Introduction

par Ray Sheperd, Jennifer Johns et Helen Taylor Robinson

C’est en tant que médecin, et plus précisément en tant que pédiatre, que Winnicott débuta sa carrière professionnelle consacrée à l’observation et à l’étude des enfants. Sa vocation vit le jour dans le cadre médical d’un hôpital pédiatrique. Puis son intérêt pour les écrits de Freud et pour son propre psychisme l’amènera à entreprendre une analyse avec James Stratchey en 1923, à commencer une seconde tranche avec Joan Riviere en 1933 et à suivre une formation analytique. Il exerça la psychanalyse jusqu’à sa mort, en 1971, tout en poursuivant son travail auprès des enfants au Paddington Green Children’s Hospital, où il utilisa ce que lui avaient appris sa formation et sa pratique psychanalytiques.

Freud a créé la psychanalyse en se fondant d’abord sur ce qu’il a observé au cours de son auto-analyse, puis sur l’analyse de patients et de patientes adultes, et enfin, brièvement et seulement par procuration, sur celle d’un enfant, le petit Hans. Ses déductions concernant le psychisme humain au cours de la petite enfance, l’enfance et l’âge adulte découlent de son expérience de médecin exerçant en clientèle privée à Vienne : il recevait dans son cabinet un grand nombre de patients adultes, à un rythme très soutenu, parfois

même tous les jours. Par la suite, Melanie Klein et d’autres psychanalystes adaptèrent la méthode psychanalytique aux enfants. Melanie Klein tira de sa pratique auprès des enfants (elle en recevait peu mais les voyait, elle aussi, à un rythme soutenu) des conclusions sur le psychisme qui lui permirent de mieux comprendre les adultes, puis ce qu’on devait appeler les psychoses de l’adulte. Ses recherches, sa pensée et ses écrits naquirent, comme ceux de Freud, dans le cadre clinique de la relation duelle entre le patient et l’analyste et ne s’en éloignèrent jamais.

Dans une courte allocution, intitulée « Le développement affectif et les troubles de l’alimentation » (chapitre v du présent ouvrage), prononcée en 1967 devant la Royal Society of Medicine, au cours d’un colloque consacré au rôle de l’environnement dans la petite enfance, Donald Winnicott souligne tout ce qu’il doit à sa formation et à sa pratique médicales : « Vous savez sans doute que j’ai commencé ma carrière comme pédiatre et que je suis progressivement devenu psychanalyste et pédopsychiatre. Mes débuts en tant que somaticien ont laissé leur empreinte sur l’ensemble de mon travail et mes quarante-cinq années de vie professionnelle active m’ont permis d’amasser un nombre impressionnant d’observations d’enfants. »

En reconnaissant sa dette envers la médecine et envers un cadre où il pouvait constamment vérifier ses recherches psychanalytiques et les mettre en application, Winnicott définissait son objectif, qui était à la fois de comprendre le comportement des enfants et de découvrir ses causes. La place qu’il occupait lui a permis de parler de toutes ces observations, et cette « pratique active » visant à développer et modifier certaines idées psychanalytiques influencera sans doute l’avenir de la psychanalyse en lui

fournissant un modèle ou une théorie du psychisme propre à susciter des études et des recherches.

Tout en poursuivant son travail de pédiatre dans le cadre médical où il avait été formé, Winnicott développa son activité de psychanalyste. Il voulut toujours conserver une pratique clinique régulière auprès des enfants (en particulier ceux qu’un de leurs parents, généralement leur mère, amène consulter un médecin lorsqu’ils sont malades). Cette expérience lui permit de se livrer à une étude psychanalytique approfondie de la petite enfance et de ses prolongements jusqu’à l’âge adulte. C’est ainsi qu’il rassembla un demi-siècle d’études de cas et d’observations cliniques et rencontra près de soixante mille patients (le nombre de ses observations est comparable à celui qu’a réuni pour écrire L’Origine des espèces son prédécesseur Charles Darwin, qu’il admirait et qui l’influença beaucoup).

