Chapitre XV. Tom et son niffle'

Une mère qui m’avait déjà consulté au sujet de sa fille a demandé à me voir pour parler avec moi de son fils Tom. Tom, plus jeune que sa sœur, avait alors cinq ans et dix mois. 27

Tom, m’a-t-elle dit, s’était bien développé jusqu’à ce qu’il ait un accident pendant les vacances (à cinq ans et trois mois). Comme ils se trouvaient alors dans une région isolée, il a fallu le transporter en avion sanitaire jusqu’à la ville voisine. Ce fut assez dramatique pour cet enfant de cinq ans qui s’est retrouvé avec des inconnus alors que les autres membres de sa famille restaient en vacances. La mère de Tom n’avait pas pu, comme elle l’aurait souhaité, demander à l’hôpital qu’on ne laisse pas le petit garçon tout seul. Plutôt que de rester assise à ne rien faire à l’hôtel, elle a repris un avion pour aller s’occuper de sa famille. Elle aurait pourtant su comment résoudre un problème qui se posait déjà, à savoir que Tom ne réussissait à s’endormir que très tard, vers dix heures du soir.

Elle savait aussi que Tom ne pourrait pas se passer d’un certain morceau de lainage, un objet privilégié et précieux. Elle le lui avait aussitôt expédié par la poste, en expliquant à l’hôpital l’importance de cet objet pour Tom. Or l’objet n’était jamais arrivé, sans doute perdu par la poste. Il avait donc irrémédiablement disparu.

Sur le plan physique, Tom a dû garder une attelle mais les soins prodigués par l’hôpital lui ont permis de se remettre rapidement et de rejoindre sa famille.

Si, de retour dans sa famille, Tom n’a pas semblé affecté par les suites de l’intervention chirurgicale, il a montré des signes de déprivation liés à la perte de cet objet en laine. Il était extrêmement perturbé et, en réaction à cette perte, il a commencé à régresser dans sa relation avec sa mère : il refusait de se laisser habiller, parlait avec une voix de fille, se comportait de manière exaspérante, en somme il n’était plus lui-même. La voix de fille agaçait beaucoup sa mère, qui était une très bonne mère de famille, exceptionnellement compréhensive et tolérante face aux divers symptômes de ses enfants.

Désespéré, Tom résumait ainsi la situation : « Si seulement j’avais ce petit niffle. Avec lui, je me sens… »

Il ne trouvait pas les mots pour décrire le caractère particulier de sa détresse.

Le nom de cet objet, niffle, avait sans doute été trouvé par sa sœur aînée, qui s’était toujours montrée très maternelle à son égard. Ce nom m’a fait penser à des mots tels que « mamelon » (nipple), « renifler » (sniffle), « peluche » (fluff), « petit » (little), etc.

Au bout de quelque temps, Tom a commencé à aller mieux, et cette amélioration s’est manifestée de deux manières différentes.

D’abord, il a pu accepter des lainages de substitution et il en a adopté un, un pull de sa mère. En me disant cela, sa mère s’est souvenue que l’objet original était fait de trois châles, dont l’un était particulièrement cher à l’enfant. Comme ils étaient usés, ils avaient été cousus ensemble mais, quand Tom était bébé, il pouvait reconnaître celui qu’il préférait, même dans l’obscurité, alors que les trois châles paraissaient identiques aux yeux d’un adulte. C’est à six mois que Tom avait commencé à utiliser cet objet privilégié, le laissant contre son visage avant de s’endormir ou quand il était seul.

Une fois, il a dit : « Il y a des garçons qui croient qu’ils vont se transformer en filles s’ils perdent quelque chose comme ça » (le niffle). Sa mère avait essayé de lui dire que ce n’était pas vrai. Elle était par ailleurs certaine qu’on ne s’était jamais moqué de lui à cause de son niffle et elle a ajouté : « Tom a été ce qu’on appelle “un enfant sans problème” jusqu’à ce qu’il perde son niffle. »

Tom a été nourri au sein pendant neuf mois. Il n’a jamais pris de biberon. Le sevrage s’est fait sans difficulté.

