14. Psychothérapie des troubles du caractère33 (1963)

Bien que le titre choisi pour cet article soit la Psychothérapie des troubles du caractère », il n’est pas possible d’éviter un débat sur la signification de l’expression « troubles du caractère ».

Comme le remarque Fenichel (1945) :

« On peut se poser la question de savoir si toute analyse n’est pas au fond une « analyse de caractère ». Tous les symptômes sont le résultat d’attitudes spécifiques du moi qui, dans l’analyse, apparaissent comme des résistances et qui se sont développées au cours de conflits infantiles. Cela est vrai. Et jusqu’à un certain point, toutes les analyses sont, en réalité, des analyses de caractère »

Et encore :

« Les troubles du caractère ne forment pas une unité nosologique. Les mécanismes à la base d’un trouble du caractère peuvent être aussi différents que les mécanismes a la base des névroses symptomatiques Un caractère hystérique sera donc plus facilement-guéri qu’un caractère compulsif et un compulsif plus facilement qu’un narcissique.

Il est clair que l’expression recouvre trop de choses pour être utile, ou bien qu’il faut l’employer dans un sens bien particulier et, dans ce cas, il est nécessaire que je précise l’usage que j’en ferai dans cet exposé.

Tout d’abord, pour éviter la confusion, il faut reconnaître que les trois expressions : le caractère, un noble caractère34 et un trouble du caractère évoquent trois phénomènes très différents. Il serait artificiel d’examiner le caractère, la bonne conduite et les troubles du caractère en même temps, bien qu’ils soient interdépendants.

Freud a écrit (1905 b) qu’une des conditions préalables à la réussite d’une analyse était que « l’on puisse se fier au caractère ». Selon Fenichel (1945) : « Ce que nous étudions, toutefois, c’est l’opposé : l’élément peu fiable au sein de la personnalité » et Fenichel pose la question suivante : « Est-il possible d’y remédier ? » Il aurait aussi bien pu poser le problème de son étiologie.

Lorsque j’observe des troubles du caractère, je m’aperçois que j’observe des personnes totales. Cette expression implique que l’intégration a été réalisée au moins jusqu’à un certain degré, ce qui en soi est un signe de santé mentale.

Les exposés qui ont précédé le mien nous ont appris beaucoup de choses et ont renforcé mon opinion que le caractère est un élément qui fait partie de l’intégration. Le caractère est la manifestation du succès de l’intégration, alors qu’un trouble du caractère est une distorsion de la structure du moi, l’intégration étant néanmoins maintenue. Il est peut-être bon de se souvenir que l’intégration porte en elle un facteur temps. Le caractère de l’enfant s’est formé à partir d’un processus de développement régulier et, à cet égard, l’enfant a un passé et un avenir.

Nous aurions avantage, à mon avis, à employer l’expression « trouble du caractère » pour décrire la tentative que fait l’enfant pour compenser les anomalies ou les défauts de son développement. Constamment, nous supposons que la structure de la personnalité est capable de résister à la pression de l’anomalie mais il faut que l’enfant transige avec sa structure personnelle où dominent l’angoisse, la compulsion, l’humeur ou la suspicion, etc., en même temps qu’il lui faut établir des rapports entre ces éléments et les exigences et les attitudes d’expectative de l’environnement immédiat.

Selon moi, cette expression tire spécifiquement sa valeur de la description d’une distorsion de la personnalité qui s’établit lorsque l’enfant a besoin de transiger avec un certain degré de tendance antisociale en lui. Ce qui me conduit immédiatement à définir comment j’utilise ce terme.

J’emploie ces mots car ils nous permettent de concentrer notre attention non pas tant sur le comportement que sur les écarts de comportement dont les racines s’étendent dans tout le domaine entre la normalité et la délinquance. Vous pouvez étudier la tendance antisociale chez votre propre enfant normal qui, à l’âge de deux ans, prend une pièce de monnaie dans le sac à main de sa mère.

