XI. Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation146

Observations préliminaires

C’est en référence à la spécificité de mon expérience que j’envisagerai ce vaste sujet. Les remarques que je vais faire doivent être comprises par rapport à l’attitude psychothérapique. C’est en tant que psychothérapeute que je m’attache tout naturellement aux données suivantes :

— le développement émotionnel de l’individu ;

— le rôle de la mère et des parents ;

— la famille vue comme développement naturel en rapport avec les besoins de l’enfance ;

— le rôle des écoles et d’autres groupements considérés comme extensions de la famille en même temps qu’ils permettent le dégagement des modèles familiaux ;

— le rôle particulier de la famille dans sa relation aux besoins des adolescents ;

— l’immaturité de l’adolescent ;

— l’atteinte progressive de la maturité dans la vie de l’adolescent ;

— l’acquisition, par l’individu, d’une identification avec des groupes sociaux et avec la société, sans perte massive de sa spontanéité personnelle ;

— la structure de la société : ce mot étant utilisé comme nom collectif, la société étant composée d’unités individuelles ayant atteint ou non la maturité ;

— les idées politiques et économiques, la philosophie et la culture vues comme l’aboutissement des processus naturels de croissance ;

— le monde en tant que superposition de mille millions de modèles individuels.

La dynamique est le processus de croissance, processus que tout individu reçoit en héritage. L’environnement suffisamment bon et facilitant sera tenu pour acquis, lequel est un sine qua non au début de la croissance et du développement de tout individu. Les gènes existent qui déterminent des modèles ainsi qu’une tendance héréditaire à la croissance et à l’acquisition de la maturité ; pourtant rien n’intervient dans la croissance émotionnelle qui ne soit en relation avec l’apport de l’environnement, qui doit être suffisamment bon. On notera que, dans cette définition, le mot parfait ne trouve pas sa place : la perfection est le propre des machines et les imperfections, caractéristiques de l’adaptation humaine aux besoins, sont des qualités primordiales dans un environnement facilitant.

Au cœur de tout cela se trouve l’idée de la dépendance individuelle, la dépendance étant, au début, quasi absolue. Ce n’est que progressivement qu’elle se transformera, selon une voie ordonnée, pour s’acheminer vers une dépendance relative, puis vers l’indépendance. L’indépendance ne devient pas absolue : l’individu considéré comme une unité autonome n’est, en fait, jamais indépendant de l’environnement, même s’il arrive que, dans la maturité, il se sente assez libre et indépendant pour qu’il puisse être question de bonheur et d’identité personnelle. Grâce aux identifications croisées, la ligne de démarcation entre le moi et le non-moi s’estompe.

Je me suis borné jusqu’ici à énumérer les diverses sections d’une sorte d’encyclopédie de la société humaine en supposant une ébullition perpétuelle à la surface d’un chaudron où l’on pourrait voir agir au niveau collectif la croissance de l’individu et reconnaître sa valeur dynamique. Je ne puis envisager ici qu’un fragment de ce processus, c’est pourquoi il me faut situer ce que je vais dire sur le vaste arrière-plan de l’humanité, de cette humanité que l’on peut considérer de tant de manières différentes et observer en se plaçant à l’un ou l’autre bout du télescope.

Maladie ou santé ?

Dès que je quitte les généralités, il me faut opérer un choix entre ce que je rejette et ce que je garde. Ainsi se pose la question de la maladie psychiatrique personnelle. La société est faite de tous les individus qui la composent. Certes sa structure est établie et maintenue par ceux de ses membres qui sont psychiatriquement sains et pourtant elle comprend forcément ceux qui sont malades, à savoir :

— les immatures (immatures en âge) ;

— les psychopathes (produit terminal de la privation, individus qui, quand l’espoir subsiste, doivent amener la société à reconnaître le fait de leur privation, que ce soit d’un objet bon ou aimé, ou bien d’une structure satisfaisante sur laquelle ils auraient pu s’appuyer pour supporter les tensions issues de mouvements spontanés) ;

— les névrosés (tourmentés par la motivation inconsciente et l’ambivalence) ;

— ceux qui souffrent de troubles de l’humeur (oscillant entre le suicide ou une autre solution qui pourrait leur permettre les réalisations les plus achevées en termes de contribution) ;

— les schizoïdes (pour lesquels un cadre de vie et de travail est déjà fixé, ce qui leur permet de s’établir eux-mêmes, chacun se percevant comme un individu ayant le sens de son identité et le sentiment d’être réel) ;

— les schizophrènes (qui, eux, sont incapables, du moins dans les phases aiguës, de se sentir réels et qui peuvent – au mieux – parvenir à un accomplissement quelconque, à condition de vivre par procuration).

