VIII. Le lieu où nous vivons119

Je voudrais maintenant examiner le lieu, en utilisant le mot dans son sens abstrait, où, la plupart du temps, nous sommes, quand nous vivons.

Le langage révèle l’intérêt naturel que nous portons à cette question. Je peux être dans la pagaille, alors j’essaie de m’en sortir ou bien j’essaie de remettre les choses en ordre afin de pouvoir, pour un temps du moins, savoir où je suis. Ou encore, je peux avoir le sentiment d’être en mer, de faire le point pour rentrer au port (à n’importe quel port s’il y a de la tempête) ; et, quand je suis à terre, je cherche une maison bâtie sur le roc plutôt que sur le sable, et, dans ma maison à moi qui – je suis anglais – est mon château, je suis au septième ciel.

Sans déformer le langage de tous les jours, je peux parler de mon comportement dans le monde de la réalité extérieure (ou partagée) ; je peux aussi faire une expérience interne ou mystique quand je m’accroupis à terre pour contempler mon nombril.

C’est peut-être une utilisation relativement moderne du mot « intérieur » que de l’appliquer à la réalité psychique pour prétendre qu’il y a un intérieur où s’édifie la richesse personnelle (ou bien où la pauvreté se révèle) alors que notre croissance affective progresse et que s’établit notre personnalité.

Il y a donc deux lieux, le dedans et le dehors de l’individu. Mais est-ce bien là tout ?

Considérons la vie des êtres humains : il y a ceux qui aiment à penser superficiellement en termes de comportement et aussi en termes de réflexes conditionnés et de conditionnement, ce qui conduit à ce qu’on appelle la thérapie du comportement (behaviour therapy). Mais la plupart d’entre nous se sont lassés de se limiter au comportement ou à la vie extravertie que l’on observe chez des individus qui, que cela leur plaise ou non, sont motivés par l’inconscient. À l’opposé, il y a ceux qui mettent l’accent sur la vie « intérieure » et pensent que les effets de l’économie, et même de la famine, sont de peu d’importance comparés à l’expérience mystique. Pour les individus appartenant à cette dernière catégorie, l’infinité est au centre du soi alors que pour les behavioristes qui pensent en termes de réalité extérieure, l’infinité va au-delà de la lune, vers les étoiles, des origines à la fin des temps, le temps n’ayant ni fin, ni commencement.

Je tenterai de me situer entre ces deux extrêmes. Si nous considérons nos vies, nous constaterons probablement que la plus grande partie de notre temps, nous ne la consacrons ni à des comportements, ni à la contemplation, mais que ce temps, nous le passons quelque part, ailleurs. Je demande : où ? Question à laquelle je vais tenter de répondre.

Une zone intermédiaire

Dans les écrits psychanalytiques et dans toute la littérature influencée par Freud, on trouve une tendance à s’appuyer soit sur la vie de la personne en tant qu’elle est en relation avec des objets, soit autrement sur sa vie intérieure. Dans la vie de celui qui établit une relation à l’objet, on fait l’hypothèse d’un état de tension conduisant à la satisfaction pulsionnelle, à moins qu’on ne postule une gratification heureuse qui procurerait un sentiment de bien-être. Un exposé complet comporterait le concept de déplacement ainsi que tous les mécanismes de la sublimation. Là où l’excitation n’a pas conduit à la satisfaction, la personne est entraînée dans toute la série de malaises qu’engendre la frustration, qu’il s’agisse d’une dysfonction corporelle, d’un sentiment de culpabilité ou de la sorte de soulagement provenant de la découverte d’un bouc émissaire ou d’un persécuteur.

En ce qui concerne les expériences mystiques, la littérature psychanalytique nous montre une personne endormie, rêvant ou, si elle est éveillée, parcourant un processus bien proche du travail du rêve, mais se déroulant à l’état vigile. On rencontre là toute la gamme des états d’âme : le fantasme inconscient sous-jacent va de l’idéalisation à l’horreur de tout ce qui est bon – ce qui suscite les extrêmes de l’exaltation ou du désespoir, le sentiment d’être bien dans sa peau, ou celui d’être malade et un besoin irrésistible de se suicider.

