VI L’utilisation de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications

C’est l’idée d’utilisation d’un objet que j’avancerai dans ce chapitre. Le sujet connexe – la relation aux objets – me paraît avoir déjà retenu toute notre attention ; on ne saurait en dire autant de l’utilisation de l’objet qui n’a peut-être même pas été envisagée de façon spécifique.

Ce travail sur l’utilisation d’un objet est né de mon expérience clinique et se situe dans le droit-fil d’un développement bien à moi. Je ne saurais prétendre que d’autres m’ont suivi sur cette voie, mais je voudrais rendre le lecteur attentif à une séquence dont l’ordre me paraît inhérent à l’évolution de mon travail.

Ce que j’ai à dire ici est extrêmement simple. Bien que ce soit là le résultat de mon expérience psychanalytique, je ne pourrais prétendre que mon expérience analytique d’il y a une vingtaine d’années m’y eût conduit car, à cette époque, je ne possédais pas encore la technique qui autorise les mouvements de transfert que je vais décrire. Ainsi, ce n’est que depuis ces dernières années que je suis capable d’attendre et d’attendre encore l’évolution naturelle du transfert que suscite l’accroissement de la confiance du patient à l’égard de la technique et du cadre psychanalytique, et aussi le souci d’éviter la rupture de ce processus naturel en faisant des interprétations. On notera que je me réfère ici à la fabrication des interprétations et non aux interprétations en tant que telles. Je suis consterné quand je pense aux changements profonds que j’ai empêchés ou retardés chez des patients appartenant à une certaine catégorie nosographique par mon besoin personnel d’interpréter. Quand nous nous montrons capables d’attendre, le patient parvient alors à comprendre de manière créative, avec un plaisir intense. Et moi, maintenant, je prends du plaisir à ce plaisir plus que je n’en prenais à m’être montré intelligent. Je pense que j’interprète surtout pour faire connaître au patient les limites de ma compréhension. Le principe est le suivant : c’est le patient, et le patient seul qui détient les réponses. Nous pouvons ou non le rendre capable de cerner ce qui est connu ou d’en devenir conscient en l’acceptant.

À l’opposé se trouve le travail interprétatif que l’analyste doit faire et qui distingue l’analyse de l’auto-analyse. Cette manière d’interpréter de l’analyste, pour être efficace, doit être reliée à la capacité du patient de placer l’analyste en dehors de l’aire des phénomènes subjectifs. Ce dont il s’agit, c’est de la capacité qu’a le patient d’utiliser l’analyste et c’est là le thème de ce chapitre. Lorsqu’on enseigne, ou lorsqu’on nourrit un enfant, la capacité d’utiliser les objets est tenue pour acquise mais, dans notre travail, il est nécessaire que nous nous préoccupions du développement et de l’établissement de la capacité d’utiliser des objets et que nous reconnaissions, si tel est le cas, l’incapacité d’un patient à le faire.

C’est dans l’analyse des cas limites que l’on pourra observer les phénomènes subtils qui donnent des indications quant à la compréhension d’états proprement schizophréniques. Par le terme « cas limite », j’entends ce type de cas où le noyau du trouble est de nature psychotique mais où le patient a une organisation psychonévrotique suffisante pour pouvoir toujours présenter une perturbation psychonévrotique ou psychosomatique quand l’angoisse psychotique centrale menace d’éclater sous une forme brutale. Dans de tels cas, le psychanalyste peut, pendant des années, être de connivence avec le besoin du patient d’être psychonévrotique (ici, le contraire d’être fou) et d’être traité comme tel. L’analyse se passe bien, tout le monde est content. Le seul inconvénient, c’est qu’elle ne s’achève jamais. Pratiquement, elle peut se terminer et le patient peut même mobiliser un faux soi psychonévrotique dans le but d’en finir et d’exprimer sa gratitude. Mais, en fait, il sait bien qu’il n’y a pas eu de changement dans son état (psychotique) sous-jacent et que l’analyste et lui-même sont parvenus, par cette connivence, à un échec. Toutefois, cet échec même peut acquérir une certaine valeur lorsque tous deux, analyste et patient, le reconnaissent. Le patient a vieilli, les chances de mourir par accident ou maladie ont augmenté, c’est pourquoi le suicide effectif peut être évité. De plus, tant que ça a duré, c’était plutôt amusant. Si la psychanalyse était une manière de vivre, on pourrait dire que ce traitement a apporté tout ce qu’il était supposé apporter. Mais la psychanalyse n’est pas une manière de vivre. Nous espérons tous que nos clients en auront un jour fini avec nous, qu’ils nous oublieront et découvriront que la vie est en elle-même une thérapie qui a un sens. Nous écrivons des articles sur ces cas limites et pourtant nous sommes intérieurement troublés quand nous n’avons pas su découvrir et rencontrer la folie qui s’y trouve. J’ai tenté de développer ce même thème dans un article sur la classification103

