Chapitre XVI. Deux enfants adoptés28

Nombre de mes lecteurs connaissent les problèmes concrets liés à l’adoption mieux que je ne le ferai jamais. Cependant, de par la nature de mon travail, qui correspond à deux décennies de pratique tant psychanalytique que pédiatrique, j’aborde les aspects théoriques de l’adoption d’une manière qui m’est personnelle. Je ne chercherai pas à vous présenter une vue d’ensemble du développement affectif, qui comprend la découverte du self, la maturation progressive de l’individu et les changements dus à certains facteurs extérieurs, qui aboutissent à la socialisation et recouvrent le vaste domaine de la nature humaine. Je ne vous enseignerai pas non plus la théorie dans ses moindres détails.

Il est parfois difficile, sans doute à cause de la législation, d’assurer un suivi des cas d’adoption, mais ma position de médecin en clientèle privée – et de médecin dans ce qu’on appelait un « hôpital

volontaire » – m’a souvent donné l’occasion de recevoir et de suivre des parents adoptifs. À partir de cette expérience, je vais simplement vous parler de deux enfants, Peter et Margaret, adoptés par une même famille. Je tiens néanmoins à vous rappeler que la théorie est pour moi toujours présente à l’arrière-plan, car elle me permet de comprendre ce que les parents ou moi-même avons fait intuitivement, de garder le sens de la mesure et d’avoir recours à la merveilleuse thérapeutique à laquelle fait allusion le dicton : « Le temps est un grand guérisseur. » Je précise que les parents avaient tous deux étudié la psychologie et fait une psychanalyse.

Avant de vous présenter ces cas, j’attirerai votre attention sur un ou deux points, et je terminerai par un bref résumé théorique.

Premièrement, une adoption qui se passe bien est une histoire ordinaire. Si nous voulons comprendre les problèmes inhérents à l’adoption, nous devons connaître les perturbations et les échecs de l’histoire ordinaire des êtres humains dans leurs variations infinies.

Deuxièmement, une adoption, même réussie, diffère de la situation habituelle (et je pense qu’il en est toujours ainsi) aussi bien pour les parents que pour l’enfant. Ainsi, chez l’enfant, l’altération du sentiment de reconnaissance entraîne parfois des difficultés tardives. Les enfants n’ont pas à remercier leurs parents de les avoir conçus, même s’ils le leur reprochent parfois. Ils peuvent admettre que leurs parents ont vécu des expériences importantes, dont leur conception a été l’aboutissement. Pour les enfants adoptés, il en va autrement. Quel que soit l’angle sous lequel on considère le problème, les parents qui les ont conçus sont inconnus et inaccessibles, et leur relation avec leurs parents adoptifs ne peut atteindre les niveaux les plus archaïques de leur

capacité relationnelle. Dans les cas difficiles, ce problème se pose avec tant d’acuité que les enfants adoptés, quand ils grandissent, se font un devoir de se mettre en quête de leurs origines et ne sont satisfaits que lorsqu’ils réussissent à retrouver l’un de leurs vrais parents ou les deux. Cela n’apparaîtra pas chez les deux enfants dont je vais vous parler, car je dois m’en tenir aux phénomènes superficiels. Ces deux enfants sont maintenant adultes, ils réussissent bien dans la vie et pourtant, si nous les connaissions plus intimement, il est probable que nous découvririons certains problèmes restés en suspens, comme en témoigne le passage suivant, tiré d’une lettre écrite par une des plus proches amies de Margaret à la mère adoptive de cette dernière :

Je ne me rappelle pas avoir entendu une seule fois Margaret parler de son adoption avec tristesse, amertume ou perplexité […]. Je ne pense pas que le fait d’avoir été adoptée ait « tracassé » Margaret mais, depuis environ six mois, elle est parfois préoccupée ou malheureuse, comme toutes les adolescentes, et le fait qu’elle a été adoptée la rend peut-être plus sensible […]. Son attachement pour vous et pour Franck est si fort que, à mon avis, elle ne s’intéresse pas à ce qui touche son adoption. Je connais plusieurs personnes qui ont été adoptées et je pense que Margaret est celle qui donne le moins l’impression d’être une enfant adoptive, en ce sens qu’elle ne semble pas en avoir conscience. Nous sommes parfois toutes deux exaspérantes, je le sais […]. Nous trouvons des défauts à nos parents mais, au fond, ils ne nous posent pas véritablement de problèmes !

