11. Le sens moral inné du bébé (1949)

Pour parler comme tout le monde, nous pourrions dire que cette causerie a trait au « dressage ». Ce mot évoque certainement dans votre esprit le sujet que je désire approfondir, qui est de savoir comment rendre votre bébé gentil et propre, bon et obéissant, sociable, moral et tout. J’allais dire aussi heureux, mais vous ne pouvez pas apprendre à un enfant à être heureux.

Ce terme de dressage me paraît s’appliquer plutôt aux chiens et aux soins qui leur sont donnés3. Les chiens ont vraiment besoin d’être dressés et je suppose qu’ils peuvent nous apprendre quelque chose parce que si vous savez ce que vous faites, votre chien est plus heureux que si vous ne le savez pas. Les enfants, également, aiment que vous ayez vos propres idées sur les choses. Un chien, cependant, ne grandit pas pour se transformer finalement eu un être humain et le mieux est de voir dans quelle mesure nous pouvons laisser complètement de côté ce terme de dressage.

J’ai plusieurs choses à dire avant de pouvoir exprimer le fond de ma pensée. Il y a, tout d’abord, le sujet de vos normes personnelles. En fin de compte, votre enfant devra soit les accepter, soit se rebeller contre elles. Elles sont profondément ancrées en vous et sans elles vous seriez perdue.

Mais les normes varient. Dans un même immeuble, elles diffèrent selon les appartements. Une famille attache de la valeur à la force physique ou au travail manuel, une autre met l’accent sur l’intelligence, la troisième sur la propreté, etc. Ce serait absurde de vous demander de changer vos normes uniquement parce que vous avez un bébé.

Une autre chose qu’il ne faut pas oublier, c’est que chacun de nous a été bébé une fois et que la manière dont nos parents nous ont élevés est inscrite quelque part en nous. On peut même s’en souvenir. Il n’est pas facile de se libérer d’une tendance soit à répéter exactement ce que nos parents nous ont appris, soit (s’ils ont adopté une attitude extrême) à se porter vers l’autre extrême. Je m’adresse particulièrement aux parents qui ont des normes qui ne sont pas trop rigides et pour lesquels les mots amour et haine importent plus que ceux de sagesse, propreté, beauté, mal et laideur.

Il me faut mentionner encore une autre chose. Je dois reconnaître que, même dans les meilleurs foyers, certains enfants ne se développeront pas d’une manière tout à fait satisfaisante. Avec un enfant difficile, il se peut que vous agissiez d’une manière que vous ressentez, à juste titre, ne pas être la bonne et que vous adoptiez, tout simplement afin de rendre la vie supportable, des méthodes fermes d’éducation. Il n’est pas possible d’éviter cela et il serait bon que nous puissions débattre à une autre occasion de la manière de s’occuper de ces enfants qui sont trop perturbés pour qu’on leur permette d’évoluer selon leurs propres données. En ce moment, toutefois, je parle des premiers stades et de ce qu’une bonne mère normale fait avec son bébé ou son petit enfant qui se développe de façon satisfaisante.

Votre bébé est extrêmement dépendant de vous, presque entièrement au commencement, mais cela ne signifie pas qu’il dépend de vous quant au sentiment qu’il éprouve d’être bon ou mauvais. Chez tous les bébés, les idées se rapportant à ce qui est bon ou mauvais surgissent de l’intérieur. La dépendance a trait au cadre que vous fournissez pour rendre possible le développement du bébé en un petit enfant et celui du petit enfant en un enfant plus âgé.

Si je peux considérer comme allant de soi le cadre que vous fournissez (soins corporels, comportement régulier, adaptation active aux besoins du bébé, gaieté, etc.), je peux dire alors qu’il existe, chez chaque bébé, des tendances innées vers un sens moral et vers les différentes sortes de bon comportement que vous estimez vous-même. Et si on peut retrouver ces tendances chez tous les bébés, cela ne vaut-il pas la peine d’attendre qu’elles s’expriment ? Finalement, l’enfant sera capable d’adopter vos normes. (En fait, celles-ci peuvent s’avérer trop difficiles ; il en est ainsi lorsque vous lui apprenez à dire « merci » à un moment où il n’éprouve pas de sentiment de reconnaissance.) Mais ce processus du développement, qui va de l’impulsivité et de l’exigence à maîtriser chaque personne et chaque chose, jusqu’à la capacité de se conformer, est un sujet complexe. Je ne peux pas vous dire à quel point. Une telle évolution prend du temps. C’est seulement si vous éprouvez le sentiment que cela en vaut la peine qu’il vous sera possible d’admettre qu’il faut du temps pour évoluer.