À ces divers types peut s’ajouter la catégorie la plus embarrassante – qui comporte nombre d’individus ayant accédé à des postes d’autorité ou de responsabilité – à savoir : les paranoïaques, dominés par un système de pensée, système qui doit être constamment à l’œuvre pour tout expliquer. Autrement, pour l’individu atteint de cette maladie, ce serait une confusion aiguë des idées, un sentiment de chaos et l’impossibilité de savoir où il va.

Toute description de maladie psychiatrique comporte un chevauchement : les êtres ne se rassemblent pas scrupuleusement en groupes de maladies et c’est là ce qui rend la compréhension de la psychiatrie si difficile aux médecins et aux chirurgiens. Ils disent : « Vous avez, vous, la maladie et nous, nous avons le traitement (ou nous l’aurons dans un an ou deux). » Aucune étiquette psychiatrique ne colle exactement au cas, et encore moins l’étiquette « normal » ou « en bonne santé ».

Nous pourrions considérer la société en termes de maladie, voir comment ses membres malades forcent l’attention et observer la coloration que prend la société du fait de ces groupes de maladies qui ont leur point de départ dans l’individu. Nous pourrions également étudier comment les familles et les unités sociales en viennent à produire des individus sains du point de vue psychiatrique et qui, pourtant, à un moment donné, sont déformés ou rendus inefficaces par l’unité sociale qui se trouve être la leur.

Je n’envisagerai pas la société sous cet aspect, mais bien sous celui de sa santé, c’est-à-dire que j’étudierai sa croissance et son rajeunissement perpétuel qu’elle doit, c’est là ce que je pense, à la santé de ses membres psychiatriquement sains. Pourtant, je n’ignore pas qu’à certaines époques, la proportion, dans un groupe, de membres psychiatriquement malades peut être si élevée que les éléments sains, même unis dans la santé, ne peuvent les assumer. L’unité sociale devient alors elle-même un problème psychiatrique.

C’est pourquoi j’envisagerai la société comme si elle se composait de personnes en bonne santé du point de vue psychiatrique. D’ailleurs, même si c’était effectivement le cas, cette société ne manquerait pas de problèmes !

On constatera que je n’ai pas utilisé le mot normal. Ce mot est en effet trop intriqué avec une pensée simpliste. Mais je suis persuadé que la santé psychiatrique existe bien, ce qui signifie que je me sens le droit d’étudier la société (comme d’autres l’ont déjà fait) en tant qu’elle établit en termes collectifs la croissance individuelle vers un accomplissement personnel. L’axiome est donc <}ue, puisqu’il n’est pas de société, sinon en tant que structure édifiée, maintenue et constamment reconstruite par des individus, il n’est pas d’accomplissement personnel sans la société et pas de société en dehors des processus de croissance collectifs des individus qui la composent. Nous devrons renoncer à rechercher partout le citoyen du monde et nous contenter de trouver, ici et là, des personnes dont l’unité sociale s’étend au-delà de la forme locale de la société, au-delà du nationalisme ou encore au-delà des limites d’une secte religieuse. En réalité, il nous faut accepter que les individus sains, du point de vue psychiatrique, dépendent, en ce qui concerne leur santé et leur accomplissement personnel, de la loyauté envers une aire délimitée de la société, ne serait-ce que le club des joueurs de boules. Pourquoi pas ? C’est seulement en cherchant partout Gilbert Murray que nous risquons d’aller à l’échec147.

Thèse principale

Un énoncé positif de ma thèse m’amène immédiatement à parler des changements spectaculaires intervenus ces cinquante dernières années quant à l’importance d’un maternage suffisamment bon. Cette conception ne signifie pas l’exclusion du père, mais que les pères veuillent bien me permettre d’utiliser le terme maternel pour décrire l’ensemble de l’attitude adoptée envers le bébé et les soins qui lui sont dispensés. Le terme paternel intervient nécessairement un peu après celui de maternel. Ce n’est que progressivement, en tant qu’homme, que le père deviendra un facteur important. Puis ce sera la famille, édifiée sur l’union du père et de la mère qui partagent leurs responsabilités à l’égard de ce qu’ils ont fait ensemble et de ce que nous appelons un nouvel être humain : un bébé.

