X. Interrelation envisagée en termes d’identifications croisées et indépendamment des motions pulsionnelles

Dans ce chapitre, je juxtaposerai deux conceptions opposées qui illustrent, chacune à leur manière, la communication. Il y a plusieurs types d’intercommunication et leur classification, qui suppose la mise en place de limites artificielles, pourrait paraître superflue.

Mon premier exemple sera celui d’une consultation thérapeutique avec une fille au début de l’adolescence. Cette consultation eut pour résultat de préparer la voie d’une analyse approfondie qui dura trois ans et peut être considérée comme réussie. Toutefois, si j’ai choisi de rapporter ce cas, ce n’est pas tant pour montrer ce qu’il en est advenu que parce que toute description de ce genre montre comment le psychothérapeute agit en tant que miroir.

Cette description sera suivie de considérations théoriques faisant ressortir l’importance de la communication établie au travers des identifications croisées.

Remarques générales sur la thérapie

Les patients qui témoignent d’une capacité restreinte pour l’identification introjective ou projective créent de sérieuses difficultés au thérapeute qui doit se soumettre à ce qu’on appelle la mise en acte ainsi qu’aux phénomènes de transfert avec support instinctuel. Dans de tels cas, le plus grand espoir du thérapeute est d’étendre, chez le patient, le champ des identifications croisées. Ce résultat s’obtient, non tant par le travail de l’interprétation qu’au moyen de certaines expériences spécifiques qui interviennent au cours des séances d’analyse. Pour en arriver là, le thérapeute doit compter avec le facteur temporel, il ne saurait effectivement compter sur des résultats thérapeutiques instantanés. On ne peut pas tout attendre à cet égard des interprétations, aussi justes et opportunes qu’elles puissent être.

Dans ce domaine particulier du travail thérapeutique, les interprétations consistent surtout en la verbalisation d’expériences dans le présent immédiat de la consultation, mais le concept d’une interprétation en tant que verbalisation du conscient naissant ne convient pourtant pas exactement ici.

Il faut admettre que nulle raison très claire ne vient justifier la présence de ce matériel dans cet ouvrage qui traite des phénomènes transitionnels. Il y a cependant là une gamme étendue de recherches qui ressort du fonctionnement précoce, avant l’établissement dans l’individu des mécanismes qui sont l’objet de la théorie psychanalytique classique. Le terme de phénomènes transitionnels pourrait recouvrir tous les groupements comportant semblables types précoces de fonctionnement ; il serait peut-être également utile d’attirer l’attention sur l’existence de groupes nombreux et variés de fonctionnement mental dont le rôle est très important dans une recherche concernant la psychopathologie des états schizoïdes. De plus, ce sont ces mêmes groupements de fonctionnement mental qu’il faudra observer pour rendre compte de manière satisfaisante du début de la personnalité humaine individuelle. Sans nul doute, l’aspect culturel de la vie humaine qui englobe l’art, la philosophie et la religion relève aussi, pour une large part, de ces mêmes phénomènes.

Entretien avec une adolescente

Une consultation thérapeutique131

Au moment de la consultation, Sarah était âgée de seize ans. Elle avait un frère de quatorze ans et une sœur de neuf ans. La famille était unie.

Les parents étaient venus de la campagne où ils habitaient, pour m’amener Sarah. Je les vis tous les trois ensemble pendant trois minutes, ce qui nous permit de reprendre contact. Je ne fis aucune allusion au motif de la visite. Les parents allèrent ensuite dans la salle d’attente. Je donnai la clef de ma porte d’entrée au père en lui disant que j’ignorais combien de temps j’allais rester avec Sarah.

Je laisse volontairement de côté les détails nombreux qui s’étaient accumulés depuis que j’avais vu l’enfant pour la première fois, elle avait alors deux ans.

Sarah, à seize ans, avait des cheveux raides, châtains, qui tombaient sur ses épaules. Physiquement, elle paraissait en bonne santé, elle était bien bâtie pour son âge. Elle portait un manteau de plastique noir. C’était une adolescente qui avait l’air naturel, un peu campagnard. Intelligente, elle avait le sens de l’humour, tout en étant, au fond, très sérieuse. Elle était contente que la prise de contact s’établisse par l’intermédiaire d’un jeu.

« Quelle sorte de jeu ? »

Je lui expliquai le squiggle, ce jeu qui ne comporte aucune règle132.

(1) Mon premier essai de squiggle.

(2) Ma seconde tentative.

Sarah dit qu’elle aimait l’école. Son père et sa mère voulaient qu’elle vienne me voir, mais son école aussi. Elle dit : « Je crois que je suis venue vous voir quand j’avais deux ans, parce que je n’étais pas contente de la naissance de mon frère. Mais je n’arrive pas à me rappeler cette visite. Je me souviens juste vaguement de quelque chose. »

Elle regarda le squiggle (2) et dit : « Est-ce qu’on peut le tourner dans n’importe quel sens ? »

Je dis : « Il n’y a pas de règles. » Elle fit alors de mon squiggle une feuille tournée à l’envers. Je lui dis que j’aimais cette feuille dont je lui fis remarquer les courbes gracieuses.

(3) Son squiggle. Elle dit : « Je l’ai fait le plus difficile que j’ai pu. » C’était un squiggle auquel une ligne avait été ajoutée délibérément, que j’utilisai comme un bâton. Je transformai le reste en une maîtresse d’école qui enseignait avec des méthodes très strictes. Elle dit : « Non, ce n’est pas mon professeur. Elle n’est pas du tout comme ça. Ce pourrait bien être un professeur que je n’aimais pas, dans ma première école. »

(4) Le mien, dont elle fit un personnage. Les cheveux longs étaient censés être ceux d’un garçon, mais le visage aurait pu, dit-elle, être celui d’un garçon ou d’une fille.

(5) Le sien, dont j’essayai de faire une danseuse. Le squiggle original était meilleur que le résultat que j’obtins en dessinant.

(6) Le mien, dont elle fit rapidement un homme écrasant son nez sur sa raquette de tennis. Je dis : « Ça ne t’ennuie pas de jouer ? » Elle dit : « Mais non, pas du tout. » le tournant de bas en haut) : une espèce d’homme avec un chapeau haut de forme et un grand col qui l’engonçait.

(8) Le mien, dont elle fit un vieux lutrin tout branlant. Elle aime la musique, elle chante, mais ne joue d’aucun instrument.

