Chapitre V. Le développement affectif et les troubles de l’alimentation12

Si vous êtes ici, c’est afin que nous examinions ensemble un certain nombre de troubles rencontrés lors de la petite enfance. Chacun d’entre vous est venu avec l’expérience de son propre travail auprès des nourrissons, fondé d’une part sur la théorie de la croissance et du développement psychique et d’autre part sur les distorsions de ce développement dues à certains facteurs somatiques. Mon exposé ne ressemblera en rien aux autres, puisque je vais vous parler de difficultés qui n’ont aucun rapport avec la maladie physique. Pour faciliter ma tâche, je partirai du principe que le bébé est en bonne santé physique. Dans votre pratique, vous êtes sans cesse confrontés aux aspects psychiques des soins infantiles et votre intérêt vous porte forcément au-delà du domaine de la maladie physique proprement dite.

Comment me faire comprendre ? Vous savez sans doute que j’ai commencé ma carrière comme pédiatre et que je suis progressivement devenu psychanalyste et pédopsychiatre. Mes débuts en tant que somaticien ont laissé leur empreinte sur l’ensemble de mon travail et mes quarante-cinq années de vie professionnelle active m’ont permis d’amasser un nombre impressionnant d’observations d’enfants.

La demi-heure dont je dispose me laissera tout juste le temps d’aborder la théorie extrêmement complexe du développement affectif de l’individu humain considéré comme une personne. J’ai pourtant très envie de vous communiquer (ou je me sens tenu à le faire) les convictions que j’ai acquises au cours de ces quarante-cinq années.

Il est étonnant de constater à quel point la formation que reçoit le corps médical peut appauvrir son intérêt pour les nourrissons en tant qu’êtres humains. Au tout début de ma carrière, j’étais moi aussi conscient qu’il m’était facile de m’identifier aux enfants alors que l’empathie me faisait défaut lorsqu’il s’agissait de nourrissons. C’était un véritable handicap, et ma compréhension grandissante de la relation mère-nourrisson ou parent-nourrisson m’a apporté un énorme soulagement. Je suis convaincu que vous êtes nombreux à connaître le même blocage et qu’il vous faut longuement réfléchir sur vous-mêmes avant de pouvoir vous mettre à la place des bébés. Cette idée vous paraît sans doute étrange, mais vous comprenez sûrement ce que je veux dire.

L’une des fonctions du pédiatre est de parler aux parents. Il faut pour cela qu’il comprenne l’importance de leur rôle et qu’il soit informé de ce qui se passe au tout début de la vie de l’individu. Le médecin entre en scène lorsque l’enfant est malade ; les parents sont présents en permanence, sauf quand l’enfant est vraiment malade. La mère ou les parents sont déroutés si le médecin en qui ils ont confiance et qu’ils ont appelé pour soigner la pneumonie de leur enfant ignore tout ce qu’ils font pour s’adapter aux besoins de leur enfant quand il n’est pas malade.

Prenons par exemple les troubles de l’alimentation chez le nourrisson. En fait, il s’agit rarement d’une infection ou d’une incompatibilité du lait. Ces troubles sont liés à l’immense difficulté qu’ont toutes les mères à s’adapter aux besoins de leur bébé qui vient de naître. Elles doivent se débrouiller seules car il n’y a pas deux bébés qui se ressemblent. Il n’y a pas non plus deux mères qui soient semblables et une mère n’est jamais la même avec chacun de ses enfants. Ni les livres ni le corps médical ne peuvent lui apprendre son rôle de mère. Elle a été un nourrisson elle-même, elle a souvent eu l’occasion d’observer les parents avec leurs bébés, elle s’est occupée de ses frères et sœurs et surtout, elle a joué à la maman et au papa lorsqu’elle était petite fille… Ce que lui ont appris toutes ces expériences est vital.

Les mères sont parfois aidées par les livres mais il ne faut pas oublier que, si une mère se réfère à un livre ou demande des conseils autour d’elle pour tenter d’apprendre ce qu’elle doit faire, on peut s’interroger sur son aptitude à accomplir cette tâche. Elle doit se fier à son instinct et non à la partie de son esprit qui est capable de mettre un mot sur chaque chose. L’essentiel de ce qu’une mère fait avec son bébé n’a pas besoin de mots. Cela va de soi, bien qu’on ait tendance à l’oublier. Au cours de ma longue carrière, j’ai connu beaucoup de médecins, infirmières et enseignants qui pensaient pouvoir dire aux mères et aux parents comment s’y prendre et qui passaient de longs moments à les instruire. Plus tard, lorsqu’ils sont devenus mères et pères à leur tour, je les ai observés et j’ai souvent discuté avec eux de leurs propres difficultés. Il leur a fallu oublier tout ce qu’ils croyaient savoir et qu’ils enseignaient.

Beaucoup ont découvert que ce savoir les avait empêchés d’être eux-mêmes lorsqu’ils avaient eu leur premier enfant. Ils se sont progressivement débarrassés de toutes ces connaissances et de tous ces mots inutiles, et ils se sont laissés aller à s’occuper de leur bébé.

Pour être mère ou maternel (car je parle aussi des hommes), il faut pouvoir s’identifier véritablement au nourrisson, sans perdre pour autant son statut d’adulte.