothèse des règles familiales. Mais, afin d’effectuer cette dérivation, il est nécessaire que nous revenions au préalable sur certains aspects de la théorie de la communication.

En 1951, Bateson (1, cf. également 10) signalait les deux aspects ou fonctions, distincts dans la communication9, le compte rendu (report) et l’ordre (command). De toute évidence, toute communication transmet une information positive qu’on peut supposer évaluable en termes de vérité et de fausseté et qu’on peut traiter logiquement comme l’« objet » de la communication. On considère alors la communication sous son aspect de compte rendu. Par exemple : « Il y a du verglas sur les routes » ; « L’évolution darwinienne n’invalide pas nécessairement le concept d’un être suprême » ; ou encore un simple hochement de tête.

Cependant, outre cet indice, le même segment de communication comporte un autre aspect, d’un intérêt incommensurablement supérieur pour notre théorie des relations interpersonnelles : il transmet un ordre indiquant la manière dont on doit prendre cette information. Bien que cette théorie soit valable pour un ensemble de phénomènes de communication plus étendu, nous nous limiterons à la communication humaine, et nous y verrons que, en tant qu’ordre, elle se traduit par un : « Voici comment je définis la relation dans laquelle s’inscrit ce compte rendu », ou encore : « Voici comment tu dois me voir par rapport à toi. » Aucun des exemples mentionnés ci-dessus n’était à l’impératif, du point de vue grammatical, pourtant chacun d’eux définit effectivement la nature de la relation dans laquelle il s’inscrit. Il n’est pas jusqu’à la proposition (apparemment) impersonnelle sur l’évolution darwinienne qui – si on la soutient devant son coiffeur, ou même devant sa femme – ne soit de nature à définir la relation d’une manière tout à fait spécifiée10.

Cette définition peut ne pas être acceptée ; elle peut être rejetée, contestée, modifiée, ou ignorée. Elle peut aussi être redondante – et confirmer une convention relationnelle admise de longue date ou stéréotypée, comme entre un maître et son élève. Cependant la transmission d’un ordre et la réponse de l’autre sont deux questions distinctes. Nous en viendrons à leur interaction sous peu. Pour l’instant, nous pouvons résumer la théorie générale des niveaux (compte rendu / ordre) de la communication en des termes appropriés aux aspects spécifiques de la communication humaine : Tout message (segment de communication) porte à la fois sur le contenu (compte rendu) et sur la relation (ordre) ; le premier niveau rend compte de la transmission d’une information sur des faits, des opinions, des sentiments, des expériences, etc. ; le second définit la nature de la relation entre les informateurs. C’est le niveau relationnel de la communication qui constituera le centre de notre intérêt dans cet article.

Dans toute communication, les participants se proposent donc les uns aux autres des définitions de leur relation ou, pour parler plus nettement, chacun cherche à déterminer la nature de la relation. Chacun répond, à son tour, par sa propre définition de la relation – laquelle peut affirmer, dénier ou modifier celle de son partenaire. Ce processus, au niveau relationnel de l’interaction (soit, de la communication), mérite toute notre attention11.

Un des exemples les plus simples en est le comportement des personnes qui ne se connaissent pas dans les lieux publics (en avion, dans un bar, dans une queue). Elles peuvent échanger des banalités qui les conduiront, disons, à s’accorder sur une relation de « propos anodins » ; ou bien c’est l’une d’elles qui cherchera à établir ce type de relation tandis que l’autre s’y refusera, ou bien encore elles peuvent mutuellement définir leur relation comme une relation entre « étrangers » – laquelle a ses propres règles et comporte certains droits et certaines probabilités bien déterminés. On remarquera surtout que, dans de telles circonstances, l’échange contextuel (offrir une cigarette, parler du temps, glousser « à part soi ») ne prête guère à conséquence ; il peut être trompeur ou virtuellement inexistant (surdité feinte, concentration de façade, ignorance pure et simple). Mais le conflit relationnel et sa résolution sont décisifs, même dans le cas bien improbable où chacun déciderait simultanément d’ignorer l’autre.

Si maintenant nous restreignons notre objet, du domaine de la communication humaine en général à celui des relations continues (ou durables), nous nous apercevons que ce qui était relativement simple et sans importance dans une relation entre étrangers devient à la fois vital et complexe dans une relation continue. Une relation peut être dite continue lorsque, pour une raison ou pour une autre, elle est : a) « importante » pour les deux parties ; b) supposée à long terme, comme c’est le cas de certaines relations d’affaires, des relations d’amitié et d’amour, et surtout des relations conjugales et familiales. Lorsque ces conditions sont réunies dans une relation, la détermination de la nature de cette relation ne peut pas ne pas s’accomplir, non plus qu’elle ne le peut au hasard. Le donnant donnant attaché à la définition des relations fait que celles-ci doivent se stabiliser en un compromis ou s’emballer et mettre en péril l’existence même de la relation, c’est-à-dire conduire au divorce, à la fuite ou à la catastrophe, en sorte qu’il n’y ait même plus de relation à étudier du tout12.

