I. Objets transitionnels et phénomènes transitionnels

J’exposerai, dans ce chapitre, l’hypothèse de base que j’ai formulée en 1951 ; puis je la ferai suivre de deux exemples cliniques.

I. Hypothèse originelle

Dès la naissance, le nouveau-né, c’est bien connu, tend à utiliser ses poings, ses doigts ou son pouce en stimulant la zone érogène orale, en y satisfaisant ainsi ses pulsions et aussi en éprouvant dans cette union un sentiment d’apaisement. On sait aussi que quelques mois plus tard, l’enfant, de l’un ou l’autre sexe, commence à aimer jouer avec des poupées et la plupart des mères donnent à leur enfant un objet particulier, s’attendant – et c’est généralement le cas – à ce qu’il s’y attache avec passion15.

Une relation existe entre ces deux ordres de phénomènes que sépare un intervalle temporel. Sans nul doute, l’étude du passage du premier ordre au second peut être fructueuse si elle utilise l’important matériel clinique qui, jusqu’ici, a été quelque peu négligé.

La première possession

Ceux qui se trouvent être en rapport constant avec les préoccupations des mères et leurs problèmes connaissent la richesse des modèles de comportement que présente le nourrisson dans la première utilisation qu’il fait de sa première possession « non-moi ». Ces modèles peuvent être soumis à une observation directe.

La séquence qui commence par les activités du petit enfant mettant ses doigts dans sa bouche et qui se termine par l’attachement très vif à un ours, à une poupée, à un objet moelleux ou à un objet dur, est infiniment variée.

Il s’agit là évidemment de quelque chose qui dépasse l’excitation orale et la satisfaction, encore que celles-ci puissent être à la base du reste. D’autres points importants mériteraient une étude :

1. La nature de l’objet.

2. La capacité du petit enfant de reconnaître l’objet comme « non-moi ».

3. La place de l’objet – au-dehors, au-dedans, ou à la limite du dehors et du dedans.

4. La capacité qu’a le petit enfant de créer, d’imaginer, d’inventer, de concevoir, de produire un objet.

5. L’institution d’une relation d’objet de type affectueux.

J’ai introduit les termes d’ « objets transitionnels » et de « phénomènes transitionnels » pour désigner l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a déjà été introjecté, entre l’ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de celle-ci (Dis : « Ta16 »).

Partant de cette définition, le gazouillis du nouveau-né, la manière dont l’enfant plus grand reprend, au moment de s’endormir, son répertoire de chansons et de mélodies, tous ces comportements interviennent dans l’aire intermédiaire en tant que phénomènes transitionnels. Il en va de même de l’utilisation des objets qui ne font pas partie du corps du nourrisson bien qu’il ne les reconnaisse pas encore comme appartenant à la réalité extérieure.

Insuffisance de la définition courante de la nature humaine

On admet généralement que la définition de la nature humaine en termes de relations interpersonnelles n’est pas satisfaisante même si elle tient compte de l’élaboration imaginaire de la fonction et de toute l’activité fantasmatique, à la fois consciente et inconsciente, y compris l’inconscient refoulé. Les recherches de ces vingt dernières années ont permis d’élaborer une nouvelle définition de l’individu. De tout individu ayant atteint le stade où il constitue une unité, avec une membrane délimitant un dehors et un dedans, on peut dire qu’il a une réalité intérieure, un monde intérieur, riche ou pauvre, où règne la paix ou la guerre. Ceci peut nous aider, mais est-ce là bien tout ?

Si cette double définition est nécessaire, il me paraît indispensable d’y ajouter un troisième élément : dans la vie de tout être humain, il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c’est l’aire intermédiaire d’expérience17 à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure. Cette aire n’est pas contestée, car on ne lui demande rien d’autre sinon d’exister en tant que lieu de repos pour l’individu engagé dans cette tâche humaine interminable qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure.

On a coutume de se référer à 1’ « épreuve de réalité » et d’établir une nette distinction entre l’aperception et la perception. Je voudrais introduire ici la notion d’un état intermédiaire entre l’incapacité du petit enfant à reconnaître et à accepter la réalité et la capacité qu’il acquerra progressivement de le faire. C’est pourquoi j’étudie l’essence de l’illusion, celle qui existe chez le petit enfant et qui, chez l’adulte, est inhérente à l’art et à la religion. Elle peut devenir pourtant la marque de la folie quand l’adulte prétend exercer trop de pouvoir sur la crédulité des autres, les obligeant à reconnaître leur participation à une illusion qui n’est pas leur. Nous pouvons respecter une expérience illusoire, nous pouvons aussi, si nous le désirons, nous unir et former un groupe ayant pour base l’affinité de nos expériences illusoires. C’est même là une racine naturelle de la constitution de groupes humains.