(9) À ce stade, elle eut de grandes difficultés avec la technique du squiggle. Elle fit ce dessin et dit : « Il est tout crispé, il n’est pas libre, il ne se laisse pas aller. »

Ce devait être sa communication la plus importante. Naturellement, il était indispensable que je comprenne que c’était là une communication et que je permette à Sarah de développer l’idée contenue dans ce qu’elle venait de dire.

(Il ne serait pas nécessaire pour le lecteur que je donne de plus amples détails sur cet entretien, mais si je le rapporte dans sa totalité, c’est que le matériel est disponible et qu’en négligeant le reste de la consultation, j’aurais l’air de laisser échapper une occasion de rendre compte de la révélation de soi faite par une adolescente dans le contexte d’un contact professionnel.)

Je dis : « C’est toi, n’est-ce pas ? »

Elle dit : « Oui, vous voyez, je suis un peu timide. »

Naturellement, tu ne me connais pas, tu ne sais pas pourquoi tu es venue, ni ce que nous allons faire et… ».

De son plein gré, elle poursuivit dans ce sens et dit : « Vous pourriez continuer là-dessus, ce squiggle n’est pas spontané. J’essaie continuellement de faire de l’impression aux gens, parce que je ne suis pas assez sûre de moi. C’est comme ça depuis une éternité. Je ne me rappelle pas avoir été autrement. »

Je dis : « C’est triste, non ? » C’était une manière de lui montrer que j’avais entendu ce qu’elle me disait et que je ne restais pas insensible à ce qu’elle me racontait.

Sarah était maintenant en communication avec moi, avide de se laisser aller, de se révéler à la fois à elle-même et à moi.

Elle poursuivit : « C’est stupide, buté. J’essaie tout le temps d’obliger les gens à m’aimer, à me respecter, à ne pas se moquer de moi. C’est égoïste. Il y aurait peut-être un remède si j’essayais. Naturellement, tout se passe très bien quand j’essaie d’amuser les gens, ils rient. Mais je reste là, à me demander sans cesse quelle impression je leur fais. Et ça continue, j’essaie de faire une impression terrible. »

Je dis : « Mais maintenant, ici, tu n’es pas comme ça. »

Elle dit : « Non, parce que cela n’a pas d’importance. Vous allez certainement trouver ce qui se passe, vous ferez ce qu’il faudra pour m’empêcher de continuer. Vous voulez découvrir ce qui ne va pas. Je pense que c’est une phase et ça continue. Je ne peux pas faire autrement, je ne sais pas pourquoi. »

Je lui demandai : « Comment te rêves-tu ? »

« Oh, je m’imagine calme, maîtresse de moi, détachée, ayant beaucoup de succès, très attirante, mince, avec de longs bras, de longues jambes et des cheveux longs. Je n’arrive pas à bien dessiner (essai n° 10), mais je marche à grands pas, en balançant un sac à main. Je ne suis ni empruntée, ni timide. »

« Dans tes rêves, tu es une fille ou un garçon ? »

« Normalement, je suis une fille. Je ne rêve pas de moi comme à un garçon. Je n’ai pas envie d’être un garçon. J’y ai pensé, mais je n’en ai vraiment pas eu le désir. Naturellement, les hommes sont sûrs d’eux, ils ont de l’influence, ils vont plus loin. »

Nous regardâmes l’homme (6) et elle dit : « Il a l’air d’avoir chaud, il y a du soleil. Il est fatigué, il se détend en écrasant son nez sur les cordes de sa raquette. Ou bien, il est déprimé. »

Je la questionnai sur son père.

« Papa ne s’occupe pas du tout de lui. Il ne pense qu’à son travail. Oui, je l’aime et je l’admire beaucoup. Mon frère, lui, met un écran entre les gens et lui. Il est gentil, aimable, charmant. Il cache ce qu’il pense. Il parle de tout superficiellement. Il est charmant, très drôle, intelligent. Quand il a des ennuis, il les garde pour lui. Moi, c’est tout le contraire. Je me précipite chez les gens en disant :

“Oh ! je suis si malheureuse !” et tout ce qui s’ensuit. »

« Peux-tu faire ça avec ta mère ? »

« Oh oui, mais à l’école, pour ça, j’ai mes amis. Les garçons plus que les filles. Ma meilleure amie est une fille, elle est comme moi, mais plus âgée. Elle a toujours l’air capable de dire : “Je me sentais exactement comme ça l’année dernière.” Les garçons, eux, ne disent pas les choses, ils ne disent pas que je suis stupide. Ils sont gentils et comprennent mieux. Vous voyez, eux, ils n’ont pas à prouver qu’ils sont des hommes. Mon grand ami, c’est David. Il est assez déprimé. Il est plus jeune que moi. J’ai des quantités d’amis, mais il y en a seulement quelques-uns sur lesquels je peux compter. »

Je lui posai des questions sur les véritables rêves, ceux qu’on fait en dormant.

« La plupart sont terrifiants. Il y en a un que j’ai fait plusieurs fois. »

Je lui demandai d’essayer de le figurer.

(11) Le rêve à répétition. « L’endroit où cela se passe est comme dans la réalité, comme à la maison. Une grande haie et, derrière, une roseraie, un chemin étroit. Un homme me poursuit. Je cours. Tout est terriblement vivant. C’est plein de boue. Au tournant du chemin, c’est comme si je courais dans de la mélasse. Je ne suis vraiment pas à mon avantage dans toute cette histoire. »

Un peu après, elle ajouta : « Il est grand et noir (ce n’est pas un nègre). C’est un présage de malheur. J’ai très peur. Non, ce n’est pas un rêve sexuel. Je ne sais pas ce que c’est. »

(12) « Un autre rêve que j’ai fait quand j’étais plus jeune. J’avais peut-être six ans. C’est notre maison. Je la dessine vue de côté mais, dans le rêve, elle n’est pas comme ça133. À gauche, il y a une haie, une haie qui se transforme en maison. Derrière, un arbre. Je cours dans la maison, je monte les escaliers, il y a une sorcière dans l’armoire. C’est comme une histoire pour enfants. La sorcière a un balai et une oie. Elle passe à côté de moi et regarde en arrière. L’atmosphère est tendue. Tout bourdonne. C’est le silence. On s’attend à ce qu’il y ait du bruit, mais il n’y en a pas. Dans l’armoire, il y a une grande oie blanche, mais elle est vraiment trop grande pour cette petite armoire, elle ne pouvait pas être là-dedans.

