VII. La localisation de l’expérience culturelle

On the seashore of endless worlds, children play.

Tagore.

Je me propose de développer ici le thème que je n’ai fait qu’esquisser lors du banquet organisé par la Société britannique de Psychanalyse pour marquer l’achèvement de la Standard Edition des Œuvres de Freud (Londres, 8 octobre 1966). Désireux, en cette occasion, de rendre hommage à James Strachey, j’ai dit :

Freud n’a pas, dans sa topique de l’esprit, fait de place à l’expérience des choses culturelles. Il a donné une nouvelle valeur à la réalité psychologique intérieure et, par là, une nouvelle valeur aux choses qui existent véritablement dans le monde extérieur. Il a certes utilisé le mot de « sublimation » pour indiquer la place où l’expérience culturelle prend tout son sens, mais sans aller jusqu’à nous désigner le lieu psychique où réside cette expérience.

Je voudrais maintenant pousser plus loin cette idée afin d’aboutir à des propositions susceptibles d’être soumises à un examen critique. Je le ferai dans mon propre langage.

L’image de Tagore111 m’a toujours intrigué. Adolescent, je n’avais aucune idée de ce qu’elle pouvait bien signifier, mais elle a trouvé une place en moi et son empreinte ne s’est pas effacée.

Devenu un bon freudien, je sus ce qu’elle signifiait : la mère et le rivage représentaient un coït sans fin entre l’homme et la femme, et l’enfant émergeait de cette union pour un court moment avant de devenir à son tour adulte ou parent. Puis, m’étant adonné à l’étude du symbolisme inconscient, je sus (on sait toujours) que la mer est la mère et que l’enfant vient naître sur le rivage. Les bébés sortent de la mer et sont rejetés sur la terre, comme Jonas de la baleine. Ainsi donc, l’enfant étant né, le rivage est le corps de la mère. La mère et le bébé, viable désormais, vont apprendre à se connaître l’un l’autre.

Je m’aperçus bientôt que c’était là recourir à une conception déjà très élaborée de la relation parent-nourrisson, qu’il existait peut-être un point de vue infantile plus naturel, différent de celui de la mère ou de celui de l’observateur, point de vue qu’il y aurait intérêt à considérer. Mon esprit resta longtemps à un stade de non-savoir qui finit par cristalliser dans ma formulation des phénomènes transitionnels. Je jouai entre-temps avec le concept des « représentations mentales » et avec leur description en termes d’objets et de phénomènes localisés dans la réalité psychique et personnelle, ressentis comme étant à l’intérieur. J’étais également attentif aux effets de l’opération des mécanismes mentaux de la projection et de l’introjection. Je compris, cependant, que le jeu ne relevait, en fait, ni de la réalité psychique intérieure, ni de la réalité extérieure.

J’aborde par là le sujet proprement dit de cet article, à savoir la question : si le jeu n’est ni dedans, ni dehors, où est-in Je n’étais pas loin de cette idée dans mon texte sur « la Capacité d’être seul »112 où je disais que l’enfant, tout d’abord, n’est seul qu’en présence de quelqu’un d’autre, sans y développer l’idée d’un terrain commun qui existerait au sein de cette relation entre l’enfant et le quelqu’un d’autre.

Mes patients – particulièrement quand ils sont régressifs et dépendants dans le transfert ou dans les rêves de transfert – m’ont enseigné comment trouver une réponse à la question : où est le jeu ? Je voudrais condenser sous forme de proposition théorique ce que j’ai appris dans mon travail psychanalytique.

J’ai soutenu que lorsque nous sommes témoins de l’emploi que fait un petit enfant d’un objet transitionnel – la première possession non-moi – nous assistons à la fois au premier usage du symbole par l’enfant et à la première expérience de jeu. Un point majeur de ce que j’ai avancé concernant les phénomènes transitionnels est notre consentement à ne jamais soumettre l’enfant à une alternative du type : as-tu créé cet objet ou l’as-tu simplement trouvé là, à ta convenance ? Autrement dit, un trait essentiel des phénomènes et des objets transitionnels est dans une certaine qualité de notre attitude, dans le temps même où nous les observons.

L’objet est un symbole de l’union du bébé et de la mère (ou d’une partie de la mère). Ce symbole peut être localisé. Il occupe une place dans l’espace et dans le temps, là et où la mère se trouve elle-même en transition entre deux états : être confondue avec l’enfant (dans l’esprit du bébé) et être éprouvée comme un objet perçu plutôt que conçu. L’utilisation d’un objet symbolise l’union de deux choses désormais séparées, le bébé et la mère, en ce point, dans le temps et dans l’espace, où s’inaugure leur étal de séparation113.