Le troisième point, c’est-à-dire le rôle primordial de l’histoire du bébé avant son adoption, est clair. Cela me paraît si important que je suis extrêmement critique à l’égard d’une législation ou de procédures d’adoption impliquant un délai. En outre, je suis persuadé qu’un bébé dont les premiers jours ou les premières semaines ont été compliqués est un fardeau pour les parents adoptifs et que ces derniers devraient en être pleinement informés. C’est ainsi que j’explique la fréquente réussite des adoptions réalisées par des personnes non qualifiées pour cette démarche (un médecin par exemple). J’ai moi-même participé à de telles adoptions. Les parents acceptent naturellement le poids de leurs échecs relatifs dans les soins qu’ils donnent à leurs enfants (les échecs relatifs sont fréquents), mais acceptent-ils aussi facilement les échecs qui ne sont pas les leurs, et sont-ils prêts à porter le poids des échecs de l’environnement dans lequel se trouvait le bébé avant son adoption et dont ils ne se sentent pas responsables ?

Pour ce qui est des deux enfants dont je vais vous parler, vous verrez que le premier, Peter, a eu un bon début dans la vie ; les personnes qui se sont occupées de lui ont été confrontées aux problèmes ordinaires que pose tout être humain. La seconde, Margaret, a mal débuté dans la vie ; elle a posé plus tard les problèmes auxquels on pouvait déjà s’attendre lors de son adoption.

Ainsi, je divise les problèmes liés à l’adoption en deux grandes catégories : d’une part les problèmes inhérents à l’adoption, et qui ne sont pas nécessairement source d’angoisse, d’autre part les complications consécutives à une défaillance des soins infantiles antérieure à l’adoption. Les premiers sont des problèmes d’ordre général et peuvent être traités de la même manière que dans tous les autres cas. Les seconds varient beaucoup selon le cas. En étudiant l’histoire précoce de l’enfant, si on la connaît, on peut prédire aux futurs parents adoptifs la nature et l’étendue des difficultés qu’ils rencontreront. Si, quand on prépare une adoption, on connaît l’histoire infantile précoce et on sait à quel point la désorganisation de l’environnement a perturbé les premiers stades du développement affectif de l’enfant, on peut prévoir dans quelle mesure il sera demandé aux parents adoptifs de soigner l’enfant plutôt que de prendre soin de lui. On rejoint ici la psychologie des enfants déprivés : quand, au début de la vie de l’enfant, l’environnement n’a pas été suffisamment simple, la mère adoptive se voit attribuer un patient et non un enfant. En devenant mère, elle devient la thérapeute d’un enfant déprivé. Il se peut quelle réussisse, car la forme de thérapie quelle offre à l’enfant est exactement celle dont il a besoin. Cependant, ce qu’elle fait en tant que mère, ce que le père fait en tant que père, ce qu’ils font tous les deux ensemble devra absolument être fait de manière plus délibérée, en toute connaissance de cause et autant de fois qu’il le faudra, en raison de la dimension thérapeutique venue insidieusement compliquer les soins infantiles.

En outre, dans la mesure où l’adoption peut si facilement se transformer en thérapie, il est évident que les parents adoptifs doivent accompagner leur enfant le plus longtemps possible, plus longtemps que des parents ordinaires. Je veux dire que, alors qu’il est enrichissant pour un enfant ordinaire de vivre dans sa famille jusqu’à l’âge adulte, les choses se passent différemment pour un enfant adopté : si sa famille éclate, il ne sera pas privé de cet enrichissement, il sera privé de sa thérapie, avec pour conséquence probable une pathologie antisociale.

