Chapitre XI. Les enfants d’âge préscolaire1

Vous m’avez fait l’honneur de me demander de vous parler des enfants d’âge préscolaire. J’espère avoir trouvé dans mon expérience et mes réflexions quelque chose qui vous intéressera et pourra même vous être utile, mais j’avoue ne pas être certain de répondre à votre attente. Vous souhaitez que je traite une question que le grand Shakespeare a lui-même esquivée. Les fous, dit-on, vont là où les anges n’osent pas s’aventurer. Heureusement, Shakespeare n’est pas un ange et j’espère que vous ne me croyez pas fou de vouloir ajouter un acte aux sept âges de l’homme que nous jouons sur la scène du monde.

Rappelez-vous…

Le monde est une scène […].

D’abord le nourrisson […].

Ensuite l’écolier […].

Il est indéniable que Shakespeare ne s’est intéressé ni à l’enfant d’âge préscolaire ni aux problèmes 20

relatifs à l’école maternelle. Il aurait pu dire :

« D’abord le nourrisson, vagissant et crachant dans les bras de sa nourrice, puis l’enfant d’âge préscolaire dont l’hygiène mentale sera un casse-tête pour le xxc siècle… » Sa muse n’aurait certainement pas pu l’aider à exprimer cela en vers ! Essayez de dire l’« enfant d’âge préscolaire » en langage poétique et vous comprendrez.

On peut aussi imaginer que, au xvr siècle, l’enfant qui faisait ses premiers pas était ignoré des poètes et des philosophes, comme l’était à l’époque la jeune servante qui aidait la cuisinière et la femme de chambre [tweeny]. De nos jours, elle est à la fois cuisinière et femme de chambre et elle y a gagné une certaine considération. Il en va de même pour le petit enfant, dont on commence aujourd’hui à reconnaître l’existence.

On peut étudier le jeune enfant sous l’angle de son développement psychique, de son développement intellectuel ou encore de son développement affectif. Chacun a son importance. On a tendance, j’en ai l’impression, à privilégier le développement physique, car on s’imagine que si on prend bien soin du corps de l’enfant, le reste suivra. Cette doctrine est dangereuse, et Susan Isaacs a récemment envoyé une lettre au Times à ce sujet. C’est d’ailleurs elle qui devrait être à ma place et s’adresser à vous ce soir, mais au moment où ces conférences ont été organisées, elle était souffrante et ne souhaitait pas s’éloigner de Londres, quel que soit l’attrait du travail proposé.

Chez un enfant plus âgé, on peut éventuellement se permettre de pourvoir aux besoins corporels et ne pas tenir compte des problèmes concernant le développement affectif. Dès l’âge de six ou huit ans, un écolier ou une écolière est capable de chercher à vivre une expérience émotionnelle correspondant à ses propres besoins internes et d’y parvenir. En revanche, il faut s’occuper d’un enfant d’âge préscolaire de façon très spécifique si l’on veut que son développement affectif se poursuive. Son développement psychologique étant beaucoup plus rapide que celui de l’enfant d’âge scolaire, les conséquences des traumatismes sont plus graves.

Je ne m’attarderai pas sur les besoins en rapport avec le développement physique, l’importance de l’alimentation, de l’habillement et du rythme de vie sur l’esprit et sur le corps du jeune enfant. À l’heure actuelle, on a compris tout cela. J’aimerais cependant vous expliquer ce que j’entends par développement intellectuel et développement affectif. On ne distingue pas toujours ces deux termes, ce qui a des conséquences fâcheuses. Bien entendu, ils sont en corrélation.

Vous connaissez tous des histoires semblables à celle que je vais vous raconter, mais la mienne a le mérite d’être vraie. Mary, âgée de deux ans et huit mois, a invité son amie Bridget à goûter. Après son départ. Mary a dit : « Maman, je veux les pensées de Bridget. – Que veux-tu dire, ma chérie ? – Je veux ce qui lui sert à penser ; alors, je serai Bridget et Bridget sera moi. » Et cela à deux ans et huit mois !

Lorsqu’on nous donne un exemple des capacités intellectuelles d’un jeune enfant, ou lorsque nous les observons nous-mêmes, nous avons de quoi être surpris. Les capacités intellectuelles varient peu en fonction de l’âge de l’enfant ; seuls le langage et les sujets qui attirent son attention changent au fil des années.

L’intelligence se mesure et certaines personnes prennent plaisir à inventer de nouvelles méthodes, plus sûres, pour traduire l’intelligence en termes mathématiques et/ou en graphiques géométriques. C’est leur affaire. Quant à moi, mon tempérament ne

me porte ni à effectuer ce genre d’étude ni même à en admettre la valeur. Je préfère essayer de percevoir les sentiments des enfants, de comprendre les conflits affectifs conscients et inconscients et l’importance de leur influence sur la vie des individus. En ce qui concerne les capacités intellectuelles et les aptitudes, je suis moins intéressé par leur mesure que par la manière dont elles varient à la suite de perturbations du développement affectif. Des capacités intellectuelles élevées au cours de la petite enfance ont souvent tendance à diminuer lorsque l’enfant est en âge d’aller à l’école. Pendant les premières années de sa vie, l’enfant a traversé un grand nombre d’épreuves. Il lui a fallu mettre en place des défenses contre l’angoisse, la dépression, la violence et les fluctuations brutales de ses sentiments, ce qui l’a obligé à suspendre ses acquisitions intellectuelles et physiques.