Je parle toujours des bébés, mais il est très difficile de décrire ce qui se passe au cours des premiers mois en se plaçant du point de vue de l’enfant. Pour faciliter les choses, observons maintenant un garçon de cinq ou six ans en train de dessiner. Je dirais qu’il est conscient de ce qui se passe, bien qu’il ne le soit pas réellement. Il fait un tableau. Comment s’y prend-il ? Il connaît la tendance à gribouiller et à salir, ce qui ne fait pas un tableau. Ces plaisirs primitifs, il veut les garder intacts, mais, en même temps, il désire exprimer des idées et, également, les exprimer de manière qu’elles soient comprises. Lorsqu’il réussit un tableau, c’est qu’il a trouvé une série de contingences qui le satisfont. Tout d’abord, il y a la feuille de papier dont il accepte la dimension et la forme particulière. Puis, il espère utiliser une certaine quantité de l’habileté qui lui est venue au cours d’exercices précédents. Il sait aussi que le tableau, une fois terminé, doit être équilibré (vous savez, l’arbre de chaque côté de la maison), ce qui exprime l’équité dont il a besoin et qu’il obtient probablement de ses parents. Les centres d’intérêt doivent s’équilibrer, de même que les lumières et les ombres, ainsi que les couleurs. L’intérêt du tableau doit s’étendre à toute l’image et pourtant il doit y avoir un thème central qui relie tous les éléments. Dans ce système de contingences acceptées, qu’il s’impose en fait, il essaie d’exprimer une idée et de conserver un peu de la fraîcheur du sentiment qui appartenait à l’idée au moment de sa naissance. Cela me coupe presque le souille de décrire tout ceci, pourtant vos enfants le font tout naturellement si vous leur donnez ne serait-ce que la moitié d’une chance.

Bien entendu, comme je l’ai dit, l’enfant ne sait pas toutes ces choses d’une manière qui lui permettrait d’en parler. Un bébé sait encore moins ce qui se passe en lui.

Le bébé est au fond comme ce garçon plus âgé, mais – et c’est la première chose à en dire – tout est beaucoup plus obscur. En fait, les tableaux ne sont pas peints et, naturellement, ce ne sont pas du tout des tableaux, mais de petits apports à la société que seule la mère du bébé est assez sensible pour apprécier. Un sourire peut contenir tout cela, ou bien un mouvement malhabile du bras, ou encore un bruit de succion indiquant qu’il est prêt pour une tétée. Peut-être y aura-t-il un murmure grâce auquel la mère attentive sait que si elle arrive tout de suite elle pourra peut-être recueillir personnellement une selle qui, autrement, n’aurait été qu’un gâchis. C’est le tout début de la coopération et du sens social et cela mérite toute la peine qu’on se donne. Combien d’enfants, parmi ceux qui mouillent leur lit des années après avoir acquis la capacité de se lever et d’économiser ainsi de nombreuses lessives, retournent à leur enfance pendant la nuit, essayant de revenir sur leurs expériences, essayant de trouver et de corriger quelque chose qui manquait. La chose qui manquait, dans ce cas, c’était l’attention sensible de la mère aux signaux d’excitation ou de détresse qui lui auraient permis de rendre personnel et bon ce qui, sans cela, ne peut qu’être gâché parce qu’il n’y a personne pour participer à ce qui se passe.

Le problème est le suivant : afin d’avoir finalement un enfant propre et sec, allez-vous dresser votre bébé ou allez-vous accepter, sans vous faire de souci, qu’il se salisse, vous contentant parfois de saisir ces moments où il commence à pouvoir communiquer avec vous et à être capable de vous faire savoir comment vous adapter avec succès à ses besoins changeants ? Vous déciderez selon votre propre penchant et selon le bébé que vous avez. La première méthode, cependant, n’est pas aussi riche que la seconde et elle ne procure pas autant de satisfactions.