Je tiens avant tout à vous rappeler, même si ce n’est pas nécessaire, que confier des enfants à des parents ne consiste pas à leur offrir une simple petite distraction. Vous changez complètement leur vie. Si tout va bien, ils passeront les vingt-cinq années suivantes à résoudre l’énigme que vous leur avez soumise. Si les choses se passent mal, comme c’est souvent le cas, vous leur demandez d’accomplir une tâche difficile, c’est-à-dire d’être déçus et d’accepter l’échec.

Pour Peter et Margaret, tout s’est bien terminé, du moins jusqu’à maintenant.

Peter

En 1927, peu après l’entrée en vigueur de la législation sur l’adoption, une femme s’est adressée à un organisme pour adopter un enfant. Petite fille, cette femme avait toujours eu un grand nombre de poupées. C’était une femme cultivée et intelligente et elle était alors enseignante. À quarante ans, elle avait épousé un avocat extrêmement compétent et cultivé, de faible corpulence, et qui avait quelques années de moins qu’elle. À quarante-huit ans, n’ayant pas eu d’enfants, elle décida d’en adopter un ou deux.

Dans le centre où elle se rendit, elle choisit aussitôt un petit garçon remarquablement bien portant et attirant. Or ce bébé, bien que de naissance illégitime, ne pouvait être adopté, car c’était celui d’une personne travaillant dans le centre, qui l’allaitait et s’occupait personnellement de lui. Déçue, la femme repartit sans bébé. Peu après, la mère du bébé qu’elle avait choisi se rendit compte qu’elle ne pourrait pas lui donner de bonnes conditions de vie. Le petit garçon fut donc adopté par la famille en question. L’enfant était d’une force exceptionnelle. Son père putatif, représentant de commerce, était un très bel homme. L’enfant a été adopté à l’âge de dix mois, il s’est immédiatement adapté et s’est développé naturellement. Il était d’une force inhabituelle.

Il venait d’avoir deux ans lorsque ses progrès s’interrompirent. En effet, comme son père souffrait d’une pneumonie et sa mère avait la grippe, le médecin leur conseilla d’éloigner l’enfant à cause du risque de contagion. Il alla d’abord chez des amis près de chez lui. Ce séjour se passa bien, mais il fallut ensuite le mettre chez une de ses tantes, où il fut très pénible. On l’envoya alors chez une nourrice qu’il connaissait. Il fut heureux chez elle, et pourtant il s’arrêtait parfois de manger au beau milieu d’un repas, des larmes coulaient le long de ses joues et il disait : « Où est partie ? » (Vous remarquerez que le mot « maman » a disparu.) Lorsque sa mère est enfin venue le chercher, il l’a vue mais ne s’est pas approché d’elle. Elle l’a pris dans ses bras sans rien lui demander et il a simplement mis sa tête sur son épaule et pleuré. Rentré à la maison, il a indirectement montré ce qu’il avait enduré. Il a entendu un agneau bêler et sa mère lui a dit : « Le petit agneau a perdu sa maman mais il va bientôt la retrouver. » Il a dit « Je n’ai pas pleuré. »

Je vous raconte tout cela pour vous montrer à quel point cet enfant et son environnement adoptif étaient sains.

Plus tard, à huit ans, Peter est parti en pension. En grandissant, il est devenu un jeune garçon fort, réservé, peu démonstratif. Il avait du mal à retourner à l’école chaque trimestre et il refusait qu’on vienne le voir.

Il n’a jamais aimé les jeux et il passait de plus en plus de temps à l’atelier de mécanique et à la ferme de l’école. Ses parents se sont longtemps demandé ce qui l’emporterait, de son attirance pour la mécanique ou de son goût pour les animaux et tout ce qui pousse et grandit. Il n’avait pas d’amis et n’aimait pas recevoir de visites pendant les vacances. À l’école, on pensait qu’il avait un problème. Son écriture était désordonnée mais il obtenait des résultats passables à ses devoirs. Son QI a été évalué à 115. Cependant, un calcul plus précis, effectué à l’Institut national de psychologie industrielle, a donné un résultat de 138.

D’après l’école, il était parfois trop sûr de lui. Généralement, il était à la fois prudent et décidé, équilibré, maître de lui, et il avait le sens de l’humour. Il faisait preuve d’un intérêt extraordinaire pour ses passe-temps et il leur consacrait énormément d’énergie. Il ne s’intéressait pas aux filles, bien qu’il fût dans une école mixte.