« Le chemin conduisant à la haie (qui s’était transformée en maison) était en pente. J’aimais descendre de cette colline en courant, parce qu’elle est si raide qu’on la dévale en perdant tout contrôle. Chaque marche gravie par la sorcière disparaissait derrière elle. C’est pourquoi je ne pouvais ni descendre, ni m’éloigner d’elle. »

Je rapportai ce qu’elle venait de dire à une partie de sa relation imaginaire avec sa mère.

Elle dit : « Ça pourrait être ça. Mais peut-être on pourrait l’expliquer. À cette époque, je racontais continuellement des mensonges à ma mère. (J’en dis encore, mais je fais tout mon possible pour me reprendre à temps.) »

Elle se réfère ici à un sentiment de dissociation. Il pourrait également s’agir du sentiment, ici exprimé, d’avoir été déçue.

Je lui demandais s’il lui arrivait aussi de chiper des choses. Elle dit : « Non, cela n’a jamais été un problème. » Elle continua à me donner des exemples des mensonges qu’elle faisait à cette époque, c’était toujours à propos du train-train de la vie quotidienne : « As-tu rangé ta chambre ? As-tu ciré le parquet ? », etc. « Je disais tout le temps des mensonges et pourtant, ma mère faisait tout pour me donner la possibilité d’avouer que je mentais. À l’école, je mentais aussi beaucoup à propos de mon travail. Je ne travaille pas beaucoup. Vous voyez, le dernier trimestre, j’étais contente mais, ce trimestre-ci, je suis malheureuse. Je crois que je grandis trop vite ; non, pas trop vite, mais je grandis. Rationnellement et logiquement, je grandis beaucoup plus vite que je ne grandis émotionnellement. Émotionnellement, je n’arrive pas à rattraper. »

Je la questionnai sur ses règles, et elle dit : « Oh oui, depuis très longtemps. »

À ce point, Sarah dit quelque chose qui prit de l’importance comme elle en parlait. Ce fut peut-être à ce moment qu’elle parvint le mieux à exprimer sa position. Elle dit : « Je ne peux pas expliquer, je me sens comme si j’étais assise ou debout, au sommet d’un clocher. Il n’y a rien autour de moi, rien qui puisse m’empêcher de tomber. Je suis complètement désemparée. J’arrive tout juste à garder mon équilibre. »

Je lui rappelai alors, tout en sachant parfaitement qu’elle ne s’en souvenait pas, qu’elle avait changé quand sa mère, qui l’avait portée jusque-là de manière naturelle et satisfaisante, était soudainement devenue incapable de le faire – Sarah avait alors vingt et un mois – parce qu’elle était enceinte de trois mois. (Il y avait aussi eu une nouvelle grossesse quand Sarah avait six ou sept ans.) Sarah paraissait accepter tout ce que je lui disais, mais elle remarqua : « C’est plus que ça. Ce qui me poursuit, ce n’est pas un homme qui poursuit une fille, c’est quelque chose qui me poursuit. C’est comme s’il y avait des gens derrière moi. »

À ce stade, le caractère de la consultation changea. Sarah devint quelqu’un de manifestement malade qui témoignait d’un trouble psychiatrique de type paranoïde. Ce faisant, elle devenait dépendante de certaines qualités qu’elle avait découvertes dans la situation professionnelle. Elle témoignait également d’une grande confiance en moi. Elle pouvait se fier à moi, je traiterais son état comme une maladie ou un signal de détresse, et je n’agirais pas d’une manière indiquant que j’avais peur de sa maladie.

Elle était maintenant emportée par ce qu’elle avait à dire et poursuivit : « Il arrive que les gens rient et, à moins que je ne me reprenne à temps et que j’agisse logiquement, le fait que l’on se moque de moi, par-derrière, cela fait mal. »

Je l’invitai à essayer de me dire le pire.

« J’avais, disons onze ans, je venais d’entrer à l’école où je suis maintenant. J’aimais bien l’école des petits (et elle décrivit les arbustes en fleurs et d’autres choses qu’elle aimait à l’école ; elle parla aussi de la directrice). Mais l’école des grands était snob, désagréable, hypocrite. » Elle dit avec intensité : « Je me sentais moins que rien, et j’avais aussi peur, physiquement. Je m’attendais toujours à être poignardée, étranglée ou à recevoir une balle de revolver. Surtout à être poignardée. Comme si on vous enfonçait quelque chose dans le dos, sans qu’on s’en rende compte. » Puis, d’une voix différente, elle dit : « Est-ce que nous allons quelque part ? »

Elle paraissait avoir besoin de quelque encouragement pour continuer. Quant à moi, je n’avais aucune idée, bien entendu, de ce qui pourrait ou ne pourrait pas sortir de là.

« Le pire (au fond, ça ne va pas si mal maintenant), c’était quand je confiais quelque chose de très personnel à des gens en qui j’avais une confiance absolue. Je dépendais d’eux, il ne fallait pas qu’ils se lassent de moi, ni que je devienne telle qu’ils ne puissent plus me témoigner de sympathie ni de compréhension. Mais, vous voyez, ils ont changé, ils ne sont plus comme ça. » Elle ajouta le commentaire suivant : « Ce qu’il y a de plus affreux, c’est quand je pleure et que je ne trouve personne. » Elle opéra alors un mouvement de retrait pour se soustraire à la situation de vulnérabilité où elle se trouvait et dit : « Oh, après tout, ça ne va pas si mal que ça, je peux faire face, mais c’est terrible quand je suis déprimée. Je deviens ennuyeuse, terne, je fais de l’introspection et tout le monde s’éloigne de moi, sauf mon amie et David. »

À ce stade, elle avait besoin de mon aide.

Je dis : « La dépression signifie quelque chose, quelque chose d’inconscient. [Je pouvais utiliser ce mot avec elle.] Tu hais la personne dont tu dépends et qui a changé ; elle a cessé de se montrer compréhensive et d’être un soutien pour toi ; elle est peut-être même devenue vindicative. Et toi, tu te déprimes au lieu d’éprouver un sentiment de haine pour la personne sur laquelle tu pouvais t’appuyer, mais qui a changé. »

Ces paroles parurent l’aider.

Elle continua : « Je n’aime pas les gens qui me font mal » – puis elle alla droit au fait et se déchaîna contre une femme, à l’école, se permettant d’abandonner toute logique et d’exprimer ses sentiments, même s’ils avaient pour base une idée délirante.

