2. L’enfant en bonne santé et l’enfant en période de crise : quelques propos sur les soins requis3 (1962)

Le sujet est vaste, aussi ai-je l’intention de choisir quelques caractéristiques qui peuvent être facilement définies et considérées comme significatives. Je m’attacherai, en particulier, à certains aspects de la question qui sont spécifiques de notre époque.

1° De nos jours, lorsque nous nous préoccupons de la santé et des services à pourvoir pour l’assurer, c’est à la santé mentale que nous pensons. Ce qui nous intéresse, c’est le développement affectif de l’enfant et l’édification des fondements de sa santé mentale pour toute la vie. La raison en est qu’en pédiatrie les progrès de la médecine ont été si importants que nous savons où nous en sommes. Compte tenu d’une hérédité satisfaisante, un développement corporel intervient qui est la conséquence d’une bonne nourriture et de bonnes conditions physiques. Nous connaissons la signification des mots « bonne nourriture » et les maladies par carence sont maintenant rares. Par ailleurs, lorsque privations alimentaires ou mauvaises conditions de logement prévalent, notre conscience sociale nous indique comment intervenir. En Grande-Bretagne, tout cela s’est cristallisé dans la prise en charge des affaires sociales par l’État et, malgré tous les inconvénients et les nouveaux problèmes créés, nous en sommes plutôt satisfaits (bien que nous n’aimions guère payer de lourds impôts).

En examinant ce sujet, nous tiendrons donc pour acquis soit que l’enfant est aussi bien portant physiquement que le permettent les prophylaxies et thérapies médicales modernes, soit que toute maladie physique pouvant survenir est prise en main par le pédiatre et que nous nous proposons dans ce cas d’étudier la santé mentale de l’enfant malade. Pour plus de clarté, nous commencerons par la santé mentale de l’enfant physiquement bien portant.

Naturellement, si un enfant souffre d’anorexie mentale, il ne faut pas attribuer l’amaigrissement qui en résulte à une négligence physique. Si nous nous trouvons en présence de ce qu’on appelle une « famille à problèmes », il ne faut pas en rejeter entièrement le blâme sur les autorités locales responsables des mauvaises conditions de logement dans lesquelles un enfant est élevé. L’aide qu’on peut apporter sur le plan physique dépend de l’aptitude de l’enfant, ou des parents, à en bénéficier et nous nous apercevons qu’en bordure de la sphère de ce que nous désignons comme aide physique, se situe le domaine complexe des troubles affectifs chez l’individu, dans les groupes d’individus, ou dans la société.

2° Entourer un enfant de soins, c’est donc lui offrir un environnement favorable à la santé mentale et au développement affectif de l’individu. Aujourd’hui, nous connaissons réellement beaucoup de choses quant à la manière dont les adultes se forment à partir des enfants et les enfants à partir des nourrissons. Un principe primordial, c’est que la santé correspond à la maturité, la maturité selon l’âge.

Chez l’enfant, le développement affectif intervient si des conditions suffisamment bonnes lui sont offertes, la poussée évolutive venant du sein même de l’enfant. Les forces vers la vie, vers l’intégration de la personnalité, vers l’indépendance, sont extrêmement puissantes et si les conditions sont suffisamment bonnes, l’enfant progresse. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, ces forces sont retenues dans l’enfant et, d’une façon ou d’une autre, tendent à le détruire.

Notre conception du développement de l’enfance est dynamique ; lorsque les conditions sont bonnes, ce développement donne naissance aux pulsions familiales et sociales.

3° Si la santé est l’équivalent de la maturité, alors toute immaturité correspond à un mauvais état de santé mentale et constitue une menace pour l’individu et une perte d’énergie pour la société. En effet, alors que la société peut utiliser les tendances agressives individuelles, elle n’a pas l’emploi des immaturités individuelles. Si nous cherchons ce que nous devons assurer dans ces cas, nous voyons que nous devons ajouter :

a) la tolérance de l’immaturité individuelle et de la mauvaise santé mentale :

b) la thérapie ;

c) la prophylaxie.