À seize ans, il est venu me voir à cause de ses problèmes scolaires et de son écriture. Il était alors d’une force étonnante et ses parents ont dû renoncer à voir ce garçon très intelligent faire des études universitaires. Je me suis rendu compte qu’il serait impossible de le détourner de son désir de conduire des machines pour le diriger vers une carrière d’ingénieur, qui impliquerait un travail de bureau et des tables à dessin. Il lui arrivait d’avoir peur de sa force.

Quand il quitta l’école, après avoir réussi de justesse son diplôme de fin d’études, ses parents, forts de mes conseils, l’autorisèrent à devenir mécanicien. En apprentissage dans les ateliers des chemins de fer, il trouva d’abord ennuyeux de refaire ce qu’il avait déjà fait à l’école. Je tenais particulièrement à ce qu’il fût pris en charge par un homme plus fort que lui. J’écrivis une lettre et, grâce à mon intervention, on le plaça plus tôt que prévu dans un atelier de mécanique. Il fit aussitôt des progrès. Il vivait chez un contremaître à la retraite ; tous deux faisaient le ménage et la cuisine et ils étaient très dévoués l’un à l’autre. Cela me paraissait très important à ce stade. Nous pensions tous que ce jeune homme devait organiser sa vie jusque dans ses détails, mais il avait besoin du soutien que seuls peuvent offrir ceux qui ont déjà de l’expérience. Il fit bientôt l’acquisition d’une moto et put rentrer chez lui les week-ends. Plus tard, il rentra chez lui tous les soirs et, à cette époque, le jardinage était son passe-temps favori.

Quelques années après, il alla travailler dans le centre de recherches d’une importante société de mécanique des Midlands. Il y rencontra la jeune fille qu’il a épousée depuis. Bien qu’il n’en eût pas parlé à sa famille, sa mère s’en douta, car il revenait moins souvent. Comme il était avare de mots, il demanda indirectement à ses parents s’il pouvait amener sa petite amie à la maison. Cette jeune fille avait eu une enfance malheureuse et avait été élevée par une tante qu’elle n’aimait pas. Le mariage devrait donc avoir lieu chez Peter. Il ne voulait « pas d’église, pas de grand mariage […] un jour comme les autres, sinon je serai très malheureux ». C’est donc sans cérémonie que se maria, à la mairie et en présence de ses seuls témoins, le fils d’un avocat connu et respecté. Les jeunes mariés écrivirent : « Merci pour ce très agréable week-end », et partirent en voyage de noces une semaine plus tard.

Ils vivent maintenant dans une caravane, Peter ayant emprunté à ses parents une somme d’argent qu’il rembourse méticuleusement. Il dirige lui-même les travaux de la maison qu’il fait construire. Ils ont une petite fille de deux ans et l’attitude de Peter à son égard est assez étrange. Il dit : « Je l’élèverai à la dure. On s’est trop occupé de moi quand j’étais petit. » On ne sait pas d’où lui est venue cette idée, si ce n’est que sa mère était excessivement anxieuse et parfois frustrante. Enfant, il s’était montré affectueux jusqu’à ce qu’il aille à l’école. Sa mère avait alors renoncé à l’embrasser car, de toute évidence, il ne le souhaitait pas. Il ne disait jamais « merci », ce que ses parents avaient été obligés de tolérer. Maintenant qu’il est marié, tout cela a changé, il manifeste ouvertement sa reconnaissance et écrit de longues lettres à sa famille.

Peter est aujourd’hui un homme robuste de vingt-six ans, un mari et un père. C’est un mécanicien qualifié et il a le sens de ses responsabilités.