On comprendra, j’espère, que je ne me réfère pas uniquement à l’ours en peluche du petit enfant, ni à la première utilisation que le nourrisson fait de son poing, de son pouce ou de ses doigts. Je ne fais pas non plus une étude spécifique du premier objet des relations objectales. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la première possession et l’aire intermédiaire qui se situe entre le subjectif et ce qui est objectivement perçu.

Instauration d’un modèle personnel

Dans la littérature psychanalytique, on trouvera de nombreuses références au progrès qui marque le passage des activités « main-bouche » vers les activités « main-sexe », mais elles sont plus rares quand il s’agit du passage vers la manipulation des objets véritablement « non-moi ». Plus ou moins vite, au cours de son développement, l’enfant a tendance à intégrer des objets autres-que-moi à son schéma personnel. Dans une certaine mesure, ces objets sont là, à la place du sein, mais ce n’est pas ce point précis qui nous intéresse pour l’instant.

Certains enfants mettent leur pouce dans leur bouche alors que les autres doigts caressent le visage par des mouvements de supination et de pronation de l’avant-bras. La bouche joue alors un rôle actif par rapport au pouce et non par rapport aux autres doigts. Les doigts qui caressent la lèvre supérieure, ou toute autre région du visage, peuvent être, ou devenir, plus importants que le pouce. De plus, cette activité qui consiste à caresser peut exister isolément, sans qu’il y ait contact direct entre le pouce et la bouche.

Dans l’expérience quotidienne, une activité peut survenir qui vient compliquer l’activité auto-érotique, telle la succion du pouce :

1) de l’autre main, le bébé porte à la bouche, en même temps que ses doigts, un objet extérieur, par exemple un coin de drap ou de couverture ; ou

2) il tient un bout de tissu, qu’il suce ou ne suce pas vraiment ; les objets généralement utilisés sont, naturellement, des couches et (plus tard) des mouchoirs. Ce choix est fonction de ce qui est disponible et se trouve à portée de l’enfant ; ou

3) dès les premiers mois, le bébé commence à tirer des bouts de laine, il en fait une boule avec laquelle il se caresse ; il lui arrive, mais plus rarement, d’avaler la laine, ce qui peut amener des complications ; ou

4) des activités buccales apparaissent accompagnées de divers sons « mm… mm », de gazouillis, de bruits anaux et des premières notes musicales, etc.

On peut supposer que la pensée ou la fantasmatisation acquièrent un lien avec ces expériences fonctionnelles.

C’est à tout cet ensemble que je donne le nom de phénomènes transitionnels d’où peut se détacher (pour un enfant donné) un phénomène ou quelque chose de particulier : peut-être un bouchon de laine, un coin de couverture ou d’édredon, un mot, une mélodie, ou encore un geste habituel – objet ou phénomène qui acquiert une importance vitale pour le petit enfant qui l’utilisera au moment de s’endormir. C’est une défense contre l’angoisse, en particulier contre l’angoisse de type dépressif. Il se peut aussi qu’un objet moelleux ou un autre type d’objet ait été découvert et utilisé par l’enfant, qui deviendra ce que j’appelle l’objet transitionnel. Cet objet acquerra une grande importance. Les parents en reconnaîtront la valeur et l’emporteront partout, même en voyage. La mère acceptera qu’il devienne sale et sente mauvais ; elle n’y touchera pas car elle sait bien qu’en le lavant, elle introduirait une solution de continuité dans l’expérience du petit enfant, cassure qui pourrait détruire la signification et la valeur de l’objet pour l’enfant.

Le modèle des phénomènes transitionnels apparaît, me semble-t-il, du quatrième, sixième, huitième au douzième mois. C’est à dessein que je laisse place à de grandes variations.

Les modèles établis lors de la petite enfance peuvent persister ultérieurement. C’est ainsi que l’objet moelleux primitif continue d’être absolument indispensable au moment de l’endormissement, ou de solitude, ou quand menace un sentiment de dépression. Toutefois, quand l’enfant se porte bien, la gamme de ses intérêts s’élargit et se maintient même si l’angoisse dépressive est proche. Le besoin d’un objet spécifique ou d’un modèle de comportement établi lors des premiers stades peut réapparaître, quand l’enfant est menacé d’une déprivation.