4° Il me faut tout de suite dire quelques mots pour corriger l’impression que je peux avoir donnée en paraissant affirmer que la santé suffit. Nous ne nous intéressons pas seulement à la maturité individuelle et à l’absence de troubles mentaux ou de psychonévroses chez l’individu. Nous nous intéressons aussi à la richesse des individus, non en termes d’argent, mais en termes de réalité psychique intérieure. En fait, nous pardonnons souvent à un homme ou à une femme leur mauvaise santé mentale ou une quelconque immaturité, parce que leur personnalité est si riche que la société pourra tirer un grand profit de l’exceptionnelle contribution qu’ils pourront apporter. Permettez-moi de dire que la contribution de Shakespeare a été telle que cela n’aurait que peu d’importance si nous découvrions qu’il – était d’un certain point de vue, immature, homosexuel ou antisocial. On peut appliquer ce principe d’une manière large – et il n’est pas nécessaire de l’élaborer davantage. Des recherches, par exemple, pourraient démontrer par des statistiques appropriées que les nourrissons qui sont nourris au biberon sont physiquement mieux portants et peut-être moins sujets à des troubles mentaux que ceux qui ne le sont pas. Toutefois, ce qui nous intéresse également, c’est la richesse de l’expérience de l’allaitement par rapport à son alternative si celle-ci affecte la richesse potentielle de la personnalité du nourrisson appelé à devenir un enfant et un adulte.

Je serais satisfait s’il est clair que notre but va au delà de la mise en place de conditions favorables à la santé. Au sommet de l’échelle du progrès humain se place la richesse de la qualité plutôt que la santé.

5° Le sujet de notre Colloque porte sur les soins requis par l’enfant – et par l’enfant dans l’adulte. L’adulte arrivé à la maturité participe en fait à ces soins. En d’autres termes, l’enfance est une progression de l’état de dépendance vers l’indépendance. Il nous faut étudier les besoins changeants de l’enfant dont la dépendance se transforme en indépendance. Cela nous conduit à une étude des tout premiers besoins des petits enfants et des nourrissons et aux formes extrêmes de la dépendance. Nous pouvons évoquer la succession des degrés de la dépendance ainsi :

a) Dépendance extrême : Il faut que les conditions soient suffisamment bonnes, sinon le nourrisson n’est pas capable de faire apparaître le processus de développement qu’il porte en lui dès la naissance.

Carence de l’environnement : trouble mental qui n’est pas organique ; schizophrénie infantile ; disposition à des troubles cliniques mentaux ultérieurs.

b) Dépendance : Une carence des soins engendre un traumatisme réel, mais il existe déjà là une personne qui peut être traumatisée.

Carence de l’environnement : disposition aux troubles affectifs ; tendance antisociale.

c) Mélanges de dépendance et d’indépendance : L’enfant expérimente maintenant l’indépendance, mais il a besoin d’avoir à nouveau l’expérience de la dépendance.

Carence de l’environnement : Dépendance pathologique.

d) Indépendance-dépendance : Le mélange est le même, mais l’accent est mis sur l’indépendance.

Carence de l’environnement : opposition, explosions de colère.

e) Indépendance : Elle implique que l’environnement a été intériorisé, que l’enfant est apte à s’occuper de lui-même.

Carence de l’environnement : pas nécessairement grave.

f) Sens social : Cela implique que l’individu peut s’identifier aux adultes et à un groupe social ou à la société, sans une perte trop importante de la pulsion et de l’originalité personnelles, sans une perte trop importante également des pulsions destructives et agressives dont on présume qu’elles s’expriment de façon satisfaisante par des voies sublimées.

Carence de l’environnement : Elle est partiellement du ressort de l’individu devenu lui-même (ou elle-même) à son tour un parent ou faisant figure de parent dans la société.

6° Naturellement, c’est une simplification très exagérée que de dire que la santé équivaut à la maturité (relativement à l’âge). L’histoire du développement affectif d’un enfant est extraordinairement compliquée et même plus complexe que nous l’imaginons. Il ne nous est pas possible d’exprimer en quelques mots ce que nous savons et de nous mettre tout à fait d’accord sur les détails. Peu importe cependant. Pendant des siècles, les nourrissons et les enfants ont poussé et se sont développés d’une façon satisfaisante, c’est-à-dire indépendamment des progrès effectués dans notre compréhension intellectuelle de l’enfance. Toutefois, nous avons vraiment besoin de formuler une théorie de la croissance normale afin de pouvoir comprendre la maladie et les diverses immaturités car, de nos jours, nous ne sommes satisfaits que si nous pouvons guérir et prévenir. Nous n’acceptons pas plus la schizophrénie infantile que la poliomyélite ou la paraplégie. Nous essayons de prévenir et nous espérons pouvoir parvenir à guérir chaque fois que nous sommes en présence d’une anomalie, et donc de la souffrance d’un individu.

Si, pour commencer, on accepte l’hérédité, il est cependant nécessaire de dire que :

a) Des soins suffisamment bons de la part de l’environnement tendent vraiment à prévenir des troubles psychotiques ou schizophréniques, mais que :

b) Malgré les meilleurs soins au monde, chaque enfant est exposé aux troubles associés aux conflits liés à la vie instinctuelle.