Winnicott pratiqua l’observation clinique des enfants au Paddington Green Children’s Hospital mais aussi, pendant les années tourmentées de la guerre, dans les foyers d’accueil recevant des enfants évacués, souvent déprivés et délinquants, où il avait été nommé pédopsychiatre consultant par le gouvernement. C’est là qu’il rencontra Clare Britton, qui allait devenir sa femme, et qu’il travailla en collaboration avec elle. Il poursuivit cette tâche dans son propre cabinet de consultation, où il recevait des adultes et des enfants pour une psychanalyse, un entretien d’évaluation ou encore un soutien thérapeutique de courte durée. Le résultat de ce travail est consigné dans les nombreux recueils d’articles, conférences, notes, causeries, émissions de radio et lettres qui constituent son œuvre. C’est ce matériel inestimable qu’il dit avoir « amassé ».

L’originalité de Winnicott pour ce qui concerne l’étude du psychisme humain vient de ce que, grâce à la méthode psychanalytique, il s’est intéressé aux individus et a observé un grand nombre de mères et d’enfants venus le consulter à l’hôpital et à son cabinet. La lecture psychanalytique de ce matériel clinique, le nombre et la diversité des centaines de patients qu’il a reçus, leurs particularités et leurs similitudes lui permirent d’apporter une contribution tout à fait significative et personnelle à la théorie psychanalytique.

À l’origine, la psychanalyse était une forme particulière d’observation : Freud, homme de sciences, fit des suppositions et des déductions et émit un certain nombre d’hypothèses concernant l’esprit humain. La méthodologie qu’il mit au point dans son cabinet, où il pensait que devait se poursuivre cette activité d’observation et de déduction, ainsi que l’expérience clinique des autres analystes, dont le nombre allait croissant, donnèrent à Freud l’espoir de réunir un matériel qui refléterait fidèlement la nature de son travail. Cet espoir allait porter ses fruits et justifier ses recherches. Winnicott a poursuivi l’œuvre de Freud en y ajoutant l’étendue de son expérience personnelle et le résultat de ses propres observations.

Dans « Pour une étude objective de la nature humaine » (chapitre i), Winnicott s’adresse aux élèves de terminale de la Saint Paul’s School : « Une compréhension intuitive de la nature humaine n’est pas toujours un guide fiable dans le domaine plus général de la vie sociale. L’intuition peut permettre à un médecin de comprendre brillamment un patient qui a volé. Mais, à moins que la psychologie de la délinquance ne soit étudiée en tant que science, la compréhension intuitive n’empêchera ni les médecins ni d’autres personnes de faire et de dire toutes sortes de choses inutiles quand des décisions concrètes doivent être prises, dans un tribunal pour enfants par exemple. »

Winnicott développe cette idée dans le même article : « Peut-être commencez-vous à comprendre qu’il faut considérer l’étude de la nature humaine comme une science. Le processus scientifique se caractérise par l’observation des faits, l’élaboration d’une théorie, sa mise à l’épreuve et sa modification en fonction de la découverte de faits nouveaux. Voyez-vous quelle est la différence essentielle entre la science et l’intuition ? Une intuition véritable peut arriver à la vérité en un éclair (comme une intuition erronée peut conduire à l’erreur), alors que, dans le domaine scientifique, la vérité n’est jamais entièrement atteinte. La science implique la construction d’une voie satisfaisante vers la vérité, et c’est pourquoi il est très important que chacun ait une formation scientifique. C’est ce qui nous permet, à vous et à moi, de tester de façon satisfaisante les petits morceaux du monde que nous connaissons. »

Winnicott est formel : un scientifique doit produire des preuves fiables dans un cadre donné. La construction d’une voie satisfaisante vers la vérité, l’importance d’une formation scientifique et la recherche de l’objectivité caractérisent les formulations qui ont fait de Winnicott l’une des figures de proue de la science du psychisme. Pour ce qui est de Winnicott, cette science doit beaucoup à la psychanalyse, contrairement à toutes les autres disciplines qui nous permettent de penser et d’étudier le psychisme.

La décision de Winnicott de se spécialiser en pédiatrie et de continuer à exercer dans cette branche, celle d’entreprendre une psychanalyse, d’étudier les liens qui unissent la pédiatrie et la psychanalyse tels qu’il les concevait, d’écrire des articles à ce sujet ont contribué à créer sa spécificité : l’observation et l’étude du bébé et de sa mère, sous des formes diverses, et les conclusions qu’il en tire quant au psychisme du petit enfant et de l’adulte.