Si vous employez la première méthode, c’est que vous avez le sentiment que votre but est d’implanter la sagesse et un sens de ce qui est bien et mal, mais le bon comportement du bébé n’est pas enraciné fermement. D’un côté, il y a la spontanéité du bébé et sa capacité de faire des apports à la société et, de l’autre, tout à fait séparées, les exigences du monde. C’est comme si vous invitiez le bébé à se séparer en deux. Par la seconde méthode, vous permettez l’existence des tendances innées au sens moral. Grâce à l’attention sensible de la mère, qui lui vient de son amour, les racines du sens moral personnel au bébé sont sauvegardées. Le bébé déteste gaspiller une expérience. Il préfère de beaucoup attendre et supporter la frustration de plaisirs primitifs si, à l’attente, s’ajoute la chaleur d’une relation personnelle. Tout ceci, cependant, ne devient clair que si vous agissez pendant quelques mois ou quelques années avec toute la sensibilité dont vous êtes capable.

La mère qui sent facilement ces choses et qui a le courage d’agir selon ses sentiments aura, en fait, une période plus facile plus tard. Elle « gâte » son bébé au début, mais nous n’appelons pas cela gâter à ce moment-là, car au début c’est naturel et valable.

Et ensuite, qu’arrive-t-il ? Je dirais que le bébé se construit en lui l’idée d’une mère, d’une mère qui vous ressemble. Cette mère intérieure est alors un être humain qui (comme le bébé) a le sentiment que toute expérience dans la sphère d’une relation humaine constitue une réussite heureuse. Le bébé qui possède une bonne mère intérieure ne dépend plus complètement de vous et de votre manière de faire face à tout ce qui peut se passer.

Parce que ces choses se construisent chez le bébé, la mère est peu à peu libérée du besoin d’être aussi terriblement attentive. On pourrait dire que le bébé acquiert la capacité de rêver d’une mère et de ses soins affectueux. Un élément nouveau intervient maintenant car, au lieu d’offrir tout crûment à sa mère un sourire ou une selle, le bébé désire lui parler de ses rêves. Pour que le bébé parvienne à cela, la mère doit être capable d’imagination car il y a tellement de choses dans le jeu. Qui, sinon la mère, sait que les rêves peuvent être heureux, effrayants ou tristes, longtemps avant que la parole permette, à l’aide des mots, l’aptitude de raconter ce qui a été rêvé ?

Pour illustrer cela, je parlerai encore de notre petit gardon qui fait un tableau. Nous voyons qu’il a progressé d’un stade. Depuis longtemps, il a cessé de gribouiller et il dépasse le simple fait de dessiner un tableau. Il a maintenant le tableau (ou le rêve) en lui avant de commencer à le mettre sur le papier. Il choisit maintenant le papier selon le tableau auquel il pense.

Très rapidement donc, si au début la mère a été capable d’être aussi sensible que le bébé, elle découvre que les satisfactions primitives dont il a besoin sont vécues dans son monde intérieur qui se développe rapidement. Dans la vie réelle, il dépend donc de moins en moins de l’adaptation exacte de la mère à ses besoins. Chez lui, le besoin d’une voracité réelle, d’un salissage réel et d’une maîtrise réelle des choses diminue donc.

C’est ainsi que la civilisation commence à nouveau chez un nouvel être humain. En pratique, lorsque tout va bien, vous ne dresserez pas votre enfant, pas plus que vous ne le négligerez. Vous fournirez un cadre sûr dans lequel le bébé pourra tôt ou tard découvrir l’intérêt de coopérer avec vous, l’intérêt d’adopter votre point de vue, d’aimer faire ce que vous aimez et d’être heureux d’adopter vos idées du bien et du mal. Le bébé qui évolue de cette manière ne tardera pas à jouer le rôle de la bonne mère avec une poupée. Ne soyez pas surprise si vous vous apercevez que la poupée est sévèrement punie pour s’être salie. Les petits enfants ont un sens moral féroce. C’est à vous de comprendre leur sens moral primitif et de l’accorder progressivement aux sentiments d’humanité qui viennent d’une compréhension mature.