Ainsi, les membres des familles qu’il nous revient d’étudier – celles qui restent des unités familiales – sont parvenus à stabiliser le processus de détermination de la nature de leur relation, et à « se mettre d’accord » sur une définition mutuellement acceptable, ou au moins sur les limites assignées à tout litige. Ces conventions relationnelles, qui sont ici dénommées règles, prescrivent et limitent les comportements individuels dans toutes sortes de domaines quant au contenu, organisant leur interaction en un système d’une stabilité raisonnable.

À titre d’exemple nous pourrions méditer sur la façon dont ces règles se développent et fonctionnent dans le cas d’une relation nouvelle : ainsi, lorsqu’un garçon rencontre une fille, à leur premier rendez-vous. Considérons un aspect quelconque, choisi parmi tous les comportements possibles en l’occurrence ; disons, par exemple, qu’il arrive en retard. Supposons que, la fois suivante, elle retarde (consciemment ou non) le moment de son apparition du même laps de temps exactement qu’il l’a fait attendre. Il reçoit de ce fait un message : elle ne tolérera pas qu’il la fasse attendre. Mais, en même temps, il ne peut pas être sûr qu’il ne s’agisse pas simplement de son humeur de ce soir-là, ou d’une coïncidence, ou encore d’une habitude qui lui serait propre. Si tous deux possèdent une personnalité exceptionnelle, ils seront en mesure de parler de cet « échange » – ce qui constituera un pas vers la résolution ou le changement. Mais, qu’il y ait ou non verbalisation, un changement véritable exigera une réitération du comportement corrigé. En d’autres termes, s’il a vraiment été empêché de venir à l’heure la première fois, il aura à venir à l’heure aux rendez-vous suivants pour en « faire la preuve ». Supposons donc que la question reste ouverte et n’ait pas été discutée. Au cours de la soirée, il décide d’aller au cinéma ; elle accepte et choisit un film. Il peut décider de la traiter sur un pied d’égalité et commencer de mettre cette décision en pratique. Elle lui répond en faisant de même, c’est-à-dire sans en faire trop et sans le bousculer. Au bout de quelques rendez-vous, ils devraient aboutir à une relation susceptible de durer pendant toute leur vie – quoique, bien entendu, nous ne puissions pas le prouver. La sélection du conjoint doit pour une grande part reposer sur la correspondance de certains comportements (et de certaines définitions de soi) dans certaines situations clefs.

Mais qu’on nous permette ici d’opérer par prolepse une digression et d’écarter toutes questions de « conscience », d’« intention » et de « préméditation », et tous autres termes, quels qu’ils soient, qui donneraient encore matière à ce débat si fâcheux : le comportement est-il, ou non, motivé ? (Et si oui, comment ?) Poser que tout individu cherche à déterminer la nature de sa relation à un autre semblerait cautionner une théorie de l’individu fondée sur un intérêt de type adlérien pour le pouvoir. Prévenons d’emblée le lecteur qu’il n’en est rien. Nous n’avons émis, et n’avons besoin d’émettre, aucune hypothèse théorique sur l’individu, mais seulement sur la nature de la communication en tant que telle. Le seul présupposé qui soit nécessaire pour notre modèle théorique est celui de la dualité compte rendu/ordre de la communication. De même, bien que nous trouvions commode de dire que les membres de la famille « s’accordent » sur des règles relationnelles, nous n’avons ni l’intention ni le besoin de supposer qu’il s’agit là d’un processus conscient. La plupart des règles relationnelles sont probablement indépendantes de notre conscience, mais cette question n’entre pas en ligne de compte dans ce contexte où elle se trouve hors de propos.

