Chapitre XIII Exemple clinique d’une symptomatologie consécutive à la naissance d’un petit frère 24

Un enfant de trois ans qui se plaignait d’une douleur au pénis a été amené à l’hôpital par sa mère, femme intelligente bien que peu cultivée.

Le jeune médecin assez sensible qui a reçu cette mère avant moi s’est senti mal à l’aise lorsqu’elle a commencé à évoquer d’autres symptômes. Il a d’ailleurs omis de parler du pénis en venant me rapporter le cas. Heureusement, j’avais entendu la consultation. Cette tendance à oublier la part sexuelle de la vie de nos patients est quasiment universelle. Il y a de bonnes raisons à cette amnésie, et l’opposition à la psychologie dynamique a pour origine les mêmes forces que celles qui ont poussé ce jeune médecin à oublier le principal symptôme du petit enfant à la mère intelligente.

Le médecin a laissé le temps à cette mère de lui donner les renseignements suivants : depuis quelques mois, l’enfant était irritable, il avait des mictions de plus en plus fréquentes et urgentes et il souffrait d’une éruption cutanée qu’il grattait continuellement, faisant saigner les papules. L’examen médical n’a révélé aucune anomalie, mais il faut signaler que le médecin n’a pas examiné le pénis de l’enfant, ce qui n’a rien d’étonnant.

Des cicatrices étaient facilement reconnaissables là où il avait gratté son urticaire et on pouvait voir quelques papules, autour desquelles la peau était rouge. L’enfant n’a pas cessé de les gratter doucement pendant toute la consultation.

Le médecin, à qui on avait enseigné à considérer ces symptômes comme étant des signes de maladie, a diagnostiqué une urticaire papuleuse et a demandé à l’enfant s’il avait récemment mangé une banane, ce qui était bien entendu le cas. Pensant aussi qu’il pouvait s’agir d’une cystite, il a pratiqué un examen des urines mais n’a découvert aucune cellule ou aucun élément purulent. L’extrême urgence des mictions en l’absence de cystite était pour lui une énigme. En effet, sa formation médicale ne lui avait pas appris que la cause de loin la plus fréquente d’une urgence accrue des mictions est l’angoisse relative au combat que l’enfant livre contre la masturbation, à tel point qu’on pourrait presque qualifier cela de normal. Ce médecin savait par expérience qu’il avait lui-même parfois envie d’« aller quelque part » quand il était excité. Or, curieusement, cette information lui était fournie par une autre partie de son cerveau que celle dont il se servait pour comprendre certains problèmes cliniques. Autrement dit, ce n’était pas encore un clinicien.

Mon travail a consisté à réunir les divers symptômes cliniques et à leur donner un sens. L’expérience m’a appris qu’il est sage de confier cette tâche à la mère, autant que faire se peut, et j’ai donc laissé la mère de ce petit garçon terminer ce qu’elle avait à dire. Elle a d’abord donné quelques détails supplémentaires concernant la douleur au pénis. Elle ne voyait rien d’anormal, mais son fils portait continuellement la main à son pénis et chaque fois qu’elle lui demandait pourquoi, il répondait : « Parce que ça fait mal. » Elle a ajouté qu’il avait souvent eu des boutons, toutefois sans gravité jusqu’à ces derniers mois. Il avait alors commencé à les gratter de façon compulsive, aggravant l’urticaire, et les papules arrachées, qui s’étaient mises à saigner, risquaient de s’infecter. L’urgence des mictions n’était pas non plus entièrement nouvelle, mais elle ne posait un problème que depuis peu. Le petit garçon avait également commencé à faire pipi au lit.

Je demandai à la mère quel âge avait le bébé. Elle répondit : « Trois mois. À vrai dire, mon fils allait bien jusqu’à la naissance du bébé et il me semble que c’est à ce moment-là qu’il a changé, comme si on lui avait joué un mauvais tour. Est-ce que ça pourrait être ça, docteur, même si nous avons fait notre possible pour qu’il comprenne que nos sentiments pour lui n’ont pas changé ? »

Cette séquence clinique est, me semble-t-il, si claire pour quiconque connaît un peu la nature humaine, que ce serait presque faire injure à l’intelligence que de vouloir en rendre compte par écrit. Je le ferai néanmoins dans un souci de clarté. Je tiens à rappeler à tous ceux qui ont oublié les sentiments qu’ils ont éprouvés au cours de leur petite enfance que ces sentiments sont très intenses, peut-être plus que ceux des adultes. Rares sont les personnes qui se souviennent de l’intensité de leurs sentiments infantiles ; celles qui le font – certains poètes par exemple – ne liront probablement pas cet article, qui a plus à voir avec la rationalité qu’avec l’intuition.