La tendance antisociale naît toujours d’une privation affective et représente la revendication de l’enfant qui cherche à revenir à un état de choses antérieur au temps où il n’était pas privé et que tout allait bien. Je ne puis développer ce thème ici, mais il me faut mentionner cet élément, que j’appelle la tendance antisociale, car on le retrouve régulièrement lorsqu’on dissèque un trouble du caractère. En s’adaptant à la tendance antisociale qui est sienne, l’enfant peut la cacher : une formation réactionnelle se développera peut-être alors et l’enfant deviendra poseur, par exemple ; ou bien il s’imaginera des griefs et se plaindra constamment ; il aura recours au rêve éveillé, mentira, se livrera à une activité masturbatoire mineure, mouillera son lit, sucera son pouce ou se frottera les cuisses d’une manière compulsive, etc. Ou bien, il manifestera périodiquement, la tendance antisociale qui est la sienne par un trouble du comportement. Cette manifestation est toujours associée à l’espoir et prend la forme soit du vol, soit d’une activité agressive et destructive. Elle est compulsive.

Le trouble du caractère, selon ma manière de voir, correspond donc d’une manière très significative à une distorsion de la personnalité intacte qui résulte des éléments antisociaux qu’elle porte en elle. C’est l’élément antisocial qui détermine l’implication de la société car c’est à la société (la famille de l’enfant, etc.) qu’il appartient de relever le gant, d’aimer ou de ne pas aimer le caractère et le trouble du caractère.

Nous avons donc ici les premiers éléments d’une description :

Les troubles du caractère ne font pas partie de la schizophrénie. S’il y a trouble du caractère, il y a une maladie cachée dans une personnalité intacte. Les troubles du caractère, d’une certaine manière et jusqu’à un certain point, mettent activement la société en cause.

Il est possible de répartir les troubles du caractère selon que l’individu a réussi ou échoué dans la tentative qu’a faite la personnalité totale pour dissimuler l’élément malade. Ici, la réussite signifie que la personnalité, bien qu’appauvrie, est devenue capable de socialiser le trouble du caractère pour trouver des bénéfices secondaires ou pour s’accorder à une coutume sociale.

L’échec signifie dans ce cas que l’appauvrissement de la personnalité s’accompagne d’insuccès dans l’instauration d’une relation avec la société entière, à cause de l’élément que représente la maladie cachée.

En fait, la société a un rôle à jouer selon des modalités diverses dans la détermination du sort d’une personne présentant un trouble du caractère. Par exemple :

la société tolère la maladie individuelle jusqu’à un certain point ;

la société tolère l’échec de l’individu à se socialiser ;

la société tolère les distorsions que présente le mode de socialisation de l’individu et en tire même un plaisir.

Ou bien :

La société fait face à la tendance antisociale d’un individu ; sa réaction est alors motivée par :

1° la vengeance,

2° le désir de socialiser l’individu,

3° la compréhension et l’application de la compréhension à la prévention.

L’individu présentant un trouble du caractère peut :

1° souffrir d’un appauvrissement de la personnalité, avoir le sentiment qu’il a lieu de se plaindre, que les choses sont irréelles, qu’il a conscience que tout but sérieux lui fait défaut, etc.,

2° souffrir d’un échec dans la socialisation.

C’est ce qui nous offre une base pour la psychothérapie car la psychothérapie a rapport avec la souffrance individuelle et le besoin d’être aidé Toutefois, dans le trouble du caractère, cette souffrance n’appartient qu’aux premiers stades de la maladie de l’individu. Les bénéfices secondaires prennent rapidement le dessus, amoindrissent la souffrance et contrarient la tendance de l’individu à rechercher de l’aide ou à accepter l’aide offerte.

Il faut reconnaître qu’en ce qui concerne la « réussite » (en cas de trouble du caractère caché et socialisé), la psychothérapie rend l’individu malade, parce que la maladie se situe entre la défense et la santé de l’individu Au contraire, dans le cas d’un trouble du caractère que l’on n’a pas réussi à cacher, bien qu’à un stade primitif l’individu ait pu avoir eu tendance à rechercher de l’aide en raison des réactions de la société, sa motivation ne l’amène pas nécessairement à poursuivre le traitement de la maladie plus profonde.

La clé du traitement d’un trouble du caractère se trouve dans le rôle que l’environnement joue lorsqu’il y a guérison naturelle. Dans les cas légers, l’environnement peut effectuer une « guérison » parce que le trouble est dû à un échec de sa part dans le domaine de la protection et du soutien du moi à un stade de dépendance de l’individu Cela explique pourquoi des enfants sont régulièrement « guéris », au cours de l’évolution de leur enfance, d’un trouble du caractère naissant en utilisant tout simplement la vie de famille. Les parents ont une deuxième et une troisième chance de sauver leur enfant en dépit des faillites de l’éducation (souvent inévitables) aux premiers stades de dépendance extrême de l’enfant. C’est donc la vie de famille qui offre la meilleure possibilité de rechercher l’étiologie d’un trouble du caractère ; en fait, c’est dans la vie de : famille, ou ce qui lui tient lieu de substitut, que le caractère de l’enfant se construit selon des voies positives.

