Chapitre VII. La perte et ses conséquences chez les jeunes13

Aussi étrange que cela puisse paraître, force est de constater que l’importance des sentiments doit souvent être rappelée. Nos sentiments font partie de nous-mêmes et pourtant, face aux sentiments d’autrui, nous avons tendance à prendre la fuite et faire comme si tout allait bien. Les sentiments positifs, les sentiments d’amour et de confiance nous posent déjà assez de problèmes et nous hésitons à les exprimer avec sincérité. Quand il s’agit de sentiments négatifs, de sentiments traduisant de la haine, de la peur ou de la méfiance, nous sommes prudents et refusons de voir la vérité en face. Pis encore est notre disposition à nier la tristesse et le chagrin chez les autres, à prétendre que tout va pour le mieux.

Peut-être faut-il nous pardonner. Chacun de nous porte en lui, à des degrés variables, beaucoup de tristesse, de confusion, voire de désespoir, et pour pouvoir nous lever le matin et accomplir notre travail, nous devons laisser de côté les sujets graves.

Lorsque nous sommes confrontés à la douleur d’autrui, il y a d’abord une phase de collusion morbide puis, quand elle touche à sa fin, nous nous sentons bien et nous supposons qu’il en est de même pour la personne qui est en face de nous.

Fini de jouer aux petits soldats ! Les personnages et les animaux qui étaient morts, couchés par terre, sont maintenant debout et le monde se trouve à nouveau peuplé de créatures vivantes.

Mais la vie n’est pas un jeu. Pour ceux qui ont subi un deuil, la perte est permanente, même s’ils s’en remettent et si la personne disparue redevient vivante dans leur souvenir. La période de deuil est alors terminée, sauf peut-être aux dates anniversaires ou chaque fois qu’un événement leur rappelle subitement qu’ils ne peuvent plus le partager avec la personne disparue.

Nous sommes souvent tentés de minimiser les conséquences de la perte chez les jeunes. Ils se laissent distraire si facilement, ils sont si débordants de vie, qu’ils le veuillent ou non. Cependant la perte d’un parent, d’un ami, d’un animal favori ou d’un jouet préféré peut enlever à un enfant sa raison de vivre et on prend à tort sa vivacité pour de la vitalité, alors qu’elle est l’ennemie de l’enfant et qu’elle trompe tout le monde sauf lui. Il sait qu’il en payera le prix.

L’enfant à qui on ne laisse pas le temps de vivre ce chagrin et ce désespoir cachés se construit une fausse personnalité, enjouée, superficielle et infiniment facile à distraire. On se plaint alors qu’il a du mal à se concentrer ou qu’il passe d’une relation à une autre sans réussir à se faire des amis.

Il peut s’agir de quelque chose de très profond, qui s’avère difficile à guérir. Nous devons néanmoins nous efforcer de ne pas rendre cette situation encore plus inconfortable en empêchant l’enfant d’éprouver de la peine, du désespoir et d’avoir des pensées autodestructrices directement en rapport avec la gravité de la perte subie.

Mieux vaut offrir à un enfant malheureux ou en retrait notre soutien et notre sympathie que le pousser à faire preuve d’une fausse vitalité et d’un faux oubli. Si nous restons à ses côtés et attendons et attendons encore, nous en serons récompensés par de véritables changements indiquant qu’il commence à se remettre naturellement de cette grave perte et par l’apparition d’un sentiment de culpabilité, bien qu’il ne soit pour rien dans l’événement tragique.