La règle comme redondance dans les relations

Si quelque Martien venait à léviter, la nuit, devant la fenêtre de quelque salle de séjour, il pourrait découvrir quatre personnes assises autour d’une petite table, occupées à se faire passer des rectangles de carton tout en marmonnant des phrases du genre : « Un sans-atout. » Au bout d’un certain temps, après avoir étudié le comportement des joueurs et remarqué les redondances qui le caractérisent, notre intelligent Martien pourrait s’apercevoir que leur activité est au plus haut point régie par des règles. Il pourrait découvrir, par exemple, que les piques sont plus forts que les trèfles, que le jeu s’effectue de gauche à droite, etc. Il pourrait, ou non, immédiatement découvrir certaines autres règles du bridge, selon qu’apparaîtraient ou non certaines circonstances spéciales pendant son observation. Personne, par exemple, n’est censé tricher. Si l’un des partenaires fait un signe à son coéquipier, leurs adversaires manifesteront leur réprobation et montreront ainsi que ce comportement ouvre la voie aux tricheries les plus caractérisées. Ou encore, un observateur extraterrestre vraiment très intelligent pourrait se rendre compte de ce que les joueurs peuvent avoir avantage à tricher, mais que la chose doit être contre les règles étant donné que, d’un commun accord, ils s’abstiennent d’avoir ce comportement. Cependant, des joueurs habitués à jouer ensemble depuis un certain temps respectent des règles qui ne sont pas immédiatement évidentes, et qu’un profane ne saurait induire qu’après s’être livré à des observations longues et patientes et après avoir enregistré bien des redondances. Même s’il parlait français et s’il interrogeait les joueurs, il ne viendrait peut-être pas à l’esprit de ceux-ci de faire état de certaines règles qu’ils observent pourtant, sans s’en rendre compte de façon consciente. Par exemple, A peut « savoir » que lorsque B annonce : « Un sans-atout », c’est d’ordinaire qu’il possède un minimum de points, et qu’il doit donc lui-même avoir un bon jeu pour surenchérir.

Dès lors qu’il s’agit du jeu des relations familiales, c’est le béhavioriste qui devient l’observateur extérieur. Les règles du jeu ne sont pas entièrement connues, même des participants. L’observateur se trouve en présence d’une pléthore de comportements (c’est-à-dire de communication) dont on peut inférer des règles permettant d’« expliquer » la structuration du comportement. De même qu’un nombre de règles relativement restreint rend possibles des jeux aussi complexes que les échecs ou le bridge, de même il suffit de quelques règles familiales pour rendre compte des principaux aspects de relations interpersonnelles continues. (Parallèlement, les difficultés qu’il y a à déduire un grand nombre de comportements possibles à partir de quelques règles données, aussi bien qu’à induire des règles à partir d’une grande diversité de comportements, devraient de soi être évidentes.)

En d’autres termes, un principe de redondance entre en jeu dans la vie familiale. La famille exerce une interaction dans tous les domaines selon des séquences répétitives, même si ces répétitions (ou modèles) ressortent plus vite ou plus systématiquement dans certains d’entre eux que dans d’autres.

La recherche des règles dans l’étude de l’interaction familiale s’apparente à la méthode du biologiste étudiant les gènes et à celle de Bateson dans son étude sur le processus d’apprentissage. Ainsi que Maruyama (13) l’a montré, les biologistes ont longtemps été intrigués par le fait que la quantité d’information stockée dans les gènes est beaucoup plus petite que la quantité d’information nécessaire pour rendre compte de la structure de l’individu adulte. Cependant, cette énigme se résout si l’on admet que les gènes véhiculent un ensemble de règles pour générer l’information dans tout le système. De la même façon, Bateson (2) a décrit l’« apprentissage secondaire », ou « apprentissage de l’apprentissage », qui dans sa concision régit tout l’éventail de ce qui est appris. Bien que l’unité familiale en tant que telle se prête à un nombre incalculable de comportements spécifiques différents, le système entier peut être régi par un ensemble de règles relationnelles relativement restreint. Si l’on peut inférer avec certitude les règles générales qui sont en jeu dans une famille, le comportement de celle-ci dans toute sa complexité peut se révéler non seulement structuré mais intelligible – et donc peut-être prévisible.

Encore une fois, rappelons que la règle est une inférence, une abstraction – ou plus précisément une métaphore forgée par l’observateur pour rendre compte de la redondance observée. Nous disons qu’une règle est un « format de régularité imposé par le chercheur à un processus complexe » (8), afin de maintenir ainsi la distinction entre le terme théorique et l’objet naturel, comme font bon nombre de nos collègues les plus sophistiqués dans le domaine des sciences. Outre son caractère économique du point de vue de l’expression, une règle est une formule pour une relation : personne ne doit commander : officiellement c’est Papa qui dirige, mais nul n’empiétera sur les prérogatives de Maman ; le Mari jouera l’amant transi et sa femme la frêle créature. Des formules de ce genre sont des inférences, au même titre que le concept de gravité ; elles expliquent les données en ce sens qu’elles intègrent les faits d’observation significatifs et qu’elles les rapportent à un cadre de référence heuristique plus large.