Sur le plan méthodologique, il s’est distingué de Freud et des autres analystes en choisissant de continuer à étudier in situ l’« unité psychique » que constituent le bébé et sa mère, choix dicté par la position unique que lui conférait son activité de pédiatre psychanalyste. Il a pu ainsi observer cette succession de mères et de bébés (parfois des nourrissons âgés de quelques semaines) qui venaient le consulter en tant que médecin. Il en a profité pour rassembler le matériel qui lui a permis de décrire la constellation mère-bébé plutôt que deux êtres distincts, le bébé et sa mère.

Nous l’avons déjà dit, Freud a inféré ses théories sur le psychisme infantile et son développement de ce que ses patients adultes choisissaient de lui dire. Il n’a jamais étudié systématiquement les enfants ou leurs mères. Ni Freud ni Melanie Klein n’ont cherché à observer le bébé et sa mère ensemble dans un cadre analytique. Toutes les conclusions concernant les relations objectales entre le bébé et sa mère ont été faites soit en l’absence de la mère soit en l’absence de l’enfant. Grâce à sa double formation de pédiatre et de psychanalyste, Winnicott a été le seul à observer et étudier de façon détaillée ce que le bébé faisait réellement avec sa mère. Comme Freud avec les hystériques de Charcot, Winnicott pouvait faire bénéficier ces observations de l’éclairage que lui apportait la psychanalyse. Il avait ainsi la possibilité de vérifier la validité de ces observations au regard de sa pensée psychanalytique. « Cela nous permet, à vous et à moi, de tester de façon satisfaisante les petits morceaux du monde que nous connaissons » (chapitre i).

Seules la répétition et la reproduction de ce matériel ont permis de repérer chez le jeune enfant des changements significatifs intervenant dans des contextes spécifiques, parfois légèrement différents (l’article de 1941, « L’observation des jeunes enfants dans une situation établie », publié dans De la pédiatrie à la psychanalyse en 1958, est l’un des premiers exemples du travail créateur de Winnicott), d’élaborer ainsi une théorie psychanalytique de la relation d’objet et d’en dégager un modèle évolutif. La publication de ses œuvres nous a fait connaître le contenu de ses recherches sur le psychisme. Nous citerons ici « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (1953) et « L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications » (1969), conceptualisation plus tardive de ce qu’il a appelé l’« utilisation de l’objet » à la fin des années 1960 (ces deux articles font partie de Jeu et réalité).

Par ailleurs, le fait d’avoir longuement étudié l’unité psychique formée par le bébé et sa mère, et d’en avoir noté les différences minimes et significatives, ont permis d’en déduire que le « cadre », à savoir l’environnement sous toutes ses formes, a une valeur sur le plan scientifique et peut donc être utilisé comme matériel. Pour le clinicien qu’était Winnicott, cette interaction complexe entre le bébé et son environnement (le bébé et/ou certains aspects du bébé avec sa mère et/ou certains aspects de la mère) n’avait rien d’une formulation abstraite ; c’était quelque chose qu’il fallait observer et examiner, et dont il pouvait tirer des conclusions en vertu de son propre modèle scientifique.

Pendant toutes ces années de travail ininterrompu, Winnicott se passionna pour ce type de recherche et entreprit de le développer. Nous sommes convaincus que la réflexion analytique de Winnicott au sujet des enfants occupe une place à part dans l’évolution de ses théories. En préparant ce recueil d’articles, qui s’adressent à des publics divers et présentent des témoignages et des observations disparates et variés, nous avons été frappés de constater que, du début à la fin de sa carrière, Winnicott s’est intéressé à certains aspects de la matrice mère-bébé et n’a jamais cessé de s’interroger à ce sujet. Quarante ans d’expérience et vingt ouvrages publiés témoignent de cet intérêt.

Dès 1928, Winnicott écrivait, dans un article intitulé « L’enfant unique » (L’Enfant et sa famille ') :

La plupart des mères et des personnes que rencontre l’enfant dès sa naissance agissent par intuition. On peut réfléchir puis agir, on peut agir puis réfléchir, on peut agir sans réfléchir. Ce qui compte le plus dans la vie d’un enfant, c’est ce qui se passe chaque fois que la mère (ou un autre membre de la famille ou un ami) agit et réagit sans réfléchir, ce n’est pas ce qui se passe les rares fois où elle réfléchit avant d’agir (c’est nous qui soulignons).