Elle décrivait, pour ainsi dire, en la revivant ou en la reproduisant, une attaque maniaque qu’elle avait eue à l’école et dont je n’avais rien su. Je comprenais maintenant pourquoi on l’avait renvoyée chez elle en lui conseillant de venir me voir. Elle poursuivit son récit :

« Cette femme, à l’école, je ne peux simplement pas la sentir, je la déteste plus que je ne saurais le dire. Elle a tout ce que je trouve affreux, et je le sens d’autant mieux que c’est tout ce que j’ai en moi. Elle ne pense qu’à elle, elle est centrée sur elle-même, elle est vaniteuse et ça, c’est encore moi. Elle est froide, dure, méchante. C’est elle qui tient la maison, qui s’occupe du linge, des biscuits, du café, bref, de tout. Elle ne fait pas son travail, elle reçoit les membres du staff, les plus jeunes, les hommes. Ils boivent du sherry – l’alcool est interdit à l’école –, ils fument des cigarettes noires, des cigarettes russes. Et tout ça, elle le fait avec ostentation dans ce qui est, en réalité, notre pièce à nous.

« Alors, j’ai pris un couteau. Je l’ai lancé plusieurs fois contre la porte. Si j’avais réfléchi, j’aurais pensé au bruit que ça allait faire. Naturellement, elle est arrivée. “Alors, tu as perdu la tête ?” J’ai essayé d’être polie, mais elle m’a entraînée en disant que je devais être folle. Alors, bien entendu, j’ai menti et absolument personne ne sait que c’était un mensonge, sauf mon amie et David, et maintenant vous. Elle a eu beau me dire : “Je ne te crois pas”, j’ai réussi à la convaincre. » (Sarah avait menti en prétendant avoir essayé de réparer la poignée de la porte et je doute que quelqu’un ait vraiment pu la croire.)

Elle n’avait pas encore fini et était toujours très excitée : « Et puis, je portais un chapeau (description du chapeau). Elle est arrivée et m’a dit : « Enlève ce chapeau ridicule !” J’ai dit : “Non, pourquoi faudrait-il que je l’enlève ?”

Elle dit : “Parce que je t’ai dit de le faire. Enlève-le immédiatement !” Alors j’ai crié, crié, crié ! »

Je me souvins alors qu’à vingt et un mois, lorsque Sarah avait changé, devenant, d’enfant à peu près normale, une enfant malade – sa mère était alors enceinte de trois mois, ce qui l’avait beaucoup perturbée – elle avait crié, crié, crié. J’étais donc en contact avec le cas de Sarah et les notes que j’avais prises quatorze ans auparavant recouvraient l’histoire qui venait de m’être rapportée. J’étais sûr du terrain sur lequel je me trouvais.

Sarah continua à parler de cette femme : « Vous voyez, au dedans, elle est aussi fragile que n’importe qui. Elle hurlait, comme pour me provoquer : “Pourquoi ne cries-tu pas encore plus fort ?” Alors j’ai crié et elle a dit : “Pourquoi ne pousses-tu pas des hurlements ?” Alors, j’ai hurlé encore plus fort. C’était la fin de tout. Mais, vous savez, elle est vieille. »

Je dis : « Quarante ans ? »

« Oui. » Puis elle continua : « Je me plaignais de tout ce qu’elle fait dans noire pièce à nous. Je me plaignais aussi parce que nous devons frapper à sa (à notre) porte et qu’elle ne cesse de geindre : “Vous ne venez jamais me voir, sauf quand vous voulez du café et des biscuits”, ce qui est d’ailleurs la vérité. »

Ce matériel révèle une ambivalence quant à l’alternance des mécanismes régressifs et des mécanismes progressifs qui conduisent à l’indépendance.

Une partie importante de l’entretien qui se déroula alors ne sera pas rapportée ici, car je n’ai pas pu prendre de notes.

Nous discutâmes très sérieusement de tout ce qui s’était passé. Je lui fis remarquer que cela avait été un soulagement pour elle (Sarah) de parvenir à exprimer totalement sa haine, mais ce n’était pas là tout ce qui n’allait pas. En réalité, ce n’est pas la femme qui la provoque qu’elle hait, mais celle qui est bonne, compréhensive, sur laquelle elle peut compter. C’est la réaction de la femme face à la provocation qui suscite la haine. C’est la mère particulièrement bonne qui change et n’est plus bonne : un désillusionnement soudain se produit qui remonte spécifiquement au moment où la mère était enceinte de six mois et où Sarah avait changé parce que sa mère avait changé.

Sarah continua à me dire qu’elle ne pouvait désirer une mère meilleure que la sienne.

Je dis que je le savais, mais que le brusque désillusionnement originel avait créé en elle la conviction que lorsqu’une personne très bonne se détourne, cette même personne change et, par conséquent, sera haïe. Seulement (c’est là ce que je lui dis), je savais que Sarah ne pouvait parvenir ni à cette haine ni à la destruction de la personne qui était bonne. Je ramenai la chose à moi et dis : « C’est moi qui suis là, et tu m’as utilisé de cette manière particulière mais, d’après ce qui est établi en toi, tu t’attends à ce que je change et peut-être à ce que je te trahisse. »

Je pensai tout d’abord que Sarah ne saisirait pas ce que je lui avais dit sur le prototype de cette attente, mais elle montra alors qu’il n’en était rien en me racontant son expérience avec un garçon. Ce garçon était merveilleux. Sarah pouvait dépendre entièrement de lui. Il ne la laissait jamais tomber, il l’aimait, il l’aime encore. Mais ce qu’il y a de désespéré chez elle s’efforce de gâcher cette relation. Elle a essayé de ne pas l’aimer, mais il a continué, lui, à l’aimer. Après deux mois de ce manège, il lui avait dit : « Nous ne nous reverrons plus, du moins pendant un certain temps, c’est trop affreux. » Sarah avait été choquée et surprise. Il s’en alla et leur relation se rompit. Elle laissa clairement entendre que c’était elle qui avait provoqué cette rupture : sa conviction avait été que la rupture se ferait de l’autre côté, c’est-à-dire par un changement qui serait intervenu chez lui.

Je lui fis remarquer que c’était la répétition de ce qu’elle redoute mais attend, parce que c’est devenu une chose établie ayant pour base le fait que son père et sa mère s’aimaient, que sa mère était devenue enceinte alors qu’elle n’avait qu’un an et demi et qu’à vingt et un mois, elle n’avait pu s’accommoder du changement intervenu chez sa mère qu’en faisant croître en elle la conviction que ce qui est très bon est toujours voué à une transformation et provoque ainsi sa haine et son désir de destruction.