J’en viens maintenant à l’apport maternel. Nous savons aujourd’hui combien importe la manière dont un bébé est porté et manipulé et que, ce qui compte, c’est de savoir qui s’est occupé du bébé, si c’est effectivement la mère ou quelqu’un d’autre. La continuité de ces soins est devenue un trait essentiel du concept de l’environnement facilitant. Par cette continuité de l’apport de l’environnement, et par elle seulement, le nouveau bébé qui vit en état de dépendance aura dans sa vie une continuité, et non un simple schéma de réaction à l’imprévisible et à de perpétuels recommencements148.

Je me référerai ici aux travaux de Bowlby à propos de la réaction de l’enfant de deux ans à la perte (même temporaire) de la personne de la mère, si cette perte va au-delà de la capacité qu’a le bébé de conserver vivante dans le temps l’image maternelle149. Cette réaction a généralement été admise, bien qu’on n’en ait pas encore tiré pleinement parti. En approfondissant, on retrouve derrière cette idée le thème de la continuité des soins qui remonte au tout début de la vie personnelle du bébé, c’est-à-dire avant que celui-ci ne perçoive objectivement la totalité de la mère en tant que personne.

Un autre trait nouveau : en tant que psychiatres d’enfants, nous ne nous intéressons pas uniquement à leur santé. Je voudrais que cela fût vrai de la psychiatrie en général. Nous sommes tous intéressés par la qualité de bonheur qui peut s’édifier dans la bonne santé mais qui ne peut s’édifier quand la santé psychiatrique est mauvaise, même si les gènes permettaient de conduire l’enfant à un plein accomplissement.

Regardons maintenant les taudis, la misère ; c’est sinistre ; mais nous ne devons toutefois pas oublier qu’une famille misérable peut fournir au bébé, à l’enfant, un environnement facilitant plus fiable et meilleur qu’une famille vivant dans une belle demeure, dont les occupants ignorent tout des persécutions de la vie quotidienne1500. Il vaut aussi la peine de considérer les différences essentielles qui existent entre les divers groupes sociaux quant aux coutumes qui y règnent. Ainsi, l’emmaillotement s’oppose à la liberté qu’a le petit enfant d’explorer le monde et de donner des coups de pied (pratique presque universellement adoptée dans une société comme la nôtre). Quelle est l’attitude adoptée localement à l’égard des sucettes, de la succion du pouce, des pratiques auto-érotiques en général ? Comment les gens réagissent-ils aux incontinences naturelles du premier âge et quelle est leur relation avec la continence, etc.? Il reste toujours à surmonter la phase de Truby King151 chez des parents qui tentent de donner à leur bébé le droit de découvrir une morale personnelle, ce que nous pouvons considérer comme une réaction à l’endoctrinement qui va à l’opposé d’une permissivité excessive. La différence entre les Blancs et les Noirs des États-Unis n’est peut-être pas tant une question de couleur de peau que d’allaitement au sein. L’envie qu’éprouve la population blanche nourrie au biberon à l’égard des Noirs qui, je crois, sont pour la plupart nourris au sein, est proprement incalculable…

Ce qui m’intéresse, c’est la motivation inconsciente qui n’est pas, somme toute, un concept populaire. Les données qui me sont nécessaires n’ont pas été recueillies au moyen d’un questionnaire. On ne saurait, en effet, imposer un programme à une calculatrice pour qu’elle nous révèle les motivations inconscientes des individus qui sont les cobayes d’une investigation. C’est maintenant que ceux qui ont consacré leur vie à l’exercice de la psychanalyse doivent se réclamer du bon sens et s’élever contre la croyance insensée dans les phénomènes superficiels, caractéristiques des recherches faites sur l’être humain à l’aide de calculatrices.

Une confusion plus grande encore

Une autre source de confusion, c’est l’affirmation spécieuse que si le père et la mère élèvent bien leur bébé, leur enfant, les troubles seront moins importants. Or, il n’en est rien ! C’est là une constatation qui colle parfaitement à ma thèse principale. Quand nous abordons l’adolescence, le stade où se révèlent les bons résultats ou les défaillances des soins donnés aux enfants, nous constatons que certains des troubles actuels relèvent précisément des éléments positifs de l’éducation moderne et du modernisme de certaines attitudes à l’égard des droits de l’individu.

