Chapitre III. Le premier contact avec la réalité externe7

L’étude du développement de l’être humain étant en bonne voie, nous allons, je l’espère, aborder des stades de plus en plus précoces du développement de l’enfant. Peut-être croyez-vous que, dès le début, un être humain se développe de façon linéaire, sans interruption. Toute interruption risque d’entraîner des troubles psychiques et un sujet en bonne santé est quelqu’un qui s’est développé à son propre rythme et chez qui les choses sont allées à leur terme, ou du moins aussi loin qu’elles pouvaient aller à ce moment-là.

Je me suis demandé comment vous expliquer pourquoi je ne vous parlerai pas de l’ensemble de la théorie psychanalytique du développement de l’individu. D’abord parce que cette théorie est connue, et que vous pouvez lire les ouvrages qui lui sont consacrés, ensuite parce qu’elle n’influence pas directement votre travail. La psychologie normale est d’un abord plus difficile et je vais essayer de vous montrer

pourquoi. Certaines personnes ont à l’esprit des scènes de fustigation qui tiennent une grande place dans leur vie ; chez les enfants ces idées sont souvent liées à la masturbation. Nous devons évoquer ces sujets si nous voulons aborder la question des châtiments corporels. Je pense à une femme venue en analyse parce que des idées de cet ordre la perturbaient ; elle était malade et voulait s’en débarrasser. Nous avons beaucoup travaillé, longtemps, patiemment. Au cours de la cure, il s’est avéré que ces fantasmes provenaient de son enfance : au tout début de sa vie, la partie agressive de sa relation à sa mère, au sein et au corps de sa mère, n’avait pas été intégrée à sa personnalité. Ces fantasmes très agressifs, marqués par une grande excitation, sont venus détruire sa relation paisible avec le corps de sa mère. Pour être plus clair, je dirai que ma patiente, en revivant cette situation dans le cadre spécifique de l’analyse, a découvert ce qui s’était passé pendant sa petite enfance : elle n’avait pas supporté d’attaquer directement quelque chose de si beau, quelque chose qu’elle imaginait faire partie d’elle-même, à savoir ce corps avec lequel elle était en contact. Elle avait le sentiment d’avoir presque tout perdu, et pourtant elle en avait gardé quelque chose car, quand elle était frustrée, elle ressentait de la haine et de la destructivité à l’égard de ce qui la frustrait (les boutons, les fermetures, les retards). Ainsi, un clivage s’était produit entre l’amour et la soumission d’une part, et le fait de prendre, de prendre ce qu’on lui donnait d’autre part. L’excitation liée à des fantasmes de fustigation, etc., était apparue ensuite. C’est ainsi que les choses se passent lorsqu’un nourrisson a la liberté de découvrir le corps de sa mère et ressent une tension pulsionnelle telle qu’il est soudain saisi par un désir incontrôlable de l’attaquer de manière impitoyable.

Tous les enfants sont confrontés à cette situation difficile, inhérente à leur développement, et ils doivent y faire face avec l’aide de leur mère et grâce à l’amour qu’elle leur porte. Des complications survenant au départ risquent de perturber la vie d’un individu pendant des années et des années. C’est pourquoi j’ai tenu à mettre l’accent sur le développement de la capacité de sollicitude et son incidence sur l’apparition du sentiment de culpabilité, lequel représente un grand pas en avant.

Nous allons en venir aux stades antérieurs. Je vous ai déjà dit que vous n’avez pas besoin d’une approche psychanalytique pour aider des enfants d’âge scolaire à gérer leurs sentiments de culpabilité. Il est plus important de compter dans la vie d’un enfant que de comprendre intellectuellement ses problèmes. Quelle que soit la nature de ses sentiments, vous êtes là, vous continuez d’exister, vous lui donnez l’occasion de se sentir tantôt satisfait, tantôt désolé et, s’il le souhaite, de réparer le mal qu’il pense avoir fait. Dire que vous continuez d’exister pendant un certain temps dans la vie de l’enfant rie suffit pas à définir votre rôle. Vous n’avez pas besoin de savoir tout ce qui se passe chez tel ou tel enfant. Vous savez qu’il se passe beaucoup de choses et, si vous continuez d’exister pour lui, il s’en sortira. Cela ne signifie pas seulement que vous continuez de vivre mais que l’enfant apprend à vous connaître et à vous considérer comme un être humain. Par exemple, vous n’êtes pas de bonne humeur le lundi matin, et pourtant tout va bien le vendredi. Ce qui se met en place lors de la petite enfance ne s’arrête pas avec elle. Le développement de l’enfant est continu : l’enfant atteint certains stades, consolide sa position, régresse parfois à un stade antérieur, puis progresse à nouveau. Ce qui a trait à la petite enfance se poursuit tout au long de la vie. Montrer pourquoi il est