Un lexique de règles

J’ai été amené à donner aux règles de la relation familiale en général le nom de normes. Cet usage, non seulement s’accorde approximativement avec des notions similaires dans des ouvrages d’intérêt voisin qui ne sont pas consacrés à l’étude de la famille (7, 12, 15), mais encore connote certaines caractéristiques importantes du concept :

  1. Les normes sont d’ordinaire phénoménologiquement uniques dans chaque famille observée. L’intérêt de notre étude est donc nettement centré sur l’unité familiale, toutes considérations d’ordre individuel, social ou culturel demeurant secondaires, même si nous admettons qu’un ensemble donné de normes ou de règles relationnelles est plus répandu dans une culture que dans une autre.
  2. La norme est un cadre ou une base qui rend possible la mesure du comportement familial, lequel varie plus ou moins par rapport à elle.

La norme met donc en jeu à la fois le propos central de notre théorie et les mécanismes qu’elle étudie. Ceci peut être représenté schématiquement comme dans la figure 1, qui pourrait aussi bien s’interpréter comme le graphe d’un mécanisme de régulation – tel le thermostat d’une chaudière — ; le « registre du comportement » figurant, par exemple, l’échelle des températures et la « norme » représentant la température désirée.

Un type de norme, que nous avons décrit par ailleurs (9), est le quid pro quo conjugal. Ce terme13, nous l’entendons comme la métaphore de la transaction qui constitue la relation conjugale, soit la façon dont les conjoints s’accordent à se définir eux-mêmes à l’intérieur de cette relation.

Inséparables de notre définition de la norme, nous définirons les mécanismes homéostatiques comme les moyens par lesquels les normes sont délimitées et mises en vigueur. L’attitude réprobatrice du joueur de bridge à l’égard de son adversaire soupçonné de tricher indiquait au Martien que les règles du jeu avaient été ou étaient sur le point d’être violées ; en d’autres termes, que la classe des comportements auxquels le joueur incriminé s’était livré devait à l’avenir être exclue de leurs relations14.

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Les mécanismes homéostatiques sont donc un prolongement, dans une relation continue, des transactions portant sur les définitions relationnelles en vertu desquelles les premières règles ont été appliquées. Il est cependant permis de supposer que les mécanismes homéostatiques tendent davantage à limiter le registre du comportement lorsque le système interactionnel s’est stabilisé en un système familial qu’aux tout premiers temps de la relation.

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Nous avons décrit plus haut comment des couples, qui au temps de la « cour » peuvent s’engager dans des comportements d’une extraordinaire diversité, parviennent toujours, au bout d’un certain temps, à une sérieuse économie concernant les sujets dont on peut discuter, et la manière d’en discuter. Les partenaires semblent donc avoir d’un commun accord exclu de larges secteurs de comportement de leur répertoire d’interaction et décidé de ne plus jamais ergoter à leur sujet, ainsi qu’avoir appris à se donner mutuellement la réplique selon un mécanisme homéostatique et dans les termes d’un « code » à usage privé pouvant conférer aux moindres gestes la plus haute signification. Une telle économie est, bien entendu, inversement proportionnelle à l’effort requis du tiers observateur.

Si nous nous reportons au schéma proposé (voir figure 1), on peut considérer les mécanismes homéostatiques comme des comportements délimitant les fluctuations d’autres comportements et les contenant dans le registre où la norme est pertinente15. Ici encore, l’analogie avec le thermostat est utile : lorsque la température s’écarte d’une norme déterminée, cet écart est enregistré et réduit par le mécanisme homéostatique du thermostat (voir figure 2). Si donc la norme de la famille est qu’il n’y ait aucun désaccord, lorsqu’il y aura le moindre conflit dans l’air, on observera un malaise général, une tendance soudaine à prendre la tangente ou à changer de sujet, voire un comportement symptomatique de la part du supposé malade, lequel peut alors passer à l’acte, se mettre à parler comme un fou, voire devenir physiquement malade dès que les membres de la famille commencent à se disputer. Toute la famille s’affole et forme une coalition (souvent contre le patient), et la norme tient bon jusqu’à la prochaine fois.