Si vous faites votre possible pour promouvoir chez votre rejeton une croissance personnelle, vous devrez faire face à des résultats surprenants. Si votre enfant parvient à se trouver lui-même, il ne se contentera pas de trouver quelque chose, il voudra trouver le tout de lui-même, ce qui comporte l’agressivité et les éléments destructifs qui sont en lui aussi bien que les éléments marqués du label amour. L’affaire est chaude, et il vous faudra bien y survivre !

Vous aurez de la chance, avec certains de vos enfants, si 1’ « exercice de votre ministère » les rend capables d’utiliser rapidement des symboles, de jouer, de rêver, de se montrer créatifs, de manière satisfaisante. Cependant, même s’il en est ainsi, la route sera peut-être rocailleuse. De toute façon, vous commettrez des erreurs et ces erreurs seront reçues et ressenties comme désastreuses. Vos enfants essayeront de vous rendre responsables de leurs échecs même si, en réalité, vous n’y êtes pour rien. Vos enfants disent purement et simplement : je n’ai jamais demandé à venir au monde.

Votre récompense, vous la trouverez dans la richesse du potentiel qui apparaît progressivement chez le garçon ou chez la fille. Et, si vous réussissez, il faut vous préparer à être jaloux de vos enfants qui ont des occasions plus favorables que vous n’en avez eues de se développer personnellement. Vous serez récompensé si, un jour, votre fille vous demande de venir garder son enfant, montrant par là qu’elle vous estime capable de le faire, et même de le faire bien ; ou si votre fils manifeste, de quelque manière, le désir de vous ressembler, ou encore s’il tombe amoureux d’une fille que, plus jeune, vous auriez pu aimer. Les récompenses arrivent indirectement. Inutile d’ajouter qu’on ne vous dira pas merci.

Mort et meurtre dans le processus de l’adolescence

J’en viens maintenant à la manière dont ces problèmes se réactualisent à la puberté ou lors des affres de l’adolescence avec leurs conséquences sur la tâche des parents.

Bien que de nombreux articles aient été publiés sur les problèmes individuels et sociaux apparus ces dernières années, alors que les adolescents sont libres de s’exprimer, il y a place pour un commentaire personnel du contenu des fantasmes de l’adolescent.

Au moment de l’adolescence, garçons et filles émergent de l’enfance de façon gauche et désordonnée, s’éloignant de la dépendance où ils étaient pour s’avancer à tâtons vers le statut d’adulte. La croissance n’est pas seulement l’effet d’une tendance héritée, mais d’intrication excessivement complexe avec un environnement facilitant. Si la famille est encore là, prête à être utilisée, elle le sera sur une large échelle. Si elle n’est plus disponible ou si elle est mise à l’écart (utilisation négative), le besoin se fait alors sentir de petites unités sociales qui contiendront le processus de croissance de l’adolescent. Les problèmes qui se dessinent à la puberté sont identiques à ceux des premiers stades de la vie, quand ces mêmes enfants étaient des tout petits, relativement inoffensifs, ou des nouveau-nés. Même si l’on a fait, dès le début et par la suite, tout ce qu’il convenait de faire, on ne peut espérer de la machine un fonctionnement sans heurts. En réalité, il faut s’attendre à des perturbations, certains troubles étant inhérents à ces stades plus tardifs.

Il ne sera pas inutile de comparer les idées de l’adolescence et celles de l’enfance. Si, dans le fantasme de la première croissance, il y a la mort, dans celui de l’adolescence, il y a le meurtre. Même si, au moment de la puberté, la croissance se fait sans crises majeures, des problèmes aigus d’aménagement peuvent intervenir, parce que grandir signifie prendre la place du parent, et c’est bien ainsi que cela se passe. Dans le fantasme inconscient, grandir est, par nature, un acte agressif. L’enfant n’a plus alors la taille d’un enfant.

Il me parait légitime et utile de considérer maintenant le jeu « Je suis le roi du château ». Ce jeu relève de l’élément masculin et chez les garçons et chez les filles. (On pourrait également exposer ce thème en se référant à l’élément féminin chez les enfants des deux sexes, mais je ne peux le faire ici.) C’est un jeu de la première période de latence qui, à la puberté, se transforme en une situation de vie.