La troisième phrase de ce paragraphe est une hypothèse concernant l’enfant et sa mère. Elle ne s’appuie sur aucune preuve scientifique, même si elle est issue des théories freudiennes selon lesquelles des fantasmes inconscients sous-tendent les relations humaines chez l’enfant et chez l’adulte. Il s’agit bien d’une intuition destinée à être confirmée ou infirmée, il s’agit d’une formulation intéressante sur le plan scientifique, rien de plus. Dans ce même chapitre, Winnicott présente l’un de ses nombreux cas cliniques et place cette hypothèse au centre de sa réflexion. Winnicott nous parle d’un petit garçon de cinq ans et demi, de sa mère, de son père et de l’arrivée d’une petite sœur, en se fondant sur la relation clinique avec l’enfant, mais aussi avec la mère. La mère lui apporte la confirmation de son hypothèse. Bien que le comportement de l’enfant se soit détérioré de manière spectaculaire depuis la

1. Les auteurs de cette introduction font allusion à un article de 1928, alors que l’article paru dans L’Enfant et sa famille date de 1945. (N.d.T.) naissance de sa sœur, « cette mère m’a dit être certaine que le changement ne pouvait pas être dû à l’arrivée de la petite sœur car il [le petit garçon] l’adorait [sa petite sœur] ». Voilà un exemple de ce qui se passe quand une mère agit ou réagit sans réfléchir, et cela permet à Winnicott de mieux comprendre le cas de cet enfant. Il l’affirme, « nous naissons dans un monde où on croit qu’il est impossible de faire coexister l’amour et la haine envers un même objet. Comme il est impensable de ne pas exprimer d’amour, on fait comme si la haine n’existait pas ». Le fait que cette mère ignore la haine et/ou l’amour de son fils fait de ce petit garçon un « enfant unique », « psychologiquement parlant ». Un peu plus loin, Winnicott décrit la façon dont l’enfant, resté seul avec lui, lui montre par un rêve, des dessins, son comportement au cours de l’entretien et le dialogue qui s’instaure, que sa petite sœur est arrivée trop tard. « Autrement dit, il [le petit garçon] n’accepte pas la vérité sur le plan affectif. » Winnicott suppose que cela aura des conséquences sur sa vie affective adulte. Cette formulation, que Winnicott appelle une vérité, a pour fondement son appréhension et sa compréhension du cas. Sur le plan scientifique, elle n’est pas valide et elle ne prétend pas l’être, mais elle pourrait le devenir si elle était étudiée et analysée scientifiquement.

Quarante ans plus tard, Winnicott avait publié ses écrits les plus importants sur le nourrisson et sa mère, son sujet de prédilection. Cette hypothèse, émise pour la première fois en 1928, est reprise dans ce livre et se trouve au centre d’une tout autre élaboration de la pensée de Winnicott. Il s’agit d’un document intitulé « Le rôle des échecs de l’adaptation dans l’étiologie de la schizophrénie infantile » (chapitre xxvi) que Winnicott devait présenter lors d’une journée d’étude sur les psychoses infantiles en France, en

octobre 1967. Winnicott n’a pas pu assister à ce colloque et nous croyons savoir que quelqu’un a lu son article à sa place.

Trois autres articles, dont l’un est inédit (« L’autisme », présenté devant une association pour les enfants autistes à Leicester en 1966 : voir xxv) témoignent de la préoccupation de Winnicott au cours des années 1960 quant à l’importance de l’unité psychique formée par le nourrisson et sa mère dans le domaine des psychoses infantiles, de la schizophrénie infantile et de l’autisme. À notre avis, cet article, intitulé « L’autisme », et deux autres articles, « Contribution de la psychanalyse à la psychologie de la folie » (1965) et « Comparaison entre le concept de régression clinique et celui d’organisation défensive » (1967), publiés dans Psychoanalytic Explorations, annoncent les idées de Winnicott sur l’étiologie de la schizophrénie infantile, telles qu’il les expose dans « Le rôle des échecs de l’adaptation dans l’étiologie de la schizophrénie infantile » (chapitre xxvi).

