Chapitre IX. Délinquance et environnement16

Ces réflexions sur la psychologie du comportement antisocial ne seront comprises que si on reconnaît la volonté de l’auteur de traiter des facteurs internes en jeu. Je parlerai aussi, bien entendu, des facteurs externes et de leur rôle dans l’étiologie de la maladie antisociale. Cependant, quand je m’intéresse aux êtres humains, je tiens absolument à accorder une place prépondérante à leur développement interne.

Si je souhaite aborder les facteurs externes dans ce cadre, c’est tout simplement parce qu’ils sont très importants. Même si je ne suis pas toujours entièrement d’accord avec Bowlby sur certains détails, l’article qu’il a lu devant la société psychanalytique exprime des idées que ma pratique clinique m’avait déjà fait découvrir17. D’après Bowlby, « dans plus de la moitié des cas, l’enfant avait été séparé de sa mère

pendant au moins six mois au cours des cinq premières années de sa vie ». Quant à moi, je dirais que « être rejeté, être confié successivement à plusieurs personnes » pendant les premiers mois de la vie prédispose à la maladie antisociale, ce qui ne signifie pas que nous soyons totalement en désaccord, et je vais vous le prouver.

Il est déconseillé de séparer un enfant de sa mère avant qu’il soit capable de garder vivant en lui le souvenir de celle-ci. Cela peut entraîner toutes sortes de troubles, qui dépendent de la psychologie de l’enfant au moment de la séparation.

D’après les observations cliniques que j’effectue depuis vingt ans, j’estime que la maladie antisociale est plutôt une maladie d’enfants normaux perturbés par leur environnement, alors que la maladie maniaco-dépressive, par exemple, est plutôt une maladie interne dont l’étiologie n’a rien à voir avec des facteurs liés de toute évidence à l’environnement.

Je sais que cette distinction ne résistera pas à une analyse approfondie mais je suis convaincu que, telle que je viens de l’énoncer, elle nous aidera.

C’est grâce à la psychanalyse de patients maniaco-dépressifs que l’on peut étudier la maladie maniaco-dépressive, alors que la psychanalyse des délinquants ne permet pas d’étudier avec succès la délinquance. La psychanalyse des délinquants est une tâche extrêmement périlleuse et, si l’on parvient un jour à guérir des délinquants par la psychanalyse, ce sera par le biais de la psychanalyse des individus normaux et maniaco-dépressifs et du rôle des facteurs étiologiques externes découverts chez ces patients.

À mon avis, un délinquant est un révolutionnaire en puissance, et c’est en temps de guerre qu’il donne le meilleur de lui-même. En temps de guerre, il gagne des médailles et en temps de paix il s’engage dans des activités révolutionnaires, c’est-à-dire dans un acte social, pour sublimer ses difficultés. Je parle d’acte social, mais il va de soi que le nouvel ordre social préparé par le délinquant est idéal et à venir.

On pourrait dire que l’individu antisocial est un éternel mécontent. Il sait toujours comment les choses devraient se passer et pourtant, bien vite, son entourage cesse de répondre à ses attentes. De fait, il n’y a pas plus agréable qu’un jeune délinquant pendant la période où il vous idéalise, avant que vous ne vous montriez défaillant.

Qu’attend-il de vous ? Il désire que vous vous réjouissiez qu’il vous vole, que vous souhaitiez qu’il vous épuise, que vous soyez content qu’il mette la pagaille partout et que vous soyez toujours là pour contrôler ses démonstrations de force, afin qu’il n’ait à se protéger ni de lui-même ni d’autrui. En somme, il continue à chercher la mère idéale de la petite enfance, qu’il n’a jamais trouvée. Mais il croit qu’elle existe, et c’est là le problème.

Un enfant normal, en revanche, a véritablement su ce qu’est la mère d’un nourrisson, il est donc capable d’éprouver de la satisfaction. Comme il a fait l’expérience de la satisfaction, il y croit et tente de la retrouver dans sa vie. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessairement un idéaliste ou un gauchiste, et il fait le désespoir des organisations révolutionnaires.

L’éclatement de la vie familiale risque de poser de sérieux problèmes à l’avenir. Il suffit de se rappeler l’horreur qu’ont représenté les bouleversements de la vie de famille en Russie communiste pendant les premières années de la révolution. Il faudra sans doute encore une génération pour que le pays retrouve une certaine stabilité. En effet, le caractère révolutionnaire se doit d’être antisocial, sauf s’il prend part à une révolution.

Il est probable que les partis de gauche méprisent ouvertement la famille, mais je pense que le danger vient des partis de droite : les personnes qui ont protesté avec le plus de force contre l’éclatement de la famille en Russie sont, à mon avis, susceptibles de se servir du caractère inhabituel de la conjoncture actuelle pour faire éclater la vie familiale en Angleterre. Il s’agirait alors d’un retour du refoulé, d’un renversement du sens moral auquel on peut s’attendre en temps de guerre même si on tient à l’éviter

Si on me demandait quelle est la meilleure façon de faire germer la révolution, je prescrirais un éclatement massif de la famille semblable à celui qui est envisagé par le plan d’évacuation. Je ne sais pas si tout cela a un sens pour vous, mais je ne peux m’empêcher de me référer à ce que m’a appris mon expérience clinique, à savoir que la tendance antisociale est la conséquence d’un rejet au début de la vie.