10. Les visées du traitement psychanalytique27 (1962)

Lorsque je pratique la psychanalyse, je vise à :

Rester vivant,

Rester en bonne condition,

Rester éveillé.

Je vise à être moi-même et à me comporter comme il faut.

Ayant commencé une analyse, je m’attends à la poursuivre et à y survivre, à la mener à son terme.

Analyser me procure du plaisir, mais j’anticipe toujours avec joie la fin de chaque analyse. L’analyse pour l’analyse ne signifie rien pour moi. Je pratique l’analyse parce que le patient a besoin de passer par là. Si le patient n’a pas besoin d’analyse, je fais autre chose.

Dans l’analyse, on se pose la question de savoir jusqu’à quel point on peut se permettre d’avancer ? Dans ma clinique, au contraire, ma devise est : Quel est le minimum indispensable ?

Ces points recouvrent, toutefois, des aspects superficiels. Quels sont les buts profonds ? Que fait-on dans la situation psychanalytique, préparée et maintenue avec tant de soin ?

En fait, tout au début, je m’adapte un peu à ce qu’on attend de moi. Il est inhumain de ne pas agir ainsi. Je ne cesse pourtant de manœuvrer pour parvenir à la situation de l’analyse standard.

Ce qu’il me faut essayer de définir, c’est ce que l’expression analyse standard signifie pour moi.

Pour moi, cela veut dire communiquer avec le patient à partir de la situation dans laquelle me place la névrose de transfert (ou la psychose). Dans cette situation, je possède quelques-unes des caractéristiques d’un phénomène transitionnel ; en effet, bien que je représente le principe de réalité et qu’il m’incombe de surveiller la pendule, je suis néanmoins pour le patient un objet subjectif.

La plus grande partie de ce que je fais relève d’une verbalisation à partir de ce que le patient m’apporte ce jour-là. Je me livre à des interprétations pour deux raisons :

1° Si je n’en fais pas, le patient a l’impression que je comprends tout. En d’autres termes, je conserve une qualité extérieure en n’atteignant pas tout à fait le but, ou même en me trompant.

2° La verbalisation effectuée au bon moment mobilise les forces intellectuelles. C’est seulement lorsque les processus intellectuels se sont gravement dissociés de l’existence psycho-somatique qu’il est mauvais de les mobiliser. Mes interprétations ont une qualité économique, du moins je l’espère. Je me satisfais d’une interprétation par séance, du moment qu’elle se rapporte au matériel produit par la coopération inconsciente du patient. Je ne dis qu’une chose, quelquefois la divisant en deux ou trois parties. À moins d’être très fatigué, je n’utilise pas de phrases très longues. Si je suis au bord de l’épuisement, je commence à être didactique. De plus, selon moi, une interprétation qui contient l’expression « de plus » est une séance didactique.

Le matériel du processus secondaire est appliqué au matériel du processus primaire en tant que contribution à la croissance et à l’intégration.

Que m’apporte un patient aujourd’hui ? Cela dépend de la coopération inconsciente qui s’est établie à l’époque de la première interprétation ayant suscité un changement, ou auparavant. Il est évident que le travail de l’analyse est effectué par le patient ; c’est cela qu’on appelle la coopération inconsciente ; elle comprend des choses comme l’activité onirique, la remémoration des rêves et leur récit fait d’une façon utile.

La coopération inconsciente est de même nature que la résistance, mais celle-ci appartient à un élément de transfert négatif. L’analyse de la résistance donne libre cours à la coopération, qui est du ressort des éléments de transfert positifs.

Bien que la psychanalyse puisse être infiniment complexe, il est possible de dire un certain nombre de choses simples à propos du travail que j’accomplis. L’une est que je m’attends à trouver, dans le transfert, une tendance à l’ambivalence, et qui s’écarte des mécanismes plus primitifs de clivage, d’introjection et de projection, de représailles de l’objet, de désintégration, etc. Je sais que ces mécanismes primitifs sont universels et qu’ils ont une valeur positive, mais, dans la mesure où ils affaiblissent le lien direct avec l’objet par l’intermédiaire de l’instinct, et de l’amour et de la haine, ce sont des défenses. Au terme de ramifications infinies sous forme de fantasme hypocondriaque et d’hallucinations persécutoires, un patient fait un rêve qui proclame : « Je vous mange. » Nous avons là la même simplicité rigoureuse que dans le complexe d’Œdipe.

Cette simplicité rigoureuse n’est possible que lorsqu’elle apparaît comme un bénéfice supplémentaire qui s’ajoute au renforcement du moi apporté par l’analyse. J’aimerais accorder une attention particulière à ce point, mais il me faut d’abord parler du fait que, dans beaucoup de cas, l’analyste déplace des influences de l’environnement qui sont pathologiques. La vision intérieure que nous acquérons nous permet de savoir, si nous sommes devenus des représentants actuels des figures parentales de l’enfance du patient ou si, au contraire, nous supplantons ces figures.