Nous souhaitons attirer votre attention sur la note H de cet article. En effet, nous y retrouvons, sous une autre forme, le postulat suivant, fondé sur l’observation : « Ce qui compte le plus dans la vie d’un enfant, c’est ce qui se passe chaque fois que la mère (ou un autre membre de la famille, ou un ami) agit et réagit sans réfléchir, ce n’est pas ce qui se passe les rares fois où elle réfléchit avant d’agir. »

Afin de comprendre la note H, nous devons la replacer dans le contexte de l’article où sont formulées les idées de Winnicott à ce moment de sa réflexion. Nous recommandons la lecture des autres écrits de Winnicott traitant de l’unité psychique formée par le nourrisson et sa mère et de son rôle dans la santé psychique. De plus, cette note fait partie d’un ensemble qui rassemble des idées intéressantes sur la schizophrénie. Ces notes (hypothèses) représentent la contribution de Winnicott à une réunion scientifique, il s’y penche sur les causes neuropsychologiques de la schizophrénie infantile. Winnicott, lui-même médecin, sait très bien que l’orientation psychanalytique de sa pensée aura peu de prise sur les autres courants de la recherche médicale consacrée à la schizophrénie, et même si la note H, prise isolément, paraît plus psychologique que neurologique, il s’agit bien d’un énoncé neuropsychologique. Pour comprendre cet article, il faut tenir compte de l’ensemble des énoncés. Constatons néanmoins une continuité dans la pensée de Winnicott en ce qui concerne une de ses premières hypothèses à propos de l’enfant et sa mère datant de 1928. Elle est reformulée ici-après de très nombreuses observations du couple mère-enfant, sain ou pathologique, on peut donc l’étayer, la vérifier et l’utiliser comme modèle ou projet de recherche.

Winnicott exprime ses idées dans un contexte qui nous est familier : « Il est vrai que d’autres ont déjà écrit sur ce sujet. Quant à moi, mon travail de pédiatre dans les années 1920 et 1930 m’a permis de formuler les idées que j’ai reformulées dans les années 1940, à l’époque où j’ai commencé à définir à ma façon les stades fondamentaux de l’intrication entre le développement physique et le développement affectif du nourrisson. »

Winnicott se réfère ici à la période qui a suivi sa formation psychanalytique, venue compléter sa formation médicale et scientifique des années 1920 et 1930. On peut y voir la confirmation que ses idées sur les psychoses trouvent leurs racines dans le modèle médico-scientifique et dans le modèle psychanalytique (pas l’un ou l’autre, les deux à la fois).

Après ces remarques préliminaires nécessaires à la compréhension de ce qui va suivre, Winnicott propose neuf idées (les notes A à I) essentielles à une étude plus approfondie de la schizophrénie infantile. Il explique aussi pourquoi il préfère ce terme à celui d’« autisme », qu’on utilise actuellement. N’oublions pas qu’il ne s’agit pas de faits scientifiques mais d’un ensemble d’idées importantes, ou d’hypothèses, dont la science pourrait éventuellement tirer profit. Seules les observations cliniques, citées par Winnicott, surtout dans le chapitre xxv, « L’autisme » (il a eu de nombreuses occasions de rencontrer des cas dits d’« autisme » dans sa pratique clinique), étayent ces hypothèses, de même que ses réflexions sur le nourrisson et sa mère en tant qu’unité psychique.

Il faut lire la note G avant la note H. Citons les deux in extenso.

G. À mon avis, l’élément essentiel (parmi de très nombreux éléments) est la capacité de la mère (ou du substitut maternel) de s’adapter aux besoins de son bébé grâce à son aptitude à s’identifier à lui (sans, bien entendu, perdre sa propre identité). Si elle possède cette capacité, elle peut par exemple tenir [hold] son bébé et sinon, sa manière de le tenir va nécessairement entraver les processus vitaux du bébé.

H. Il faut ajouter à cela le concept de haine inconsciente (refoulée) de la mère envers son enfant. Il est dans la nature des parents d’aimer et de haïr leur bébé à des degrés variables, ce qui est sans conséquences néfastes. À tout âge, et plus particulièrement lors de la toute petite enfance, les souhaits de mort refoulés ont des conséquences néfastes, et le bébé n’a pas encore la capacité de gérer cette situation. À un âge plus tardif que celui qui nous intéresse ici, l’enfant cherchera perpétuellement à prendre un bon départ dans la vie ; il lui faudra pour cela contrecarrer le souhait de mort inconscient des parents (dissimulé par des formations réactionnelles) envers leur enfant. Au cours des phases plus précoces qui sont en rapport avec l’autisme, le bébé ne peut

montrer que la distorsion consécutive à des soins prodigués par quelqu’un dont les interventions positives sont en réalité des formations réactionnelles. Tout geste libre, spontané et bien adapté à l’enfant mettrait à jour le souhait de mort (refoulé).