C’est là, assurément, un résumé ultra-simplifié et même déformé d’une vaste littérature, mais je n’essaie pas tant de donner un exposé exhaustif de la question que de montrer que les mots écrits de la littérature psychanalytique ne semblent pas nous apporter tout ce que nous désirons savoir. Ainsi, que faisons-nous lorsque nous écoutons une symphonie de Beethoven, que nous allons en pèlerinage dans une galerie de tableaux, que nous lisons au lit Troïlus et Cressida ou que nous jouons au tennis ? Que fait un enfant, assis par terre, qui s’amuse avec ses jouets sous le regard attentif de sa mère ? Que fait un groupe d’adolescents participant à une séance de pop ?

Il ne suffit pas de dire : que faisons-nous ? Il faut aussi poser la question : où sommes-nous (si nous sommes vraiment quelque part) ? Nous avons utilisé les concepts du dedans et du dehors et nous en cherchons un troisième. Où sommes-nous quand nous faisons ce à quoi nous passons, en fait, la plupart de notre temps, à savoir quand nous prenons du plaisir à ce que nous faisons ? Le concept de sublimation est-il véritablement adéquat ? Pourrions-nous y voir plus clair en évoquant l’existence possible d’un lieu auquel les termes du « dedans » et du « dehors » ne s’appliqueraient pas exactement ?

Lionel Trilling, dans sa conférence sur Freud, dit :

Pour Freud, il y a une nuance de respect dans l’utilisation du mot culture, mais en même temps, nous ne pouvons manquer d’y entendre une note incontestable d’exaspération et de résistance. La relation de Freud à la culture est chargée d’ambivalence120.

Trilling me paraît ici avoir en vue cette même insuffisance conceptuelle à laquelle je me réfère, bien qu’il utilise un langage très différent.

On notera que j’envisage le plaisir très élaboré de l’adulte devant la vie, la beauté ou quelque invention humaine abstraite et, en même temps, le geste créatif du bébé qui cherche la bouche de la mère, touche ses dents tout en la regardant dans les yeux et la voyant créativement. Selon moi, « jouer » conduit naturellement à l’expérience culturelle et même en constitue la fondation.

Maintenant, si mon argument est convaincant, nous n’avons non plus deux, mais trois états humains à comparer entre eux. Si nous considérons ces trois modalités, nous voyons qu’il y a un trait particulier qui distingue ce que j’appelle l’expérience culturelle (ou « jouer ») des deux autres.

Considérant tout d’abord la réalité extérieure et le contact de l’individu avec elle en termes de mode de relation à l’objet et d’utilisation de l’objet, on voit que la réalité extérieure est fixe. Bien plus, l’équipement instinctuel qui sert de soutien à la relation à l’objet et à l’utilisation de l’objet est lui-même fixe pour l’individu, bien qu’il varie selon les phases et l’âge, et aussi selon la liberté qu’a l’individu de faire usage des motions pulsionnelles. Ici nous nous sentons plus ou moins libres, en fonction des lois qu’a formulées avec une grande précision la littérature psychanalytique.

Considérons maintenant la réalité psychique intérieure, la propriété personnelle de l’individu, pour autant qu’un degré d’intégration ait été atteint qui comporte l’établissement d’un soi formant unité, avec ce que cela implique, à savoir une membrane qui délimite un dedans et un dehors. On constate de nouveau ici une fixité qui fait partie de l’héritage, de l’organisation de la personnalité, des facteurs introjectés de l’environnement et des facteurs personnels projetés.

En opposition à ces deux réalités, l’aire mise à notre disposition pour le troisième mode de vie, l’aire où se situe l’expérience culturelle ou le jeu créatif, me paraît extrêmement variable selon les individus. La raison en est que cette troisième aire est un produit des expériences de la personne individuelle (bébé, enfant, adolescent, adulte) dans l’environnement qui prévaut. Il y a ici une sorte de variabilité qui diffère en qualité des variabilités propres au phénomène de réalité psychique personnelle et intérieure aussi bien qu’à la réalité extérieure ou partagée. L’extension de cette troisième aire peut être minimale ou maximale, selon les expériences qui ont pu effectivement s’accumuler.

C’est cette espèce particulière de variabilité qui m’intéresse ici et dont je vais tenter d’examiner le sens. Pour ce faire, j’envisagerai la position de l’individu dans le monde, là où on peut dire que l’expérience culturelle (le jeu) « prend place ».