Vous pouvez le constater, j’ai déjà établi une distinction entre l’intellectuel et l’affectif, puisque je vous ai dit que le développement affectif, même lorsqu’il suit son cours normal, entraîne souvent des inhibitions intellectuelles. L’angoisse est parfois liée à un développement excessif des capacités intellectuelles : l’enfant doit savoir, doit être le premier de sa classe et, dans ce cas, le développement intellectuel est moins un plaisir qu’une manière de se défendre contre un sentiment de malaise.

C’est à ce développement affectif que je m’intéresse en premier lieu. Je vais vous donner un exemple illustrant ce jeu des sentiments que vous ne devez pas confondre avec les aptitudes et les réalisations. Pardonnez-moi si je simplifie un peu les choses.

À l’hôpital, je me suis occupé d’une jeune mère qui manquait de confiance en elle et donnait l’impression d’être terriblement inexpérimentée face à un médecin. Elle m’a amené son fils unique, un petit garçon d’un an et demi. Comme il avait mal au ventre, elle avait consulté un généraliste et ce dernier avait diagnostiqué des coliques après avoir d’abord pensé à une appendicite. Au moment où j’ai vu cet enfant, il était très fatigué et avait besoin d’un fortifiant. Pouvais-je lui en prescrire un ?

Il me paraissait difficile de dire à la mère que tout allait bien sur le plan physique et je commençais à chercher désespérément la cause de cette asthénie, qui n’était certainement pas une séquelle de ses coliques.

Voici ce que cette femme a fini par me raconter :

Le père de l’enfant, qui était dans la marine, avait bénéficié d’une permission de quinze jours. L enfant et lui, devenus grands amis, avaient rattrapé le temps perdu. Sans doute causées par l’excitation générale, les coliques étaient apparues pendant cette quinzaine, sans pour autant perturber outre mesure l’enfant. Bientôt, le père avait dû repartir en mer et l’enfant s’était mis à se plaindre et à le réclamer sans cesse. La mère avait alors obtenu que son mari revienne passer une semaine supplémentaire à la maison. L’enfant s’était senti rassuré et, lorsque son père était reparti, il avait bien supporté ce départ, mais il était triste et n’avait pas d’appétit. C’est ce que sa mère appelait « être fatigué par une crise de coliques ». Je parlerais plutôt d’une légère dépression et je ne dirais pas qu’il s’agit de quelque chose de normal. Vus sous cet angle, ces symptômes ne sont pas ceux d’une maladie, ils correspondent à la partie visible d’une réaction complexe à la frustration chez un enfant en cours de développement. On ne peut que deviner ce qui s’est passé en profondeur. L’enfant s’est sans doute senti coupable d’avoir été heureux que son père s’occupe de lui. Il a relativement bien géré ce sentiment de culpabilité jusqu’au départ de son père, mais il a vécu ce départ comme une punition et son sentiment de culpabilité s’est accru. La situation est en réalité beaucoup plus compliquée. Je vais vous l’expliquer, en essayant de ne pas séparer ce qui est d’ordre conscient et ce qui est d’ordre inconscient. Ce qui s’est passé dans le monde interne de cet enfant est en relation avec l’amour de son père et le départ de celui-ci. Grâce à cet amour, l’enfant avait un bon père à l’intérieur de lui mais en même temps une mauvaise mère, en colère et jalouse, menaçait de le séparer de ce père. L’enfant a ressenti cette angoisse comme une douleur dans son corps (ce que sa mère appelait des coliques). Sa maladie lui a permis de vérifier que sa mère externe, c’est-à-dire sa vraie mère, l’aimait. Elle avait été compréhensive et, de plus, elle l’avait emmené voir un autre homme, le médecin.

Tout allait bien. L’enfant se sentait rassuré par cette mère externe réelle. Cependant, lorsque son père a été obligé de partir, ce départ a été catastrophique : à l’intérieur de lui, son père était mort, peut-être tué par la mauvaise mère. La mère réelle s’est rendu compte que son fils était confronté à une situation qui le dépassait, que la constance de son amour ne suffisait pas à le rassurer et à l’aider, et elle a donc très vite demandé à son mari de revenir. Cette fois, l’enfant a été vraiment rassuré. Il a compris qu’il avait cru que son père était mort et que ce n’était pas vrai. Il a ainsi commencé à faire une différence entre un sentiment de catastrophe et de menace d’une part, et la réalité externe d’autre part. Si son père était réellement mort à ce moment-là, l’enfant en aurait souffert et en aurait peut-être été marqué à jamais. Il aurait eu peur de laisser s’animer son monde interne et il aurait dû soit exercer un contrôle permanent sur sa réalité interne, soit trouver le moyen de la nier en faisant des bêtises, en s’imaginant persécuté par le monde extérieur ou encore en étant presque continuellement déprimé, ce qui n’est pas compatible avec la vie.

Ainsi, ce petit garçon en bonne santé a été capable de résoudre un problème important grâce à l’amour et à la compréhension de sa mère. Son jeune âge l’a aidé, car la capacité à utiliser la réalité externe pour modifier la réalité interne ou les fantasmes les plus profonds est caractéristique de la petite enfance, les enfants d’âge scolaire et les adultes étant moins souples de ce point de vue-là. Pourtant, cette capacité est à double tranchant : si les tout-petits sont ouverts au changement (ce qui revient à dire qu’ils se développent), ils sont susceptibles de souffrir davantage et de manière plus durable des traumatismes infligés pas la réalité externe que les enfants plus âgés ou les adultes. C’est pourquoi le j eune enfant a besoin qu’on lui montre qu’on l’aime tout en le protégeant des chocs et des frustrations inutiles ainsi que des stimulations excessives.