Il est significatif que dans l’élaboration d’une théorie de la famille c’est l’observation de mécanismes homéostatiques dans les familles de malades mentaux (11) qui a conduit à voir dans la famille un système homéostatique, et plus précisément un système régi par des règles. Car l’existence de normes apparaît assez vite quand on peut observer les réactions que provoque leur abrogation ; ce qui permet de déduire les règles qui ont été rompues. La longue et fastidieuse observation des chemins battus, en notant scrupuleusement les voies possibles qui n’ont pas été prises, peut finalement permettre de conjecturer avec une exactitude assez grande quelles étaient les règles du jeu. Mais observer l’opposition à une seule et unique déviation nous apporte une information cruciale en fonction du but que nous poursuivons. Ainsi, bien qu’il reste difficile d’établir exactement les normes du système auquel le schizophrène et sa famille adhèrent durant sa « maladie », il n’est besoin que d’assister aux réactions immédiates et souvent violentes que suscite sa guérison pour être convaincu que ces normes sont défendues par de puissants mécanismes familiaux.

Normes et valeurs

Les normes telles que nous les avons ici définies ne doivent pas être confondues avec le concept sociologique important de valeurs. Ces deux types d’élaboration constituent sans conteste des pôles guidant l’organisation du comportement et sont tous les deux confortés par des sanctions observables. C’est pourquoi l’on pourrait être tenté de les classer dans la même catégorie et de les distinguer pour des raisons mineures, en disant, par exemple, qu’on suppose en général que les valeurs existent a priori et entraînent (« causent ») certains modèles de comportement, tandis que les normes sont inférées à partir du comportement et ne sont pas considérées comme des causes ; ou bien encore, en disant que les valeurs sont manifestes et avouables tandis que les normes sont secrètes, la différence entre les deux étant analogue à celle qui existe entre lois et mœurs.

Cependant, ces ressemblances sont superficielles et trompeuses. Une norme décrit des relations interpersonnelles ; les normes sont donc interpersonnelles tant sous le rapport du fond que sous celui de la forme. Les valeurs, elles, sont impersonnelles quant au fond, et individuelles quant à la forme. Une personne peut accorder de la valeur à quelque chose ou « avoir » une certaine valeur, plusieurs membres de la famille (pris individuellement) peuvent accorder de la valeur à quelque chose, mais une famille considérée comme un tout ne le peut. Même si tous les membres de la famille se rallient à une certaine valeur, il n’en résulte qu’une somme d’individus – et nous restons encore dans le domaine de la théorie de l’individu.

À quel niveau des valeurs s’intègrent-elles à notre système de règles familiales ? Il ne s’agit certes pas des injonctions spécifiques pour ou contre certains comportements individuels, ni de la signification de ces comportements pour l’individu (désaccord, culpabilité, etc.). Dans notre cadre de référence interactionnel, un comportement qui se règle sur une valeur supposée ne peut être distingué d’aucun autre. Mais les valeurs, ou plus précisément l’invocation des valeurs, peuvent avoir des ramifications interpersonnelles : on peut alléguer des valeurs pour exiger, imposer ou justifier tel type de comportement dans une relation. Si la norme de la famille proscrit tout désaccord, dès que la discussion commence à tourner mal, n’importe quel membre de la famille, ou presque, peut invoquer la valeur communément admise du fonctionnement démocratique (chacun parle à son tour, etc.), et rétablir ainsi l’ordre familial. En résumé, les valeurs constituent, dans cette théorie de la famille, une sorte de mécanisme homéostatique. En tant qu’elles représentent une coalition extrafamiliale (avec la religion, la société, la culture, etc.), les valeurs exercent une pression sur les relations dans la famille. Ainsi, dans notre perspective, les valeurs montent pour ainsi dire la garde à l’intérieur de la famille et servent de moyens tactiques interpersonnels pour soutenir ou pour imposer une norme16.

La mère et l’enfant, par exemple, ont une relation strictement complémentaire (c’est-à-dire fondée sur des différences concordances), la norme étant que l’enfant dépende totalement de sa mère en ce qui concerne toute satisfaction. En grandissant, l’enfant peut s’adonner à des comportements abrogeant cette norme, et en particulier à la masturbation. Quel que soit le sens que la masturbation peut avoir par ailleurs pour les deux individus concernés dans cette relation continue, elle constitue l’indice d’un plaisir autonome de la part de l’enfant (10) et menace, en tant que tel, la norme de leur relation, qui stipule que la mère règle tous les besoins et les plaisirs de l’enfant. Si la mère refuse d’accepter ce changement de la norme, elle peut punir l’enfant, et/ou invoquer de puissants impératifs moraux contre le comportement « déviant ». Dans ce cas, le jugement de valeur opposé à la masturbation représente une puissante coalition de la mère et de la société, coalition qui peut en fait réussir à perpétuer la norme de complémentarité jusqu’à l’absurdité.