Un détour supplémentaire n’est peut-être pas inutile avant de donner mon point de vue sur la différence entre le mode de relation (relating) à l’objet et son utilisation. Dans le mode de relation à l’objet, le sujet autorise certaines modifications du soi, modifications d’une forme qui nous a fait inventer le terme d’investissement. L’objet est devenu significatif. Les mécanismes de projection et les identifications ont été mis en œuvre. Le sujet est démuni pour autant que quelque chose du sujet a passé dans l’objet, même s’il se trouve par ailleurs enrichi par ce qu’il ressent. Accompagnant ces changements, on note un certain degré d’implication physique, quoique léger, allant vers l’acmé fonctionnelle d’un orgasme (j’omets délibérément de faire référence à cet aspect de relation qu’est la pratique des identifications croisées104. Cet aspect doit être laissé ici de côté car il appartient à une phase de développement postérieure et non antérieure à celle dont je traite dans ce chapitre, c’est-à-dire celle du mouvement qui conduit de la relation aux objets subjectifs fermée sur elle-même jusqu’au domaine de l’utilisation de l’objet).

Le mode de relation à l’objet est une expérience du sujet que l’on peut décrire par référence au sujet en tant qu’être isolé105 Toutefois, quand je parle de l’utilisation, je tiens pour acquis le mode de relation à l’objet et j’y ajoute de nouveaux traits concernant la nature et le comportement de l’objet. Ainsi l’objet, s’il doit être utilisé, doit nécessairement être réel, au sens où il fait alors partie de la réalité partagée, et non pas être simplement un faisceau de projections. C’est là, je pense, ce qui contribue à créer ce monde de différence qui existe entre le mode de relation et l’utilisation.

Si ce que j’avance là est vrai, l’étude du thème de la relation sera un exercice beaucoup plus facile pour l’analyste que celui de l’utilisation ; on peut en effet voir dans la relation un phénomène du sujet et la psychanalyse aime toujours être à même d’éliminer tous les facteurs de l’environnement, sauf lorsqu’on peut en parler en termes de mécanismes projectifs. Mais, en ce qui concerne l’utilisation, il n’y a pas d’échappatoire possible : l’analyste doit prendre en considération la nature de l’objet, non en tant que projection, mais que chose en soi.

Puis-je en rester là pour l’instant ? À savoir que la relation peut être décrite par référence au sujet individuel et que l’utilisation ne pourra l’être que si l’on accepte l’existence indépendante de l’objet, tout comme sa propriété d’avoir été là constamment. Vous constaterez que ce sont précisément ces problèmes qui nous sollicitent quand nous examinons l’aire sur laquelle j’ai tenté d’appeler l’attention au cours de mon travail, celle que j’ai appelée l’aire des phénomènes transitionnels.

Mais ce changement ne s’opère pas automatiquement par le seul processus de maturation. C’est là précisément le point qui m’intéresse.