Notez bien ce qu’a fait cette mère. Elle a pris au sérieux la détresse de son enfant, au point d’obtenir que son mari vienne passer une semaine supplémentaire à la maison, ce qui n’a pas manqué de poser certains problèmes. Sa réussite a été sa récompense.

Les mères deviennent pendant un temps des experts en ce qui concerne les sentiments des enfants. On dit parfois qu’elles végètent alors qu’en réalité leur champ d’intérêt est plus restreint, et elles peuvent ainsi prendre au sérieux l’intensité des sentiments de leurs enfants. Une mère qui ne réussirait pas à restreindre son champ d’intérêt tant qu’elle a un enfant en bas âge aurait plus ou moins de mal à comprendre ses sentiments et ses problèmes, à comprendre combien il est difficile de s’inquiéter quand on a deux ans, combien il est terrible d’aimer et de haïr et combien il est effrayant d’avoir peur. Ce que je dis là n’est sans doute pas nouveau, mais je constate que, depuis toujours, une petite minorité de gens s’intéresse aux sentiments des jeunes enfants alors qu’une majorité les nie et les traite avec sentimentalisme. Écoutez ce texte, écrit en 182421 :

« On inflige aux nourrissons des traitements contre nature et on leur fait subir bien des tourments inutiles. Dès le début, les yeux à peine ouverts, ils sont exposés à la pleine lumière du jour. S’ils viennent au monde la nuit, on les tourmente tout autant, par ignorance et par curiosité, en approchant une bougie de leur petit visage ; leurs yeux douloureux les font crier de détresse et ils retrouvent avec soulagement l’obscurité, jusqu’à ce qu’un autre curieux renouvelle la torture. Cette scène se répète jusqu’à dix fois au cours de la première heure de la vie d’un enfant, avec exactement les mêmes conséquences. Quand commence la pénible opération de rhabillage, on découvre inconsidérément le visage du nourrisson, d’un seul coup. Il pousse un cri violent et pendant deux heures d’affilée, il ressent toutes sortes de sensations désagréables, sauf lors des brefs instants où sa nourrice le berce. On peut cependant supposer que la voix forte et criarde de la nourrice, qui dans son ignorance croit pouvoir apaiser les plaintes et les souffrances du bébé, va blesser le tendre nerf auditif, encore peu habitué à la vibration des sons, comme l’éclat inaccoutumé de la lumière l’a fait pour le nerf optique. Ajoutez à cela toutes les postures inconfortables dans lesquelles on place le nourrisson pour lui enfiler et attacher l’un après l’autre une multitude de vêtements, et aussi cette coutume ridicule qui consiste à lui faire avaler avant toute chose une cuillerée de la mixture la plus nauséabonde qui soit. Il a ainsi été démontré que les trois ou quatre premières heures de la vie d’un enfant ont été employées à tourmenter successivement chacun de ses sens, par la lumière, le bruit, des remèdes et des positions incommodes.

Quand, après toute cette souffrance et ces ennuis, la pauvre créature se retrouve ainsi habillée, l’emprisonnement contre nature de ses membres est un châtiment continuel ; elle ne s’y soumet pas de bon gré même si elle s’y habitue quelque peu avec le temps. Preuve en est le plaisir extrême et visible qu’éprouvent les enfants lorsqu’on les libère de cet attirail, le contentement et la satisfaction qu’ils ont à s’étirer et goûter la liberté d’un mouvement volontaire. Leur gêne, leur déplaisir, et même leur agitation, sont évidents au moment où on leur remet leurs entraves.

Je ne doute point que, si l’on maltraite de la sorte les nourrissons, c’est parce que leurs pleurs étant coutumiers, on croit à tort qu’ils sont naturels. La souffrance infligée à leurs corps par ces mauvais traitements serait une raison suffisante pour que quiconque ayant tant soit peu le cœur sensible désire les soulager, mais cela est bien peu de chose en comparaison des effets plus nocifs, souvent irrémédiables, de l’empreinte laissée sur leur esprit. »

Les personnes qui travaillent avec des enfants sont souvent incapables d’apprécier toute l’intensité des sentiments des enfants dont elles ont la charge. Mieux vaut parfois confier un petit enfant à une simple nourrice. Et, de toute façon, une mère est plus à même de s’occuper de son enfant que les spécialistes, y compris les médecins et les infirmières. Il y a heureusement de merveilleuses exceptions, et certains d’entre vous prennent au sérieux les sentiments des enfants et les respectent. Je veux dire par là qu’une formation professionnelle ne suffit pas. Un enseignant sentimental, impatient, insensible, méfiant ou « supérieur » n’a pas sa place dans un jardin d’enfants. Les offres d’emploi devraient être rédigées ainsi : « Seules peuvent postuler les personnes capables d’aimer. » Si vous vous intéressez uniquement à son corps et à son ventre, si vous ignorez son cœur, il est préférable que l’enfant reste chez lui, dans la saleté, la misère et l’absence de soins. En revanche, et je le dis sans hésitation, si on est sûr de pouvoir trouver des enseignants capables d’aimer les enfants, il faut créer des jardins d’enfants à chaque coin de rue pour que les mères puissent y laisser leurs enfants quand elles vont travailler ou se distraire (si elles en ont le temps). Une mère doit avoir l’assurance qu’on ne va pas oublier que son fils ou sa fille est à elle, que c’est un être humain et un individu à part entière. Elle y est très sensible, qu’elle soit instruite ou non. J’ai souvent entendu des propos semblables à ceux qu’une mère a tenus devant moi cette semaine : « Rosemary ne tient pas en place, elle est infernale. Si seulement je savais quoi lui faire faire de ses mains, ce serait une gentille petite fille. Elle est capable de se concentrer et elle a envie de faire des choses intéressantes, mais je ne sais pas l’occuper et je n’en ai pas le temps. Le jardin d’enfants le plus proche est trop loin et l’autobus coûte trop cher. »