Il est facile de voir que les valeurs ont d’ordinaire leurs origines toutes tracées dans la culture, la subculture, les appartenances ethniques ou le groupe social, mais il existe aussi bien des valeurs idiosyncrasiques. Les unes peuvent être ignorées, les autres adoptées avec une ferveur particulière, dans la mesure où elles renforcent les normes familiales. Ainsi, tandis que le psychanalyste considère souvent les valeurs comme des rationalisations de phénomènes intrapsychiques, et que le sociologue et l’anthropologue y voient des élaborations mentales idéalisées et « possédées » en quelque manière par l’individu ou par de nombreux individus qui se regroupent en fonction de celles-ci, la théorie de la famille place l’accent sur la fonction de communication du comportement régi par des valeurs, et conclut à la nature tactique de ce comportement, qui remplit dans la famille la fonction d’un mécanisme homéostatique.

Cet usage du terme de « valeur » correspond à l’acception attestée chez d’autres chercheurs qui, dans des travaux antérieurs, ont employé le concept de « norme » en accord avec la définition que nous en avons donnée ici. Thibaut et Kelley, dans leur ouvrage sur la psychologie sociale des groupes (15), décrivent la norme comme une règle comportementale suivie, au moins dans une certaine mesure, par les deux membres d’une dyade (extrafamiliale). Ils constatent que l’observateur, après avoir remarqué un trait de comportement régulier ou une alternance régulière dans les activités de routine d’un couple, peut contribuer à expliquer ce type de régularité en inférant que le comportement est organisé selon des normes. Ils signalent également que, si la régularité est interrompue, l’« offensé » s’efforce souvent de la rétablir en exerçant le pouvoir dont il dispose pour imposer la norme ou en faisant appel à une valeur d’appoint.

Garfinkel (7) évoque ce qu’il appelle des « règles constitutives » — règles qui demeurent inconscientes jusqu’à ce qu’elles soient enfreintes ou abrogées. Les « règles constitutives » correspondent en partie à l’usage que je fais du mot « norme ». Par exemple, les clients d’un supermarché eurent un jour la surprise de voir un étudiant diplômé de l’enseignement supérieur acheter un paquet de cigarettes et l’ouvrir pour compter les cigarettes. Ce comportement (délibéré) mettait en question la norme de la relation entre l’acheteur et le producteur, norme que l’on pourrait paraphraser ainsi : « Si moi (l’acheteur), j’achète un paquet de cigarettes, je peux compter sur vous (le producteur) pour mettre vingt cigarettes dans le paquet. » L’acheteur s’épargne ainsi la tâche impossible de vérifier la taille, le poids et la quantité de tout ce qu’il achète ; en d’autres termes, un certain niveau de confiance est établi. Qu’un acheteur vienne à ne trouver que dix cigarettes dans un paquet, il prendra ou non la mesure de la confiance qu’il accorde au producteur, mais il lui écrira sans doute une lettre dans laquelle il invoquera des valeurs, voire des lois. (L’effet produit sur les autres acheteurs par le comportement de l’étudiant en psychologie montre que les gens réagissent de manière négative au dévoilement des normes qu’ils respectent. Il en va de même lorsqu’on prend conscience de son propre souffle – ce qui fonctionnait en silence et semblait aller de soi devient soudain un problème.)

Règles / rôles

La notion la plus communément admise dans la théorie de la famille est probablement celle des rôles, laquelle est d’usage courant pour un ensemble extraordinairement diversifié de chercheurs – psychanalystes, sociologues, théoriciens de l’apprentissage, pour en nommer quelques-uns. Un rôle familial est un modèle abstrait du statut légal, chronologique ou sexuel d’un membre de la famille (mère, mari, fils, sœur, etc.) ; ce modèle définit certains comportements souhaités, permis ou interdits concernant la personne qui l’assume. Plusieurs types d’analyse procèdent de ce concept de rôle familial : l’étude du processus d’apprentissage des comportements de rôle, celle de l’inévitable multiplicité des rôles imputés à l’individu quel qu’il soit (parent et conjoint, fils et frère, etc.) et, bien entendu, celle de l’intégration des rôles dans une structure familiale.