Certains signes montrent que Tom est un enfant exceptionnel. La sagesse de ses remarques prouve que parfois les enfants pensent. Par exemple : « Les gens sont bêtes de dire “Bonne année” un soir seulement ; ça pourrait être n’importe quel jour ou n’importe quel soir » ; ou : « Quelqu’un a demandé : à quelle hauteur ? De toute façon, tout revient au point de départ. »

Maintenant que les effets invalidants de l’accident ont disparu, Tom s’est mis à courir dans la maison quand il ne peut pas s’endormir. Il ne sait pas comment gérer son insomnie, il s’ennuie et, de temps en temps, il entre dans la chambre de ses parents en disant tout à fait ouvertement : « J’ai peur. »

Tom a une bonne relation avec son père et il aime beaucoup jouer avec un garçon deux fois plus âgé que lui.

Parlant toujours de l’« objet transitionnel », la mère de Tom m’a dit que niffle vient directement de « renifler » (sniffle). Elle pense que ses enfants étaient trop jeunes pour connaître le mot « mamelon » (nipple) au moment où ce nom a été choisi.

Quand Tom est allé au jardin d’enfants, la dame n’aimait visiblement pas le niffle, parce qu’il était sale. La maman de Tom lui a dit : « Ne le lavez pas, s’il vous plaît. » La dame a trouvé un compromis. Elle a réuni les enfants par petits groupes et leur a expliqué comment on lave les choses. Un jour, Tom a dit : « Je veux laver mon niffle. » On Ta donc lavé. C’était habile de la part de la dame, et pourtant la mère de Tom s’est demandé à juste titre si ce n’était pas trop habile. Quoi qu’il en soit, cette expérience n’a pas été traumatisante et n’a pas altéré les relations de Tom avec les autres enfants.

Cependant Tom est actuellement dans une phase de régression, causée par la perte de son niffle, il refuse de s’habiller et ne veut pas se laisser habiller. Il dit parfois : « Je veux mon niffle », et se déshabille en prenant « cette stupide voix de fille ». Peut-être cette petite voix aiguë n’est-elle pas une voix de fille mais plutôt une voix de bébé ?

Il jette quelquefois le (nouveau) niffle ou s’en sert pour frapper les gens et il l’emporte toujours au jardin d’enfants. Chaque fois qu’il doit quitter la maison, il dit : « Où est mon niffle ? » et s’assure ainsi que ce qui lui est arrivé lors de l’accident ne se reproduira pas.

Sa sœur, qui a inventé ce nom, niffle, utilisait elle-même un tricot rouge à cet effet quand elle était bébé. Elle est à Taise avec les jeunes enfants et elle aime bien coucher Tom, même s’il se montre difficile après huit heures du soir, à cause de cette vague peur qu’il ne peut nommer.

Ainsi, la première façon de résoudre le problème a consisté à adopter un objet de substitution et un comportement régressif.

La seconde méthode, tout à fait différente, concerne la manière dont il exploite sa capacité de penser. Il avait l’habitude de faire part de ses pensées à sa mère, mais les choses se sont mal passées le jour où elle a raconté à quelqu’un ce qu’il avait dit et où cette personne a ri. Furieux, il a traité sa mère d’idiote et lui a dit : « Je ne te raconterai plus rien si tu ris. » La mère de Tom a fait une réflexion qui montre qu’il utilise sa pensée comme substitut de l’« objet transitionnel ». Elle m’a dit : « Au lieu de faire appel à son imagination, il propose de consulter une encyclopédie. » C’est pourquoi je dis que l’activité de pensée est un substitut de l’objet et que ce n’est pas en soi un « phénomène transitionnel ».

« Pourquoi est-ce que les choses tombent en bas et pas en haut ? » demande Tom. Mais il ne veut pas de réponse (Newton en était au même point que lui). La réponse, ce sont ses pensées autour de ce problème. Il a besoin qu’on lui renvoie sa question comme un reflet dans un miroir, ce que fait très bien son père.

