11. Vues personnelles sur l’apport de Mélanie Klein (1962)28

Au cours de vos incursions en dehors des écrits de Freud, vous avez sans doute déjà vu mentionner d’autres noms importants et vous avez rencontré des psychanalystes dont l’apport est original et dont les travaux sont généralement considérés comme valables. Vous savez, par exemple, qui est Anna Freud, quelle place unique elle a tenue dans la vie de son père au cours des vingt dernières années de sa vie et comment elle l’a soigné avec courage pendant sa maladie. Vous connaissez au moins l’exposé classique de la théorie psychanalytique qu’elle a fait dans son travail : « Le Moi et les Mécanismes de Défense » (1936). Anna Freud, en tout cas, a exercé une influence considérable sur le développement de la psychanalyse aux États-Unis et c’est à l’intérêt actif qu’elle a porté au travail des autres analystes que nous devons une grande partie des recherches publiées sous d’autres noms.

Anna Freud, cependant, n’a pas eu la même importance en Angleterre qu’aux États-Unis, tout simplement à causé de la très grande évolution dont Londres fut le théâtre au cours des vingt années qui ont suivi la première guerre mondiale, avant qu’elle ne s’y réfugie avec son père, fuyant la persécution nazie. C’est pendant cette période que se situe mon propre développement psychanalytique qui a pris racine et tiré sa sève du sol dans lequel j’étais implanté. C’est pourquoi cela vous intéressera peut-être que je vous en parle.

Ce qui s’est passé, voyez-vous, c’est qu’une controverse s’est élevée entre Mélanie Klein et Anna Freud, et elle n’a pas encore été résolue. Mais pour moi, au cours de mes premières années, au stade de la formation, cela n’avait pas d’importance ; cela en a pris seulement maintenant, dans la mesure où la pensée libre s’en trouve entravée. En fait, Mélanie Klein et Anna Freud se connaissaient déjà à l’époque viennoise, mais cela ne signifiait rien pour moi.

Pour moi, la psychanalyse en Angleterre était un édifice dont la première pierre était Ernest Jones. Si un homme a jamais mérité ma reconnaissance, c’est Jones, vers lequel je me suis tourné en 1923 lorsque j’ai découvert que j’avais besoin d’être aidé. Il me mit en contact avec James Strachey, et je fus en analyse pendant dix ans avec lui, mais j’ai toujours su que c’était grâce à Jones qu’il y avait un Strachey et une Société Britannique de Psychanalyse que je pouvais utiliser.

C’est ainsi que je vins à la psychanalyse, ignorant tout des heurts de personnalité entre les différents analystes, trop heureux de trouver une aide effective aux difficultés qui étaient les miennes.

À cette époque, je débutais en tant que pédiatre consultant et vous pouvez imaginer combien il était intéressant de prendre note d’innombrables anamnèses et d’obtenir de parents sans instruction qui faisaient partie d’une clientèle hospitalière, toute la confirmation utile des théories psychanalytiques qui commençaient à avoir une signification pour moi à travers ma propre analyse. Il n’y avait alors aucun analyste qui fût également pédiatre et, pendant vingt ou trente ans, je fus un phénomène isolé.

Je mentionne ces faits car, en tant que pédiatre ayant un certain don pour obtenir des mères qu’elles me parlent de leurs enfants et des débuts de leurs troubles, je me trouvais alors bien placé pour être à la fois stupéfait de la manière dont la psychanalyse éclaire la vie des enfants, et d’une certaine insuffisance de la théorie psychanalytique, cette insuffisance dont je vais parler. À cette époque, dans les années 20, tout était centré sur le complexe d’Œdipe. L’analyse des psychonévroses conduisait l’analyste à revenir sans cesse sur les angoisses relevant du domaine de la vie instinctuelle, dans la relation de l’enfant avec ses deux parents, vers l’âge de 4-5 ans. Les difficultés plus précoces qui étaient mises au jour étaient traitées dans les analyses comme des régressions à des points de fixation pré-génitaux, mais la force, dynamique provenait du conflit au moment du plein épanouissement du complexe d’Œdipe génital à l’âge des premiers pas ou un peu plus tard, c’est-à-dire juste avant la disparition du complexe d’Œdipe et l’apparition de la période de latence. Pourtant, d’innombrables histoires de cas me montraient que les enfants qui avaient des troubles psychonévrotiques, psychotiques, psycho-somatiques ou antisociaux, avaient manifesté des difficultés dans leur développement affectif au cours de la toute première enfance et même au stade de nourrisson. Des enfants paranoïdes hypersensibles pouvaient même s’être montrés ainsi au cours des premières semaines ou même des premiers jours de leur vie. Il y avait, quelque part, quelque chose qui n’allait pas. Lorsque j’en vins à traiter des enfants par la psychanalyse, je pus avoir la confirmation que les psychonévroses avaient bien leur origine dans le complexe d’Œdipe et pourtant je savais que les troubles avaient commencé plus tôt.