Étiologie des troubles du caractère

En étudiant l’étiologie d’un trouble du caractère, il est nécessaire de tenir pour acquis le processus de maturation de l’enfant, la sphère du moi libre-de-conflit (Hartmann), la tendance au progrès avec la pulsion d’angoisse (Klein), ainsi que la fonction de l’environnement qui favorise les processus de maturation. Pour que la maturation soit un succès dans le cas de chaque enfant, il faut que les soins de l’environnement soient suffisamment « bons ».

Compte tenu de tous ces éléments, on peut dire qu’il y a deux extrêmes dans la distorsion et que ceux-ci ont un rapport avec les stades de maturation de l’individu où se situe la faillite de l’environnement lorsque la capacité du moi d’organiser des défenses a vraiment été dépassée :

À l’un des extrêmes, le moi cache des formations de symptômes psychonévrotiques (établies par rapport à l’angoisse relevant du complexe d’Œdipe). Dans ce cas, la maladie cachée est affaire de conflit dans l’inconscient personnel de l’individu.

À l’autre extrême, le moi dissimule des formations de symptômes psychotiques (clivage, dissociations, glissement hors de la réalité, dépersonnalisation, régression et dépendances omnipotentes, etc.). Là, la maladie cachée se situe dans la structure du moi.

Mais le fait que la société soit essentiellement en cause n’a pas de rapport avec la nature de la maladie cachée, qu’elle soit psychonévrotique ou psychotique. En réalité, dans le trouble du caractère, il il y a un autre élément : à un moment de la première enfance, (l’individu a perçu, à juste titre, qu’au début tout allait bien ou assez ! bien et qu’ensuite tout n’était pas bien. En d’autre termes, il y a eu, à un certain moment ou pendant une phase du développement, une faillite réelle du soutien du moi qui a entravé le développement affectif de l’individu ; une réaction à ce traumatisme a pris alors la place de la simple croissance. Une faillite de l’environnement favorable fait ainsi obstruction aux processus de maturation.

Cette théorie de l’étiologie des troubles du caractère, si elle est exacte, nous conduit à une nouvelle définition du trouble du caractère à son début. L’individu qui appartient à cette catégorie poursuit sa vie avec deux fardeaux distincts. Naturellement, l’un de ceux-ci est constitué par l’accroissement de charge que représente un processus de maturation perturbé et à certains égards arrêté ou retardé. L’autre, c’est l’espoir, un espoir qui. n’est jamais tout à fait éteint, que l’environnement reconnaîtra et réparera la faillite spécifique qui a causé le mal. Dans la grande majorité des cas, les parents, la famille ou les tuteurs de l’enfant admettent le fait (si souvent inévitable) « qu’on l’a laissé tomber » et, au moyen d’une période de traitement particulier, de gâteries ou ce qu’on pourrait appeler des soins mentaux (mental nursing), ils aident l’enfant à se remettre du traumatisme.

Lorsque la famille ne répare pas ses carences, l’enfant continue avec certains handicaps :

1° il est forcé de vivre sa vie en dépit d’un arrêt affectif, mais il est :

2° tout le temps sujet à des moments d’espoir, des moments où il semblerait possible de forcer l’environnement à effectuer une cure (d’où le passage à l’acte).

Entre l’état clinique d’un enfant qui a été traumatisé de la manière décrite ici et la reprise du développement affectif de cet enfant, et tout ce que cela signifie du point de vue de la socialisation, se situe la nécessité de faire prendre conscience du problème à la société et de lui faire payer cette faillite. Derrière toute mauvaise adaptation de l’enfant, il y a toujours une faillite de l’environnement qui n’a pas su ou pu s’adapter à ses besoins absolus en une époque de dépendance relative (il s’agit initialement d’une carence des soins au nourrisson). On peut ajouter à cela que la famille n’a pas réussi à soigner les conséquences de ces carences et on peut aussi y ajouter la faillite de la société quand elle prend la place de la famille. Rappelons que, dans ce type de cas, on peut voir que la faillite initiale a eu lieu à un moment où le développement de l’enfant lui permettait juste de percevoir le fait de la faillite et la nature de la mauvaise adaptation de l’environnement.