« Je suis le roi du château », c’est une affirmation d’être en tant que personne. Cela marque l’accomplissement d’une croissance émotionnelle individuelle. C’est une position qui implique la mort de tout rival ou l’établissement d’une domination. L’attaque attendue se révèle dans les mots suivants : « Toi, tu es le sale type ! » (ou bien : « Descends, sale type ! »). Nommez votre rival, vous savez qui vous êtes. Bientôt, c’est le sale type qui frappe le roi et qui à son tour devient roi. I. et P. Opie se réfèrent à cette comptine152 ; ils disent que ce jeu est très ancien et que déjà chez Horace (20 av. J.-C.), on trouve les mots de l’enfant :

Rex erit qui recle faciet ;

Qui non faciet, non erit.

Inutile de penser que la nature humaine a changé. Ce que nous devons faire, c’est rechercher l’éternel dans l’éphémère. Il nous faut traduire ce jeu de l’enfance dans le langage de la motivation inconsciente propre à l’adolescence et à la société. Si l’enfant doit devenir adulte, ce passage s’accomplira alors sur le corps mort d’un adulte. (Le lecteur sait, je le tiens pour acquis, que je me réfère au fantasme inconscient, le matériel qui sous-tend le jeu.) Je n’ignore pas, bien entendu, que garçons et filles peuvent s’arranger pour franchir ce stade tout en restant d’accord avec leurs parents et sans nécessairement manifester de rébellion à la maison. Mais il convient de ne pas oublier que la rébellion fait partie de la liberté que vous avez donnée à votre enfant en l’élevant pour qu’il existe de son plein droit. Dans certains cas, on pourrait aller jusqu’à dire : « Vous avez semé un bébé et récolté une bombe. » En fait, c’est toujours vrai, même si cela n’apparaît pas toujours.

Si l’on considère l’ensemble du monde fantasmatique inconscient de la puberté et de l’adolescence, on y trouve la mort de quelqu’un. Beaucoup d’aménagements peuvent intervenir dans le jeu par des déplacements et aussi sur la base d’identifications croisées. Mais quand on fait la psychothérapie d’un adolescent (je parle en tant que psychothérapeute), on finit par découvrir que la mort et le triomphe personnel sont inhérents au processus de maturation et à l’acquisition du statut d’adulte, ce qui rend les choses difficiles pour les parents et ceux qui ont la charge des enfants. Mais sachez bien que les choses sont tout aussi difficiles pour l’adolescent qui s’achemine timidement vers le meurtre et le triomphe qui sont, à ce stade crucial, le propre de la maturation. Le thème inconscient peut devenir manifeste dans l’expérience d’une impulsion suicidaire ou dans un suicide effectif. Les parents ne peuvent apporter qu’une aide minime. Ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de survivre, survivre intacts, sans changer la couleur et sans renoncer à des principes importants. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent, eux aussi, grandir.

Un certain nombre d’adolescents deviendront des « cas » ou atteindront une espèce de maturité dans la sexualité et le mariage ; il n’est pas exclu qu’ils deviennent parents à leur tour. Mais quelque part, à l’arrière-plan, il y a une lutte vie-et-mort. La situation n’atteint pas sa pleine richesse si elle est marquée par un évitement trop facile et trop réussi de ce choc des armes.

Ces considérations m’amènent au point essentiel de mon exposé, au point difficile de Y immaturité de l’adolescent. Les adultes qui sont mûrs ne doivent pas ignorer ce problème et il leur faut à ce moment-là, plus que jamais, croire en leur propre maturité.

On notera qu’il est difficile d’exposer ces vues sans risquer d’être incompris ; en effet on entend trop facilement le mot d’immaturité dans un sens péjoratif. Telle n’est pas ici mon intention.