À partir de 1925 environ, j’ai présenté à mes confrères nombre d’articles où s’exprimaient timidement mes suggestions attirant l’attention sur ces faits et, en fin de compte, mon point de vue a explosé dans une conférence (1936) que j’ai intitulée « Appétit et troubles affectifs ». J’y donnai des exemples de cas qu’il fallait concilier en quelque sorte avec la théorie selon laquelle le complexe d’Œdipe est à l’origine des conflits individuels, puisque les nourrissons peuvent être malades au point de vue affectif.

Ce fut un moment important de ma vie lorsque mon analyste intervint au cours de mon analyse pour me parler de Mélanie Klein. Il avait eu connaissance du soin que je portais à noter les anamnèses et des tentatives que je faisais pour appliquer ce que je découvrais dans ma propre analyse, aux cas des enfants qu’on m’amenait pour toutes sortes de troubles relevant de la pédiatrie. Je m’intéressais particulièrement aux cas des enfants qui m’étaient amenés pour des cauchemars. Strachey m’affirma : « Si vous appliquez la théorie psychanalytique aux enfants, vous devriez rencontrer Mélanie Klein. C’est Jones qui l’a fait venir en Angleterre pour analyser une personne à laquelle il était particulièrement attaché. Elle dit des choses qui peuvent êtres vraies ou non. À vous de voir par vous-même, car vous ne trouverez pas dans votre analyse avec moi ce que Mélanie Klein enseigne. »

J’allai donc écouter Mélanie Klein, puis je la rencontrai. Je découvris une analyste qui avait beaucoup à dire sur les angoisses propres à la première enfance et je me mis à travailler avec son aide. Je lui amenai une observation rédigée dans le détail et elle eut la bonté de la lire entièrement. Sur la base de cette analyse pré-kleinienne que j’avais faite à partir de ma propre analyse par Strachey, je m’efforçai ensuite d’acquérir une partie du savoir qu’elle possédait déjà et dont je découvris l’immensité.

Pour moi, c’était difficile, car en une nuit j’étais passé de l’état de précurseur à celui d’étudiant avec un précurseur pour maître. Mélanie Klein était un professeur très généreux et j’estimais que j’avais de la chance. Je me rappelle que je suis allé la voir une fois pour un contrôle et que je ne pouvais absolument pas me souvenir du travail de toute une semaine. Elle réagit simplement en me racontant un cas à elle.

Dorénavant, c’est de Mélanie Klein que j’appris la psychanalyse et, par comparaison, je trouvais les autres professeurs rigides. Entre autres choses, elle avait une mémoire étonnante. Le samedi soir, si elle le désirait, elle pouvait passer en revue tous les détails de son travail de la semaine avec chacun de ses patients, sans se référer à des notes. Elle se rappelait mes cas et mon matériel analytique mieux que je ne le faisais moi-même. Plus tard, elle me confia l’analyse de quelqu’un de proche qui lui était cher, mais je dois préciser que je n’ai jamais été analysé par elle ou par l’un de ses analysés, de sorte que je n’avais pas la qualification requise pour faire partie du groupe des élus kleiniens.

Il me faut essayer maintenant de définir plus spécifiquement ce que j’ai appris. C’est difficile, car à l’époque je travaillais simplement sur le matériel de mes cas et sur des cas dont elle me parlait ; je n’avais aucune idée de l’originalité profonde de ce qui m’était enseigné. L’important était que cela me paraissait juste et me permettait de relier en détail mes observations cliniques à la théorie psychanalytique.

Pour Mélanie Klein, l’analyse d’un enfant était exactement analogue à celle d’un adulte. Cela ne m’a jamais posé de problème puisque je partais avec le même point de vue – que j’ai toujours. L’idée d’une période préparatoire dépend du type de cas et il ne s’agit pas d’une technique fixe propre à l’analyse des enfants.

Mélanie Klein utilisait des ensembles de jouets très petits. Je les ai trouvés très utiles car on peut les manier facilement et ils sont particulièrement adaptés à l’imagination des enfants. C’était un progrès par rapport à l’échange de paroles et aux dessins que j’employais toujours parce qu’il est commode de les conserver pour se remémorer un cauchemar ou un fragment de jeu.