L’enfant manifeste maintenant une tendance antisociale qui (comme je l’ai dit) au stade antérieur à l’évolution des bénéfices secondaires est toujours une preuve d’espoir. Cette tendance antisociale peut se manifester de deux manières :

1° l’enfant revendique que les gens lui accordent du temps, de l’intérêt, de l’argent, etc. (ce qui se manifeste par le vol) ;

2° il s’attend à ce que lui soit assuré ce degré de force et d’organisation structurelles, de « retour en arrière » essentiel pour qu’il puisse être en mesure de se reposer, de se détendre, de se désintégrer, de se sentir à l’abri (ce qui se manifeste par des actes destructifs qui suscitent une action directive rigoureuse)

À partir de cette théorie de l’étiologie des troubles du caractère, je peux maintenant aborder le sujet de la thérapie.

Indications thérapeutiques

La thérapie des troubles du caractère a une triple visée :

A. Disséquer pour creuser jusqu’à la maladie cachée et qui apparaît dans la distorsion du caractère. Auparavant, il peut y avoir une période préparatoire où l’individu est invité à devenir un patient, à devenir malade au lieu de dissimuler la maladie.

B. Répondre à la tendance antisociale qui, du point de vue du thérapeute, est la preuve de l’espoir existant chez le patient. Y répondre comme on répond à un S.O.S., un cri du cœur35, un signal de détresse.

C. Parvenir à une analyse qui tienne à la fois compte de la distorsion du moi et de la manière dont le patient a exploité ses pulsions instinctuelles au cours de ses tentatives d’auto-guérison.

Il y a deux aspects à l’effort fait pour répondre à la tendance antisociale du patient

— Il faut tenir compte du fait que le patient revendique certains droits du point de vue de l’amour d’une personne sur laquelle il peut compter.

— Il faut lui assurer une structure qui soutient le moi et qui est relativement indestructible.

Cela implique que le patient passera de temps en temps à l’acte, mais aussi longtemps que ce sera dans le cadre du transfert, il sera possible de l’assumer et de l’interpréter. Dans la thérapie, les ennuis commencent lorsque le passage à l’acte antisocial a lieu en dehors du mécanisme thérapeutique total, c’est-à-dire lorsque ce passage à l’acte met la société en cause.

En ce qui concerne le traitement de la maladie cachée et de la distorsion du moi. la psychothérapie est nécessaire. Mais il faut, en même temps, s’occuper de la tendance antisociale lorsqu’elle apparaît sous une forme ou une autre. Cette partie du traitement vise à remonter jusqu’au traumatisme original, cela doit se faire au cours de la psychothérapie ou, si celle-ci n’est pas possible, au cours de la rééducation spécialisée qui est assurée.

Dans ce travail, les carences du thérapeute ou de ceux qui dirigent la vie de l’enfant seront éprouvées comme réelles et on peut prouver qu’elles reproduisent les carences primitives sous une forme symbolique. Ces faillites sont incontestablement réelles, et ce d’autant plus que le patient est soit régressé vers la dépendance de l’âge concerné, soit en train de se remémorer cette période. Reconnaître la faillite de l’analyste ou du tuteur permet au patient de se mettre en colère d’une façon appropriée, au lieu d’être traumatisé. Il est nécessaire que le patient retrouve l’état de choses qui était le sien avant le traumatisme original, et cela par l’intermédiaire du traumatisme dans le transfert. (Dans quelques cas, on peut atteindre rapidement le traumatisme de la privation affective dès le premier entretien.) La réaction à la faillite actuelle n’a de sens que dans la mesure où cette faillite représente, du point de vue de l’enfant, la faillite originale de l’environnement. Dans le traitement, la reproduction d’exemples, tels qu’ils naissent de la faillite primitive de l’environnement – reproduction qui s’accompagne de l’expérience vécue d’une colère appropriée – libère les processus de maturation du patient. Et il faut aussi se rappeler que dans la situation thérapeutique le patient est dans un état de dépendance et qu’il a besoin d’un soutien du moi et d’une action directement éducative de la part de l’environnement (le maintien, « holding », du nourrisson). Il faut que la phase suivante soit une période de croissance affective au cours de laquelle le caractère s’édifie d’une façon positive et perd ses distorsions.

Dans les cas favorables, le passage à l’acte qui est propre à ces cas se limite au transfert ou peut être amené dans le transfert d’une manière productive par l’interprétation du déplacement, du symbolisme et de la projection. À l’un des extrêmes, nous avons la guérison « naturelle » courante qui s’effectue dans la famille de l’enfant ; à l’autre extrême, nous avons des patients qui sont gravement malades et dont le passage à l’acte peut rendre le traitement par interprétation impossible, parce que le travail est interrompu par les réactions de la société à l’égard du vol ou de la destructivité.