Sarah paraissait voir l’enchaînement de ce que je lui proposais et commença à se calmer. Elle parla alors de ce que lui avait dit sa mère : qu’elle passait par une certaine phase, qu’il fallait vivre au jour le jour et se faire une philosophie.

Elle continua à parler de David, si brillant. C’est un cynique. « Mais, à moi, le cynisme ne me va pas, dit-elle. Je ne peux pas comprendre cette attitude. Je fais naturellement confiance aux gens, seulement, je deviens déprimée. David m’a parlé de l’existentialisme ce qui m’a bouleversée, plus que je ne saurais le dire. Maman m’a expliqué que les gens croient avoir découvert une philosophie parfaite, puis ils rejettent tout et recommencent à zéro. J’aimerais aller de l’avant. Je n’ai pas envie de végéter. Je voudrais être moins égoïste, donner plus et sentir mieux. »

Son idéal d’elle-même était si éloigné de ce qu’elle découvrait en elle quand elle s’examinait.

Je dis : « Très bien, mais j’aimerais que tu saches que je vois quelque chose en toi que toi, tu ne vois pas. C’est ta colère contre une bonne, et non contre une méchante femme. C’est la femme bonne qui devient méchante. » Elle dit : « C’est maman, n’est-ce pas ? Mais maman est absolument parfaite maintenant. »

Je dis : « Oui, c’est ce qu’il y a dans le rêve dont tu ne te souviens pas, où tu détruis la bonne mère à laquelle tu pouvais te fier. Ton travail sera de survivre à des relations qui commencent à se détériorer dès que tu te mets un peu en colère, que tu perds quelques-unes de tes illusions. D’une manière ou d’une autre, chacun survit. »

Cela semblait être la fin, mais Sarah traîna un peu et finit par dire : « Mais comment puis-je m’arrêter d’éclater en sanglots ? » Elle me dit qu’en réalité, elle avait pleuré longuement, tout en me parlant, mais qu’elle avait retenu ses pleurs : « Autrement, je n’aurais pas pu parler. »

Sarah avait vécu une expérience que j’avais partagée. Elle paraissait soulagée, bien que nous fussions tous deux fatigués.

À la fin, elle demanda : « Eh bien, qu’est-ce que je vais faire ? Je retourne en train ce soir à l’école et alors, qu’est-ce qui va se passer ? Si je ne travaille pas, on me renverra, et je suis méchante avec David, avec mes amis. Mais… »

Je dis alors : « Éclaircir tous ces problèmes, cela me paraît plus important que d’apprendre l’histoire ou d’autres choses. Si tu restais à la maison jusqu’à la fin du trimestre, qu’en penses-tu ? Est-ce que ta mère accepterait ? »

Elle dit que c’était une excellente idée et que, bien entendu, elle y avait déjà pensé. Son école lui enverrait le travail à faire et à la maison, dans le calme, elle pourrait réfléchir à tout ce dont nous avions parlé.

Je réglai cette question avec la mère, Sarah étant dans la pièce.

Finalement, Sarah me dit : « Je pense que j’ai dû vous épuiser. »

J’avais l’impression qu’elle était parvenue à des sentiments importants et qu’elle serait maintenant capable d’utiliser les deux mois qu’elle allait passer chez elle avec la perspective de la nouvelle visite qu’elle viendrait me faire pendant les vacances.

Résultat.

Cette consultation thérapeutique eut pour résultat le désir très vif que manifesta Sarah de suivre un traitement psychanalytique. Au lieu de retourner à l’école, elle commença une analyse et coopéra totalement pendant les trois ou quatre ans que dura le traitement. La cure se termina naturellement et peut être considérée comme une réussite.

À vingt et un ans Sarah entra à l’université où elle travailla bien. Elle a arrangé sa vie d’une manière prouvant qu’elle s’est libérée des intrusions paranoïdes qui la poussaient à gâcher de bonnes relations.

Addendum.

Je pourrais maintenant donner un bref commentaire de ce que fut mon propre comportement au cours de cette unique séance. Une grande partie de la verbalisation s’est avérée inutile, mais il ne faut pas oublier qu’au moment de la consultation, j’ignorais si ce serait là ou non la seule occasion que j’aurais d’offrir mon aide à Sarah. Si j’avais su qu’elle finirait par suivre un traitement psychanalytique, je lui en aurais assurément dit moins, mais il était quand même nécessaire que je lui fasse savoir que j’avais entendu ce qu’elle disait, que j’avais noté ce qu’elle ressentait et aussi que je lui montre, par mes réactions, que je pouvais contenir ses angoisses. Mais si j’avais connu la suite des événements, je me serais davantage comporté comme un miroir humain.

Interrelations en termes d’identifications croisées

J’étudierai maintenant l’intercommunication en me référant à la capacité ou à l’absence de capacité d’utiliser des mécanismes mentaux projectifs et introjectifs.

Le développement progressif de la relation à l’objet s’accomplit selon le développement émotionnel de l’individu. À l’un des extrêmes, la relation à l’objet a un soutien instinctuel et le concept de la relation à l’objet comporte ici la gamme très étendue que permet l’utilisation du déplacement et du symbolisme. À l’autre extrême se situe l’état dont on peut supposer l’existence au début de la vie de l’individu, alors que l’objet n’est pas encore séparé du sujet. C’est un état auquel s’applique le mot fusion quand il y a retour à cette situation après un état de séparation. Mais il est vraisemblable qu’un stade à tout le moins théorique existe, antérieur à la séparation du non-moi et du moi134. On a pu parler de symbiose dans ce domaine135 mais, pour moi, ce terme est trop lié à la biologie pour être acceptable. Du point de vue de l’observateur, il semble qu’il y ait une relation d’objet dans l’état fusionnel primaire, mais il faut se rappeler qu’au commencement, l’objet est un « objet subjectif ». J’ai utilisé ce terme d’objet subjectif pour montrer l’écart qui existe entre ce qui est observé et ce qui est vécu par le bébé136.

Au cours du développement émotionnel de l’individu, un stade est atteint où l’on peut dire que l’individu devient une unité. Dans le langage que j’ai utilisé, c’est le stade du Le « je suis »137 et – de quelque manière que nous le nommions – ce stade est important en raison du besoin qu’a l’individu d’atteindre Y être (being) avant le faire (doing). Le « je suis » doit précéder le « je fais », sinon le « je fais » n’a aucun sens pour l’individu. On suppose que ces stades de développement interviennent sous une forme sensible au tout début de la vie, mais qu’ils sont renforcés par le moi maternel et acquièrent par là une force qui résulte de l’adaptation de la mère aux besoins de son bébé. J’ai tenté, ailleurs, de montrer que cette adaptation au besoin n’est pas simple question de satisfaction des instincts, mais qu’il convient de l’envisager avant tout en se référant à la manière dont l’enfant a été porté et manipulé.