Mélanie Klein avait une manière de rendre très réelle la réalité psychique intérieure. Pour elle, une activité ludique spécifique avec les jouets était une projection de la réalité psychique qui est localisée par l’enfant, localisée à l’intérieur du « self » et du corps.

De la sorte, j’en vins à considérer la manipulation des petits jouets par l’enfant, et d’autres activités ludiques particulières et limitées, comme des aperçus sur le monde intérieur de l’enfant. On peut qualifier en conséquence la réalité psychique d’ « intérieure » parce qu’elle appartient vraiment au concept que l’enfant a de soi-même ; selon ce concept il y a un intérieur qui est partie du « self » et un extérieur qui est non-moi et qui est repoussé.

Il y avait donc une étroite corrélation entre les mécanismes mentaux de l’introjection et la fonction de manger. De même, la projection avait un rapport avec les fonctions corporelles d’excrétion : salive, sueur, fèces, urine, colères, coups de pied, etc.

De cette manière, le matériel d’une analyse se rapportait aux relations objectales de l’enfant, ou aux mécanismes d’introjection et de projection. L’expression « relations objectales » pouvait aussi signifier relations à des objets internes ou externes. L’enfant grandissait donc dans un monde qui ne cessait, tout comme lui, d’être enrichi par la projection et l’introjection. Toutefois, le matériel de la projection et de l’introjection avait une préhistoire car, à la base, ce qui est à l’intérieur et qui fait partie de l’enfant avait d’abord été absorbé du point de vue de la fonction corporelle de manger. Ainsi, alors qu’on pouvait analyser en termes de projection et d’introjection à l’infini, les changements survenaient par rapport à l’acte de manger, c’est-à-dire par rapport à l’érotisme oral et au sadisme oral.

Il en découle que si un enfant mordait l’analyste dans le cadre du transfert, pris de colère à propos d’un week-end ou de vacances, il y avait accroissement de la puissance des objets internes ayant une qualité persécutoire. À la suite de quoi l’enfant ressentait une douleur ou se sentait menacé de l’intérieur, ou avait la nausée. Ou bien, par le jeu de mécanismes de projection, l’enfant se sentait menacé de l’extérieur, souffrait de phobies, ou avait des fantasmes terrifiants, éveillé ou dans son sommeil, ou devenait méfiant, etc.

C’est ainsi qu’un monde analytique très riche s’ouvrit à moi. Mon matériel clinique confirmait les théories et ne cessait de le faire. Finalement, j’en vins à tenir tout cela pour acquis. En tout état de cause, ces idées sont esquissées dans Deuil et mélancolie de Freud (1917) et c’est Abraham (1916) (le professeur de Klein à Berlin) qui a frayé le chemin vers un nouveau territoire que Mélanie Klein a jalonné avec tant de bonheur.

Pour moi, le point important était que le travail se faisait maintenant sur la base des angoisses liées aux pulsions prégénitales, sans rien perdre pour autant de l’impact du complexe d’Œdipe. On s’apercevait que dans un cas psychonévrotique plus ou moins pur, le matériel prégénital était régressif, la dynamique appartenant à la période de la cinquième année, tandis que d’un autre côté, dans de nombreux cas, il y avait une maladie et une organisation des défenses appartenant aux temps les plus reculés de la vie du nourrisson. En fait, nombreux étaient les enfants qui n’étaient jamais parvenus à un état aussi sain que le complexe d’Œdipe à l’âge des premiers pas.

Au début des années trente, j’eus la chance d’avoir comme second cas de contrôle en psychanalyse infantile, une petite fille de trois ans qui était tombée malade (anorexie) le jour de son premier anniversaire. Le matériel de l’analyse était œdipien, avec des réactions à la scène primitive et l’enfant n’était nullement psychotique. D’ailleurs elle se remit ; maintenant elle est heureuse en mariage et élève sa propre famille. Mais son conflit œdipien débuta le jour de son premier anniversaire lorsque, pour la première fois, elle s’assit à table avec ses deux parents. L’enfant, qui n’avait pas manifesté de symptômes auparavant, tendit la main pour attraper de la nourriture, regarda solennellement son père et sa mère et retira la main. C’est alors que commença une grave anorexie, à l’âge d’un an exactement. Dans le matériel de l’analyse, la scène primitive apparut comme un repas. Quelquefois les parents mangeaient l’enfant alors que d’autres fois l’enfant renversait la table (le lit) et détruisait toute la situation. Son analyse se termina à temps pour qu’il y ait un complexe d’Œdipe génital avant l’apparition de la période de latence.