Une complication se présente dès l’instant où l’on prend cette idée en considération. En effet, si de l’utilisation de l’objet par le bébé résulte l’édification de quelque chose (autrement dit, si elle est plus qu’une activité qui pourrait se rencontrer même chez un bébé né sans cerveau), nous nous devons d’admettre qu’il y a bien dans l’esprit du petit enfant, ou dans sa réalité psychique intérieure, l’amorce d’une constitution de l’image de l’objet. Mais la représentation mentale dans le monde intérieur demeure significative – ou l’imago dans le monde intérieur demeure vivante – grâce au renforcement provenant de la disponibilité de la mère, en tant que personnage extérieur (réel) et séparé, ainsi que de sa technique de soins maternels.

Il vaut peut-être la peine de tenter de formuler cette idée d’une manière qui donnerait au facteur temps toute sa valeur. Le sentiment de l’existence de la mère dure x minutes. Si la mère s’absente plus de x minutes, l’imago s’efface et, dans un même temps, cesse la capacité qu’a le bébé d’utiliser le symbole de l’union. Le bébé est désemparé, mais il est bientôt remis de son désarroi, si la mère revient après x + y minutes. En x + y minutes, le bébé n’a pas subi d’altération, mais en x + y + z minutes, il devient traumatisé. Après x + y + z minutes, le retour de la mère ne répare pas l’altération de l’état du bébé. Le traumatisme implique que le bébé a éprouvé une coupure dans la continuité de son existence, de sorte que les défenses primitives vont dès lors s’organiser de manière à opérer une protection contre la répétition d’une « angoisse impensable » (unthinkable anxiety) ou contre le retour de l’état confusionnel aigu qui accompagne la désintégration d’une structure naissante du moi.

Nous devons admettre que la plupart des bébés ne font jamais l’expérience d’une quantité x + y + z de privation (deprivation), ce qui signifie que la majorité des enfants ne gardent en eux, au cours de leur vie, aucune trace de ce savoir que laisse l’expérience d’avoir été fou. La folie signifie simplement ici une cassure de tout ce qui peut exister à l’époque d’une continuité d’existence personnelle. Après « guérison » d’une privation affective x + y + z, un bébé doit repartir à nouveau, à jamais privé de la racine qui pourrait lui assurer une continuité avec le commencement personnel. Ceci implique l’existence d’un système amnésique et d’une organisation des souvenirs.

Contrastant avec ce qui précède, la mère, par diverses cajoleries, remédie constamment aux effets x + y + z de privation, réparant ainsi la structure du moi. Cette réparation de la structure du moi rétablit la capacité qu’a le bébé d’utiliser un symbole d’union. Le bébé en vient alors, une fois de plus, à accepter la séparation et même à en bénéficier. Telle est la place que j’ai circonscrite pour l’examiner, la séparation qui n’est pas une séparation, mais une forme d’union114.

Ce fut pour moi un moment capital dans le développement de ces idées quand Marion Milner (au cours de conversations) me fit saisir, vers 1940-1945, l’importance considérable que peut avoir le jeu de va-et-vient entre les bordures de deux rideaux, ou celui de la surface d’une cruche placée en face d’une autre cruche115.

Il importe de noter que les phénomènes que je suis en train de décrire ne connaissent pas d’acmé. Ils se différencient par là des phénomènes qui ont un support instinctuel où l’élément orgastique joue un rôle essentiel et où les satisfactions sont étroitement liées à ce moment culminant.

Mais ces phénomènes, qui ont une réalité dans l’aire dont je postule l’existence, relèvent de Y expérience d’une relation aux objets. On peut évoquer ici l’« électricité » que paraît produire un contact significatif ou intime, ce qui arrive, par exemple, quand deux personnes sont amoureuses l’une de l’autre. Ces phénomènes de l’aire de jeu offrent une variabilité infinie qui contraste avec la stéréotypie relative des phénomènes en rapport soit avec le fonctionnement du corps propre, soit avec la réalité de l’environnement.

Les psychanalystes qui ont, à juste titre, mis l’accent sur l’importance de l’expérience instinctuelle et des réactions à la frustration, n’ont pas réussi à déterminer avec une clarté ou avec une conviction comparable l’intensité considérable de ces expériences sans moment culminant qui s’appellent jouer. Tant que nous nous référons aux affections psychonévrotiques et aux défenses suscitées par l’angoisse résultant de la vie pulsionnelle, nous tendons à considérer la santé en termes de défenses du moi : nous disons par exemple qu’est « sain » celui dont les défenses ne sont pas rigides, etc. Mais il est rare que nous allions jusqu’à ce point où nous pourrions commencer à décrire ce qu’est la vie en dehors de la maladie ou de l’absence de maladie.