Progressivement, au cours d’un développement sain, l’enfant qui évolue devient autonome et capable de se prendre lui-même en charge, indépendamment d’un support du moi à fonction adaptative. Mais bien entendu, une vulnérabilité existe encore en ce sens qu’une défaillance grave de l’environnement peut entraîner une perte de la nouvelle capacité qu’a l’individu de maintenir son intégration dans un état d’indépendance.

Ce stade auquel je me réfère en parlant du « je suis » est très proche du concept kleinien de la position dépressive138. L’enfant peut alors dire : « Je suis ici. Ce qui est au dedans de moi est moi, ce qui est au dehors de moi n’est pas moi. » Les mots au dedans et au dehors renvoient simultanément à la psyché et au soma parce que je suppose une association psychosomatique satisfaisante, ce qui sous-entend, cela va de soi, un développement sain. La question de l’intellect (mind), qu’il conviendra de traiter séparément, ne doit pas être oubliée, surtout quand il s’agira d’un phénomène clivé du psyché-soma139

Quand l’individu, garçon ou fille, est parvenu à une organisation personnelle de la réalité psychique intérieure, cette réalité intérieure est en constante rivalité avec des échantillons de la réalité extérieure ou partagée. Une nouvelle capacité d’établir une relation d’objet s’est maintenant développée, c’est-à-dire une capacité qui se fonde sur un échange entre la réalité extérieure et des échantillons provenant de la réalité psychique personnelle. Cette capacité est réfléchie dans l’utilisation que fait l’enfant des symboles, dans le jeu créatif et, comme j’ai tenté de le montrer, dans l’aptitude progressive acquise par l’enfant d’utiliser le potentiel culturel pour autant que celui-ci est disponible dans l’environnement social immédiat140.

Examinons maintenant le nouveau développement très important propre à ce stade, à savoir l’établissement d’interrelations basées sur des mécanismes d’introjection et de projection, ce qui est plus étroitement lié à la vie affective qu’à l’instinct. Bien que les idées auxquelles je me réfère découlent de celles de Freud, c’est à Melanie Klein que nous devons d’avoir établi une différenciation utile entre l’identification projective et introjective, et d’avoir souligné l’importance de ces deux mécanismes141.

Cas d’une femme célibataire, âgée de quarante ans

Pour illustrer par la pratique l’importance de ces mécanismes, je rapporterai maintenant un détail spécifique tiré d’une analyse. Nous nous bornerons à parler de l’appauvrissement de la vie de la patiente qui relevait de son incapacité à « se mettre dans la peau des autres ». Ou bien elle était isolée, ou bien elle faisait des efforts pour trouver un mode de relation à l’objet qui ait un support instinctuel. Cette difficulté spécifique avait des causes nombreuses et complexes, mais on peut dire qu’elle vivait dans un monde qui lui apparaissait continuellement déformé de par sa propre incapacité de se sentir concernée par ce que l’autre personne ressentait. De même, elle était incapable de sentir que les gens pouvaient savoir comment elle était ou ce qu’elle éprouvait.

On comprendra que, dans le cas d’une patiente de ce type, qui était capable de travailler et parfois seulement assez déprimée pour devenir suicidaire, un tel état était une défense organisée et pas uniquement une incapacité originelle persistant depuis sa petite enfance. Il faut étudier les mécanismes, comme c’est fréquemment le cas en psychanalyse, en se référant à leur utilisation dans une organisation défensive extrêmement élaborée pour se faire une idée de l’état primaire. Il y avait chez elle des zones où elle témoignait d’une empathie et d’une sympathie très vives, par exemple quand il s’agissait de personnes opprimées dans le monde. Parmi celles-ci, se trouvaient évidemment des groupes traités avec mépris, les femmes, entre autres. Au plus profond d’elle-même, elle était persuadée que les femmes étaient des êtres dégradés, de qualité inférieure. (Parallèlement à cette conviction, les hommes représentaient son élément masculin clivé, de sorte qu’elle ne pouvait leur permettre d’entrer dans sa vie. Ce thème des éléments clivés de l’autre sexe est significatif, mais ce n’est pas l’objet de ce chapitre. Nous le laisserons donc de côté – il a été traité au chapitre v.)

Dans les semaines qui avaient précédé la séance dont il s’agit, quelques signes avaient indiqué qu’elle commençait à reconnaître son incapacité de faire des identifications projectives. Elle déclara à plusieurs reprises, de manière assez agressive, comme si elle s’attendait à être contredite, qu’il n’y avait aucune raison de s’attrister sur la mort de qui ce soit. « On peut être triste pour ceux qui restent, s’ils étaient attachés à la personne morte, mais la personne morte est morte, point final. » C’était logique et, pour elle, il n’y avait rien au-delà de la logique. L’effet cumulatif de cette attitude rendait ses amis sensibles à un certain manque, bien qu’intangible, dans sa personnalité ; aussi leur nombre était-il restreint.

Au cours de la séance, la patiente raconta la mort d’un homme pour lequel elle avait un grand respect. Elle constata qu’elle se référait à la mort possible de l’analyste – moi – et à la perte de cette part spéciale de moi dont elle avait encore besoin. Elle savait, on le percevait presque, que ce besoin qu’elle avait que son analyste vive, simplement et seulement en raison de ce qui subsistait de son besoin pour lui, témoignait d’une certaine dureté142.

Ici se situe une période au cours de laquelle elle me dit qu’elle aurait voulu pleurer sans arrêt et sans raison précise. Je lui fis remarquer qu’en disant cela, elle disait également qu’il ne lui était pas possible de pleurer. Elle répondit par cette phrase : « Je ne peux pas pleurer ici, parce que c’est la seule chose que j’aie et que je ne peux pas perdre mon temps », puis elle s’effondra en disant : « Tout est absurde », et elle se mit à sangloter.

Une phase se terminait. Elle commença alors à me raconter des rêves qu’elle avait notés par écrit.

Dans l’établissement où elle est professeur, un élève est libre de décider de quitter l’école pour prendre un travail. Elle souligna que c’était là encore une source de chagrin. C’était comme perdre un enfant. Là se situait une zone où l’identification projective avait fini par devenir, au cours des deux dernières années d’analyse, un mécanisme très important. Les enfants auxquels elle donnait des cours, surtout quand ils étaient doués, la représentaient, elle. Par conséquent, leurs réussites étaient les siennes et quand ils quittaient l’école, c’était un drame. Si ces élèves qui la représentaient, en particulier les garçons, étaient traités avec froideur, elle se sentait personnellement insultée.