Un enfant de n’importe quel âge (disons de six ans) peut éprouver soudainement le besoin de se sentir responsable, peut-être en raison de la mort d’un de ses parents, peut-être parce que la famille s’est dissociée. Cet enfant sera vieux prématurément. Il perdra sa spontanéité, sa faculté de jouer, sa pulsion créatrice libre de toute contrainte. Cette situation arrive plus fréquemment chez des adolescents qui se trouvent soudainement confrontés avec des responsabilités à assumer dans l’administration de leur collège. Bien entendu, si les conditions de vie changent (en cas de maladie, de mort ou de difficultés financières, par exemple) vous ne pourrez faire autrement que d’inviter l’adolescent à prendre trop tôt ses responsabilités, ou encore s’il faut s’occuper d’enfants plus jeunes ou qu’il y ait besoin impérieux de gagner de l’argent pour vivre. Toutefois, les choses sont différentes quand, selon une politique délibérée, les adultes renoncent à leurs responsabilités. En effet, on peut estimer qu’agir de la sorte, c’est laisser tomber vos enfants (à un moment critique). À ce jeu de la vie, vous abdiquez précisément au moment où ils viennent pour vous tuer. Y a-t-il alors quelqu’un d’heureux ? Certainement pas l’adolescent qui devient celui sur lequel on s’appuie. L’activité de l’imagination se perd, la lutte de l’immaturité cesse. Se rebeller n’a plus de sens, l’adolescent qui remporte trop tôt la victoire est pris à son propre piège. Il doit se transformer en dictateur et attendre d’être tué – d’être tué, non par la nouvelle génération de ses propres enfants, mais par celle de ses frères et sœurs. Naturellement, il cherche à exercer sur eux un contrôle.

C’est là un des nombreux lieux où la société ignore, à ses risques et périls, la motivation inconsciente. Certes, le matériel qui se présente chaque jour au psychothérapeute peut être partiellement utilisé par sociologues et politiciens, ainsi que par des gens ordinaires, des adultes – c’est-à-dire adultes dans les limites de leurs propres sphères d’influence, même s’ils ne le sont pas toujours dans leur vie privée.

Ce que je veux dire ici (de manière dogmatique, pour plus de brièveté), c’est que l’adolescent est immature. Au moment de l’adolescence, l’immaturité est un élément essentiel de santé. Et, pour l’immaturité, il n’y a qu’un traitement, l’écoulement du temps et la croissance vers la maturité que, seul, le temps peut favoriser.

L’immaturité constitue un élément précieux du tableau de l’adolescence. C’est là que l’on trouve les traits les plus excitants de la pensée créative, des sentiments neufs et frais, des idées pour une vie nouvelle. Il faut que la société soit secouée par les aspirations de ceux qui n’ont pas de responsabilités. En cas d’abdication des adultes, l’adolescent devient adulte prématurément et ce, par un faux processus. On pourrait donner le conseil suivant à la société : pour le salut des adolescents, pour le salut de leur immaturité, ne favorisez pas leur accession à une fausse maturité en leur transmettant une responsabilité qui ne leur incombe pas encore, même s’ils luttent pour l’obtenir.

À condition que l’adulte n’abdique pas, les efforts que fait l’adolescent pour se trouver lui-même et fixer son propre destin sont parmi les choses les plus passionnantes que nous puissions voir autour de nous. L’idée que se fait l’adolescent d’une société idéale est on ne peut plus exaltante mais, l’essentiel, en ce qui concerne l’adolescence, c’est son immaturité, le fait de ne pas être responsable. C’est là l’élément le plus sacré de cet état qui ne dure que quelques années, car c’est un bien que perd chaque individu, une fois qu’il a atteint la maturité.

Je n’oublie jamais que c’est l’état d’adolescence que la société transporte continuellement et non le garçon ou la fille qui, hélas, sera quelques années plus tard un adulte et ne s’identifiera que trop tôt avec quelque cadre de références au sein duquel, à leur tour, de nouveaux bébés, de nouveaux enfants, de nouveaux adolescents seront libres d’avoir des visions et des rêves, et aussi de bâtir de nouveaux plans pour le monde.

Le triomphe relève de cette acquisition de la maturité grâce au processus de croissance. Il ne relève pas de la fausse maturité qui s’édifie, elle, sur une imitation obtenue en s’incarnant trop facilement à l’adulte. Cette constatation est lourde de conséquences.

Nature de l’immaturité

Il nous faut considérer pour un moment la nature de l’immaturité. Nous ne pouvons attendre de l’adolescent qu’il soit conscient de son immaturité, ni qu’il sache quels en sont les traits. Nous n’avons pas besoin, à dire vrai, de comprendre. Ce qui compte, c’est que le défi de l’adolescent soit rencontré. Rencontré par qui ?