important que les nourrissons aiment prendre leur bain revient à montrer pourquoi, plus tard, il faut que les enfants puissent se baigner dans la mer, qu’ils aient l’occasion de nager, de plonger, qu’ils disposent de savon, etc. Ce fait n’est pas nouveau, il est le prolongement de l’importance accordée au bain du nourrisson. De même, si on comprend qu’un bébé a besoin d’être vu nu, on comprend qu’un enfant a lui aussi besoin d’être vu nu. On pense souvent que c’est le rôle du médecin. J’ai été horrifié d’entendre un psychologue déclarer qu’il avait choisi cette discipline parce que, disait-il, « je ne supporte pas le corps des enfants ». En tant que pédiatre, j’aime voir le corps des enfants. Si j’exerçais en tant que pédopsychiatre, il me faudrait y renoncer et demander à un ami médecin de pratiquer l’examen médical à ma place. Je n’aimerais pas non plus devoir me limiter à cet examen médical, sans tenir compte des sentiments et des pensées de l’enfant. C’est pourquoi je pratique moi-même l’examen complet de l’enfant et je suis persuadé que c’est un avantage. Pour certains enfants, il est important qu’une seule et même personne considère que le corps et la psychologie forment un tout. N’est-il pas étrange que, quand un psychiatre demande à un patient d’aller consulter un collègue médecin, l’examen soit parfois mal fait et que le patient revienne voir le psychiatre ? Je me souviens d’un patient hypocondriaque auquel les médecins ne trouvaient jamais rien ; tout allait pour le mieux. Mais aucun d’entre eux ne l’a fait se déshabiller pour l’examiner de la tête aux pieds, y compris ses organes génitaux. Et comme on n’avait jamais examiné ses organes génitaux, le patient était convaincu que tous ses problèmes venaient de là. Quelqu’un a dit : « Au moins, les ostéopathes vous demandent de vous déshabiller ! » Les gens ont besoin d’être vus.

Si je me suis lancé dans une telle apologie, c’est parce que je me dois d’insister sur la toute petite enfance et les besoins du nourrisson quand je m’adresse à des personnes s’occupant d’enfants. Pour vous, certaines choses vont de soi mais, à la réflexion, vous verrez qu’elles renvoient à certains aspects du développement précoce de l’être humain. Par exemple vous, professeurs, arrivez à l’heure ou avec régulièrement trois minutes de retard et vous ne donnez pas vos cours dans l’obscurité. Si c’était le cas, les enfants ne sauraient pas où vous êtes, ils vous confondraient avec leurs hallucinations. Dans le noir, vous ne pourriez pas leur présenter la réalité, ce serait trop compliqué. Bien entendu, s’ils étaient aveugles, vous auriez recours à des techniques adaptées à la situation. Si nous le souhaitions, nous pourrions analyser tout ce que vous faites sous l’angle du développement-précoce du nourrisson.

Pour simplifier, disons qu’on peut distinguer trois aspects de ce développement : le contact avec la réalité, le sentiment d’habiter son corps et l’intégration de la personnalité. Même s’ils se recoupent parfois, ils nous servent de repères. Commençons par l’intégration de la personnalité. Je vous ai parlé du stade où l’enfant peut dessiner un cercle, dire que c’est une personne, et dire également que sa mère est une autre personne, semblable à celle-ci. Il commence à distinguer le monde interne et le monde extérieur et à savoir qu’il y a quelque chose à la limite entre les deux, et que ce quelque chose c’est lui. Cette frontière entre l’intérieur et l’extérieur est parfois ténue, à peine perceptible. Au début, il y a tout ce que Glover appelle les « noyaux du moi », à propos desquels l’enfant peut dire « Je » même si c’est seulement un petit morceau de « Je », tel que la vue d’un orteil, un doigt qui bouge, une forte sensation de faim ou la chaleur d’une bouillotte. Cela inclut tout ce qui empiète sur l’enfant, dont il a conscience et qui au début n’est pas séparé du self et ne s’en sépare que très progressivement. Tous ces petits fragments disparates contribuent à faire un être humain. À ce stade, il est donc essentiel que la mère considère son enfant comme une personne totale, car il ne peut se permettre d’être morcelé. Parfois, quand il a très faim et qu’il passe à l’attaque, les morceaux se réunissent pour former quelque chose qui ressemble presque à un tout et quand il est très en colère, la colère a pour effet de rassembler les morceaux.