C’était là une aire qui s’était récemment développée où l’identification projective était devenue possible. Bien que, cliniquement parlant, il s’agît là d’une compulsion pathologique, c’était quelque chose de très valable si l’on pense à ce que les élèves attendent d’un professeur. Il importait, pour elle, que ces enfants ne fussent pas des citoyens de troisième ordre, même s’ils paraissaient être considérés comme tels si l’on en croyait la description qu’elle faisait de l’école : plusieurs professeurs agissaient en effet comme s’ils méprisaient ces enfants.

Au cours de cette longue analyse, je pus, pour la première fois, recourir au matériel afin de mettre en évidence l’identification projective. Bien entendu, je n’utilisai pas ce terme technique. Le garçon qui dans le rêve aurait pu quitter l’école pour prendre un travail au lieu de poursuivre ses études et les terminer brillamment, ce garçon pouvait être accepté par la patiente, son professeur, en tant que lieu où elle découvrait quelque chose d’elle-même. Ce qu’elle y trouvait, c’était, en fait, un élément mâle clivé (mais, comme je l’ai déjà dit, ce thème important a été traité dans la présentation d’un autre cas).

La patiente était maintenant capable de parler des identifications croisées et de revenir sur certaines expériences d’un passé récent où elle avait agi avec une dureté incroyable pour qui ignorait son incapacité de s’identifier sur un mode projectif ou introjectif. Elle s’était, en fait, implantée comme une personne malade sur une personne malade et avait réclamé une attention totale « sans se soucier le moins du monde » (comme elle le dit en se voyant d’un œil nouveau) de la situation réelle de l’autre143 À ce stade elle introduisit utilement le mot aliénation pour décrire le sentiment qu’elle a toujours éprouvé du fait de l’absence d’identifications croisées. Elle fut capable d’aller plus loin encore et de dire qu’une grande partie de sa jalousie à l’égard de l’amie (qui représentait une sœur) sur laquelle elle avait implanté son soi malade, était en rapport avec la capacité positive que cette amie avait pour vivre et communiquer en termes d’identifications croisées.

Elle poursuivit en décrivant ce qu’elle avait éprouvé en surveillant un examen auquel un de ses élèves s’était présenté. Il avait peint un merveilleux tableau puis tout effacé, ce qu’elle avait trouvé horrible à voir. Elle savait que, dans un cas semblable, certains de ses collègues seraient intervenus, ce qui n’eût pas été honnête du point de vue de la morale de l’examen. Ce fut un rude coup infligé à son narcissisme que de voir disparaître le beau tableau sans rien pouvoir faire pour le sauver. Elle avait tellement l’habitude d’utiliser le garçon comme moyen d’exprimer son expérience personnelle qu’elle ne découvrit qu’avec de grandes difficultés que, pour le garçon, la disparition de la bonne peinture pouvait avoir quelque valeur : peut-être n’avait-il pu assumer de faire si bien et de recevoir des félicitations, ou avait-il décidé que, pour réussir cet examen, il lui faudrait se conformer à l’attente de ses examinateurs, ce qui eût impliqué une trahison de son véritable soi ; peut-être aussi lui fallait-il échouer.

Nous voyons ici à l’œuvre un mécanisme qui aurait pu certes faire d’elle un mauvais examinateur mais qui, en réalité, était réfléchi dans la découverte de conflits chez les enfants qui représentaient une partie d’elle-même, son élément masculin ou exécutif en particulier. En cette circonstance particulière, elle fut capable de voir, sans pratiquement recevoir d’aide de l’analyste, que ces enfants ne vivaient pas pour son bénéfice à elle, bien qu’elle eût le sentiment qu’il en était ainsi. L’idée lui vint que, par moments, elle aurait pu dire qu’elle était vivante seulement par rapport à ces enfants dans lesquels elle avait projeté des parties d’elle-même.

Nous pouvons saisir, par la façon dont cette patiente opère, que dans certains des exposés kleiniens qui traitent de ce même sujet, le langage utilisé implique que le patient fait réellement ingurgiter de force quelque chose (stuff) à quelqu’un, à un animal, ou à l’analyste. Ce qui est particulièrement vrai quand le patient se trouve dans un état d’humeur dépressive, mais qu’il ne fait pas l’expérience de cet état, parce qu’il a littéralement poussé dans l’analyste le matériel du fantasme dépressif.

Le rêve suivant était celui d’un petit enfant lentement empoisonné par un pharmacien. Ce rêve était en rapport avec la confiance que gardait la patiente dans la thérapie par les médicaments. Pourtant, elle n’en était pas particulièrement dépendante. Elle a besoin de quelque chose pour s’endormir, bien qu’elle haïsse les médicaments, dit-elle, et fasse l’impossible pour n’en point prendre ; c’est pire quand elle ne dort pas et doit s’arranger pour passer la journée dans un état de privation de sommeil.

Le matériel qui apparut par la suite continuait ce thème qui s’était présenté sous une forme nouvelle lors de la séance de cette longue analyse dont il est question. Au cours de ses associations, la patiente cita un poème de Gérard Manley Hopkins :

I am soft sift

In an hourglass—al the wall

Fast, but mined with a motion, a drift

And it crowds and it combs to the fall ;

I sleady as a waler in a well, to a pose, to pane,

But roped with, always, all the way down from the tall

Fells or flanks of the voel, a vein144

L’idée sous-jacente impliquait qu’elle était totalement à la merci d’une puissance telle que la gravité, comme entraînée par un courant, n’ayant de contrôle sur rien. C’est ce qu’elle ressent fréquemment à l’égard de l’analyse et des décisions de l’analyste quant aux horaires et à la durée des séances. Nous pourrions voir là l’idée d’une vie sans identifications croisées, ce qui signifie que l’analyste (ou Dieu ou le destin) ne peut rien apporter par voie d’identification projective, c’est-à-dire en comprenant les besoins de la patiente.

Partant de là, elle passa à d’autres sujets d’une importance vitale, qui n’avaient pas trait au sujet spécifique des identifications croisées, mais à la nature implacable du combat entre son soi de femme et son élément masculin clivé.