Naturellement, certaines mères sont désespérantes et il vaudrait mieux que leurs enfants vivent ailleurs que chez elles. Mais elles sont rares et, de toute façon, difficiles à aider. Il est plus que probable qu’elles vous mettront des bâtons dans les roues si vous essayez de le faire : au fond, elles veulent prendre soin de leurs enfants elles-mêmes et, peut-être sans le savoir, elles vous envient d’être capables de vous en occuper alors qu’elles-mêmes ne le peuvent pas. Il est inutile de chercher à tout prix à venir en aide aux parents qui s’y opposent, d’autant plus que beaucoup de parents sont prêts à accepter votre aide s’ils sentent que vous comprenez réellement les jeunes enfants.

De nombreuses personnes diraient à la mère dont je vous ai parlé : « Ne soyez pas faible, ne demandez pas à votre mari qui est en mer de revenir parce que l’enfant le réclame ! Si vous vous comportez ainsi, vous allez en faire un enfant gâté. Il doit apprendre à supporter la frustration. »

Apprendre à supporter la frustration ! Comme si nous devions faire connaître les frustrations aux très jeunes enfants ! Les inévitables frustrations de la vie viendront bien assez tôt et même les plus résistants d’entre eux auront du mal à les endurer. Vous devez comprendre qu’il y a des limites à ce qu’un enfant d’âge préscolaire peut supporter au cours de son développement affectif. Notre travail consiste à l’aider à se défendre contre de terribles sentiments de culpabilité, d’angoisse et de dépression plutôt que de lui apprendre à être… à être comme… à être comme quoi ? Comme nous ? Je ne suis pas certain que vous et moi soyons en mesure d’imposer un idéal aux jeunes enfants. S’ils nous aiment, ils essayent de ressembler à ce qu’ils voient en nous de meilleur. Peut-être devrions-nous limiter nos efforts conscients à les empêcher de sombrer dans le désespoir (qui ne se manifeste pas seulement par de la tristesse et de la dépression, mais aussi par des colères) et à ne pas chercher à les faire rentrer dans le moule que notre sagesse bornée nous a fait concevoir pour eux. Je reviendrai plus tard sur ce point.

Pour l’instant, je veux vous rappeler que cette mère sans instruction a eu envers son enfant une excellente attitude : elle lui a témoigné de l’amour, elle a respecté sa capacité à gérer les conflits pourvu qu’on lui en laisse le temps. En faisant revenir le père externe, c’est-à-dire le vrai père, elle a permis au petit garçon de mettre ses fantasmes à l’épreuve des faits. Il avait cru que par sa méchanceté il avait tué son père mais, fort heureusement, son père n’était pas mort. Un enfant doit sentir une différence entre ce qu’il ressent et ce qui se passe réellement ! Il faut du temps pour se remettre d’une dépression et cet enfant s’est progressivement rétabli alors que son développement affectif aurait pu être gravement perturbé et sa vie entière affectée. Ce petit garçon a souffert de la disparition de son père et il serait intéressant de savoir comment les choses se seraient passées chez un enfant plus âgé.

Cette histoire toute simple vous montre à quel point votre responsabilité est engagée quand vous décidez de travailler dans un jardin d’enfants. De grâce, ne le faites pas si vous ne vous en sentez pas capables. Mieux vaut une mère qui ne laisse pas une minute de répit à son enfant qu’une institution correcte et sans cœur. Mieux vaut une mère sale qu’une institution propre, si la propreté et les bonnes habitudes sont érigées en principes, comme placardées sur les murs immaculés, alors que l’enfant a connu dans le taudis où il vivait des papiers peints à fleurs aux couleurs brunâtres.

À mon avis, il est dangereux d’installer d’emblée des jardins d’enfants dans les quartiers pauvres. Pourquoi ne pas le faire d’abord pour nos propres enfants ? Ensuite, quand nous serons sûrs de nous, nous essayerons d’obtenir des fonds pour en faire profiter les enfants des familles qui vivent dans la pauvreté et la saleté. Un grand nombre d’enfants de deux, trois et quatre ans grandissent dans un environnement « pas très propre »., ils seraient sans doute effrayés par une austérité que vous et moi trouverions « de bon goût ». Nous risquerions de soumettre ces enfants à une tension trop forte en les plaçant dans un cadre de vie où être désordonné est un péché, barbouiller les murs un sacrilège, où il est malsain de lécher les vitres et où faire pipi par terre est la preuve d’un épouvantable manque de maîtrise de soi.