Il faut une bonne dose de courage pour débattre de ces idées et pourtant, sans ces idées, je n’ai aucun espoir de voir la recherche scientifique progresser vers une meilleure compréhension de l’étiologie de l’autisme.

La note G représente une importante contribution de Winnicott à la théorie de la relation d’objet, déjà exprimée dans ses écrits antérieurs, c’est-à-dire son observation du rôle essentiel que joue une mère dans le bien-être et la santé de son nourrisson : sa préoccupation maternelle, la confiance qu’elle inspire, son aptitude à s’adapter, et tout particulièrement son identification empathique et appropriée aux besoins de son nourrisson. Son ouvrage intitulé Processus de maturation chez l’enfant contient, entre autres, quantité d’articles dans lesquels Winnicott décrit des situations cliniques à l’appui de ces réflexions.

La note H, à notre avis, reprend ce que Winnicott a déjà dit sur la haine inconsciente ou refoulée de la mère envers son bébé dans « La haine dans le contre-transfert » en 1947 (in De la pédiatrie à la psychanalyse), à la différence qu’ici il fait entrer en scène une autre idée, celle du « souvenir perdu des angoisses impensables » évoqué dans « Intégration du moi au cours du développement de l’enfant » en 1962 (in Processus de maturation chez l’enfant) et ailleurs. La note H est le lieu de rencontre de ces idées, qui aboutissent à une nouvelle position : le bébé se trouve face à un échec d’adaptation de la part de sa mère (soit elle le repousse, soit elle ne peut pas s’identifier avec empathie à ses besoins) à un âge où le self ou le moi

du nourrisson ne sont pas encore en état de supporter cet échec et d’imaginer une réponse autre que le comportement surprenant caractéristique de la schizophrénie infantile/l’autisme, à savoir la vulnérabilité particulière de ces enfants. Winnicott décrit ce nourrisson dans un état d’immaturité extrême, obligé de se défendre contre la haine de sa mère, une haine active, inconsciente, refoulée et manifestement niée. La mère semble souhaiter la mort de son bébé mais elle exprime ce souhait de mort par des comportements opposés. (Ce souhait de mort d’une mère pour son bébé est à distinguer de la pulsion de mort décrite par Freud et développée par Melanie Klein.) Winnicott fait l’hypothèse que le nourrisson essaie de se défendre par les seuls moyens à sa portée, c’est-à-dire par des comportements déformés qui correspondent aux distorsions et aux formations réactionnelles de sa mère. Winnicott souligne l’importance d’une éventuelle atteinte cérébrale ou neurologique (voir le chapitre xxvi), qui pourrait contribuer fortement à la haine de la mère pour son enfant '.

1. Nous aimerions attirer l’attention des lecteurs sur deux articles directement en rapport avec l’hypothèse de Winnicott concernant les conséquences sur le développement du bébé des aspects positifs et négatifs de la haine consciente et inconsciente de sa mère à son égard : le cas n° 1, in La Consultation thérapeutique et l’enfant, traduit par Claude Monod, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1995 ; « La haine dans le contre-transfert » (1947), in De la pédiatrie à la psychanalyse, traduit par Jeannine Kalmanovitch, Paris, Payot, 1997.

On peut également se référer aux articles suivants : « A note on normality and anxiety », in Clinical Notes on Disorders of Child-hood, Londres, Heinemann, 1931 ; « L’agressivité et ses racines » (1939), in Agressivité, culpabilité et réparation, traduit par Madeleine Michelin et Lynn Rosaz, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2004 ; « Comment compenser la perte de l’environnement familial chez les enfants déprivés » (1950), in Les

De telles hypothèses, ainsi formulées par Winni-cott quatre ans avant sa mort, sont susceptibles d’apporter beaucoup à la compréhension du psychisme dans les psychoses. La manière dont il a combiné sa formation médicale et psychanalytique et son expérience clinique explique que sa théorie diffère de celles d’autres chercheurs également d’inspiration psychanalytique. Winnicott espérait contribuer à la recherche scientifique et au développement de ces idées selon le modèle de recherche classique, c’est-à-dire présenter un matériel qui en soit digne.