En ce qui concerne le point (b) : l’enfant qui, à l’âge des premiers pas, est assez robuste pour appréhender les situations triangulaires entre personnes totales sera plus tard sujet à des conflits (au cours de l’adolescence, lorsque la vie instinctuelle atteindra le point crucial d’une expression intense). Ces conflits s’exprimeront cliniquement dans une certaine mesure sous la forme d’angoisse et de défenses organisées contre l’angoisse. Ces défenses surviennent dans l’état de santé. Ce n’est que si elles sont rigides qu’elles constituent les formations symptomatiques d’une maladie psycho-névrotique (et non pas psychotique).

Dans l’état normal, par conséquent, il faudra que les difficultés personnelles trouvent leur solution à l’intérieur de l’enfant et il ne sera pas possible de les éviter par de bons soins. Il est, par contre, possible de prévenir des distorsions plus précoces.

Il s’agit là d’un point difficile à établir sans risque d’être ma ! compris. Quel que soit le stade de développement considéré, ce sont toujours les conflits personnels de chaque nourrisson ou de chaque enfant qui constituent le thème central ; ce sont les tendances innées vers l’intégration et la croissance qui se trouvent à l’origine de la santé et non les soins de l’environnement. Et pourtant des soins suffisamment bons sont une nécessité absolue au début et une nécessité relative plus tard, au stade du complexe d’Œdipe, au cours de la période de latence et également dans l’adolescence. Je me suis efforcé de trouver les mots qui indiquent une diminution de la dépendance à l’égard des soins de l’environnement.

7° Afin d’éviter de surcharger cette partie avec un exposé de la théorie du développement affectif, on peut, pour parler des stades essentiels, se référer aux points suivants :

A) Développement en termes de vie instinctuelle (le ça), c’est-à-dire en termes de relations objectales.

B) Développement en termes de structure de la personnalité (le moi), c’est-à-dire en fonction de ce qui existe et permet aux pulsions instinctuelles et aux relations objectales qui se fondent sur ces pulsions d’être une expérience vécue.

A) Suivant la théorie à partir de laquelle nous travaillons, il existe une progression maintenant bien connue d’une vie instinctuelle alimentaire à une vie instinctuelle génitale. La période de latence marque la fin d’une croissance qui reprendra à la puberté. L’enfant normal de quatre ans a en lui la capacité de s’identifier à ses deux parents dans leurs relations instinctuelles, mais cette expérience n’est complète que dans le jeu et les rêves, et aussi à travers l’usage du symbolisme. À la puberté, la croissance de l’enfant ajoute à tout cela l’aptitude physique à une expérience génitale ainsi qu’au meurtre de fait. C’est là le thème central du développement infantile personnel.

B) Dans la croissance de la personnalité, certaines tendances se caractérisent par le fait qu’on peut les discerner dès le début et qu’elles n’aboutissent jamais à un achèvement. Je pense à des points comme :

d) l’intégration, y compris l’intégration du temps ;

b) ce qu’on pourrait appeler la « cohésion », la réussite d’une relation étroite et facile entre la psyché, le corps et le fonctionnement corporel ;

c) le développement d’une capacité d’établir des relations objectâtes en dépit du fait que, en un sens important, l’individu est un phénomène isolé qui défend son isolement à tout prix ;

d) certaines tendances qui, dans l’état normal, se révèlent progressivement, comme la tendance à l’indépendance (dont j’ai déjà parlé), la capacité d’éprouver un sentiment de sollicitude et de culpabilité, la capacité de ressentir de l’amour et de la sympathie pour les mêmes personnes4, et la capacité d’être heureux au bon moment.

En étudiant les soins nécessaires à la santé mentale, il convient de s’intéresser au point B plus qu’au point A. On peut laisser évoluer d’elles-mêmes tes caractéristiques, d’une importance vitale, propres au point A. Si quelque chose va de travers, c’est un psychothérapeute qu’il faudra alors pour l’enfant.

Par contre, en ce qui concerne les processus groupés sous le point B, les soins que nous offrons continuent à être importants lorsque l’enfant grandit. Ils ne cessent, en fait, jamais de l’être et ils rejoignent ceux auxquels s’intéressent les personnes qui s’occupent des gens âgés. Autrement dit, il nous sera utile d’étudier les besoins des nourrissons et de les traduire en un langage approprié à tous les âges.