Les familles qui ont le plus besoin de jardins d’enfants sont celles qui habitent des appartements modernes où la pièce la plus prisée est la salle de bains carrelée. Elles n’osent pas autoriser leurs enfants à être naturels et à trouver eux-mêmes l’attitude à adopter face aux principes moraux. Les enfants ne doivent pas crier plus fort que la radio, ils n’ont pas droit à la tranquillité, il leur est défendu de mettre du désordre, de gribouiller sur le mur et de faire une seule entaille sur le buffet avec un couteau. Comme il n’y a pas de cour, pas même une cour où ils ne seraient pas autorisés à aller, ils ne peuvent pas imaginer comme il est amusant de s’asseoir au milieu des poubelles. Le jardin d’enfants serait pour eux un endroit où, quelques heures par jour, ils auraient la possibilité de découvrir leurs pulsions, d’apprendre à les gérer et d’en avoir moins peur. Pour travailler dans ce type d’établissement, il n’est pas nécessaire de posséder une finesse psychologique particulière, il faut pouvoir faire preuve de beaucoup de tolérance, ce qui n’est pas toujours facile. Certains d’entre vous ont visité l’institution dirigée par le Dr Lowenfeld, à Londres. Ils ont été frappés de voir que ces enfants, à qui on permet d’être naturels, dépassent rarement les limites fixées par l’institution. Pour autant qu’ils soient à peu près normaux, ces enfants mettent peu à peu en place leurs propres mécanismes de contrôle. Et souvent on se rend compte qu’ils sont plus heureux sans qu’un traitement psychologique fondé sur l’analyse de l’inconscient ait été nécessaire. Quand on travaille avec des enfants d’âge préscolaire, il y a bien d’autres voies que la psychanalyse. Tant mieux, car la technique appelée psychanalyse est longue à acquérir et seul un petit nombre de personnes peuvent trouver le temps de se former à ce travail bien particulier.

Ainsi, nous reconnaissons d’abord que les enfants éprouvent des sentiments intenses. Nous comprenons ensuite que la nature et le caractère de ces sentiments changent lorsque le nourrisson grandit et lorsque le petit enfant est en âge d’aller à l’école. Simultanément, ses défenses contre des sentiments douloureux et déprimants se développent et s’organisent. Nous constatons encore que ces sentiments et ces défenses varient beaucoup et que nous pouvons nous attendre à des crises face auxquelles nos principes éducatifs ne sont d’aucune utilité. Puis nous voyons que certains traumatismes sont plus ou moins inéluctables tandis que d’autres peuvent être évités, et nous aimerions pouvoir aider les enfants à y échapper. Nous voyons aussi que ces traumatismes ont des conséquences plus graves s’ils surviennent à un moment où les sentiments et les défenses sont dans une phase critique. Et nous sommes tout le temps convaincus de l’intensité des sentiments des enfants : amour, espoir, haine, désespoir, culpabilité, désir de réparation et tentatives de restaurer dans le monde extérieur ce qu’ils ont l’impression d’avoir blessé ou abîmé dans leurs fantasmes ou leur réalité interne.

Le cas de Joan illustre ce qui se passe quand traumatisme et crise affective coïncident.

À l’âge de quatre ans, Joan avait peur de monter dans une voiture. Elle rêvait souvent de trajets en voiture et, dans ces rêves, son père trouvait la mort. Ce genre de rêve est relativement fréquent, et je suppose que tout se serait passé normalement sans l’accident. Un jour, Joan a essayé de convaincre son père de renoncer à une promenade en voiture, mais il n’a pas tenu compte de ses craintes (ce qui est naturel). Elle est donc partie en voiture avec sa famille pour un pique-nique. Il y a eu une collision, et Joan a trouvé son père étendu sur la route. Elle a couru vers lui, elle lui a donné des coups de pied en disant : « Réveille-toi ! Réveille-toi ! » Malheureusement, il était mort.

Après cela, Joan a perdu toute son énergie. Quoi qu’on fasse, elle ne réagissait à rien, son environnement ne l’intéressait plus, elle semblait à peine en vie, sauf lors des repas qu’elle prenait avec passivité ou lorsque, hébétée, elle suivait les autres. Vous voyez ce qui se passe quand la vie interne est presque entièrement contrôlée. Tout signe de vie à l’intérieur de soi devient dangereux. L’enfant se sentait responsable de la mort de son père puisqu’il était arrivé qu’il meure dans ses fantasmes. Or il n’était plus là pour la rassurer. Le monde extérieur et son monde interne ne faisaient qu’un, et elle devait les contrôler pour maintenir en vie ce qui valait la peine d’être préservé. Cette tâche prenait toute son énergie. Un traitement psychanalytique l’a aidée à retourner à l’école et à profiter de la vie, mais elle n’a jamais complètement recouvré ses capacités intellectuelles.

Cet exemple est assez brutal, et c’est peut-être sa brutalité qui illustre mon propos. Dans le même ordre d’idées, un petit enfant qui souffre de terreurs nocturnes ou de troubles digestifs n’est pas en état de supporter un changement de nourrice, un déménagement, l’apprentissage de la politesse, la séparation de ses parents, et ainsi de suite. Il ne devrait pas y avoir de changements dans la réalité externe lorsqu’un enfant vit une crise interne.

On pourrait imaginer qu’il suffit de savoir comment se comporter pour que tout se passe bien. Est-ce aussi facile que cela en a l’air ?

La semaine dernière, j’ai fait hospitaliser une petite fille de quatre ans parce qu’on pensait qu’elle était atteinte de tuberculose pulmonaire. C’est une petite fille à l’air grave, qui ne manifeste aucune joie de vivre. Peut-être le fait d’avoir été séparée de sa famille perturbera-t-il sérieusement son développement affectif ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que cette hospitalisation sera moins traumatisante à quatre ans que ne l’a été sa précédente admission dans un service de maladies infectieuses quand elle avait deux ans.

On pourrait dire que l’organisation de nos services de maladies infectieuses est admirable. En effet, dès qu’on s’est rendu compte que cette petite fille de deux ans avait la diphtérie, elle a été hospitalisée et a reçu des injections de sérum, et cela moins de trois heures après l’apparition de la maladie. C’est remarquable. mais faut-il en rester là ?