En termes cliniques : deux bébés sont nourris au sein. L’un tire sa nourriture du soi, le sein et le bébé n’étant pas encore devenus (pour le bébé) des phénomènes séparés. L’autre le tire d’une source autre-que-moi, ou d’un objet auquel un traitement cavalier peut être infligé sans qu’il y ait représailles. Les mères, comme les analystes, peuvent être bonnes ou « pas suffisamment » bonnes. Certaines peuvent, les autres ne peuvent pas, aider le bébé à passer du mode de relation à l’utilisation de l’objet.

J’aimerais rappeler ici que le trait essentiel dans le concept des objets et des phénomènes transitionnels, est le paradoxe et l’acceptation du paradoxe : le bébé crée l’objet, mais l’objet était là, attendant d’être créé et de devenir un objet investi. J’ai voulu attirer l’attention sur cet aspect des phénomènes transitionnels en insistant sur le fait que, selon les règles du jeu, nous savons tous que nous ne mettrons jamais le bébé au défi en lui demandant de répondre à la question : « As-tu créé l’objet ou l’as-tu trouvé ? »

Je suis maintenant prêt à aller droit à l’exposé de ma thèse. On dirait que j’ai peur d’en arriver là comme si je craignais qu’une fois la thèse formulée, ma communication soit aussitôt finie, tellement c’est simple.

Pour utiliser un objet, il faut que le sujet ait développé une capacité d’utiliser les objets, ce qui fait partie d’un changement intervenant dans le principe de réalité.

On ne saurait dire que cette capacité soit innée, ni que son développement chez un individu puisse être tenu pour acquis. Le développement d’une capacité d’utiliser un objet est un exemple de plus du processus de maturation, en tant que celui-ci dépend d’un environnement facilitant106.

La séquence débute, pourrait-on dire, par le mode de relation à l’objet puis se termine par l’utilisation de l’objet Toutefois, entre les deux, se situe la chose la plus difficile peut-être du développement humain, ou la plus ingrate des toutes premières failles qu’il s’agira de réparer. Cette chose qui se situe entre le mode de relation et l’utilisation, c’est la place assignée par le sujet à l’objet en dehors de l’aire du contrôle omnipotent de celui-ci : à savoir la perception que le sujet a de l’objet en tant que phénomène extérieur et non comme entité projective, en fait, la reconnaissance de celui-ci comme d’une entité de plein droit107.

Ce changement (qui va du mode de relation à l’utilisation) signifie que le sujet détruit l’objet. Partant de là, un philosophe en chambre pourrait avancer qu’il n’y a rien de tel, en pratique, que l’utilisation d’un objet : si l’objet est externe, il est alors détruit par le sujet. Si ce philosophe se levait de sa chaise pour s’asseoir par terre avec son patient, il découvrirait cependant qu’il y a une position intermédiaire. En d’autres termes, il découvrirait qu’au « sujet qui se relie à l’objet » succède « le sujet qui détruit l’objet » (en tant qu’il devient extérieur). Ensuite peut intervenir « l’objet qui survit à la destruction par le sujet ». Mais il peut, ou non, y avoir survivance. Un nouveau trait intervient alors dans la théorie du mode de relation à l’objet. Le sujet dit à l’objet : « Je t’ai détruit », et l’objet est là, qui reçoit cette communication. À partir de là, le sujet dit : « Hé ! l’objet, je t’ai détruit. » « Je t’aime. » « Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi. » « Puisque je t’aime, je te détruis tout le temps dans mon fantasme (inconscient). » Ici s’inaugure le fantasme chez l’individu. Le sujet peut maintenant utiliser l’objet qui a survécu. Il importe de noter que n’intervient pas seulement le fait que le sujet détruit l’objet parce que l’objet est situé en dehors de l’aire de son contrôle omnipotent. Il faut aussi exprimer la même chose dans le sens inverse en disant que c’est la destruction de l’objet qui place celui-ci en dehors de l’aire du contrôle omnipotent du sujet. De ces diverses manières, l’objet développe sa propre autonomie et sa vie, et (s’il survit) apporte sa contribution au sujet selon ses propriétés propres.