Dans un cas de gravité moyenne, le passage à l’acte peut être assumé à condition que le thérapeute comprenne sa signification et sa portée. On peut dire du passage a l’acte qu’il a pour alternative le désespoir. La plupart du temps, le patient désespère de corriger le traumatisme original et vit, par conséquent, dans un état de dépression relative ou de dissociations qui masquent l’état chaotique toujours menaçant. Cependant, lorsque le patient commence à établir une relation objectale ou à investir une personne, la tendance antisociale apparaît et elle est compulsive. Elle vise soit à exposer des revendications (vol), soit à susciter par un comportement destructif une action éducative rigoureuse ou même vindicative.

Dans tous les cas, pour que la psychothérapie soit réussie, il faut que l’on aide le patient à traverser une ou plusieurs de ces phases difficiles de comportement antisocial manifeste – et il n’arrive que trop souvent que le traitement soit justement interrompu au cours de ces passages difficiles. On cesse de s’occuper du cas non pas nécessairement parce que la situation ne peut être tolérée, mais vraisemblablement aussi parce que ceux qui en ont la charge ne savent pas que des phases de passage à l’acte sont naturelles et qu’elles peuvent avoir une valeur positive.

Dans les cas graves, ces phases de rééducation ou de traitement présentent des difficultés telles que la loi (la société) prend l’individu en charge et qu’en même temps la psychothérapie reste pendante. La revanche de la société prend la place de la pitié ou de la sympathie, l’individu cesse de souffrir et d’être un patient. À la place, il devient un criminel avec un délire de persécution.

J’ai l’intention d’attirer l’attention sur l’élément positif des troubles du caractère. Si un individu qui essaie de s’adapter à un certain degré de tendance antisociale ne parvient pas à instaurer un trouble du caractère, cela indique qu’il est susceptible de faire une dépression psychotique. Le trouble du caractère témoigne que la structure du moi de l’individu est en mesure de retenir les forces énergétiques qui vont avec l’arrêt des processus de maturation, ainsi que de s’adapter aux anomalies dans l’interaction entre l’enfant et la famille. Jusqu’au moment où les bénéfices secondaires apparaissent, la personnalité qui présente un trouble du caractère est toujours exposée à laisser place à la paranoïa, à l’accès maniaco-dépressif, à la psychose ou à la schizophrénie.

En résumé, si l’on veut définir le traitement des troubles du caractère, il faut commencer par dire qu’il est analogue à celui des autres troubles psychologiques, c’est-à-dire qu’il faut avoir recours à la psychanalyse si possible. Mais il faut tenir compte des remarques suivantes :

1° La psychanalyse peut réussir, mais il faut que l’analyste s’attende à rencontrer le passage à l’acte dans le transfert, qu’il en comprenne la portée et soit capable de lui donner une valeur positive.

2° L’analyse peut réussir, mais elle peut être difficile parce que la maladie cachée porte en elle des éléments psychotiques, si bien que le patient doit devenir malade (psychotique, schizoïde) avant de commencer à aller mieux. Toutes les ressources de l’analyste seront nécessaires pour traiter les mécanismes de défense primaires qui seront une caractéristique de ce type de cas.

3° L’analyse peut être en bonne voie, mais si le passage à l’acte ne se limite pas à la relation transférentielle, le patient est mis hors de la portée de l’analyste, soit à cause de la réaction de la société à la tendance antisociale du patient, soit à cause de la loi. C’est là que de grandes différences peuvent intervenir compte tenu de la diversité des réactions de la société, qui vont d’une revanche cruelle à l’expression d’une bonne volonté visant à donner au patient une chance d’établir une socialisation tardive.

4° Dans de nombreux cas, un trouble du caractère naissant est traité – et traité avec succès – dans le foyer de l’enfant, à l’aide d’une période – ou de périodes – de traitement particulier (gâteries), ou par les soins tout personnels ou l’autorité stricte d’une personne qui aime l’enfant. Par extension, le traitement des troubles du caractère, naissants ou à un stade primitif, peut s’effectuer sans psychothérapie, par une éducation en groupe, qui a pour but de donner à l’enfant ce que sa propre famille ne peut lui offrir en matière de traitement particulier.