Cette enfant a complètement changé après ce premier séjour à l’hôpital. La petite fille heureuse et confiante qu’elle était est devenue morose, méfiante, inhibée, éteinte. Les infirmières l’avaient sans doute traitée avec gentillesse car, quand elle jouait à l’infirmière avec sa poupée, elle était toujours une gentille infirmière. Ce changement est dû à une erreur commise par l’infirmière qui se trouvait dans l’ambulance. À deux ans, cette petite fille confiante a été emmenée pendant qu’elle dormait « pour ne pas l’effrayer ». Sa mère n’a été autorisée ni à l’accompagner à l’hôpital ni à la voir pendant les trois mois de son hospitalisation !

Quelle violence pour une enfant de deux ans ! Les jeunes enfants malades sont souvent traités ainsi puisque c’est à l’infirmière de l’ambulance que revient la tâche délicate de les emmener à l’hôpital, tâche pour laquelle elle n’a reçu aucune formation. Elle comprend parfois la situation de manière intuitive, mais pas toujours ; de toute façon, elle n’a aucune connaissance en psychologie et ses erreurs ont parfois des conséquences épouvantables. J’ai vu la personnalité de certains enfants en assez bonne santé changer considérablement à la suite d’une hospitalisation dans un service de maladies infectieuses, sur la foi d’un simple prélèvement de la gorge. Avec les enfants malades, les choses se passent différemment : ils demandent à être soignés, font confiance aux médecins et aux infirmières et subissent sans broncher de terribles opérations. Si un enfant ne se sent pas malade ou si on s’y prend mal avec lui, ce qui aurait dû être bénéfique sur le plan physique se transforme en tragédie psychologique. J’ai choisi l’exemple de l’hospitalisation dans un service de maladies infectieuses parce qu’il est facile à décrire. Si nous ne réussissons pas toujours à éviter que les jeunes enfants soient traités avec brutalité, ce n’est pas que nous soyons brutaux, c’est que nous n’avons compris ni la profondeur de leurs sentiments ni qu’un affaiblissement de leurs défenses aura des conséquences effroyables. Les défenses d’un jeune enfant sont capables de faire face à presque toutes les vicissitudes de la vie, à condition qu’il soit entouré d’amour et que le facteur temps soit reconnu. Le manque d’amour ou la conjonction de plusieurs traumatismes risquent de le blesser à tout jamais.

Je souhaiterais que vous puissiez repérer les forces extraordinaires qui sous-tendent les symptômes passagers d’un petit enfant. Voyez un enfant qui cligne des paupières. On serait tenté de dire : « Cligner des paupières est une maladie. Nous allons la soigner. » Pourquoi ne pas essayer de replacer ce symptôme dans un contexte plus global ? On découvrira que ces clignements de paupières sont essentiels à la santé psychique de l’enfant. Confronté à une difficulté, soit il cligne des paupières, soit il ne parvient pas à se défendre contre quelque chose de trop pénible pour être tolérable, soit il est perdu, déprimé ou il fait le bête.

Alan, âgé de cinq ans et demi, m’a été amené en raison de sa nervosité. Il allait bien jusqu’au jour où, à deux ans et demi, il a eu une grande frayeur causée par un violent orage, à la suite de quoi il s’est mis à bégayer. Il en a guéri, mais de nouveaux symptômes apparaissent chaque fois qu’il se trouve dans une situation difficile. En fait, il est devenu sensible à tout ce qui pourrait lui faire mal dans la réalité externe.

Par exemple, il a vu récemment un punching-ball derrière une fenêtre et il a eu très peur car il a cru que c’était le visage de quelqu’un qui le regardait. Depuis, il cligne beaucoup des paupières, il a peur d’un grand nombre de choses et il se racle la gorge de façon compulsive. En outre, il refuse de dépasser le pas de la porte. La nuit, il reste éveillé et transpire abondamment et le matin, il se lève à contrecœur, malheureux.

Vous connaissez tous des cas similaires. Ce petit garçon souffre profondément : souffrance psychique (et non pas physique), sentiment de culpabilité, dépression, etc. Toutes ces choses terribles se produisent ou le menacent dans ses fantasmes. Comme il a l’impression qu’elles se produisent à l’extérieur de lui, il réussit à les éviter (phobies) et à ne pas voir ce qui ne doit pas être vu (clignement des paupières), et cela l’aide beaucoup. En ne dormant pas, il échappe à l’angoisse insoutenable liée à ses rêves et à la ressemblance entre le sommeil et la mort.

Il a aujourd’hui cinq ans. Je ne pense pas qu’il parvienne à être vraiment heureux ou à aller à l’école avec plaisir. Quelle responsabilité pour ses éducateurs ! S’il était allé au jardin d’enfants, il aurait peut-être pu découvrir ce qu’il y a de bon dans la réalité externe en dépit de son monde interne déformé et il aurait pu corriger ses fantasmes en fonction de la réalité.

Il serait tout à fait inutile de chercher à traiter directement ses symptômes par des thérapeutiques brutales (suggestion, persuasion ou chantage) ou par des mesures punitives. On peut seulement espérer que son développement affectif sera facilité par l’amour de son entourage et par le travail du temps, ce grand guérisseur.