En d’autres termes, en raison de la survivance de l’objet, le sujet peut alors commencer à vivre sa vie dans le monde des objets et ainsi le sujet est à même de faire des gains inestimables, mais le prix à payer sera l’acceptation de la destruction qui s’opère dans le fantasme inconscient en rapport avec le mode de relation à l’objet.

Permettez-moi de me répéter. C’est là une position à laquelle l’individu ne peut parvenir, lors des premiers stades de croissance émotionnelle, qu’au travers de la survivance effective des objets investis qui, à cette période, sont en cours de destruction parce qu’ils sont réels, et ils deviennent réels parce qu’ils sont détruits (étant détruits et consumés).

Ce stade ayant été atteint, les mécanismes projectifs contribuent à faire le constat de ce qui est là, mais ils ne sont pas la raison pour laquelle l’objet est là. C’est là où je m’éloigne de la théorie qui conçoit la réalité externe en faisant intervenir uniquement les mécanismes projectifs de l’individu.

J’ai maintenant presque tout dit de ce que je voulais dire. Pas tout à fait, cependant, car je ne saurais tenir pour acquise l’acceptation du fait que la première impulsion dans la relation du sujet à l’objet (objectivement perçu, non subjectif) est destructrice. (J’ai utilisé plus haut le mot « cavalier » dans l’espoir de permettre au lecteur d’imaginer quelque chose à ce stade, sans trop préciser les choses.)

Le postulat central de cette thèse est le suivant : lorsque le sujet ne détruit pas l’objet subjectif (matériel de projection), la destruction apparaît et devient un trait essentiel, pour autant que l’objet soit objectivement perçu, ait son autonomie et relève de la réalité « partagée ». C’est là la partie difficile de ma thèse, pour moi, du moins.

On admet généralement que le principe de réalité incite l’individu à la colère et à une destructivité réactionnelle. Mais, pour moi, la destruction joue son rôle en fabriquant la réalité, en plaçant l’objet en dehors du soi. Pour que ce processus s’accomplisse, des conditions favorables sont nécessaires.

La question est simplement d’examiner le principe de réalité dans son plein effet. Nous connaissons bien le changement par lequel les mécanismes de projection permettent au sujet de prendre connaissance de l’objet. On ne saurait en conclure que l’existence de l’objet pour le sujet soit le résultat des mécanismes de projection. L’observateur utilise des mots qui paraissent, au premier abord, s’appliquer aux de IX idées en même temps, mais à l’examen, nous voyons qu’elles ne sont nullement identiques. C’est précisément sur ce point que porte notre étude.

À ce stade du développement, le sujet crée l’objet au sens où il trouve l’extériorité elle-même. Il faut ajouter que cette expérience dépend de la capacité qu’a l’objet de survivre (dans ce contexte, « survivre » signifie, et c’est important, ne pas appliquer de représailles). Si c’est au cours de l’analyse que ces questions surgissent, alors l’analyste, la technique analytique, et le cadre analytique interviennent tous en tant qu’ils survivent, ou ne survivent pas, aux attaques destructrices du patient. Cette activité destructrice correspond à la tentative que fait le patient pour placer l’analyste hors du contrôle omnipotent, c’est-à-dire dehors, dans le monde. S’il ne fait pas l’expérience de la destructivité maximale (objet non protégé), le sujet ne place jamais l’analyste au dehors, c’est pourquoi il ne pourra rien faire de plus que l’expérience d’une sorte d’auto-analyse, utilisant l’analyste comme une projection d’une partie de son soi. En termes de nourrissement, le patient ne peut alors tirer sa nourriture que du soi et ne peut utiliser le sein pour engraisser. Il parviendra même à retirer du plaisir de l’expérience analytique, mais ne changera pas foncièrement.

Et si l’analyste est un phénomène subjectif, comment se débarrasser des rebuts (what about waste-disposal) ? Nous avons besoin ici de termes comme celui d’output, de ce qui sort de la machine108.