Je dois avouer que j’ai l’impression de maltraiter ce sujet en en parlant. Plus facilement nous verbalisons, moins nous avons d’effet. Imaginons quelqu’un qui, se penchant vers un adolescent, lui dirait : « Ce qu’il y a d’excitant en toi, c’est ton immaturité. » C’est là un exemple caricatural d’un échec dans la tentative de rencontrer le défi adolescent. Peut-être les mots « une rencontre du défi » représentent-ils un retour à un jugement plus sain, parce que comprendre a été remplacé par se confronter à. Le mot confrontation est ici utilisé pour faire entendre qu’une personne adulte est là qui proclame son droit de faire valoir un point de vue personnel, point de vue qui bénéficiera peut-être du soutien d’autres adultes.

Le potentiel de l’adolescence

Maintenant nous allons tenter de voir et de comprendre quel genre de choses les adolescents n’ont pas encore atteint.

Les changements de la puberté interviennent à des âges variables, même chez les enfants en bonne santé. Garçons et filles n’ont rien d’autre à faire qu’à attendre ces changements. Cette attente fait naître une tension considérable chez tous, et particulièrement chez ceux qui se développent plus tardivement. Souvent, ils imitent leurs camarades plus précoces, ce qui suscite une fausse maturité établie sur des identifications plutôt que sur le processus inné de croissance. Dans tous les cas, le changement sexuel n’est pas le seul ; un autre changement intervient dans le sens du développement physique et de l’acquisition d’une force réelle ; c’est alors qu’intervient le danger réel qui confère à la violence une signification nouvelle. Parallèlement à cette force se développent l’astuce et le savoir-faire.

Ce n’est qu’avec le passage du temps et l’expérience de la vie que le garçon ou la fille pourra progressivement accepter tout ce qui arrive dans le monde de l’imagination personnelle. Pendant ce temps, une forte propension à l’agressivité devient manifeste sous une forme suicidaire et, à son tour, l’agressivité prend la forme d’une recherche de la persécution qui est comme une tentative pour sortir de la folie inhérente à un système persécutoire délirant. Quand la persécution est attendue de manière délirante, on peut constater une propension à la provoquer dans la tentative faite pour échapper à la folie et au délire. Un garçon ou une fille malade du point de vue psychiatrique, et dont le système délirant est bien établi, pourra déclencher le système de pensées d’un groupe et être ainsi conduit à des épisodes qui ont pour base une persécution provoquée. La logique n’a plus aucun pouvoir, une fois accomplie la simplification « exquise » de la position persécutoire.

Mais ce qu’il y a de plus difficile, c’est la tension chez l’individu relevant du fantasme inconscient de la sexualité et de la rivalité associée au choix de l’objet sexuel.

L’adolescent, garçon ou fille, qui est toujours engagé dans le processus de croissance, ne peut pas encore assumer la responsabilité de la cruauté et de la souffrance, de tuer et d’être tué, ce qu’offre la scène du monde. C’est ce qui sauve à ce stade l’individu de la réaction extrême contre l’agressivité personnelle latente, à savoir le suicide (l’acceptation pathologique de la responsabilité pour tout le mal qui existe, ou qu’on peut imaginer). Il semble que le sentiment latent de culpabilité de l’adolescent soit terrible ; des années sont nécessaires pour que se développe chez un individu la capacité de découvrir dans son soi l’équilibre entre le bien et le mal, la haine et la destruction qui vont de pair avec l’amour, à l’intérieur du soi. Dans ce sens, la maturité appartient à un stade ultérieur de la vie et on ne peut attendre de l’adolescent qu’il voie au-delà du stade suivant, celui de ses vingt ans.

On tient parfois pour acquis que les jeunes qui « couchent facilement » et qui ont des rapports sexuels (les filles qui ont pu se trouver enceintes) ont atteint la maturité sexuelle. Mais ils savent eux-mêmes qu’il n’en est rien, et ils commencent à mépriser le sexe en tant que tel : c’est trop facile. La maturité sexuelle doit comporter tous les fantasmes sexuels inconscients et ce dont l’individu a absolument besoin, c’est d’être capable de pouvoir accepter tout ce qui lui vient à l’esprit à propos du choix de l’objet, de la constance de l’objet, de la satisfaction sexuelle et des enlacements sexuels. Intervient aussi le sentiment de culpabilité spécifiquement lié au fantasme total inconscient dans son ensemble.