En d’autres termes, il nous reste à attaquer la question : la vie même, en quoi consiste-t-elle ? Nos malades psychotiques nous confrontent à ce problème fondamental. Nous voyons donc que ce n’est pas la satisfaction pulsionnelle qui permet à un bébé de commencer à être, de commencer à sentir que la vie est réelle et à trouver qu’elle vaut la peine d’être vécue. En réalité, les gratifications instinctuelles sont d’abord fonctions partielles, puis elles deviennent des séductions, à moins de reposer sur l’existence dans l’individu d’une capacité solide pour une expérience totale et pour une expérience dans le champ des phénomènes transitionnels. C’est le soi qui doit précéder l’utilisation de l’instinct par le soi. Le cavalier doit conduire sa monture, non être emporté par elle. Je pourrais recourir à la formule de Buffon : « Le style est l’homme même. » On ne peut parler d’un homme qu’en le considérant avec l’accumulation de ses expériences culturelles. Le tout forme une unité.

J’ai employé le terme d’expérience culturelle en y voyant une extension de l’idée de phénomènes transitionnels et de jeu, mais sans être assuré de pouvoir définir le mot « culture ». En fait, je mets l’accent sur l’expérience. En utilisant le mot de culture, je pense à la tradition dont on hérite. Je pense à quelque chose qui est le lot commun de l’humanité auquel des individus et des groupes peuvent contribuer et d’où chacun de nous pourra tirer quelque chose, si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons.

Nous dépendons là d’un mode quelconque de conservation du passé. Nous avons sans doute beaucoup perdu des civilisations archaïques, mais les mythes représentaient un produit de tradition orale, un lot culturel, pourrait-on dire, qui a nourri pendant six mille ans l’histoire de la culture humaine. Cette histoire véhiculée par le mythe persiste jusqu’à nos jours, en dépit des efforts des historiens pour être objectifs – ce qu’ils ne pourront jamais être, même s’ils doivent s’y employer.

Peut-être en ai-je dit assez pour montrer à la fois ce que je sais et ne sais pas touchant le sens du mot culture. Cependant, un problème latéral m’intéresse, le fait que dans tout champ culturel, il est impossible d’être original sans s’appuyer sur la tradition. À l’inverse, il n’est personne parmi ceux qui contribuent à la culture pour simplement répéter – sauf quand il s’agit d’une citation délibérée ; le péché impardonnable dans le domaine culturel, c’est le plagiarisme. Le jeu réciproque entre l’originalité et l’acceptation d’une tradition, en tant qu’il constitue la base de la capacité d’inventer, me paraît simplement être un exemple de plus, et fort excitant pour l’esprit, du jeu réciproque entre la séparation affective et l’union.

Je dois approfondir un peu mon sujet en me référant aux toutes premières expériences du bébé, au moment où s’inaugurent ses capacités variées rendues ontogénétique-ment possibles grâce à l’adaptation extrêmement sensible de la mère aux besoins de son bébé, fondée sur son identification avec lui. (Je me réfère aux stades de croissance que parcourt le bébé avant d’acquérir les mécanismes mentaux dont il disposera bientôt pour organiser des défenses complexes. Je le répète : un petit humain doit parcourir une certaine distance à partir de ses premières expériences, pour avoir la maturité lui permettant d’être profond.)

Cette théorie n’affecte en rien ce que nous avons appris quant à l’étiologie de la psychonévrose ou quant au traitement des patients psychonévrotiques. Elle ne s’oppose pas non plus à la théorie structurale de Freud qui différencie le moi, le ça et le surmoi. Ce que j’avance concerne notre question : la vie même, en quoi consiste-t-elle ? Vous pouvez traiter votre patient et ne pas savoir ce qui le (ou la) pousse à vivre. Or, il est de toute première importance pour nous de reconnaître ouvertement que l’absence de maladies psychonévrotiques est peut-être la santé, mais que ce n’est pas la vie. Les psychotiques qui ne cessent d’osciller entre vivre et ne pas vivre nous confrontent à ce problème, un problème qui n’est pas seulement le lot des psychonévrotiques, mais de tous les êtres humains. Je soutiens que ces phénomènes qui représentent la vie et la mort pour nos patients schizoïdes ou borderline sont les mêmes que ceux qui apparaissent dans nos expériences culturelles. Ce sont ces expériences culturelles qui apportent à l’espèce humaine cette continuité transcendant l’expérience personnelle. Selon moi, les expériences culturelles sont en continuité directe avec le jeu, le jeu (play) de ceux qui n’ont pas encore entendu parler de jeux (games).