Pour illustrer mon propos, je dirai que lorsque nous offrons une piscine et les agencements qui l’accompagnent, il y a là un rapport avec les soins de la mère qui donne le bain à son nourrisson et qui, d’une façon générale, satisfait ses besoins de mouvement et d’expression corporelle, ainsi que ses besoins d’une expérience musculaire et tactile génératrice de plaisirs. Cela se rattache également à certains éléments de la thérapie de quelques maladies. D’un côté, cela rejoint la thérapie « occupationnelle », qui a une grande valeur à certains stades du traitement des malades mentaux, de l’autre, la physiothérapie appropriée, par exemple, au traitement des enfants paraplégiques.

Dans tous ces cas – celui de l’enfant normal, du nourrisson, du malade mental, du paraplégique ou de l’infirme, les soins favorisent la tendance innée de l’enfant à habiter son corps et à prendre plaisir aux fonctions corporelles, à accepter la limitation fournie par la peau, cette membrane-frontière qui sépare le moi du non-moi.

8° Il ne suffit pas d’essayer de comprendre tout cela, il nous faut également essayer de comprendre pourquoi une mère (dans ce terme, j’inclus le père) n’a pas besoin d’avoir une compréhension intellectuelle des besoins du nourrisson. Cette compréhension ne lui est pas utile et depuis que le monde est monde les mères ont, en somme, satisfait d’une manière adéquate les besoins de leurs nourrissons.

Dans mes écrits, j’ai particulièrement insisté sur ce point. Je pense que nous devons attribuer à la maternité une qualité qui a son image dans notre propre besoin de nous absorber dans une tâche si nous voulons la mener à bien. Lorsque nous nous concentrons ou nous absorbons, on peut dire de nous, selon ce que nous sommes, que nous nous replions sur nous-mêmes, que nous changeons d’humeur, que nous sommes antisociaux ou tout simplement irritables. Je pense que c’est là une pâle image de ce qui arrive aux mères si elles sont suffisamment prêtes à s’abandonner à la maternité (comme la plupart le sont). Elles s’identifient de plus en 26 plus au bébé qu’elles portent et cet état persiste au moment de sa naissance pour cesser progressivement au cours des quelques mois suivants. Grâce à cette identification à l’enfant, elles savent plus ou moins ce dont il a besoin. Je pense à des choses vitales, telles que : être porté, être tourné, être couché et pris, être soigné et naturellement être nourri, intervention qu’il faut assurer en se montrant sensible à ce que ressent l’enfant, ce qui implique davantage que la satisfaction d’un instinct. Toutes ces choses facilitent les premières étapes des tendances à l’intégration chez le nourrisson et le début de la structuration du moi. On pourrait dire que la mère transforme le moi faible du nourrisson en un moi fort parce qu’elle est là, affermissant chaque chose, comme une direction assistée sur un autobus.

J’ai développé quelque peu ce sujet car je pense que toute mère, si elle le savait (et je n’ai pas très envie qu’elle le sache), pourrait nous apprendre quelque chose et contribuer à l’effort que nous faisons afin de pourvoir aux besoins des individus, pour que leurs processus naturels puissent se développer d’eux-mêmes. Le mode d’action consiste, en faisant preuve d’une certaine capacité d’identification à l’individu, de lui offrir ce dont il a besoin à un moment précis. Nous seuls savons qu’il existe une chose qui peut satisfaire ce besoin.

Je me rappelle que, lorsque j’avais quatre ans, je me suis éveillé un matin de Noël, pour découvrir que j’avais reçu une charrette bleue fabriquée en Suisse, comme celles que les gens utilisent là-bas pour ramener le bois chez eux. Comment mes parents savaient-ils que c’était exactement ce que je désirais ? Je ne savais certainement pas qu’il existait des charrettes aussi merveilleuses. Bien entendu, ils le savaient grâce à leur capacité d’éprouver mes sentiments et ils connaissaient ces charrettes parce qu’ils avaient séjourné en Suisse. Cela nous amène à la « réalisation symbolique » de Sechehaye, caractéristique centrale du traitement de cette sorte de schizophrénie dans laquelle l’inaptitude à établir des relations objectales est le trait principal5. Sechehaye connaissait le besoin de la patiente et elle savait aussi où trouver une pomme mûre. La mère qui offre le sein à son nourrisson et lui fait connaître, plus tard, des objets durs, les fruits de la terre, et le père, agit d’une manière identique ; elle ne crée pas les besoins du nourrisson, mais leur donne satisfaction au bon moment.