Il y a plusieurs manières de considérer la nature humaine, et l’une d’elles consiste à faire une distinction entre la vie interne et la vie externe. La vie externe est relativement simple, même si elle a souvent des côtés obscurs et inconscients, parfois profondément enfouis. La vie interne est essentiellement inconsciente. Si nous sommes en bonne santé, la vie externe et la vie interne sont en interaction, si bien que le monde extérieur se trouve enrichi par notre monde interne dans la mesure où nous pouvons le déplacer sur les personnes et les choses de notre entourage. Notre contact avec la réalité externe modifie également notre monde interne, de sorte que nous devenons au fil du temps plus sûrs de nous, puisque nous comprenons mieux la différence entre les deux réalités. Cela se produit principalement au cours de la petite enfance et à l’âge préscolaire, et cela se poursuit tout au long de la vie. La psychanalyse étant une technique qui permet d’aboutir à un résultat encore plus satisfaisant que lors du développement affectif normal, elle nous rend moins superstitieux : être superstitieux, c’est ne pas faire confiance à la réalité externe, si facilement investie de sentiments appartenant à la vie interne.

Il est une alternative à la franche superstition : elle consiste à contrôler les personnes de notre monde interne, leurs sentiments et leurs activités, grâce à quoi nous gardons le contrôle de nos relations avec le monde extérieur. C’est ce que nous faisons tous, et nous faisons en quelque sorte ce que Joan, dont je vous ai parlé tout à l’heure, faisait de manière excessive.

Un contrôle excessif est dangereux, car il peut ralentir nos forces vitales et nous déprimer. C’est pourquoi nous cherchons des solutions de rechange, l’une d’elles étant de mettre à l’extérieur de nous ce que nous trouvons mauvais en nous, de le déplacer sur des personnes ou des objets du monde extérieur, où nous pourrons le combattre et le contrôler. L’Allemagne d’aujourd’hui [1936] nous en fournit un exemple familier. Au mieux, on pourrait dire qu’en expulsant et en maltraitant les Juifs, les soi-disant Aryens tentent de faire sortir d’eux-mêmes quelque chose qui leur déplaît ; ils cherchent d’abord à le percevoir chez les Juifs puis, quand ils imaginent y être arrivés, ils se persuadent du bien-fondé de ces persécutions car elles leur donnent l’impression de se sentir mieux. À une certaine époque, on pensait que la psychanalyse incarnait ce qu’il y avait de pire dans la nature humaine. Comme les gens voyaient dans la psychanalyse tous leurs mauvais côtés, tout ce qu’ils détestaient en eux-mêmes, ils se croyaient autorisés à la dénoncer. Une dame que je connais et respecte s’est levée au cours d’une réception pour déclarer que la psychanalyse des enfants devrait être interdite par la loi et que c’était à son avis pire que de tuer ou de séduire un enfant. Ce point de vue m’a révolté, car je suivais alors une formation pour devenir analyste d’enfants. La réalité s’est heureusement avérée différente des fantasmes de cette brave dame.

Nous faisons tous plus ou moins la même chose quand nous n’hésitons pas à attribuer nos rhumatismes à des microbes, nos douleurs à de l’acide urique ou notre mauvaise humeur au climat anglais.

Nombreux sont ceux qui veulent à tout prix (inconsciemment) découvrir chez les enfants les impulsions qu’ils n’aimeraient pas trouver en eux-mêmes. En exerçant un contrôle sur les enfants, en leur donnant de bonnes habitudes et en les éduquant, ils espèrent se sentir mieux, et même se sentir bien. Outre leurs propres enfants, ils ne peuvent pas s’empêcher de s’occuper de ceux de leurs proches, et même de ceux de la ville et du pays tout entier. Vous ne risquez pas de confondre ces personnes avec celles qui aiment naturellement les enfants, car elles ne considèrent pas l’enfant dans sa totalité, elles ne voient que ses impulsions brutales qui, pensent-elles, ont besoin d’être maîtrisées.

Or il se trouve que l’enfant s’emploie à maîtriser ses impulsions. Si on ne voit que ces impulsions, on ne voit que la moitié de l’enfant. Cela ne signifie pas que la maîtrise n’est pas innée chez le petit enfant, cela signifie que les moyens utilisés très tôt pour contrôler des impulsions brutales sont eux-mêmes brutaux et vicieux. On doit souvent porter secours aux enfants dont les mécanismes de contrôle réussissent trop bien. Ainsi, il arrive qu’un bébé de neuf mois soit terrifié par son envie de mordre, de dévorer sa mère ; il arrive qu’il se sevre de lui-même et qu’il aille jusqu’à refuser toute nourriture, en particulier si ces peurs coïncident avec une véritable frustration externe telle que le sevrage, un changement de nourrice ou l’introduction de l’apprentissage de la propreté. La mère ou la nourrice doivent empêcher l’enfant de se laisser mourir de faim et le protéger contre les effets de la brutalité de sa conscience primitive.

Au cours du développement affectif du nourrisson et du petit enfant, on observe que la conscience cherche (en vain) à atteindre un état idéal où elle ne serait pas nécessaire puisqu’il suffirait d’aimer et de s’identifier à des personnes aimées et contrôlées, que ce soit dans la réalité ou dans les fantasmes. Ainsi, la conscience religieuse est un progrès par rapport à la conscience primitive dans la mesure où, puisqu’on croit au pardon, on peut commettre des fautes et éprouver du remords. Plus la conscience est primitive, moins elle laisse la possibilité de commettre une faute dont les conséquences pourraient être incroyablement graves. Les adultes chez lesquels perdure la conscience primitive sont déprimés lorsqu’ils pensent au mal et se suicident lorsqu’ils se sentent menacés par le mal. Au contraire, par le repentir et le pardon, la religion leur permet de commettre des fautes.