Vous vous demandez sans doute à quel âge on lui a dit qu’il avait été adopté ? Je pense qu’il devait avoir environ trois ans. Il a posé des questions au sujet des bébés et sa mère lui a dit : « Tu sais, tu es sorti du ventre de quelqu’un d’autre, pas du mien. Je t’ai pris parce que ta vraie maman ne pouvait pas s’occuper de toi. » Il a, semble-t-il, accepté cela facilement et, quelques jours après, il a dit en voyant une reproduction de la Joconde sur le mur : « C’est la dame qui m’a porté ? » (Il s’est toujours bien exprimé oralement.) Quelques jours plus tard, il a essayé de faire dire à sa mère qu’il venait de son ventre mais, cela mit à part, il n’a jamais reparlé de son adoption. Ses parents en sont tous les deux certains.

Entre les deux adoptions, la mère a un peu travaillé pour l’organisme chargé des adoptions : elle s’est entretenue avec certains parents et a supervisé deux placements. Elle a acquis la conviction que des parents souhaitant adopter au moins deux enfants sont de meilleurs parents adoptifs que ceux qui pensent n’en adopter qu’un. À l’époque, on tenait à confier aux parents adoptifs le type d’enfant qui leur convenait le mieux. Dans le cas de Peter, la différence de classe sociale n’a pas été catastrophique : l’enfant avait un développement affectif satisfaisant et ses parents ont accepté Peter comme ils ont ensuite accepté son mariage avec une simple ouvrière des ateliers de mécanique.

Margaret

Cinq ans après avoir adopté Peter, ces mêmes parents ont adopté Margaret, un bébé de onze mois. La jalousie de Peter est restée superficielle et il n’a pas caché sa joie. Quand on lui a dit que le bébé était fragile, il a répliqué : « Raison de plus pour la garder. »

Margaret était très différente de Peter. Je ne sais pas si on peut se rendre compte qu’un enfant est déjà perturbé à onze mois. Toujours est-il que Margaret était relativement perturbée. Elle pesait un peu plus de deux kilos à la naissance et peut-être sa mère avait-elle essayé de se débarrasser d’elle en prenant des médicaments. Le père putatif et le père légal étaient tous deux sous-officiers. La mère n’avait pas d’argent. Le bébé avait souffert de la faim et d’une pneumonie. Au moment de son adoption, elle était fragile, craintive, sensible au moindre bruit. Elle ne marchait pas à quatre pattes. Elle avait besoin de beaucoup d’attention et elle a toujours eu un an ou deux de retard dans son développement physique et affectif.

Nous ne savons pas grand-chose des soins qu’elle a reçus au début de sa vie, mais je pense qu’il est important de souligner ce qui a marqué ses premières années, à savoir un traitement pour une « coquetterie dans l’œil ». À dix-huit mois, elle souffrait d’un strabisme divergent et portait des lunettes. On lui trouva un excellent orthoptiste et sa mère s’occupa de ce strabisme comme si rien d’autre ne comptait. À mon avis, c’est probablement ce qui a permis à Margaret de se rétablir, alors que sa personnalité aurait pu subir des dommages permanents causés par des carences précoces. En soignant les yeux de sa fille, sa mère a soigné sa personnalité. Pour traiter le strabisme, vous le savez, l’enfant regarde dans un appareil où d’un œil il voit une cage, et de l’autre un oiseau. Quand elle faisait cet exercice avec sa mère, Margaret lui disait pour lui faire plaisir que l’oiseau était dans la cage. Elle fit le même exercice dans le cabinet de l’orthoptiste et ce dernier comprit que l’enfant mentait. D’après la mère, c’est ce jour-là que

Margaret apprit ce qu’est la vérité. Un changement significatif se produisit lorsqu’elle vit l’oiseau dans la cage pour la première fois. La guérison de ses yeux contribua à guérir une partie de sa personnalité. Lors de ce traitement, la guérison a été précédée d’une période de mensonges, de tromperies et de timidité. « C’est l’orthoptiste qui lui a appris ce qu’est la vérité », remarqua la mère. Sa première victoire fut de voir avec les deux yeux en même temps. Telle est la forme que prit le combat mené par la mère en tant que thérapeute de l’enfant, et la tâche à accomplir permit à la mère et à la fille de se rapprocher. Le traitement des yeux avait commencé à l’âge de dix-huit mois. De cinq à sept ans, Margaret fit des exercices intensifs deux fois par jour et le traitement dura jusqu’à ce qu’elle eût treize ans. On la déclara guérie et elle cessa de porter des lunettes. Lorsqu’elle partit en pension, elle en était à la moitié de son traitement, ce qui posa un problème : la surveillante, qui ne s’intéressait pas à son traitement, la prit en grippe.