Ce dernier champ d’études pourrait sembler très voisin de la théorie des règles familiales que nous proposons, puisqu’il est, comme elle, centré sur l’étude des comportements solidaires des membres de la famille. Mais il n’en est rien, et pour une foule de raisons. La plus importante est que nous retrouvons dans ce concept de rôle une catégorie fondamentalement individuelle, tant par son origine que par son orientation, qui, par voie de conséquence, est mal appropriée à l’étude du processus familial. Le rôle isole l’individu et en fait un objet d’étude séparé, si bien que les relations entre deux individus ou plus ne sont inévitablement traitées que comme des phénomènes secondaires. Si donc nous voulons faire porter notre étude avant tout sur la relation, nous ne pouvons nous fonder sur des catégories individuelles.

Le second point de divergence consiste en ce que le concept de rôle est inséparable d’une conception de la structure familiale limitée à la considération des facteurs culturels. Aucune ligne de démarcation n’est clairement tracée entre le rôle envisagé sous son aspect descriptif et sous son aspect de modèle a priori. Ce qui revient à classer les gens en fonction de leur conformité ou non-conformité à des catégories déterminées à l’avance qui sont le produit soit d’un stéréotype culturel soit d’un préjugé théorique. On suppose, de parti pris, que dans une famille saine le père assume le rôle du père, la mère celui de la mère, le fils celui de l’enfant de sexe masculin, etc. C’est négliger, voire obscurcir, les aspects du processus interactionnel qui peuvent être déterminants, au point même de constituer les phénomènes les plus généraux, ceux dont les rôles ne sont que des sous-produits17.

Cela nous amène à poser une différence plus fondamentale entre les règles et les rôles : le recours à l’observation par opposition aux définitions a priori. Un rôle et les comportements qui lui sont en théorie concomitants existent indépendamment des données comportementales. C’est dire que non seulement la notion de rôle en général mais encore toute la diversité des rôles familiaux sont d’ordre théorique et non phénoménologique. Lorsque des données de l’observation sont en cause, elles sont subordonnées au concept du rôle comme modèle théorique (« interprétation incorrecte du rôle », « fiasco », « renversement des rôles »). Il paraît évident que l’analyse de ces contradictions entre le modèle et la réalité ne sert qu’à souligner davantage l’abîme qui sépare la catégorie des données.

Pour illustrer le fait que règles et rôles sont deux manières fondamentalement différentes d’envisager les données familiales, considérons une théorie spécifique du rôle – celle qui centre l’étude du lien conjugal sur les rôles sexuels – et l’alternative que nous avons proposée en termes de règles familiales (9). Le fait indubitable et inévitable que tout conjungo se compose d’un homme et d’une femme n’a conduit qu’à faire accroire que les différences sexuelles entre les conjoints ont la plus haute importance dans le mariage. Hommes et femmes possèdent de naissance certaines différences fondamentales que l’on suppose accrues par l’apprentissage social d’une grande diversité d’attitudes et de comportements liés au sexe. En bref, chaque adulte devrait avoir acquis la maîtrise d’un rôle, masculin ou féminin. La convergence de ces deux rôles, seul trait commun à tous les mariages qui soit immédiatement évident, passe communément pour être la clef du mariage considéré comme une institution. La compatibilité sexuelle fait l’objet d’une attention privilégiée ; on la considère comme étant d’importance vitale pour le succès du mariage (bien qu’elle ne constitue peut-être qu’un cas particulier de la collaboration plus généralement nécessaire dans le mariage). La conformation de chacun des conjoints au rôle stéréotype qui lui est propre est supposée fondamentale, non seulement pour la compatibilité sexuelle, mais pour la santé mentale des conjoints et de leurs enfants ainsi que pour la stabilité du mariage.

Cependant, en dehors de sa caractéristique sexuelle, le mariage présente d’autres caractéristiques (absentes de presque toutes les autres relations) qui pourraient raisonnablement passer pour aussi fondamentales. Elles sont rarement prises en considération, à mon sens, parce qu’elles se rapportent non aux conjoints pris individuellement mais à la relation conjugale, ce qui fait qu’elles échappent au langage ordinaire. Considérons que le mariage (non les personnes en cause) est a) une relation volontaire ; b) une relation permanente, ou du moins indéfinie, indéterminée dans le temps (non-time-bound) ; c) une relation exclusive supposée suffire aux partenaires dans un grand nombre de secteurs de l’activité humaine ; d) enfin, une relation orientée en fonction de buts vastes et complexes, comportant des tâches vitales qui non seulement recouvrent transversalement une grande partie des activités humaines, mais s’étendent indéfiniment dans le temps. Il s’agit donc bien d’une combinaison exceptionnelle de caractéristiques dont on ne saurait contester l’importance et la légitimité, et qui mérite indubitablement d’être prise en considération dans toute question relative à la nature de la relation conjugale, au moins au même titre que les facteurs sexuels individuels.