Elle se décrivit comme étant dans une prison, enfermée, ayant complètement perdu le contrôle des choses, identifiée avec le sable qui s’écoule dans le sablier. Il apparut clairement qu’elle avait développé une technique pour les identifications projectives de l’élément masculin clivé. Cette technique lui donnait une expérience par procuration, se référant aux élèves ou à d’autres personnes dans lesquels elle pouvait projeter cette partie d’elle-même. Toutefois, en établissant une comparaison avec ce qui précède, il y avait une incapacité frappante de faire une identification projective en ce qui concernait son soi de femme. La patiente n’éprouve aucune difficulté à penser toujours à elle-même en tant que femme, mais elle sait et a toujours su qu’une femme est une « citoyenne de troisième ordre ». Elle sait aussi depuis toujours qu’il n’y a rien à faire là contre.

Elle était maintenant capable de ressentir ses dilemmes par rapport au divorce ou à la séparation intervenant entre son soi de femme et l’élément masculin clivé. À partir de là, émergea une vision nouvelle de son père et de sa mère, les faisant intervenir à la fois comme époux et comme parents, chaleureux et dévoués. À un moment d’une grande intensité où elle retrouva de bons souvenirs, elle sentit, encore une fois, son visage contre le foulard de sa mère, ce qui l’amena à l’idée d’un état de fusion avec elle et d’un lien, du moins de niveau théorique, avec l’état primaire, avant la séparation de l’objet du sujet ou avant l’établissement de l’ordre perçu objectivement et véritablement séparé ou extérieur.

Plusieurs souvenirs apparurent alors, s’appuyant sur ce qui s’était déroulé pendant la séance, souvenirs d’un bon environnement dans lequel elle, la patiente, était une personne malade. Elle a toujours ressenti le besoin d’exploiter des facteurs malheureux de l’environnement qui ont eu une signification étiologique. Elle a souvent mentionné le soulagement qu’elle éprouva, à une certaine occasion, quand elle vit, petite fille, ses parents s’embrasser. Elle ressentit alors la signification de cette attitude d’une manière nouvelle et plus profonde et crut en l’authenticité des sentiments sous-jacents à l’acte.

Au cours de cette séance, on a pu voir le processus se développer d’une capacité à faire des identifications projectives. Cette nouvelle capacité entraîna un nouveau type de relation que la patiente n’avait pas été capable d’établir jusqu’alors. Elle se rendit compte, dans un même temps, de ce que cette absence relative avait entraîné d’appauvrissement dans sa relation au monde et réciproquement, surtout dans le domaine de l’intercommunication. Avec cette nouvelle capacité d’empathie était apparue, dans le transfert, une âpreté nouvelle et la capacité de faire des demandes importantes à l’analyste, l’hypothèse étant que l’analyste, désormais phénomène extérieur ou séparé, prendrait soin de lui-même. Elle sentait que l’analyste serait content si elle devenait capable d’aller au bout de son avidité ce qui, dans un certain sens, est l’équivalent de l’amour. La fonction de l’analyste est de survivre.

Un changement s’était opéré en elle. En deux semaines, elle était parvenue à dire qu’elle était très triste pour sa mère (qui était morte) – parce qu’elle n’avait pu continuer à porter des bijoux que celle-ci lui avait donnés, mais qu’elle (la patiente) était incapable de porter. Elle était à peine consciente du fait que, récemment encore, elle avait proclamé qu’on ne pouvait pas se sentir triste pour un mort, ce qui était vrai, en froide logique. Maintenant, elle vivait imaginairement ou désirait vivre en portant les bijoux, pour conférer un peu de vie à sa mère morte, même si ce n’était qu’un peu, et par procuration.

Relation entre les changements et le processus thérapeutique

La question se pose : comment interviennent ces changements dans la capacité du patient ? La réponse n’est certainement pas qu’ils résultent de l’interprétation qui opère directement sur la façon dont agit le mécanisme mental. Je puis l’affirmer, bien que dans le matériel clinique que j’ai apporté, j’aie fait une référence verbale directe. Mais pour moi, le travail avait déjà été accompli quand je me suis offert ce luxe.

Il y avait une longue histoire de psychanalyse dans ce cas : plusieurs années avec un collègue, trois ans avec moi.

On pourrait dire que la capacité de l’analyste à utiliser les mécanismes projectifs – et c’est peut-être là le meilleur passeport pour le travail psychanalytique – est progressivement introjectée. Mais ce n’est pas tout et ce n’est pas l’essentiel.

Dans ce cas, comme dans d’autres similaires, j’ai constaté que la patiente avait éprouvé le besoin de passer par des phases de régression vers un état de dépendance dans le transfert. Ces phases lui donnent l’expérience d’une adaptation totale au besoin qui, en fait, est basé sur la capacité de l’analyste (la mère) de s’identifier au patient (son bébé). Au cours d’une expérience de ce genre, l’état de fusion avec l’analyste (la mère) est suffisant pour permettre au patient de vivre et d’établir des relations sans éprouver le besoin d’utiliser des mécanismes identificatoires projectifs et introjectifs. Puis vient le douloureux processus par lequel l’objet est séparé du sujet. L’analyste est alors séparé et placé en dehors du contrôle omnipotent du patient. Le fait que l’analyste survive à la destruction qui est à la fois le propre du changement et sa conséquence permet l’apparition de quelque chose de nouveau, à savoir Y utilisation que le patient fait de l’analyste, et le commencement d’une nouvelle relation basée sur les identifications croisées145. Le patient peut désormais commencer à entrer par l’imagination dans la peau de l’analyste et, en même temps, il est possible à l’analyste et bon pour lui de se mettre dans la peau du patient, tout en gardant la tête sur les épaules.

Le résultat favorable sera, par conséquent, de la nature d’une évolution dans le transfert qui intervient en raison de la continuité du processus analytique.

La psychanalyse a attiré toute l’attention sur l’opération de l’instinct et sur sa sublimation. Il est important de se souvenir qu’il existe d’importants mécanismes pour établir une relation à l’objet qui ne sont pas déterminés par la pulsion. J’ai insisté sur les éléments du jeu qui ne sont pas déterminés par la pulsion. J’ai donné des exemples pour illustrer l’interrelation qui relève de l’exploitation de la dépendance et des phénomènes d’adaptation qui trouvent tout naturellement leur place chez l’enfant et chez les parents. J’ai aussi fait remarquer qu’une grande partie de notre vie se passe en ternies d’identifications croisées.

Je voudrais maintenant parler de la relation qui appartient particulièrement à l’aire de l’aménagement parental de la rébellion de l’adolescent.