Quand le bébé est calme, il n’y a pas de frontière entre l’intérieur et l’extérieur, il y a un grand nombre de choses séparées les unes des autres, le ciel vu à travers les arbres, les yeux de la mère qui se posent sur lui puis se détournent pour regarder ailleurs. L’intégration n’est pas nécessaire.

Si on passe à côté de cela, on passe à côté de quelque chose d’essentiel. Je fais allusion aux moments où il n’y a aucune excitation et où on est calme, reposé, détendu, proche des personnes et des choses.

Pour que, dans sa relation au monde, le nourrisson puisse recevoir sans voracité et donner sans colère, il faut qu’on s’occupe de lui de manière satisfaisante dans les premiers temps de sa vie. C’est grâce à cela qu’il pourra gérer cette situation, ainsi que d’autres expériences plus excitantes. Certains enfants n’y arrivent pas, telle la patiente dont je vous ai parlé tout à l’heure. L’attaque agressive, tenue à part, s’est organisée en fantasmes de fustigation. J’ajouterai que les personnes qui ont connu des débuts paisibles peuvent avoir une vie merveilleuse et s’identifier tranquillement à la nature et aux êtres humains.

L’intégration de la personnalité repose sur deux éléments. D’abord les moments forts qui permettent au nourrisson de se rassembler et de devenir une personne à part entière, en colère, affamée, et ensuite les soins qu’il reçoit. J’essaie de me représenter une mère en train de soulever son bébé. Elle ne l’attrape pas par un orteil. Elle fait parfois du bruit pour lui laisser un peu de temps, elle l’entoure de ses bras et lui donne le sentiment de former un tout. Elle ne le prend pas pour un acrobate. Elle montre qu’elle sait ce qui est en train de se passer.

Venons-en maintenant à une patiente qui, enfant, avait eu beaucoup de mal à établir son identité.

Il ne fallait à aucun prix que son père, très autoritaire, sache qui elle était. Elle a dessiné son père au moment même où il l’appelait par son prénom. Elle a dessiné une petite fille soumise, à l’air très sage, mais il n’y avait absolument rien d’autre que des petits bouts d’elle-même qui se précipitaient pour répondre à l’appel à temps. Elle a dessiné le chien dans lequel elle avait mis la plus grande partie d’elle-même, et ce chien se précipitait en vain pour essayer de la rattraper avant qu’elle n’arrive vers son père. Elle n’était plus qu’un morceau de chair mutile. D’ailleurs, elle se mettait toujours dans de petites boîtes, elles-mêmes cachées derrière des objets. (Souvenez-vous, c’est elle qui se réfugiait dans une caisse au sommet d’un arbre.)

Je veux vous faire comprendre que, quand vous vous adressez à un de vos élèves, vous vous adressez en fait à deux enfants : l’un est celui qui est devant vous, l’autre est le nourrisson éparpillé dont vous devrez rassembler les morceaux, et vous devez pour cela être là quand il le faut. Comment savoir lequel des deux est le meilleur ? Ils sont différents.