Cette distinction entre le monde interne et le monde extérieur concerne aussi bien l’enfant que l’adulte. La richesse du monde interne permet de mieux apprécier le monde extérieur et les expériences vécues dans le monde extérieur aident à modifier le monde interne. L’enfant se sert volontiers du monde extérieur pour réparer et rendre bon ce qui a été rendu mauvais dans son monde fantasmatique interne. Nous comprenons tout cela dès que nous considérons l’enfant dans sa totalité. Nous comprenons aussi que l’environnement bon ou mauvais que nous lui offrons n’est qu’indirecte-ment bon ou mauvais. Si nous savons nous maîtriser, nous pouvons avoir une certaine influence sur les enfants à condition qu’ils nous aiment, apprennent à nous connaître, puissent se servir de ce qui est bon dans leur monde interne pour voir ce qui est bon en nous, nous intériorisent et soient capables de nous garder vivants en eux. Si nous sommes violents, notre violence sera néfaste pour les enfants dont les fantasmes sont peuplés d’êtres violents et qui ont justement besoin d’être assurés que nous ne sommes pas violents ; nous aurons fait l’erreur de ne pas corriger ces fantasmes. D’autres enfants n’auront même pas remarqué notre violence, étant à ce moment-là concernés par d’autres aspects de notre personnalité ou ayant un monde interne moins violent.

Les personnes que je viens de décrire recherchent inconsciemment leur propre bonheur en voulant dresser les enfants et exercer un contrôle sur eux – et il nous arrive à tous de nous sentir un peu coupables d’avoir fait de telles erreurs. Un livre intitulé Oliver Untwisted 22 nous donne un exemple des effets dévastateurs de cette attitude en décrivant une tournée d’inspection dans l’institution après une assemblée du conseil d’administration. Il a suffi que la personne compréhensive qui s’occupait des enfants apprenne aux membres du comité à prendre en compte l’individualité des enfants au lieu de s’obstiner à les corriger et les contrôler pour qu’un nouveau comité le remplace et réclame avec insistance qu’on rétablisse l’ordre. Oui, on peut éduquer certains adultes et, dans ma hâte à éduquer les adultes, je fais preuve de cette même hâte que je reproche aux autres. J’espère que vous me pardonnerez, puisque vous êtes des adultes et que c’est vous qui m’avez demandé de venir vous parler. Vous qui avez l’intention de vous occuper d’enfants d’âge préscolaire, choisissez aussi attentivement votre conseil d’administration que vous choisiriez vos parents.

Encore un mot. Je vous ai présenté la conscience primitive de l’enfant. Elle n’est pas faible comme vous pouviez le penser, elle est brutale et le petit enfant doit souvent en être protégé. Il se peut qu’il vous demande parfois de lui faire connaître votre propre sens moral, plus développé, moins cruel. Si vous en êtes dépourvu, il vous faudra en inventer un sur-le-champ, à mi-chemin entre votre idéal de bonté naturelle ou vos convictions personnelles et le système punitif intolérable déjà à l’œuvre chez l’enfant. Certains parents à l’esprit ouvert sont inquiets lorsque leur enfant leur demande de lui donner une fessée ou de lui attacher les mains. Ne vous étonnez pas de rencontrer de telles situations. Vous ne pourrez les comprendre qu’en vous référant aux mécanismes de contrôle en train de se mettre en place chez l’enfant.

Ce que je viens de décrire se produit fréquemment, à des degrés variables, et peut entraîner des difficultés et donner une idée fausse des besoins d’un enfant normal. C’est le sujet que je voudrais aborder maintenant.

Les enfants susceptibles de devenir des délinquants exigent en permanence que leurs éducateurs exercent sur eux un contrôle venant de l’extérieur. Leur maladie vient de ce qu’ils ne supportent pas leur propre système punitif interne, avec ses cruautés et d’autres caractéristiques intolérables, tout en étant incapables de laisser leur conscience morale se développer. Comme leur conscience primitive n’a pas réussi à parvenir à maturation, ils auront besoin leur vie entière d’être contrôlés par des forces extérieures, parfois même par les forces de l’ordre, pour garder leur équilibre psychique. Il arrive aussi que ces enfants souffrent de délires de persécution dans la mesure où ils ne supportent pas les persécutions et les mauvais traitements qui se produisent à l’intérieur d’eux-mêmes, dans leur réalité interne.

La présence d’un de ces enfants dans un groupe risque de battre en brèche vos meilleures intentions. Vos trésors de douceur et de modération seront réduits à rien par tel petit garçon, charmant et attachant, qui va tôt ou tard vous obliger à exercer un contrôle sur lui. Votre première réaction sera de vous sentir coupable et de vous demander si vous ne vous êtes pas trompé en chérissant l’idée que les enfants apprennent à se contrôler eux-mêmes si on leur en laisse le temps et si on les aime.

Avant de nous quitter, je vais vous demander d’endurcir votre cœur, et soit d’exclure de votre groupe les délinquants en puissance, soit de réunir tous les délinquants en puissance du voisinage afin de concentrer vos efforts sur eux et sur leurs problèmes spécifiques. Il n’y a pas d’autre solution si vous voulez accomplir au mieux votre tâche auprès d’enfants d’âge préscolaire normaux : ils sont parfois délinquants, parfois déprimés, parfois névrosés, parfois obstinés, parfois perturbés, parfois de mauvaise humeur, parfois méfiants, souvent méchants envers les autres et envers vous, et pourtant ils sont attachants parce que chacun d’eux a ses espérances, ses difficultés et sa manière propre de les gérer, et parce que chacun d’eux utilise à sa façon l’aide que vous lui offrez.