Dans la mesure où nous venons à bout de cela, nous nous apercevons que nous influons sur le moi du patient selon trois phases :

a) Dans les premiers stades d’une analyse, nous nous attendons à une espèce de force du moi grâce au soutien du moi que nous donnons simplement en pratiquant une analyse standard et en la pratiquant bien. Cela correspond au soutien du moi de la mère qui (selon ma théorie) ne fortifie le moi du nourrisson que si elle est capable, à l’époque du maternage, de jouer son rôle particulier. Ce rôle est temporaire et appartient à une phase particulière.

b) Ensuite vient une longue phase au cours de laquelle la confiance du patient dans le processus analytique l’amène à refaire toutes sortes d’expériences dans le domaine de l’indépendance du moi.

c) Dans la troisième phase, le moi du patient, maintenant indépendant, commence à se manifester et à faire valoir ses caractéristiques individuelles, tandis que le sentiment qu’il existe de son plein droit va de soi pour le patient.

C’est cette intégration du moi qui m’intéresse particulièrement et qui me fait plaisir (bien qu’elle ne doive pas s’établir pour mon plaisir). Cela donne beaucoup de satisfaction d’observer le développement de l’aptitude du patient à rassembler tout dans le champ de l’omnipotence personnelle, y compris les traumatismes authentiques.

La puissance nouvelle du moi engendre un changement clinique vers un relâchement des défenses qui dorénavant sont employées et déployées d’une façon plus économique ; il en résulte que l’individu ne se sent plus emprisonné dans une maladie, mais qu’il se sent libre, même s’il n’est pas libéré des symptômes. En résumé, nous constatons une croissance et un développement affectif qui, à la longue, avaient été entravés.

Que dire de l’analyse modifiée ?

Je m’aperçois que je fais œuvre de psychanalyste, même si je ne pratique pas une analyse standard, lorsque je rencontre certaines conditions que j’ai appris à reconnaître :

a) lorsque la peur de la folie prévaut ;

b) lorsqu’un faux « self » s’est établi avec succès et qu’une façade présentant une réussite parfois brillante sera détruite à un certain moment, pour que l’analyse puisse aboutir ;

c) lorsque, chez un patient, une tendance antisociale, soit sous forme d’un acte agressif, soit sous forme de vol (ou des deux), est le legs d’une privation affective ;

d) lorsqu’il n’y a pas de vie culturelle, mais seulement une réalité psychique intérieure et un rapport avec la réalité externe, les deux états étant relativement indépendants l’un de l’autre ;

e) lorsqu’une figure parentale malade est prévalente.

Ces cas, ainsi que beaucoup d’autres types de maladie, aiguisent mon attention. L’essentiel, c’est que je fonde mon travail sur le diagnostic et que, tout en progressant, je continue à faire un diagnostic de l’individu et un diagnostic social. En fait, je travaille en fonction du diagnostic. En ce sens, je fais de la psychanalyse lorsque le diagnostic est tel que l’individu concerné, dans son environnement, veut une psychanalyse. Je peux même essayer d’amorcer une coopération inconsciente si le désir conscient d’une analyse est absent. Mais, à tout prendre, l’analyse est pour ceux qui la désirent, qui en ont besoin et qui peuvent la supporter.

Lorsque je me trouve en face d’un cas qui ne convient pas, je me transforme en psychanalyste qui répond aux besoins de ce cas particulier ou tente de le faire. Je crois que l’analyste qui est bien au fait de la technique psychanalytique standard est généralement le mieux à même d’effectuer ce travail non-analytique.

Pour terminer, je voudrais dire ceci :

Je suis parti de l’hypothèse que tous les analystes se ressemblent dans la mesure où ce sont des analystes. Mais les analystes ne se ressemblent pas. Je ne suis pas celui que j’étais il y a vingt ou trente ans. Il n’y a pas de doute que certains analystes accomplissent un meilleur travail dans le domaine le plus simple et le plus dynamique, là où le conflit entre l’amour et la haine, avec toutes ses ramifications dans le fantasme conscient et inconscient, constitue le problème principal. D’autres analystes travaillent aussi bien ou mieux lorsqu’ils peuvent traiter, dans la névrose ou la psychose de transfert, des mécanismes mentaux plus primitifs. De cette manière, en interprétant les représailles d’objet partiel, les projections et les introjections, les angoisses hypocondriaques et para-noldes, les accès perturbant les chaînes d’associations, les troubles de l’idéation, etc., etc., ils élargissent le champ d’opération et le nombre de cas qu’ils peuvent traiter. Il s’agit là de recherche psychanalytique et le seul danger est que les besoins du patient en termes de dépendance infantile ne soient perdus au cours du travail de l’analyste. Naturellement, lorsque notre confiance dans la technique standard s’affermit grâce à son utilisation pour des cas qui conviennent, nous sommes enclins à penser que nous pouvons traiter un cas-limite sans nous écarter de la technique. Je ne vois pas de raison de ne pas essayer ces traitements, surtout si le diagnostic peut évoluer favorablement en conséquence de notre travail.

Selon moi, dans la pratique de la technique standard, nos buts ne changent pas même s’il arrive que nous interprétons des mécanismes mentaux qui appartiennent à des troubles de type psychotique et aux stades primitifs du développement affectif de l’individu. Si notre but continue d’être la verbalisation de la conscience qui s’éveille, en fonction du transfert, c’est bien de pratique analytique qu’il s’agit. Sinon, nous sommes des analystes pratiquant quelque chose que nous jugeons approprié à la situation. Et pourquoi pas ?