Pendant la guerre, la famille habitait une zone bombardée et Margaret dut changer d’école plusieurs fois. Elle fut ensuite évacuée et mise en pension dans une région plus sûre. Un jour, faisant allusion à cette évacuation, elle dit à sa mère : « Tu sais, tu n’aurais pas dû faire cela. » Mais, bien entendu, les parents ne pouvaient alors faire autrement.

En grandissant, elle commença à poser des problèmes à la maison. Un jour elle vola trente shillings à sa mère. Elle s’imaginait que des enfants complotaient pour lui voler ses affaires. Elle avait envie d’avoir beaucoup d’argent et, aujourd’hui encore, elle a le sentiment de n’être pas assez riche. Elle s’inquiétait d’avoir des parents plus âgés que ceux de toutes ses amies (d’ailleurs, ses parents le lui rappelaient régulièrement).

Je suis intervenu quand Margaret avait dix ans et je l’ai reçue plusieurs fois en entretien individuel. Elle était alors nettement paranoïde et je découvris que cette enfant de dix ans était aussi sensible au bruit et aussi craintive que le bébé de onze mois qu’elle avait été. Elle rougissait quand elle pensait qu’on la regardait, elle était timide, elle éprouvait de vagues craintes au moment des repas, elle se plaignait sans cesse et, à l’école, elle avait l’impression que les professeurs étaient de mauvaise humeur et surmenés, elle avait peur des bus à deux étages, etc. Elle avait peu d’appétit, ou plutôt, dirais-je, elle se méfiait de la nourriture. Elle se masturbait de manière compulsive. À la maison, elle avait trois bonnes amies. En pension, elle mourait d’envie d’avoir une amie de cœur mais, chaque fois qu’elle en trouvait une, il y avait toujours quelque chose qui ne lui convenait pas.

On lui avait dit qu’elle avait été adoptée. À l’école, elle devint un élément perturbateur dès les premiers jours. Ses amies étaient plus jeunes qu’elle. À la maison, il fallait qu’elle ait le dernier mot, elle narguait sa mère et essayait sans cesse de la mettre en colère.

Toutefois elle était vive, passionnée, attirante et très affectueuse avec tout le monde. Un jour, les bras chargés de poupées, elle s’exclama : « Toutes ces poupées me font souffrir », montrant ainsi comment elle percevait les problèmes que posait son éducation. Elle avait une riche imagination. Pendant un entretien avec moi, elle a dessiné, très vite et sans réfléchir, couvrant une page de silhouettes, de nus, de parties du corps, d’objets divers ; une fois, elle a découpé un trou dans le ventre d’une femme. À l’école, elle avait dessiné beaucoup de femmes nues.

On disait à l’école qu’elle avait un tempérament instable, un caractère faible et une personnalité dominatrice, et qu’elle utilisait son ascendant sur les autres élèves pour – d’après celles-ci – les pousser à mal agir, parfois même contre leur volonté. Elle volait et cachait de la nourriture et des livres. Margaret ne pensait pas que les quelques règles et la discipline en vigueur à l’école pussent s’appliquer à elle. Elle était passée maître dans l’art du mensonge. Cependant, si un autre enfant était en difficulté, elle tentait d’intervenir en sa faveur.