Lorsque vous prenez en charge un enfant, c’est un peu comme si vous vous occupiez d’un bébé. Au moment où vous appelez un enfant de six ans, il est en train d’imaginer qu’il fait partie de la nature ; c’est un poète et, pour lui, la vie et le monde extérieur sont interchangeables. Il ne peut donc répondre immédiatement à votre appel mais, si vous faites en sorte qu’il se sente intégré, ce sentiment de confusion cessera et il se rassemblera. Ses expériences pulsionnelles et votre attitude à son égard lui permettront de le faire et, en donnant à l’enfant ce dont il a besoin pour se rassembler de l’intérieur, vous lui apporterez toutes sortes de satisfactions. Vous rendez votre enseignement intéressant et vous établissez un lien entre la salle de classe et le corps de l’enfant. Je vais maintenant faire intervenir l’architecture car, un jour, un architecte m’a aidé. Je lui avais dit : « Je ne m’étais jamais rendu compte que j’aimais l’ancienne Regent Street, mais ce qui est certain, c’est que je n’aime pas la nouvelle Regent Street. Comment expliquez-vous cela ? » Il m’a répondu : « Dans l’ancienne Regent Street, toutes les proportions étaient à l’échelle humaine et les gens s’en sentaient proches alors que les constructions actuelles n’ont rien à voir avec l’être humain, sauf peut-être par un pur effet du hasard, ce qui fait que les gens ont l’impression d’être des robots. Il leur faut donc les approcher différemment. »

[Vient ensuite une intervention qui n’a pas été enregistrée, puis une question au sujet de Senate House, à l’université de Londres, où avait lieu la conférence.]

Chacun est libre d’avoir une opinion sur le bâtiment dans lequel nous nous trouvons. Il se peut que certaines personnes aiment ce lieu et je serais navré de leur faire de la peine. Cependant, quand il s’agit d’enfants, c’est une autre histoire. Savez-vous qu’autrefois le Dr Susan Isaacs avait ici un jardin d’enfants ? J’ai du mal à imaginer ce que ressentaient les enfants au sujet des proportions mais je ne crois pas qu’il faille demander à des petits enfants de venir dans un bâtiment d’aussi grande taille. En utilisant des éléments aussi simples que la température, l’air, etc., vous créez des conditions auxquelles les enfants peuvent s’identifier comme si c’étaient des êtres humains. À mon avis, la plupart des grands édifices sont disproportionnés, ils sont composés d’innombrables petits morceaux, et vous êtes l’un de ces morceaux.

De même, le sentiment qu’a l’enfant d’habiter son corps repose à la fois sur des activités qui impliquent son corps tout entier (donner des coups de pied, courir dans tous les sens, manger, apprendre à se connaître, apprendre à connaître l’endroit où il vit) et sur la manière dont son entourage s’occupe de lui. Ne croyez pas pour autant qu’il est toujours facile d’habiter son corps. Il suffit d’être fatigué pour ne pas se trouver là où on est. Je vous ai déjà raconté comment Lawrence d’Arabie, après avoir passé cinq jours à dos de chameau, avait eu l’impression d’être à quatre mètres au-dessus de l’oreille droite de son chameau. Ainsi, il vous arrive de vous absenter de votre corps et de ne plus savoir où vous commencez et où vous finissez. Nous avons tous vécu des expériences différentes, et cela complique la situation. Prenez l’exemple d’un homme qui a perdu une jambe. Dès qu’il est fatigué, le souvenir de son autre jambe réapparaît, alors que tout va bien le reste du temps. Nous sommes, je le répète, tous très différents les uns des autres. Lorsque quelqu’un revit intensément une expérience infantile, son corps devient pesant et il ne sait pas quoi en faire. Sur cette photo, vous pouvez voir la petite fille qui a quitté son corps et n’y est pas revenue pendant trois ans. Elle n’a jamais réussi à établir un contact satisfaisant avec la réalité. Bien que son cerveau fût en état de fonctionner, elle ne s’en servait pas. Elle a laissé tomber sa tête et s’en est allée. Elle était toute molle, sauf les parties de son corps qu’elle habitait, c’est-à-dire ses paupières et ses mâchoires. On devait l’alimenter par le nez. Ses paupières restaient closes, et pourtant on se rendait compte qu’elle les ouvrait parfois juste assez pour voir ce qui se passait. Aujourd’hui elle est revenue à elle, elle marche, elle parle et il arrive même qu’une plaisanterie la fasse rire. Voilà, poussé à l’extrême, un phénomène que vous observez souvent chez les enfants normaux. Imaginez un enfant qui souffre de troubles digestifs, il devient flasque, il a l’air absent, on dirait qu’il est mort. Vous le mettez au lit. Vous avez très peur et, tout aussi soudainement, le voici guéri et en train de jouer sur sa trottinette. C’est dans la mesure où nous comprenons la situation que nous pouvons ne pas nous affoler et l’accepter.