5° Au moment où le patient entre en traitement, il se peut qu’une tendance antisociale fixée soit manifeste chez lui et qu’il y ait déjà un raidissement de son attitude, favorisé par les bénéfices secondaires. La question d’une psychanalyse ne se pose pas dans ce cas. Le but est alors de fournir une direction éducative ferme par des personnes compréhensives et de le fournir en tant que traitement, avant qu’il ne s’agisse d’une correction par voie de justice. Si cela est possible, on peut y adjoindre une psychothérapie personnelle.

Enfin,

6° Le trouble du caractère peut se présenter comme relevant de la justice, la réaction de la société étant représentée par une période probatoire ou par l’admission dans une institution spécialisée ou une institution pénale.

Il se peut qu’une action rapide de la justice s’avère un élément positif dans la socialisation du patient. Cela correspond encore à la guérison naturelle qui intervient habituellement dans la famille du patient. Pour le patient, la réaction de la société est considérée comme une démonstration positive de son « amour », de son désir de « maintenir » le « self » non intégré du patient et de faire face à l’agressivité (pour limiter les conséquences des épisodes maniaques), de faire face à la haine par une haine appropriée et maîtrisée. Cette dernière possibilité est ce qu’obtiendront de mieux en matière de direction éducative satisfaisante certains enfants privés sur le plan affectif. Sous le régime strict d’un foyer de détention provisoire, de nombreux enfants de ce type instables et antisociaux se transformeront et deviendront éducables. Mais, comme ces enfants instables et antisociaux se développeront bien dans une atmosphère dictatoriale, le danger, dans ce cas, c’est que cela engendre des dictateurs, et même que les éducateurs en arrivent à penser qu’une atmosphère de stricte discipline (chaque minute de la journée de l’enfant étant remplie) est un bon système d’éducation pour des enfants normaux – ce qui n’est pas vrai.

Les filles

En gros, tout cela s’applique aux garçons aussi bien qu’aux filles. Toutefois, pendant la période de l’adolescence, la nature du trouble du caractère est nécessairement différente suivant le sexe. Par exemple, durant l’adolescence, les filles ont tendance à manifester leur tendance antisociale en se prostituant et l’un des risques du passage à l’acte est la naissance d’enfants illégitimes. Dans la prostitution, il y a des bénéfices secondaires. L’un d’eux est qu’en se prostituant les filles trouvent qu’elles s’intègrent à la société, alors qu’elles ne peuvent se socialiser d’une autre manière. Nombreux sont les hommes seuls qu’elles rencontrent et qui désirent une relation plutôt qu’un rapport sexuel – et qui sont prêts à payer pour cela. Ces filles, essentiellement solitaires, réussissent également à établir des contacts avec d’autres filles qui leur ressemblent. Le traitement des adolescentes antisociales qui ont commencé à ressentir les bénéfices secondaires de la prostitution offre des difficultés insurmontables. L’idée d’un traitement n’a peut-être pas de sens dans ce contexte. Dans beaucoup de cas, il est déjà trop tard. Mieux vaut abandonner toute tentative de guérir la prostitution et essayer à la place d’offrir à ces filles de la nourriture, un abri et la possibilité de rester en bonne santé et sans tare.

Illustrations cliniques

Un cas courant

Un garçon, à la fin de la période de latence (que j’avais vu pour la première fois à l’âge de dix ans), était en traitement psychanalytique avec moi. Son agitation et sa tendance à des crises de rage avaient commencé très tôt, peu après sa naissance et bien avant qu’il ne soit sevré, à huit mois. Sa mère était névrosée et toute sa vie plus ou moins déprimée. Il volait et était sujet à des accès d’agressivité. Son analyse se déroulait bien et au cours d’une année de séances quotidiennes un important travail analytique direct avait été accompli. Toutefois, il devint très excité au moment où sa relation avec moi commença à prendre de l’importance. Il monta sur le toit du dispensaire, inonda le bâtiment et fit tant de bruit que le traitement dut être interrompu. Avec lui, j’étais quelquefois en danger. Il pénétra par effraction dans ma voiture garée à l’extérieur du dispensaire et partit en première à l’aide du démarreur, évitant ainsi d’utiliser une clé de contact. À la même époque, il recommença à voler et à se montrer agressif en dehors de la situation analytique. Le juge des enfants l’envoya dans un institut spécialisé au moment précis où le traitement analytique battait son plein. Si j’avais été beaucoup plus fort que lui, j’aurais peut-être pu maîtriser cette phase et avoir ainsi l’occasion de terminer l’analyse ; mais étant donné les circonstances, je dus abandonner.