Il s’agissait cependant d’un cas « vieux jeu ». Le mode d’approche de Mélanie Klein m’a permis de travailler sur les conflits et les angoisses infantiles et les défenses primitives, que le patient soit un enfant ou un adulte. Progressivement, son approche a mis en lumière la théorie de la dépression réactionnelle (esquissée par Freud) et la théorie de quelques états caractérisés par une attente de persécution. Elle a donné un sens à des états tels que les alternances cliniques, de l’hypocondrie au délire de persécution et vice versa, et les alternances de dépression et de défense obsessionnelle.

Tout en travaillant avec Mélanie Klein, j’ai observé qu’il n’y avait pas de variation de la technique freudienne sur le plan de la stricte application des principes, qu’on évitait soigneusement de sortir du rôle de l’analyste et que les interprétations principales étaient des interprétations de transfert. Tout cela était naturel pour moi car mon propre analyste était strictement orthodoxe. (Plus tard, j’eus un autre analyste : Mrs Joan Riviere.)

Ce que j’ai trouvé là, ce fut une compréhension très enrichie du matériel offert et j’ai apprécié en particulier d’être en mesure de localiser l’élément de réalité psychique à l’intérieur ou à l’extérieur et de me libérer de l’usage de l’expression « fantasme plus faible » – même si on l’épelle « phantasme ».

En travaillant d’après les principes de Mélanie Klein, on en venait à comprendre le stade complexe du développement qu’elle appelle la « position dépressive ». Je pense que cette expression est mauvaise, mais cliniquement, dans les traitements psychanalytiques, il est exact que lorsque le patient parvient à cette position, cela implique qu’il se déprime. Dans ce cas c’est un succès d’être déprimé puisqu’il faut, pour y parvenir, avoir atteint un grand degré d’intégration personnelle, avoir accepté la responsabilité pour toute la destructivité qui est liée au fait de vivre, à la vie instinctuelle et à la colère devant la frustration.

À partir du matériel que mes patients m’apportaient, Mélanie Klein fut en mesure de me montrer clairement qu’être capable de ressentir sollicitude et culpabilité est un progrès et c’est cela, plutôt que la dépression, qui, dans le cas du nourrisson et de l’enfant, caractérise l’arrivée à la position dépressive.

Parallèlement, lorsqu’on parvient à ce stade, apparaissent des idées de restitution et de réparation ; l’individu humain ne peut en effet accepter les idées destructrices et agressives incluses dans sa propre nature sans vivre aussi l’expérience de la réparation. C’est pour cette raison que, à ce stade, la présence continue de l’objet aimé est nécessaire, étant donné que c’est seulement de cette manière que se présenteront les occasions de réparation.

Il s’agit là, d’après moi, de la contribution la plus importante qu’ait faite Mélanie Klein et je pense qu’elle est du même ordre que le concept de complexe d’Œdipe chez Freud. Ce dernier concerne une relation à trois, tandis que la position dépressive de Klein concerne une relation à deux, celle qui existe entre le nourrisson et sa mère. L’élément principal est un certain degré d’organisation et de force du moi chez le nourrisson ou le jeune enfant. Pour cette raison, il est difficile de situer les débuts de la position dépressive avant 8-9 mois ou un an. Mais quelle importance ?

Tout cela appartient à l’époque située entre les deux guerres, alors que la Société Britannique évoluait rapidement et que Mélanie Klein était son agent fertilisateur. Pauja Heimann et Susan Isaacs soutenaient son point de vue, ainsi que Joan Riviere, ma deuxième analyste.

Beaucoup de choses se sont passées depuis et je ne prétends pas savoir transmettre la manière de voir de Mélanie Klein d’une façon qu’elle approuverait. D’ailleurs je crois que mes idées ont commencé à se décanter à partir des siennes et, en tout cas, je me suis aperçu qu’elle ne me comptait pas comme kleinien. Cela m’était égal car je n’ai jamais pu suivre quelqu’un d’autre, pas même Freud. Mais Freud est facile à critiquer car il a toujours été prêt à se critiquer lui-même. Par exemple, il m’est tout simplement impossible de trouver un sens à son idée d’un instinct de mort.

En résumé, ce que Mélanie Klein a apporté c’est plus que ce que nous pouvons nous permettre d’ignorer. Elle a étudié de plus en plus profondément les mécanismes mentaux de ses patients et a ensuite appliqué ses concepts au nourrisson en cours de croissance. Je pense que c’est là qu’elle a commis des erreurs, car, en psychologie, « profond » ne signifie pas toujours « archaïque ». Considérer comme admise une position paranoïde-schizoïde qui date du tout début de la vie est devenu une partie importante de la théorie de 146

Mélanie Klein. Ce terme paranoïde-schizoïde n’est certainement pas bon. Néanmoins, nous ne pouvons ignorer le rôle, d’une importance vitale, que jouent les deux mécanismes suivants :

1° la peur du talion,

2° le clivage de l’objet en « bon » et « mauvais ».

