2. Recherche

La théorisation et la recherche sont interdépendantes ; dans la procédure scientifique traditionnelle, elles doivent prendre leur élan et tirer confirmation l’une de l’autre.

Les articles rassemblés dans ce chapitre se rapportent à certains projets de recherche exécutés au MRI durant la période examinée.

Le but idéal de la recherche clinique dans le domaine de la famille semblerait être de constituer un instrument permettant d’étalonner et de mesurer l’interaction familiale avec une précision et une économie suffisantes pour qu’on puisse dégager les résultats suivants :

  1. une méthode de classification des familles sur la base de leurs modèles d’interaction spécifiques ;
  2. une corrélation entre les modèles d’interaction familiale et les critères cliniques de diagnostic, permettant d’identifier des comportements interactionnels « typiques » dans les familles qui comportent par exemple un membre schizophrène, délinquant ou souffrant de troubles psychosomatiques, etc. ;
  3. (corollaire de b) une définition objective de la « santé » ou de la « normalité » pour la famille ;
  4. une méthode pour identifier et mesurer les changements intervenus dans la famille, par exemple après une thérapie.

Depuis la fondation du MRI, un travail énorme a été accompli dans les directions les plus diverses pour approcher de ce but. Cependant, avant même que l’épuisement des fonds alloués à la recherche fondamentale ait limité nos activités en ce domaine, des études détaillées portant sur des familles comprenant un membre souffrant de troubles psychiatriques avaient conduit à formuler une première conclusion importante, quoique négative. En effet, aussi raisonnable qu’il parût à première vue, l’espoir de trouver des correspondances précises entre les modèles d’interaction familiale et les critères de diagnostic clinique en vigueur était non seulement prématuré mais encore assez irréaliste. Après tout, le diagnostic clinique est fondé sur le modèle monadique et intrapsychique de la psychopathologie ; toute tentative pour l’appliquer à la pathologie des systèmes ne peut qu’inévitablement conduire à la confusion des langues à laquelle nous avons fait allusion dans l’introduction.

Cependant, dès qu’on essaie d’adopter une perspective centrée sur les systèmes, un autre problème surgitlequel est plus aisément négligé par les perspectives atomistiques — ; c’est le problème de la relation inverse entre l’économie et la pertinence. En effet, plus les données que le chercheur peut choisir d’abstraire à partir de la fantastique richesse de l’interaction humaine sont simples, plus elles restent proches de l’observation, et moins elles relèvent d’une inférence, moins elles se prêtent à rendre cette richesse. Choisissons délibérément un exemple futile : établir la moyenne d’âge de tous les membres d’une famille est une tâche qui peut être réalisée rapidement, à peu de frais et de façon sûre, cependant la pertinence de cette mesure sera virtuellement égale à zéro. Inversement, l’occurrence de certains modèles particuliers de communication paradoxale peut être extrêmement significative, mais leur identification peut présenter des difficultés d’ordre technique et conceptuel presque insurmontables. Face à ces difficultés, les chercheurs tendent donc à imposer certaines restrictions à la complexité des phénomènes, au risque de retomber dans l’autre extrême et de se contenter de données commodes mais peut-être stériles37.

Les articles reproduits dans ce chapitre essaient de contourner cette difficulté de diverses manières. Le premier article, de Sluzki et Beavin, suit la méthode mentionnée dans notre commentaire au chapitre 1 : il fait appel à deux propriétés fondamentales de la communication, relativement indépendantes de toute inférence, et montre leur élégante utilité pour la classification des échanges dyadiques. Les propriétés en question, déjà dégagées par Bateson, sont les concepts de symétrie et de complémentarité, qui se distinguent par le fait qu’ils dénotent des modèles de la relation plutôt que des qualités « mentales » statiques et monadiques.

Il convient également de remarquer que Sluzki et Beavin sont parvenus à libérer la dualité symétrie-complémentarité d’une hypothèque assez ruineuse ; nous voulons parler des concepts fâcheux de pseudo-symétrie (lorsque le partenaire se trouvant dans la position supérieure permet à l’autre d’apparaître comme son égal) et de métacomplémentarité (lorsque les deux partenaires s’accordent, de façon symétrique, de manière que l’un d’eux soit dans la position supérieure, complémentaire). Bien que cet article soit d’abord paru en Argentine, il a été à l’origine de nombreux projets de recherche et de nombreuses thèses tant aux États-Unis qu’à l’étranger.