Dans la pratique psychanalytique, les changements positifs qui interviennent dans cette aire peuvent être profonds. Ils ne dépendent pas du travail interprétatif, mais de la capacité qu’a l’analyste de survivre aux attaques, ce qui implique l’idée d’absence de représailles. Ces attaques, l’analyste peut avoir beaucoup de mal à les supporter109, surtout quand elles prennent une forme délirante ou si l’analyste se trouve manipulé au point de finir par faire des choses techniquement mauvaises (par exemple, ne pas être fiable au moment où ce qui compte, c’est de l’être ; ou survivre, au sens de demeurer vivant en l’absence de toutes formes de représailles).

L’analyste a envie d’interpréter, mais ceci peut gâcher le processus et apparaître au patient comme une sorte d’autodéfense, l’analyste parant alors l’attaque du patient. Mieux vaut attendre la fin de cette phase puis discuter avec le patient de ce qui s’est passé. C’est légitime, assurément, car en tant qu’analyste, on a ses propres besoins. Mais à ce stade, l’interprétation verbale n’est pas le trait essentiel et comporte des dangers. Le trait essentiel, c’est la survivance de l’analyste ainsi que l’intégrité de la technique psychanalytique. Imaginez le traumatisme que peut être la mort réelle de l’analyste quand ce type de travail est en cours, bien que cette mort ne soit pas aussi fâcheuse que l’instauration, chez l’analyste, d’un changement d’attitude qui le mène à exercer des représailles. Ce sont là des risques que le patient doit prendre, simplement. En général, l’analyste passe par ces phases de mouvement dans le transfert et, après chaque phase, intervient la récompense sous forme d’amour, renforcée parce qu’elle se présente sur une toile de fond dont la trame est la destruction inconsciente.

Il me semble que l’idée d’une phase de développement comportant essentiellement la survivance de l’objet affecte la théorie des racines de l’agressivité. Il ne faut pas dire qu’un bébé de quelques jours envie le sein. En revanche, il est légitime de dire que, quel que soit l’âge auquel un bébé commence à assigner au sein une position externe (en dehors de l’aire de projection), la destruction du sein est en cause. Je veux parler de l’impulsion effective à détruire. Une part importante du rôle de la mère est d’être la première personne à faire passer l’enfant à travers ce premier mode d’attaque, qui sera suivi de beaucoup d’autres à quoi on survit. C’est là le moment à saisir dans le développement de l’enfant en raison de la faiblesse relative de celui-ci qui fait que la destruction peut aisément être surmontée. Mais même dans ces conditions, ce n’est pas commode ! Une mère n’est que trop tentée de réagir selon des principes moraux quand son bébé mord et fait mal110. Mais ce langage qui inclut le « sein », c’est du jargon. C’est toute l’aire du développement et de l’aménagement qui est impliquée, cette aire où l’adaptation est reliée à la dépendance.

Bien que j’utilise le mot destruction, on voit que la destruction effective se situe du côté de l’objet s’il n’arrive pas à survivre. Sans cet échec de la part de l’objet, la destruction reste potentielle. Le mot « destruction » est nécessaire, non en raison de l’impulsion destructrice du bébé, mais de la propension de l’objet à ne pas survivre, ce qui signifie également subir un changement dans la qualité, dans l’attitude.

Ma façon de voir rend possible une nouvelle vision de l’ensemble de la question des racines de l’agressivité. Ainsi, il est inutile de donner à l’agressivité innée plus que son dû quand on considère d’autres traits innés. Sans aucun doute, l’agressivité innée est variable au sens quantitatif, de même que tout autre facteur héréditaire est variable selon les individus. À l’opposé, il y a de grandes variations dépendant des différences des expériences faites par les nouveau-nés selon qu’ils sont ou ne sont pas aidés durant cette phase très difficile. Les variations dans ce domaine sont effectivement immenses. Bien plus, les bébés qui ont bien traversé cette phase sont susceptibles d’être plus agressifs cliniquement que ceux qui rencontrent des difficultés dans cette phase et pour qui l’agressivité est quelque chose ne pouvant être cerné ou préservé que sous la forme d’une propension à être un objet d’attaque.