(Dans la vie, ce garçon a réussi passablement. Il est devenu conducteur de poids lourds, ce qui convenait à son agitation. Au moment où j’ai eu de ses nouvelles, il avait conservé la même situation depuis quatorze ans. Il s’était marié et avait eu trois enfants. Sa femme avait divorcé et il avait alors repris contact avec sa mère, par l’intermédiaire de laquelle je pus obtenir ces renseignements).

Trois cas favorables

Un garçon de huit ans se mit à commettre des vols. Il avait souffert d’un sevrage affectif relatif (dans son foyer qui était favorable) à l’âge de deux ans, à l’époque où sa mère était devenue enceinte et avait souffert d’une angoisse pathologique. Les parents s’étaient arrangés pour satisfaire les besoins particuliers de ce garçon et avaient presque réussi à le guérir naturellement de son état. Je les avais aidés dans cette longue tâche en leur donnant quelques explications sur ce qu’ils faisaient. Au cours d’un seul entretien thérapeutique, alors que le garçon avait huit ans, il me fut possible de faire toucher à l’enfant la carence dont il avait souffert et il retrouva une relation objectale avec la bonne mère de sa première enfance. Il cessa alors de commettre des vols36.

Une petite fille de huit ans me fut amenée parce qu’elle volait. Elle avait souffert de carence affective relative à l’âge de 4-5 ans dans son propre foyer, qui était un foyer très favorable. Au cours d’une seule consultation psychothérapique, elle retrouva son contact infantile primitif avec une bonne mère et ses vols disparurent. Elle mouillait aussi son lit et se souillait ; ces manifestations mineures de la tendance antisociale persistèrent pendant quelque temps.

Un garçon de treize ans, pensionnaire dans un collège éloigné de son foyer (favorable), commettait des vols importants, tailladait des draps et dérangeait l’école en semant le trouble chez les garçons et en laissant des notes obscènes dans les cabinets, etc. Au cours d’une consultation thérapeutique, il réussit à me faire savoir qu’il ait traversé une période de tension insupportable à l’âge de six ans, au moment où il avait été mis en pension. Je pus faire en sorte que ce garçon (le deuxième d’une famille de trois enfants) bénéficie d’une période de « soins mentaux » chez lui. Il utilisa cette possibilité pour régresser et fréquenta ensuite l’école en tant qu’externe. Plus tard, il alla dans une pension qui n’était pas éloignée de son foyer. Ses symptômes antisociaux cessèrent brusquement après ce seul entretien avec moi et les renseignements que j’obtins par la suite montrèrent qu’il avait bien réussi. À l’heure actuelle, après avoir fait des études supérieures, il est en train de s’établir, en adulte. De ce cas précis, il est particulièrement exact de dire que le patient avait amené avec lui la compréhension de son histoire. Ce dont il avait besoin, c’était qu’on reconnaisse les faits et qu’on s’efforce de réparer d’une façon symbolique la faillite de l’environnement.

Commentaire

Dans ces trois cas, où une aide a pu être apportée avant l’installation des bénéfices secondaires, mon attitude en tant que psychiatre a chaque fois permis à l’enfant de définir un domaine spécifique où il ressentait une relative privation. Le fait que cela fut accepté comme réel et vrai a permis à l’enfant de revenir en arrière sans s’arrêter à cette lacune et de renouer une relation avec de bons objets, relation qui avait été bloquée à cette époque.

Un cas à la limite des troubles du caractère et de la psychose

Un garçon a fait l’objet de mes soins pendant un certain nombre d’années. Je ne l’ai vu qu’une fois et la plupart de mes contacts ont eu lieu avec la mère au moment des crises. Nombreux sont ceux qui ont essayé d’aider directement ce garçon (qui a maintenant vingt ans), mais il cesse vite d’être coopérant.

Il a un Q.I. élevé et tous ceux à qui il a permis de lui enseigner quelque chose disent de lui qu’il pourrait être exceptionnellement brillant comme acteur, poète, artiste ou musicien, etc. Il n’est jamais resté longtemps dans une école, mais, s’instruisant seul, il a pu dépasser largement ses camarades et il y est parvenu au début de l’adolescence en faisant répéter leurs leçons à ses amis, puis en se tenant au courant.