Thèse principale

1. La place où se situe l’expérience culturelle est l’espace potentiel entre l’individu et son environnement (originellement l’objet). On peut en dire autant du jeu. L’expérience culturelle commence avec un mode de vie créatif qui se manifeste d’abord dans le jeu.

2. Pour tout individu, l’usage de cet espace est déterminé par les expériences de la vie qui prennent place aux premiers stades de l’existence individuelle.

3. Dès l’origine, le bébé a des expériences des plus intenses dans l’espace potentiel entre l’objet subjectif et l’objet perçu objectivement, entre les extensions du moi (me-extensions) et le non-moi. Cet espace potentiel se situe entre le domaine où il n’y a rien, sinon moi, et le domaine où il y a des objets et des phénomènes qui échappent au contrôle omnipotent.

4. Tout bébé trouve là sa propre expérience favorable ou défavorable. La dépendance est maximale. L’espace potentiel ne se constitue qu’en relation avec un sentiment de confiance de la part du bébé, à savoir une confiance supposant qu’il peut s’en remettre à la figure maternelle ou aux éléments du milieu environnant, cette confiance venant ici témoigner de ce que la fiabilité est en train d’être introjectée.

5. Si l’on veut étudier le jeu, puis la vie culturelle de l’individu, on doit envisager le destin de l’espace potentiel entre n’importe quel bébé et la figure maternelle humaine (faillible en tant que telle) que l’amour rend capable d’adaptation.

On verra que si cette aire doit être considérée comme une part de l’organisation du moi, c’est là une part du moi qui n’est pas un moi-corps, qui n’est pas fondée sur le modèle d’un fonctionnement du corps, mais sur les expériences du corps. Ces expériences appartiennent à une relation d’objet qui n’est pas de nature orgastique, ou à ce qu’on pourrait appeler la relation vécue par le moi, à la place où il est permis de dire que la continuité cède le pas à la contiguïté.

Suite de l’argumentation

De telles propositions impliquent que soit examiné le destin de cet espace potentiel, espace qui peut ou non devenir prévalent et qui constitue une aire vitale dans la vie mentale du sujet en cours de développement.

Que se passe-t-il si la mère est capable, à partir d’une position de pleine adaptation, d’embrayer sur un échec gradué d’adaptation ? C’est la question cruciale et elle mérite une étude, car elle affecte notre technique d’analystes quand nous avons affaire à des patients dont la régression est avant tout dépendance. Lors d’une bonne expérience moyenne, dans ce champ de l’aménagement (qui commence si tôt et recommence toujours), le bébé éprouve un plaisir intense et même angoissant associé avec le jeu imaginatif. Il n’y a pas de jeu comme tel (game), tout est donc créatif, et bien que le fait de jouer soit part de la relation à l’objet, tout ce qui arrive est personnel au bébé. Tout ce qui est physique est imaginairement élaboré et investi avec une qualité de ce qui est à jamais premier. Oserais-je dire que c’est là la signification visée par le mot cathecl (investir) ?

Je constate que je me trouve là dans le domaine du concept avancé par Fairbairn116 de la « recherche de l’objet » (object-seeking) qu’il oppose à la « recherche de la satisfaction » (satisfaction-seeking).

Comme observateurs, nous notons que toute chose dans le jeu a déjà été faite, a déjà été éprouvée, a déjà été sentie et que, là où apparaissent des symboles spécifiques de l’union du bébé et de la mère (objets transitionnels), ces objets précisément ont été adoptés, non créés. Cependant, pour le bébé (si la mère peut offrir de bonnes conditions), chaque détail de sa vie est un exemple de vie créatrice. Tout objet est un objet « trouvé ». La chance lui en a-t-elle été donnée, voici que le bébé commence à vivre créative-ment, à utiliser les objets existants pour être créateur en eux et avec eux. Mais si cette chance ne lui est pas donnée, il n’est pas d’aire dans laquelle le bébé pourrait avoir un jeu ou une expérience culturelle. Il s’ensuit alors qu’il n’y a pas de lien avec l’héritage culturel et qu’il n’y aura pas de contribution au lot culturel.