Ces remarques entraînent une formulation nouvelle de la théorie des racines de l’agressivité, puisque la plupart des écrits analytiques ne tiennent pas compte de ce qui a été envisagé dans ce chapitre. La théorie orthodoxe suppose toujours que l’agressivité est réactionnelle à la rencontre avec le principe de réalité alors qu’en fait, c’est la pulsion destructrice qui crée la qualité de l’extériorité. C’est là le point central de mon argumentation.

Je considérerai un instant la place exacte de cette attaque et de la survivance dans la hiérarchie des relations. L’annihilation est plus primitive et tout à fait différente. L’annihilation signifie « sans espoir ». L’investissement dépérit, faute de résultat. D’un autre côté, l’attaque dans la colère relative à la rencontre avec le principe de réalité est un concept plus élaboré, venant après la destruction dont je fais ici l’hypothèse. Il n’y a pas de colère dans la destruction de l’objet à laquelle je me réfère ici, bien qu’on puisse dire qu’il y a de la joie quand l’objet survit. À partir de ce moment – ou suscité par cette phase –, l’objet dans le fantasme est toujours en train d’être détruit. Cette qualité d’ « être toujours en train d’être détruit » fait ressentir la réalité de l’objet qui survit comme tel, renforce la qualité du sentiment et contribue à l’établissement de la constance de l’objet. L’objet peut alors être utilisé.

Je conclurai par une remarque sur l’utilisation. Par « utiliser », je n’entends pas « exploiter ». En tant qu’analystes, nous savons ce que c’est d’être utilisés, cela signifie que nous pouvons envisager la fin d’un traitement, même si elle n’intervient qu’après plusieurs années. Pour nombre de nos patients, ce problème est déjà résolu – ils peuvent utiliser des objets, nous utiliser et utiliser l’analyse, tout comme ils ont utilisé leurs parents, leurs frères et sœurs, leur foyer. Toutefois, il y a beaucoup de patients qui ont besoin que nous soyons en mesure de leur donner une capacité de nous utiliser. C’est là pour eux la tâche analytique. Pour répondre aux besoins de ces patients, il faut que nous soyons bien au fait de ce que j’évoque ici de notre survivance à leur destructivité. La toile de fond – la destruction inconsciente de l’analyste – est posée et nous lui survivons ou bien, au contraire, il s’agira encore d’une analyse interminable.

Résumé

Le mode de relation à l’objet peut être décrit en se référant à l’expérience du sujet. La description de l’utilisation d’un objet comporte la prise en considération de la nature de l’objet. Je propose de discuter les raisons pour lesquelles, selon moi, une capacité d’utiliser un objet est plus compliquée que la capacité d’établir une relation aux objets. Si la relation peut porter sur un objet subjectif, l’utilisation, elle implique que l’objet fait partie de la réalité extérieure.

On peut observer la séquence suivante : 1) le sujet se relie à l’objet. 2) L’objet est en train d’être trouvé au lieu d’être placé dans le monde par le sujet. 3) Le sujet détruit l’objet. 4) L’objet survit à la destruction. 5) Le sujet peut utiliser l’objet.

L’objet est toujours en train d’être détruit. Cette destruction devient la toile de fond inconsciente de l’amour d’un objet réel ; c’est-à-dire un objet en dehors de l’aire de contrôle omnipotent du sujet.

L’étude de ce problème comporte une estimation de la valeur positive de la destructivité. La destructivité, à laquelle s’ajoute la survivance de l’objet à la destruction, place celui-ci en dehors de l’aire des objets établis par les mécanismes projectifs mentaux du sujet. Ainsi se crée un monde de réalité partagée que le sujet peut utiliser et qui peut envoyer en retour dans le sujet une substance autre-que-moi.