Un espace potentiel

J’avancerai l’idée, dont il faudra discuter la valeur, qu’en ce qui concerne le jeu créatif et l’expérience culturelle, y compris dans ses développements les plus élaborés, la position en question est l’espace potentiel entre le bébé et la mère. Je me réfère ici à cette aire hypothétique qui existe (mais peut ne pas exister) entre le bébé et l’objet (la mère ou une partie de la mère) pendant la période de répudiation de l’objet en tant que non-moi, c’est-à-dire à la fin de l’état où le bébé est confondu avec l’objet.

Partant de l’état où il est confondu avec la mère, le bébé est à un stade où il sépare la mère du soi et où la mère diminue son degré d’adaptation aux besoins du bébé (à la fois parce qu’elle se dégage d’une intense identification avec son bébé et parce qu’elle perçoit le nouveau besoin de son enfant, celui qu’elle devienne un phénomène séparé121).

On ne peut qu’évoquer ici cette zone dangereuse à laquelle on parvient tôt ou tard dans tout traitement psychiatrique, une fois que le patient se sent en sécurité, apte à vivre, grâce à l’analyste qui s’adapte à ses besoins et accepte d’être impliqué ; il commencera alors à éprouver le besoin de se libérer et d’atteindre l’autonomie. Tout comme le bébé avec sa mère, le patient ne peut devenir autonome que si le thérapeute est prêt à le laisser aller ; et pourtant tout mouvement venant du thérapeute qui tente de s’éloigner de l’état de fusion avec le patient est l’objet d’une noire suspicion et le désastre menace.

On se souviendra que, dans l’exemple du garçon qui utilisait une ficelle122, je me suis référé à deux objets à la fois joints et séparés par la ficelle. C’est là le paradoxe que j’accepte et ne tente pas de résoudre. Le mouvement de séparation qu’effectue le bébé entre le monde des objets et le soi n’arrive à terme que grâce à l’absence d’un espace entre les deux, l’espace potentiel étant rempli de la façon que je tente de décrire.

On pourrait dire qu’avec les êtres humains, il ne peut y avoir séparation, mais seulement menace de séparation, la menace étant extrêmement ou peu traumatique, selon l’expérience faite des premiers modes de séparation.

Mais, dira-t-on, comment se fait-il que la séparation du sujet et de l’objet, du bébé et de la mère advienne et que chacun en bénéficie, dans la majorité des cas ? Et ceci, bien qu’il y ait impossibilité de séparation ? (Il faut accepter le paradoxe.)

On pourrait répondre que dans l’expérience de vie du bébé, en fait, en relation avec la mère ou la figure maternelle, s’institue habituellement une confiance croissante dans la fiabilité de la mère. Ou, dans un autre langage qui est celui de la psychothérapie, le patient commence à saisir que le souci que son thérapeute a de lui n’émane pas du besoin de maintenir la dépendance, mais bien d’une capacité de s’identifier avec le patient sur le mode de « si j’étais dans votre peau… ». En d’autres termes, l’amour de la mère ou du thérapeute ne signifie pas seulement répondre aux besoins de dépendance, mais en vient à vouloir dire autre chose : fournir l’opportunité à ce bébé ou à ce patient d’aller de la dépendance vers l’autonomie.

Un bébé peut être nourri sans amour, mais un aménagement impersonnel ou sans amour ne saurait produire un nouvel enfant autonome. Là où se rencontrent confiance et fiabilité, il y a un espace potentiel, espace qui peut devenir une aire infinie de séparation, espace que le bébé, l’enfant, l’adolescent, l’adulte peuvent remplir créative-ment en jouant, ce qui deviendra ultérieurement l’utilisation heureuse de l’héritage culturel.

Le trait spécifique de ce lieu où s’inscrivent le jeu et l’expérience culturelle est le suivant : l’existence de ce lieu dépend des expériences de la vie, non des tendances héritées. Tel bébé sera traité avec une compréhension si grande au moment où la mère se sépare de lui que l’aire du jeu sera immense, mais tel autre aura, à ce stade de son développement, une expérience si pauvre qu’il ne lui restera qu’une toute petite chance d’évoluer hors de l’alternative introversion-extraversion. Dans ce second cas, l’espace potentiel ne compte pas, car le sentiment de confiance combiné à la fiabilité n’a jamais pu s’édifier et, du même coup, il n’y a pas eu de réalisation de soi dans la détente.