On sait que l’« enfant privé » (the « deprived child ») est agité et incapable de jouer ; il montre un appauvrissement de la capacité de faire des expériences dans le champ culturel. Cette observation conclut à l’étude de l’effet de la privation au moment de la perte de ce qui était accepté comme fiable. Une étude de ces effets de perte à n’importe lequel des premiers stades nous amène à prendre en considération cette aire intermédiaire, ou cet espace potentiel entre le sujet et l’objet. Dans le cas de perte de l’objet ou dans le cas où l’enfant ne peut plus faire confiance à l’environnement, cela signifie pour lui une perte dans l’aire de jeu et une perte de symboles riches de sens. Dans des circonstances favorables, l’espace potentiel se trouve rempli par les produits de la propre imagination créatrice du bébé. Dans des circonstances défavorables, cette utilisation créatrice des objets fait défaut ou est relativement mal assurée. J’ai décrit ailleurs117 comment apparaît la défense du faux soi complaisant avec l’occultation du vrai soi qui a le pouvoir de faire un usage créatif des objets.

Dans les cas de faillite prématurée de la sécurité de l’environnement, il y a aussi danger que cet espace potentiel s’emplisse de ce qui lui est injecté par quelqu’un d’autre que le bébé. Il semble aussi que quoi qui se trouve dans cet espace venant de quelqu’un d’autre soit matériel persécutif, que le bébé n’a aucun moyen de rejeter. Les analystes doivent éviter de créer un sentiment de confiance et une aire intermédiaire où le jeu peut trouver sa place pour ensuite gonfler cette aire en y injectant des interprétations qui, en réalité, ne sont que le produit de leur propre imagination créatrice.

Fred Plaut, un analyste jungien, a écrit un article dont j’extrais le passage suivant :

La capacité de former des images et de les utiliser de façon constructive par la recombinaison en de nouveaux schémas dépend – à la différence des rêves ou des fantasmes – de la capacité qu’un individu a de faire confiance118.

Dans ce contexte, faire confiance montre une compréhension de ce que j’entends par l’édification d’un sentiment de sécurité fondé sur l’expérience au moment de la dépendance maximale, avant que l’enfant ne soit en mesure d’utiliser la séparation et l’indépendance et d’y prendre du plaisir.

Le temps me paraît venu pour la théorie de payer son tribut à cette troisième aire, celle de l’expérience culturelle qui dérive du jeu. Les psychotiques nous invitent à en connaître quelque chose et c’est très important pour notre évaluation des vies des êtres humains plutôt que pour celle de leur santé. (Les deux autres aires sont la réalité psychique intérieure ou personnelle et le monde effectif où vit l’individu.)

Résumé

J’ai tenté d’attirer l’attention sur l’importance, tant dans la théorie que dans la pratique, d’une troisième aire, celle du jeu, qui s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’homme. Cette troisième aire a été opposée, d’une part, à la réalité psychique intérieure ou personnelle et, d’autre part, au monde existant dans lequel vit l’individu, monde qui peut être objectivement perçu. J’ai localisé cette aire importante d’expérience dans l’espace potentiel entre l’individu et l’environnement, cet espace qui, au départ, à la fois unit et sépare le bébé et la mère, quand l’amour de la mère qui se révèle et se manifeste par la communication d’un sentiment de sécurité donne, en fait, au bébé un sentiment de confiance dans le facteur de l’environnement.

Nous soulignons le fait que cet espace potentiel est un facteur largement variable (d’un individu à l’autre) alors que les deux autres localisations – la réalité personnelle ou psychique et le monde existant – sont relativement constantes, la première étant biologiquement déterminée, la deuxième étant propriété commune.

L’espace potentiel entre le bébé et la mère, entre l’enfant et la famille, entre l’individu et la société ou le monde, dépend de l’expérience qui conduit à la confiance. On peut le considérer comme sacré pour l’individu dans la mesure où celui-ci fait, dans cet espace même, l’expérience de la vie créatrice.

À l’opposé, l’exploitation de cette aire conduit à une condition pathologique où l’individu est littéralement encombré d’éléments persécutifs dont il n’arrive pas à se débarrasser.

De là, on pourrait déduire combien il doit être important pour l’analyste de reconnaître l’existence de cette place, la seule où le jeu peut trouver son départ, place qui se situe au moment de continuité-contiguïté où les phénomènes transitionnels prennent leur origine.

Je crois, ou tout au moins j’espère, avoir ainsi commencé à répondre à la question que je me posais : « Où est localisée l’expérience culturelle ? »