Il semble que Mélanie Klein pensait à la fin que chez les nourrissons, ces deux mécanismes existent dès l’origine, mais cette idée me paraît ne pas tenir compte du fait qu’avec un maternage suffisamment bon les deux mécanismes peuvent être relativement peu importants jusqu’à ce que l’organisation du moi rende le petit enfant apte à utiliser les mécanismes de projection et d’introjection pour parvenir à une maîtrise des objets. Si le maternage n’est pas suffisamment bon, il en résulte le chaos plutôt qu’une peur du talion et un clivage de l’objet en « bon » et « mauvais ».

En ce qui concerne ces termes de bon et de mauvais, je pense qu’il est difficile de les utiliser avant que le nourrisson ne soit devenu capable de distinguer les objets internes bienveillants de ceux qui ont une qualité persécutoire.

Il se peut qu’une grande partie de ce que Mélanie Klein a écrit au cours des vingt dernières années d’une vie fructueuse ait été gâté par sa tendance à toujours reculer l’âge auquel les mécanismes mentaux apparaissent, si bien qu’elle a même trouvé une position dépressive dans les premières semaines. Elle a aussi parlé des soins de l’environnement, mais du bout des lèvres, et elle n’a jamais tout à fait reconnu que la dépendance de la première enfance est vraiment une période dans laquelle il n’est pas possible de décrire un nourrisson sans décrire la mère qu’il n’a pas encore été capable de distinguer d’un « self ». Mélanie Klein disait qu’elle avait accordé toute l’attention requise au facteur de l’environnement, mais je pense que, par tempérament, elle n’en était pas capable. Peut-être y avait-il un aspect positif dans cette façon de faire car sans aucun doute elle se sentait poussée à remonter de plus en plus loin dans les mécanismes mentaux individuels et personnels constituant ce nouvel être humain qui est au bas de l’échelle du développement affectif.

Quelles que soient les critiques que nous aurions peut-être envie de faire sur son point de vue au cours des vingt dernières années de son œuvre, il reste que nous ne pouvons ignorer la répercussion considérable que son travail a eu en Angleterre et qu’il aura partout sur la psychanalyse orthodoxe.

Quant à la controverse entre Mélanie Klein et Anna Freud, et entre les disciples de chacune, elle n’a pour moi que peu d’importance et elle ne devrait pas en avoir pour vous, car il s’agit d’une affaire locale et il suffira d’un vent puissant pour la dissiper. Ce qui compte, c’est que la psychanalyse, fermement fondée sur Freud, ne doit pas ignorer la contribution de Mélanie Klein, que j’essaierai de résumer en quelques points :

Stricte technique orthodoxe dans la psychanalyse des enfants.

Technique facilitée par l’emploi de petits jouets aux stades initiaux.

Technique de l’analyse depuis celle des enfants de deux ans et demi jusqu’aux plus âgés.

Fantasme connu pour être localisé par l’enfant (ou l’adulte), c’est-à-dire à l’intérieur ou à l’extérieur du « self ».

Conception d’après laquelle les forces ou les « objets » internes bons ou persécuteurs, ainsi que leur origine, se trouvent dans des expériences instinctuelles satisfaisantes ou non (à l’origine orales et sadiques-orales).

Importance de la projection et de l’introjection en tant que mécanismes mentaux qui se développent par rapport à l’expérience vécue qu’a l’enfant des fonctions corporelles d’incorporation et d’excrétion.

Mise en relief de l’importance des éléments destructifs dans les relations objectales, la colère devant la frustration mise à part.

Élaboration d’une théorie sur l’acquisition, chez l’individu, d’une capacité de sollicitude (position dépressive).

Rapport du jeu constructif, du travail, du pénis et de la grossesse avec la position dépressive.

Compréhension du déni de la dépression (défense maniaque).

Compréhension de la menace du chaos dans la réalité psychique interne et des défenses liées à ce chaos (névrose obsessionnelle ou humeur dépressive).

Postulat relatif aux pulsions infantiles, craintes du talion et clivage de l’objet avant l’instauration de l’ambivalence.

Tentative continue de définir la psychologie du nourrisson sans mentionner la qualité des soins de l’environnement.

Ensuite, nous avons certaines contributions plus douteuses :

Maintien de l’utilisation de la théorie des instincts de vie et de mort.

Tentative pour définir la destructivité infantile en termes de : à) hérédité,

b) convoitise.