Dans l’expérience du bébé plus chanceux (du petit enfant, de l’adolescent et de l’adulte), la question de la séparation dans le fait même de se séparer ne se pose pas, parce que dans l’espace potentiel entre la mère et le bébé se constitue le jeu créatif qui surgit tout naturellement de l’état de détente : c’est là que se développe l’utilisation des symboles qui valent à la fois pour les phénomènes du monde extérieur et pour ceux de l’individu.

L’introduction de cette troisième aire ne fait pas perdre pour autant leur importance aux deux autres. Quand nous considérons des êtres humains, nous sommes nécessairement conduits à faire des observations qui doivent se superposer. La relation des individus au monde est telle qu’elle implique une gratification instinctuelle, sous forme directe ou sublimée. Nous connaissons également l’importance primordiale du sommeil et du rêve profond qui se trouve au cœur de la personnalité aussi bien que celle de la contemplation et du vagabondage sans but de nos pensées. Toutefois le jeu et l’expérience culturelle sont choses auxquelles nous accordons une valeur toute particulière ; elles relient le passé, le présent et le futur ; elles occupent du temps et de l’espace ; elles exigent et obtiennent une attention soutenue et délibérée, mais sans qu’y entre pour autant ce caractère délibéré propre à nos essais et nos erreurs.

La mère s’adapte aux besoins de son bébé, de son enfant, tout au long de l’évolution progressive de sa personnalité et de son caractère. Cette adaptation lui confère un certain degré de fiabilité. L’expérience que fait le bébé de cette fiabilité pendant une période donnée suscite chez le bébé et l’enfant qui grandit un sentiment de confiance. C’est la confiance du bébé dans la fiabilité de la mère et, à partir de là, dans celle d’autres personnes et d’autres choses qui rend possible le mouvement de séparation entre le moi et le non-moi. Dans le même temps, cependant, on peut dire que la séparation est évitée, grâce à l’espace potentiel qui se trouve rempli par le jeu créatif, l’utilisation des symboles et par tout ce qui finira par constituer la vie culturelle.

Souvent, il existe une faille dans la confiance qui va ligoter la capacité de jouer de l’individu, du fait des limitations de l’espace potentiel. On rencontre également chez de nombreux individus une pauvreté de jeu et de vie culturelle qui tient, bien qu’il y ait place pour l’érudition, à un échec relatif de la part des personnes qui constituent le monde de l’enfant. Elles n’arrivent pas à introduire des éléments culturels lors des phases appropriées du développement de la personnalité. Bien entendu, des limitations viennent aussi du manque relatif de connaissances culturelles, ou même de l’absence de familiarité avec l’héritage culturel, ce qui est souvent le cas de ceux qui ont, effectivement, la charge de l’enfant.

Ce qui importe avant tout, en fonction de ce que je viens d’exposer, c’est la protection de la relation bébé-mère et bébé-parent au tout premier stade du développement du petit garçon et de la petite fille, afin que puisse advenir l’espace potentiel où, grâce à la confiance qu’il ressent, l’enfant peut jouer créativement.

Ensuite, il importe que ceux qui prennent soin des enfants de tous âges soient prêts à mettre l’enfant en contact avec les éléments appropriés de l’héritage culturel et ce, selon la capacité individuelle de l’enfant, son âge affectif et son stade de développement.

Il est utile, selon moi, d’envisager une troisième aire de l’existence qui n’est ni dans l’individu, ni au dehors, dans le monde de la réalité partagée. On peut imaginer que ce mode d’exister intermédiaire se situe dans un espace potentiel, niant l’idée d’espace et de séparation entre le bébé et la mère ainsi que tout ce qui résulte de ce phénomène. Cet espace potentiel varie largement d’un individu à l’autre. Il repose sur la confiance qu’a le bébé dans la mère telle qu’il l’éprouve pendant une période suffisamment longue à ce moment critique de la séparation entre le non-moi et le moi, à ce moment où l’établissement d’un soi autonome en est à son stade initial.