Nous avons donc avancé le concept de quid pro quo conjugal (tel que nous l’avons défini antérieurement). La théorie du quid pro quo conjugal a pour nous valeur d’exemple, ici, parce qu’elle représente un renversement complet de la théorie des rôles conjugaux : les différences individuelles qui sont indubitablement présentes dans un mariage sont considérées comme des produits du processus actif d’élaboration de cette relation exceptionnelle et difficile, et non comme la cause première des phénomènes relationnels.

Reprenons la distinction que nous avons établie entre les règles et les rôles, et considérons-la sous le rapport de ces deux théories spécifiques du mariage. Tout d’abord, les notions de rôle sexuel ont inévitablement une orientation individuelle ; toutes déductions portant sur les conséquences relationnelles doivent être limitées par les prémisses qui limitent ces notions individuelles. Deuxièmement, cette perspective présuppose certains préjugés théoriques et culturels qui définissent les rôles sexuels « corrects » : par exemple, les hommes sont censés être forts, ne pas manifester ouvertement leurs émotions, défendre le foyer, etc., tandis que les femmes doivent faire le ménage, rester à la maison, avoir bon caractère, être aimantes et maternelles. Aucun compte n’est tenu de la relation sous-jacente à cette transaction ni du fait que celle-ci peut constituer une excellente façon d’organiser les règles de la relation, mais non la seule.

Ceci nous amène au troisième point, à savoir que les vrais mariages peuvent s’écarter considérablement de ces stéréotypes culturels et réussir à bien des égards, parce qu’un accord relationnel (quid pro quo) à égalité réalisable de part et d’autre a été maintenu. Il ne fait guère de doute que la différence est en soi nécessaire dans le mariage : mais les différences sont beaucoup moins importantes par leur spécificité que par la circularité de leur évolution et de leur maintien. C’est pourquoi des catégories a priori ne serviraient, en matière de différences, qu’à nous égarer.

Nous avons considéré certains des problèmes posés par la recherche et la théorie familiales, et nous avons proposé des critères généraux permettant de les éviter. Nous avons présenté une théorie de la famille fondée sur le modèle de la famille considérée comme un système homéostatique, régi par des règles. Les applications expérimentales et cliniques de cette théorie feront l’objet d’un article complémentaire qui placera plus particulièrement l’accent sur la pathologie des systèmes familiaux.

Bibliographie

(1) Bateson, G., « Information and codification : a philosophical approach », in Ruesch, J. et Bateson, G., Communication : The Social Matrix of Psychiatry, New York, Norton, 1951, p. 168-211.

(2) Bateson, G., « Social planning and the concept of deutero-learning », Science, Philosophy and Religion, Deuxième Congrès, New York, 1942 ; trad. fr. : « Planning social et concept d’apprentissage secondaire », in Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1977, t.I, p. 193-208.

(3) Bateson, G., Jackson, D., Haley, J. et Weakland, J., « Toward a theory of schizophrenia », Behavioral Science, 1, p. 251-264, 1956.

(4) Bell, N. W. et Vogel, E. F., « The emotionally disturbed child as the family scapegoat », in Bell, N. W. et Vogel, E. F. (éd.), The Family, Glencoe, Illinois, Free Press, 1960.

(5) Berne, E., Transactional Analysis, New York, Grove Press, 1961.

(6) Von Bertalanffy, L., « An outline of general Systems theory », British Journal of the Philosophy of Science, 1950, 1, p. 134-165.

(7) Garfinkel, H., « The routine grounds of everyday activities », Social Problems, 1964, 11, p. 225-249.

(8) Haley, J., « Family experiments : a new type of expérimentation », Family Process, 1962, 1, p. 279.

(9) Jackson, D., « Les règles familiales : le quid pro quo conjugal », repris dans le présent volume, p. 1, infra.

(10) Jackson, D., « Guilt and control of pleasure in schizoid personalities », British Journal of Medical Psychology, 1958, 31, p. 124-130, 2e partie.

(11) Jackson, D., « The question of family homeostasis », Psychiatrie Quarterly Supplement, 1957, 31, p. 79-90.

(12) Leary, T., Interpersonal Diagnosis of Personality, New York, Ronald Press, 1957.

(13) Maruyama, M., « The second cybernetics : deviation-amplifying mutual causal processes » (inédit), septembre 1962.

(14) Shibutani, T., Society and Personality, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, 1961, p. 20-23.

(15) Thibaut, J. W. et Kelley, H. H., The Social Psychology of Groups, New York, Wiley, 1959.