Ce petit garçon en assez bonne santé était à l’âge où on se sent moins heureux parce qu’on commence à reconnaître la réalité. 11 utilisait déjà l’auto-érotisme pour faire face à sa tristesse.

L’arrivée du bébé l’a soudain confronté à cette réalité qui faisait justement qu’il se sentait moins heureux, à savoir sa position de tiers par rapport à ses parents. Que son amour ait été essentiellement dirigé vers son père ou vers sa mère ne change rien à l’affaire.

À moins de refuser d’admettre la réalité, cet enfant ne peut que se sentir moins heureux et il doit avoir recours aux dispositions prévues par la nature pour surmonter cette difficulté. Soudain, la masturbation devient plus pressante, et on se rend compte pour la première fois que quelque chose ne va pas parce qu’elle lui pose un problème. Comme beaucoup d’autres enfants, soit il éprouve des sentiments de culpabilité liés aux fantasmes masturbatoires, soit il ne ressent pas de culpabilité et son désir de se masturber est source d’angoisse. La masturbation compulsive est également une source d’angoisse, peut-être même plus intense.

Sa compulsion à toucher son pénis, remarquée par sa mère, est la seule manifestation visible de masturbation génitale. En réalité, son désir de masturbation génitale est refoulé et, comme il veut donner une réponse rationnelle aux questions de sa mère, il dit qu’il a mal, justifiant ainsi son besoin de toucher son pénis sans faire intervenir la culpabilité.

Mais que devient le besoin de se masturber quand la masturbation génitale ne procure aucun plaisir ? Il est certain que le besoin ne disparaît pas puisque son origine demeure.

Les symptômes présentés par ce petit garçon sont autant de manifestations de ce besoin. L’enfant se rabat sur l’érotisme de la peau. En effet, l’urticaire papuleuse n’est à mon avis rien d’autre qu’une excitation cutanée, phénomène normal sauf lorsqu’il est pris dans le tourbillon de la masturbation obsessionnelle. (Sinon, comment expliquer que presque tous les bébés ont des poussées d’urticaire, surtout s’ils sont en bonne santé ? Et quand on laisse parler les mères, elles disent souvent qu’une excitation aggrave cette urticaire.) La masturbation de la peau, très fréquente au cours de la petite enfance, est très satisfaisante pour l’enfant car l’agressivité relative à ses fantasmes masturbatoires, cause de leur refoulement, peut s’exprimer sans culpabilité dans la mesure où il retourne la cruauté contre lui en arrachant et faisant saigner les papules. L’érotisme de la peau est proche de l’érotisme anal.

La sensibilité accrue des voies urinaires est une autre expression du refoulement de l’érotisme génital. Ce sont les voies urinaires et non le gland qui souffrent d’hyper-esthésie, et le plaisir de la miction devient très intense, presque douloureux. Le besoin auto-érotique étant toujours présent, l’expérience urétrale prend un caractère compulsif, elle entraîne souvent l’enfant au-delà du plaisir à l’état pur. Là encore, en s’auto-punissant, l’enfant peut gérer le retour de l’agressivité refoulée.

On peut donc dire que ce petit garçon est en aussi bonne santé qu’il le paraît, qu’il ne souffre d’aucune maladie, mais qu’il trouve la vie difficile. Tous les enfants trouvent la vie difficile quand ils en acceptent les réalités et nous n’aurions peut-être jamais compris à quel point la vie était difficile pour cet enfant si la naissance d’un autre bébé ne l’avait pas obligé à reconnaître la réalité25. À cause de la culpabilité engendrée par ses fantasmes masturbatoires, sa manière d’utiliser l’auto-érotisme ne lui a pas permis d’accepter cette réalité. Ces symptômes traduisent l’échec des mécanismes normaux qui permettent de trouver une solution à des problèmes normaux.

Cette mère a compris ce que je voulais dire quand je lui ai expliqué, sans entrer dans les détails, que son fils trouvait la vie difficile à cause de l’arrivée de son petit frère. Elle ne voulait pas de médicaments, elle a apprécié le fait que j’accepte de partager avec elle la responsabilité du bien-être de son enfant. « C’est bien ce que je pensais, docteur, mais je voulais être certaine de ne pas passer à côté d’une maladie organique. »