Je conseillai à ses parents de la garder à la maison un trimestre, malgré les bombardements. C’est pendant cette période qu’elle apprit à jouer du violon. Elle devint très difficile sur la nourriture et elle se mit à avoir peur de se retrouver enfermée quelque part. Elle put repartir en pension à la campagne mais le premier trimestre fut très pénible. Elle était toujours sur le point de faire une fugue, et c’est dans ce but qu’elle avait prévu de voler de l’argent : elle avait en permanence besoin de trente shillings. À cette époque, Margaret s’attacha à une assistante sociale spécialisée en psychiatrie qui résidait dans la région. Elle lui téléphonait souvent et, pendant quelques semaines, cette personne lui rendit visite chaque soir à la même heure. Une dépendance considérable s’installa. Bien que ce fût une période critique, cela lui permit de reprendre confiance et de rester dans cette école. Sa mère lui rendit visite au milieu du trimestre. Margaret put développer ses nombreuses qualités. À l’âge de treize ans, son ancienne phobie des autobus se transforma en désir de devenir conductrice d’autobus. Elle joua du violon dans un concert où l’on remarqua son sens esthétique. Elle jouait bien au tennis. En outre, les traits paranoïdes de sa personnalité furent « balayés » lorsqu’elle eut une pneumonie à l’école. Sa mère, qui avait toujours promis de venir si elle était malade, pensa qu’elle pouvait laisser à l’école le soin de s’occuper d’elle. Margaret accepta qu’on s’occupe d’elle et qu’on la guérisse. Sa dernière année à l’école fut heureuse et elle se fit beaucoup d’amies. Elle obtint son diplôme de fin d’études grâce au soutien et aux conseils de ses parents.

Après avoir quitté l’école, Margaret suivit une formation qui lui permettrait de travailler auprès d’enfants. Ses débuts professionnels furent difficiles. Elle était du genre à se faire voler, elle était en butte à tous les mauvais traitements, toutes les négligences. Ses parents traitèrent chacun de ces problèmes comme s’il était réel et, naturellement, certaines plaintes se révélèrent justifiées. Margaret était constamment sur le point de tout abandonner et ses parents se trouvaient sans cesse sollicités pour l’aider à gérer ces situations et son angoisse. D’après sa mère, elle paraissait avoir dix-sept ans alors qu’elle en avait dix-neuf. Elle reproduisait les mêmes difficultés que quand elle était à l’école. Ainsi, elle fut obligée de rester chez elle pendant quelque temps car elle se voûtait gravement et devait se soigner. Elle fut extrêmement pénible avec son entourage. Elle était apathique, elle perdait son temps, elle n’était jamais contente. Cela dura près de six mois, où elle fut tout le temps malade. Elle tombait malade chaque fois que ses parents partaient en vacances, mais elle attendait leur retour pour le leur dire.

Pendant sa formation, elle s’entendit bien avec les enfants. En revanche, elle se montra jalouse et insupportable avec le personnel. Elle mit au point une technique qui incitait ses parents à faire quelques dépenses supplémentaires pour mettre fin à des tensions désagréables. Elle désirait toujours ce qu’il y avait de mieux, sans tenir compte des ressources de ses parents, et elle ne voulait porter que des vêtements parfaits. Elle se rendait compte que la vie à la maison était « devenue un enfer » à cause d’elle.

Néanmoins, si on la poussait un peu, elle réussissait ses examens de justesse. Elle cessa de voler et de se faire voler. Au lieu de mentir, elle se mit à chercher de manière compulsive à se faire plaindre. La musique représentait le meilleur de sa vie. Elle reprochait sans cesse à sa mère d’être avare et se vantait d’être gâtée par ses amies élégantes. Lorsqu’elle tomba malade, elle ne fut pas soignée chez elle, mais à l’école : ce fut un moment décisif, comme précédemment. Sa maladie était probablement d’origine névrotique.

Sa mère, qui avait alors soixante-douze ans, commençait à se fatiguer.

EFne fois guérie, Margaret s’intéressa davantage à son travail avec les enfants. On la considérait comme une étudiante prometteuse, même si certaines de ses difficultés persistaient. Elle finit par dire à sa mère : « Tu dois être consolée de savoir que maintenant je ne quitterais l’école pour rien au monde. » Sa mère se sentit enfin récompensée de tout ce qu’elle avait enduré, puisque le mot « consolée » montrait que Margaret savait combien elle avait été difficile. À cette époque, Margaret commença à lire des livres sérieux. Elle qui avait si souvent failli abandonner et qui avait constamment besoin d’être encouragée, réussit brillamment ses examens et en prépara deux autres, simplement parce que son frère Peter l’y poussait. Aussitôt après, elle trouva un travail, non sans avoir attentivement sélectionné les offres d’emploi et choisi celle qui lui convenait. Actuellement, elle s’occupe d’un enfant chez une famille aisée. C’est une jeune femme de vingt-deux ans jolie et élégante, responsable et bien élevée. Elle s’occupe d’un « bébé parfait » et semble avoir trouvé dans ce premier travail quelque chose qui correspond, je le suppose, à sa conception idéalisée de ses véritables parents. Ses parents adoptifs, avec les moyens dont ils disposaient, ne pouvaient pas rivaliser. Ce fut sans doute une bonne chose.