Objets transitionnels, traduit par Madeleine Michelin et Lynn Rosaz, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2010 ; « À l’intention de belles-mères et de beaux-pères » (1955), in Conseils aux parents, traduit par Sabine Boulongne, Paris, Payot, 1995 ; « Contribution de la psychanalyse au travail des sages-femmes et des puéricultrices » (1957), in Le Bébé et sa mère, traduit par Madeleine Michelin et Lynn Rosaz, Paris, Payot, 1997 ; « Nosographie : y a-t-il une contribution de la psychanalyse à la classification psychiatrique ? » (1959-1964), in Processus de maturation chez l’enfant, traduit par Jeannine Kalmanovitch, Paris, Payot, 1996 ; La Nature humaine, traduit par Bruno Weil, Paris, Gallimard, 1997.

En outre, nous souhaiterions mentionner l’hypothèse qu’il y a chez la mère une éruption de haine envers son enfant dès la naissance de celui-ci. Cette hypothèse a à voir avec l’arrivée du nourrisson dans la matrice préexistante du couple père-mère, créant un nouveau triangle œdipien ou une nouvelle constellation familiale. Ce nouvel agencement risque de raviver les échecs et les difficultés que la mère a connus dans sa propre constellation œdipienne en réveillant des problèmes latents et en activant des forces d’amour et de haine, à la fois conscientes et inconscientes. Ce potentiel de haine inconsciente est bien entendu déterminé par d’autres facteurs mais il est pertinent de prendre en compte le rôle de ce nouveau triangle œdipien venant recouvrir l’ancien triangle œdipien, chez la mère et donc chez le père. Cette hypothèse peut aider à comprendre la dépression postnatale et la psychose puerpérale (note des éditeurs).

En formulant le paradigme conscient/inconscient, Freud les a clairement distingués (le conscient et l’inconscient). Cela pose un problème et explique notre tendance inéluctable à maintenir une séparation entre ces deux champs plutôt que de les imaginer l’un en train de traverser l’autre, l’un dans l’autre, l’un encerclant l’autre de façon continue. En dépit d’une unité et d’une continuité fondamentales, ces deux états d’esprit sont différents, et le fait d’extraire l’un de l’autre les redéfinit comme s’ils étaient séparés. Winnicott avait raison de penser qu’en étudiant le nourrisson et sa mère au commencement de la vie il allait découvrir l’archétype du conscient et de l’inconscient (le bébé) lors de sa première rencontre avec un nouvel archétype du conscient et de l’inconscient (la mère) à la naissance. Il aimait aussi laisser un espace entre la mère et le bébé, chacun préservant sa propre aire de réalité. Cette aire transitionnelle, loin d’être pour les mères et les bébés un vide, un éloignement, était en fait une aire de jeu, de créativité, un espace partagé. Winnicott a donné un nouveau sens au mot « jeu », que l’on peut associer à une ficelle ou une corde, à « une salle pour » (« le jeu dans un bout de corde qui permet… »), l’élasticité, la maniabilité, etc.

Winnicott pensait que les mères ont beaucoup à nous dire au sujet des bébés, qu’elles peuvent nous éclairer sur le paradigme conscient/inconscient tel qu’il se manifeste au moment si intense de l’accouchement et ensuite dans l’interaction mère/bébé, qu’elle soit saine ou pathologique. Il a regardé, étudié, observé les enfants et leurs mères au cours de ces moments très forts afin de glaner tout ce qu’il pouvait. Les articles réunis dans cet ouvrage sont le fruit de ces observations rapportées dans les études, présentations, notes, contributions diverses, conférences et

causeries que Winnicott destinait à un public sans cesse renouvelé.

Nous espérons que le matériel et les réflexions variées et originales contenus dans ce livre, et en particulier le regard que Winnicott porte sur la schizophrénie, feront naître un nouvel intérêt et des projets de recherche.

Nous espérons également que le talent de Winnicott dans ce domaine, c’est-à-dire ses pensées conscientes et inconscientes à propos des enfants, sera à nouveau reconnu et apprécié.

Ray Shepherd Jennifer Johns Helen Taylor Robinson