De même qu’une mère, nous devons apprécier l’importance de : la continuité de l’environnement humain et non-humain, qui facilite l’intégration de la personnalité individuelle : la fiabilité, qui permet de prévoir le comportement de la mère ; l’adaptation progressive aux besoins changeants et croissants de l’enfant, dont le processus d’évolution le conduit vers l’indépendance et l’aventure ; et celle des soins permettant à la pulsion créative de l’enfant de se réaliser.

La mère sait, en outre, qu’elle doit rester vivante et le faire sentir et entendre au nourrisson. Elle sait qu’elle doit remettre à plus tard ses propres pulsions, jusqu’au moment où l’enfant sera capable d’utiliser d’une manière positive le fait que la mère jouit d’une existence distincte. Elle sait qu’elle ne doit pas laisser son enfant seul pour un laps de minutes, d’heures, de jours, supérieur à la capacité qu’a l’enfant de conserver vivante et amicale la représentation qu’il se fait d’elle. Si elle doit s’absenter trop longtemps, elle sait que, pendant quelque temps, il lui faudra se transformer de mère en thérapeute, c’est-à-dire qu’il lui faudra « gâter » son enfant afin de le faire revenir (s’il n’est pas trop tard) à un état où il considérera à nouveau sa présence comme naturelle. Cela rejoint les soins que nous offrons au moment d’une crise – la psychanalyse exceptée, ce qui est un sujet tout à fait différent.

Je voudrais revenir sur le point 5 (b), qui recouvre le fait que la séparation d’un enfant âgé de un à deux ans d’avec sa mère (lorsqu’elle dépasse l’aptitude de l’enfant à conserver vivante sa représentation) est à l’origine d’un état qui peut se manifester plus tard comme une tendance antisociale. L’élaboration intérieure de ce processus est complexe. Quoi qu’il en soit, la continuité des relations objectâtes de l’enfant a été interrompue et le développement entravé. Lorsque l’enfant essaie de revenir en arrière pour combler ce vide, c’est le vol.

Pour mener sa tâche à bien, la mère a besoin d’un soutien extérieur. Habituellement, le mari la protège de la réalité extérieure, 28 lui permettant ainsi de mettre son enfant à l’abri des phénomènes imprévisibles auxquels il réagirait. Et il faut se souvenir que toute réaction à un empiétement interrompt la continuité de l’existence personnelle de l’enfant et va à l’encontre du processus d’intégration.

Cependant, en gros, pour étudier les soins dont nous pouvons entourer l’enfant bien portant et celui qui traverse une crise, notre meilleure façon de procéder est d’étudier la mère (dans la mère, je comprend toujours le père) et les soins qu’elle prodigue naturellement à son nourrisson. Nous découvrons alors que sa qualité principale est de connaître les besoins de son nourrisson au moyen de son identification avec lut. En d autres termes, nous nous apercevons qu’elle n’a pas besoin d’établir la liste de ce qu’elle fera demain. Elle sent au moment même ce dont il a besoin.

De même, nous n’avons pas à planifier les détails des soins à offrir aux enfants qui nous sont confiés. Ce qu’il faut, c’est nous organiser de façon à ce que, dans chaque cas, il y ait quelqu’un qui ait le temps et le désir de savoir ce dont l’enfant a besoin. C’est possible en se fondant sur quelqu’un qui connaît l’enfant. L’identification à l’enfant n’a pas besoin d’être aussi profonde que celle de la mère à son nouveau-né, sauf naturellement lorsque l’enfant en cause est malade – souffrant d’immaturité ou de distorsion sur le plan affectif, ou s’il est handicapé à cause d’une maladie physique. Lorsque l’enfant est malade, il y a crise et la thérapie nécessaire implique le thérapeute personnellement. Ce travail ne peut s’effectuer sur une autre base.

Résumé

J’ai essayé de montrer le rapport qui existe entre les besoins des enfants normaux ou des enfants traversant une crise et ceux des nourrissons, et de faire un parallèle entre les soins que nous offrons à l’enfant et ce qui lui est fourni naturellement par ses parents (à moins qu’ils ne soient trop malades pour répondre à l’appel en leur qualité de parents). Il ne s’agit pas tant d’être habile ou même de connaître toute la théorie complexe du développement affectif de l’individu, que de donner aux personnes qui conviennent l’occasion de connaître elles-mêmes les enfants et de sentir leurs besoins. Au risque de paraître sentimental, disons que c’est le mot « amour » qu’on peut utiliser en ce cas.

Ceci nous amène à une remarque finale : souvent, sans pour autant quitter la sphère que recouvre le mot amour, nous nous apercevons qu’un enfant a besoin d’être dirigé avec fermeté, qu’il a besoin d’être traité en enfant et non en adulte.