Chapitre XIV. À propos d’un petit garçon28

Voici un petit garçon qui a enfin l’âge d’aller à l’école. Fils unique, il rêve depuis longtemps d’aller là où vont les autres enfants, de travailler comme papa, d’apprendre à lire et à compter.

Sa petite enfance s’est fort bien passée et ses rapports avec sa famille ont été excellents. Il croyait en général à la bonté de son entourage, ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’est jamais montré impoli, coléreux, malheureux ou apeuré.

Il va donc à l’école depuis quelques semaines. Il a fait des progrès rapides et peut déjà compter jusqu’à cinquante devant toute la classe. Quelles sont les conséquences de cette nouvelle expérience sur sa vie familiale ?

Ses parents ne comprennent pas du tout pourquoi il est devenu insupportable à la maison. Il est capricieux à table et, de plus, quand on lui demande de compter, il ne peut ou ne veut pas le faire, même jusqu’à dix. Sa mère s’est déjà entretenue avec son institutrice à propos de ce changement, mais cette dernière ne comprend pas davantage comment un petit élève si heureux, si normal à l’école, peut se comporter de manière aussi désagréable à la maison. Peut-être imagine-t-elle que la mère n’est pas une très bonne mère ?

On peut tout à fait expliquer ce phénomène sans en imputer la responsabilité aux parents, ou d’ailleurs à qui que ce soit.

En fait, il est plutôt normal pour un petit garçon de réagir ainsi quand il commence à aller à l’école. En deux mots, il y est très heureux, il s’y trouve en compagnie d’autres enfants, et sur le plan intellectuel il apprend énormément de choses. Surtout, étant donné qu’il n’a jamais aimé et haï son institutrice comme il a aimé et haï ses parents, il ne ressent pas la même tension que chez lui, ses rapports avec elle sont beaucoup plus simples.

De retour à la maison, il est paniqué. Inconsciemment, il pense que sa mère sait qu’il a été content d’être loin d’elle et, comme il croit qu’elle l’aime, il croit l’avoir blessée. Consciemment, il commence à avoir peur d’elle et à se méfier d’elle lorsqu’elle est gentille.

Cette phase passagère ne laissera pas de séquelles si on n’y prête pas attention. En revanche, une trop grande inquiétude de la part de sa mère accablera le pauvre enfant d’un sentiment de culpabilité tellement fort qu’il sera amené à modifier son attitude. Il se mettra à détester l’école, allant jusqu’à se plaindre d’être maltraité par son institutrice ou par les autres enfants. De cette manière, il retrouvera peut-être le bonheur à la maison mais ce bonheur ne sera qu’un symptôme.

On peut observer le même comportement chez les enfants qui font des séjours loin de leur famille. S’ils s’amusent loin de chez eux, soit ils sont insupportables à leur retour, soit ils racontent qu’on les a mal nourris et se plaignent de ce que le personnel soignant ou leurs oncles et leurs tantes n’ont pas été gentils avec eux. Si ces accusations sont prises au sérieux, ce qui est souvent le cas, elles peuvent aboutir à de graves malentendus entre des adultes qui auraient pu gérer cette situation, sans vraiment la comprendre, en faisant appel à leur sens de l’humour.