Il avait été hospitalisé pendant la période de latence avec un diagnostic de schizophrénie. À l’hôpital, il avait entrepris « le traitement » des autres garçons et n’avait jamais accepté d’être considéré comme un patient. En fin de compte, il avait fait une fugue à la suite de laquelle une grande période s’était écoulée sans travail scolaire. Il restait au lit à écouter de la musique lugubre ou s’enfermait à la maison, si bien que personne ne pouvait avoir accès auprès de lui. Il menaçait constamment de se suicider, surtout quand il passait par de violentes histoires d’amour. Périodiquement, il organisait des « surboum » et cela n’en finissait pas ; parfois il y avait des dégâts matériels.

Ce garçon vivait avec sa mère dans un petit appartement ; il la tenait dans un état de souci constant. Il n’y avait aucune possibilité d’en sortir car il ne voulait pas s’en aller, il ne voulait pas aller à l’école ou à l’hôpital et il était assez intelligent pour faire exactement ce qu’il voulait. Il ne commit jamais de délit, ce qui le mettait ainsi à l’abri d’une intervention légale.

À différentes époques, j’aidai la mère en la mettant en rapport avec la police, les délégués à la liberté surveillée ou d’autres services sociaux et lorsque le garçon déclara enfin qu’il voulait fréquenter certaine pension secondaire, je « tirai les ficelles » pour lui permettre d’y entrer. On s’aperçut qu’il était très en avance par rapport à son âge et les professeurs l’encouragèrent vivement à cause de son intelligence brillante. Mais il quitta l’école avant la fin des études et obtint une bourse pour une bonne école de théâtre. À ce moment-là, il décida que la forme de son nez n’était pas bonne et il persuada sa mère de payer un chirurgien esthétique pour transformer son nez retroussé en nez droit. Il découvrit ensuite d’autres raisons pour lesquelles il ne pouvait parvenir au succès – et pourtant il ne donnait à personne l’occasion de l’aider. Cet état persiste ; à l’heure actuelle, il est en observation dans un hôpital psychiatrique, mais il trouvera un moyen de le quitter et de revenir chez lui une fois de plus.

L’histoire de l’enfance de ce garçon fait comprendre le côté antisocial de son trouble du caractère. En fait, il était le produit d’une union qui s’était effondrée peu de temps après son début malheureux. Le père lui-même était devenu paranoïaque peu après s’être séparé de la mère. Ce mariage avait immédiatement suivi une 196 tragédie et était condamné à l’échec : en effet, la mère du garçon n’avait pas encore surmonté la perte d’un fiancé bien-aimé qui, selon elle, était mort à cause de la négligence de l’homme qu’elle avait épousé et qui était devenu le père du garçon.

Ce garçon aurait pu être aidé dans son jeune âge, peut-être vers six ans, au moment où il avait été vu pour la première fois par un psychiatre. Il aurait alors pu amener le psychiatre au matériel de sa privation relative et on aurait pu lui parler du problème personnel de sa mère et de la raison qui expliquait l’ambivalence de sa relation avec lui. Mais, au lieu de cela, il fut placé dans un service hospitalier ; à partir de ce moment-là, il se durcit et se transforma en un caractériel, qui ne pouvait s’empêcher de tourmenter sa mère, ses professeurs et ses amis.

Je n’ai pas essayé, dans cette série de courtes descriptions cliniques, de donner un cas traité par la psychanalyse

Les cas qui ne sont traités que par une éducation dirigée sont innombrables et comprennent tous ces enfants qui, lorsqu’ils subissent une privation sur le plan affectif, sont adoptés, mis en nourrice ou placés dans de petits foyers qui fonctionnent comme des institutions thérapeutiques et en fonction des relations inter-personnelles. Décrire un cas faisant partie de cette catégorie ne pourrait donner qu’une impression fausse. Ce qui est nécessaire, c’est d’attirer l’attention sur le fait qu’à tout instant il y a un trouble du caractère naissant traité avec succès surtout dans la famille et dans des groupes sociaux de toute nature, et absolument en dehors de la psychothérapie.

Toutefois, c’est le travail approfondi effectué avec quelques cas qui permet de jeter une lumière sur le problème des troubles du caractère, ainsi que sur d’autres types de troubles psychologiques. C’est le travail des groupes psychanalytiques, dans différents pays, qui a permis d’établir les fondements d’une définition théorique et qui a commencé à expliquer aux groupes thérapeutiques spécialisés ce qu’ils font – souvent avec succès – dans la prévention ou le traitement des troubles du caractère.