Trois mois plus tard, la mère de Tom est revenue me voir alors qu’il avait six ans et un mois et allait à l’école. Elle m’a dit que le fait d’avoir parlé des problèmes de Tom l’avait aidée.

Tom est devenu un penseur. Sa mère l’encourage dans cette voie, et cela l’aide à rester dans son lit. Elle se rend compte qu’il a parfois vraiment peur au moment de s’endormir, cependant elle constate un progrès. Il faut qu’elle lui dise : « As-tu ton niffle ? » pour qu’il parvienne à s’endormir.

Tom va en classe dans une école élémentaire privée où la religion tient une place importante. Il cherche bien entendu à tout comprendre, jusqu’au moindre détail. « Pourquoi restons-nous debout les mains levées ? » (pour les prières). « Quand on a dit « Notre père », je me suis senti ridicule. » Il sait très bien qui est son père et que celui-ci n’est pas le père de tous les autres enfants. Tout doit être bien clair dans son esprit, sinon tout s’embrouille. La confusion mentale qui en résulte explique son angoisse impensable.

tom : Pourquoi on doit dire nos prières ?

papa : Pour parler avec Dieu.

tom : Dieu, qu’est-ce que c’est ?

papa (faisant de son mieux) : Eh bien, 2 et 2 font 4. C’est vrai. La gravité est une réalité. Tout cela, c’est Dieu (etc., etc.).

tom : Pourquoi est-ce que les choses grandissent, poussent ?

papa : Parce quelles le veulent. Et toi, pourquoi grandis-tu ?

tom : Parce que je suis vivant et que je viens du ventre de maman.

papa : Et elle, d’où vient-elle ?

C’est ainsi qu’ils en sont arrivés à la sexualité. Puis ils ont ri car ils avaient fini par trouver une réponse. « Nous ne savons ni l’un ni l’autre comment tout a commencé. Eh bien, c’est là que Dieu intervient. »

tom : Alors, ne pas savoir, c’est Dieu.

11 a dit à sa mère : « Les gens ne savent pas pourquoi il y a la gravité, alors ils disent que c’est Dieu qui l’a faite. C’est idiot. Ils devraient dire : “Je ne sais pas ». »

Ses parents ont du mal à le suivre. Comme la plupart des êtres pensants, ils sont parfois perplexes, mais ils essaient de donner à leurs enfants des bases sur lesquelles construire. Ainsi, ils ne se sont pas laissés décourager par les questions incessantes au sujet des prières, ils ont parlé d’Albert Schweitzer, etc.

Le directeur de l’école a dit aux parents : « Tom a une intelligence hors du commun. Mon Dieu, j’espère que nous ne l’abîmerons pas. » C’est une bonne chose qu’un directeur ait dit cela.

La mère de Tom et moi avons pensé qu’il serait intéressant de faire un schéma indiquant les différentes utilisations du mot Dieu et du concept de Dieu, en commençant par l’idéalisation à une extrémité et en terminant par les données de la physique à l’autre. Et naturellement, nous avons placé le mal à l’opposé. Nous avons discuté librement, avec beaucoup de plaisir. La mère de Tom a ajouté : « Il semble comprendre l’évolution des idées, et pas seulement ce que les gens pensent à l’heure actuelle. »

Cela étant, Tom est un petit garçon heureux, même s’il a l’air perplexe par moments. Il a un tel désir de travailler que son instituteur se demande où cela le conduira. Mais on ne peut pas résoudre le problème en le forçant à jouer.

D’après cette description de Tom, que j’ai vu à plusieurs reprises, le lecteur comprendra qu’il s’agit d’une famille exceptionnelle, stable, faisant tout ce qu’il faut pour le développement personnel des enfants. La mère reprendra sa carrière professionnelle quand elle n’aura plus besoin de s’investir totalement dans sa vie familiale.