Voici un événement récent illustrant l’attitude de Margaret. Un jour, elle réprimanda l’employée de maison, dont elle ne pouvait supporter le comportement grossier et désagréable envers sa mère. L’employée de maison répondit : « Mais vous êtes vous-même souvent grossière avec elle. » Margaret répondit : « Ce n’est pas la même chose, c’est ma mère. »

Résumé théorique

Le premier enfant, Peter, adopté à dix mois, a maintenant vingt-six ans. Il a vécu une petite enfance ordinaire et satisfaisante. Il a été nourri au sein et sevré par sa propre mère qui, à l’époque, n’avait pas l’intention de se séparer de lui. C’est à dix mois qu’il a connu les perturbations causées par le changement de son environnement et la perte de sa véritable mère mais, à cet âge-là, il avait déjà été sevré et avait acquis sa propre individualité. Ainsi, les problèmes de Peter relèvent davantage des soins infantiles ordinaires que de l’adoption à proprement parler. À mon avis, il est préférable qu’un enfant soit élevé par sa vraie mère pendant les stades infantiles précoces, comme ici, ou alors que les parents adoptifs se voient confier l’enfant dès que possible, voire dès les premiers jours. Peu d’enfants adoptés à dix mois ont connu avant leur adoption des conditions de vie aussi satisfaisantes que Peter.

La seconde, Margaret, a été adoptée à onze mois et elle a maintenant vingt-deux ans. C’était déjà une enfant perturbée au moment de son adoption. Autrement dit, pendant sa toute petite enfance, les soins qu’elle a reçus ont été marqués par une certaine confusion (toutefois moins qu’on aurait pu le penser). Margaret avait donc un handicap quand elle a été adoptée :

— la défaillance relative de son environnement a privé l’enfant du développement précoce satisfaisant que favorise un environnement suffisamment bon ;

— néanmoins, à l’âge de onze mois, il y avait déjà une maladie organisée, indiquant une certaine force du Moi. Il s’agissait d’une maladie de nature paranoïde, consistant en un réaménagement des objets : ceux qui sont ressentis comme mauvais sont placés dans le monde extérieur, ceux qui sont ressentis comme bons sont réunis à l’intérieur. Ainsi, les parents adoptifs ont dû s’occuper d’une enfant malade. En lui procurant un environnement stable et simplifié, ils ont progressivement corrigé la défaillance précoce, du moins dans une très large mesure. La nature de sa maladie a permis à cette enfant d’avoir recours à des substituts pour montrer qu’elle doutait d’être aimée : l’argent, les soins qu’on lui donnait pendant qu’elle était malade, son désir que sa mère soit tolérante avec elle, le fait qu’elle s’attende à être maltraitée. Sa capacité d’aimer et d’être aimée s’est manifestée au travers de ses qualités, de sa musique et de son élégance. Cette enfant a maintenant vingt-deux ans. Sontravail implique qu’elle s’identifie à une mère prenant soin d’un bébé. Certains problèmes restent latents et la route qui la conduira de l’état actuel à la capacité de fonder sa propre famille sera longue. Mais ses parents sont encore capables de participer à son développement. Il y a aussi son frère adoptif, qui se sent profondément responsable d’elle ; elle sait qu’elle pourra compter sur lui quand ses parents vieilliront.

Le succès de ces adoptions est d’autant plus remarquable que la mère avait quarante-huit ans quand elle a adopté Peter et cinquante-trois ans quand elle a adopté Margaret. Le père n’avait que quelques années de moins. En décrivant ce cas, je rends hommage à leur réussite.