Construction, réparation, restitution

L’adolescent ignore encore quelle satisfaction peut engendrer la participation à un projet exigeant une certaine qualité de dépendance. Il ne lui est pas non plus possible de pressentir dans quelle mesure le travail, du fait de ce qu’il apporte à la société, peut diminuer le sentiment personnel de culpabilité – qui est le propre des pulsions agressives inconscientes, en lien étroit avec la relation d’objet et l’amour – et ainsi contribuer à diminuer la peur qui est en lui, le degré d’impulsion suicidaire et la prédisposition aux accidents.

Idéalisme

Ce qu’il y a aussi de très passionnant, chez les jeunes gens, garçons et filles, c’est leur idéalisme. N’étant pas encore installés dans la désillusion, ils ont la liberté de formuler leurs idéaux. Ainsi les étudiants en art se rendent compte que l’enseignement qu’ils reçoivent pourrait être plus satisfaisant ; aussi revendiquent-ils un bon enseignement de l’art. Et pourquoi pas ? Toutefois, ils oublient que rares sont ceux qui peuvent enseigner l’art convenablement. Ou encore, constatant que les conditions matérielles sont toujours les mêmes alors qu’elles pourraient être améliorées, les étudiants poussent des cris. C’est aux autres de trouver de l’argent. « Eh bien, disent-ils, il n’y a qu’à laisser tomber le programme de défense et consacrer ce budget à de nouveaux bâtiments universitaires. » L’adolescent n’a pas encore la vision à long terme qui vient plus naturellement à celui qui a déjà vécu et commence à vieillir.

C’est là un résumé extrêmement sommaire où a été omis un facteur d’une signification primordiale : l’amitié. On n’a pas parlé non plus de la situation de ceux qui font leur vie en dehors du mariage ou qui ajournent celui-ci à plus tard. On a également laissé de côté le problème vital de la bisexualité qui finit par se résoudre, mais jamais entièrement, en choix d’objet hétérosexuel et de constance de l’objet. De même, on a tenu pour acquis un certain nombre de facteurs ayant trait à la théorie du jeu créatif. En outre intervient l’héritage culturel et on ne peut s’attendre à ce qu’un adolescent moyen en ait plus qu’un vague soupçon : il faut travailler dur pour parvenir simplement à s’en rendre compte. Quand ils auront soixante ans, ceux qui sont maintenant des garçons et des filles, s’essouffleront pour rattraper le temps perdu à la poursuite des richesses qui appartiennent à la civilisation et sont sédimentées dans ses produits.

L’important, en définitive, c’est que l’adolescence est plus que la puberté physique, même si elle en dépend largement. Adolescence implique croissance, ce qui exige du temps. Et tant qu’il y a croissance, la responsabilité doit être prise par les figures parentales. Si les figures parentales abdiquent, les adolescents doivent faire un bond en avant pour parvenir à une maturité trompeuse, mais ils perdront ainsi leur plus grand atout : la liberté d’avoir des idées et d’agir par impulsions.

Résumé

En bref, il y a quelque chose de stimulant à voir comment l’adolescence est devenue parlante et active. L’effort de l’adolescent, tel qu’il se perçoit à travers le monde entier d’aujourd’hui, doit être rencontré : il a besoin qu’une réalité lui soit donnée par un acte de confrontation. Cette confrontation doit être personnelle. Pour que les adolescents puissent vivre et témoigner de vitalité, les adultes sont indispensables. La confrontation est quelque chose qui contient, sans esprit de vindicte ni de représailles, mais qui a sa force propre. L’agitation de l’étudiant de notre temps et son expression ouverte pourraient bien résulter en partie de l’attitude que nous avons adoptée à l’égard des soins dispensés aux nourrissons et aux enfants, attitude à laquelle nous sommes fiers d’être parvenus. Laissons les jeunes changer la société et enseigner aux adultes comment voir le monde d’un œil nouveau. Mais puisqu’un défi est lancé par l’adolescent, l’adulte se doit d’y répondre, ce qui ne sera pas nécessairement une partie de plaisir.

Dans le fantasme inconscient, ce dont il s’agit là, c’est de la vie et de la mort.