L’enfant utilise cette première possession selon des techniques particulières qui dérivent de la toute petite enfance et qui peuvent s’inscrire dans les activités autoérotiques les plus directes, ou exister isolément. Peu à peu, des ours en peluche, des poupées, des jouets durs18 commencent à faire leur apparition dans la vie de l’enfant. On pourrait dire que les garçons manifestent une certaine préférence pour les objets durs alors que les filles s’efforcent de se constituer une famille. Il est cependant important de relever qu’il n’y a pas de différence perceptible entre garçon et fille dans l’utilisation qu’ils font de leur première possession « non-moi », que j’appelle l’objet transitionnel.

Dès que le petit enfant commence à utiliser des sons organisés (mam, ta, da), un « mot » peut apparaître qui désignera l’objet transitionnel. Le nom donné par le petit enfant à ces premiers objets est souvent significatif ; il témoigne généralement d’une incorporation partielle d’un mot utilisé par les adultes. Ainsi, l’objet peut être désigné par le mot « baa » où se retrouve le b de « baby » ou de « bear ».

Parfois, il n’y a pas d’objet transitionnel autre que la mère elle-même. Ou bien le développement émotionnel d’un enfant peut être si perturbé qu’il ne lui permet pas de jouir de cet état de transition. Une rupture peut aussi se produire dans la séquence des objets utilisés. Toutefois, la cohésion de cette séquence peut être maintenue, mais de manière cachée.

Résumé des qualités particulières de la relation

1. Le petit enfant s’arroge des droits sur l’objet et nous lui autorisons cette prise de possession. Cependant, une certaine annulation de l’omnipotence est d’emblée présente.

2. L’objet est affectueusement choyé mais aussi aimé avec excitation et mutilé.

3. L’objet ne doit jamais changer, à moins que ce ne soit l’enfant lui-même qui ne le change.

4. Il doit survivre à l’amour instinctuel, à la haine et, si tel est le cas, à l’agressivité pure.

5. Cependant il faut que, pour l’enfant, l’objet communique une certaine chaleur, soit capable de mouvement, ait une certaine consistance et fasse quelque chose qui témoigne d’une vitalité ou d’une réalité qui lui serait propre.

6. De notre point de vue, l’objet vient du dehors. Il n’en va pas ainsi pour le bébé. Pour lui, l’objet ne vient pas non plus du dedans ; ce n’est pas une hallucination.

7. L’objet est voué à un désinvestissement progressif et, les années passant, il n’est pas tant oublié que relégué dans les limbes. Je veux dire par là que, dans un développement normal, l’objet « ne va pas à l’intérieur » et que le sentiment qu’il suscite ne sera pas nécessairement soumis au refoulement. Il n’est pas oublié et on n’a pas non plus à en faire le deuil. S’il perd sa signification, c’est que les phénomènes transitionnels deviennent diffus et se répandent dans la zone intermédiaire qui se situe entre la « réalité psychique interne » et « le monde externe tel qu’il est perçu par deux personnes en commun » ; autrement dit, ils se répandent dans le domaine culturel tout entier.

À ce stade, le sujet de mon étude s’élargit, acquiert des dimensions nouvelles, englobant le jeu, la création artistique et le goût pour l’art, le sentiment religieux, le rêve et aussi le fétichisme, le mensonge et le vol, l’origine et la perte du sentiment affectueux, la toxicomanie, le talisman des rituels obsessionnels, etc.

Relation entre l’objet transitionnel et le symbolisme

Le bout de couverture (ou n’importe quoi d’autre) est symbolique, c’est vrai, d’un objet partiel, du sein, par exemple. Cependant, ce qui importe n’est pas tant sa valeur symbolique que son existence effective. Que cet objet ne soit pas le sein (ou la mère), bien qu’il soit réel, importe tout autant que le fait qu’il soit à la place du sein (ou de la mère).

En utilisant le symbolisme, le petit enfant établit déjà une distinction nette entre le fantasme et le fait réel, entre les objets internes et les objets externes, entre la créativité primaire et la perception. Mais le terme d’objet transitionnel rend possible, selon mon hypothèse, le processus qui conduit l’enfant à accepter la différence et la similarité. Il ne serait pas superflu d’avoir un terme pour définir l’origine du symbolisme dans le temps, ce qui nous permettrait de décrire le voyage qu’accomplit le petit enfant et qui le mène de la subjectivité pure à l’objectivité. Il me semble que l’objet transitionnel (le bout de couverture, etc.) est justement ce que nous percevons du voyage qui marque la progression de l’enfant vers l’expérience vécue.

On peut comprendre ce qu’est l’objet transitionnel sans pleinement comprendre la nature du symbolisme. Le symbolisme ne peut être convenablement étudié qu’au cours du processus de maturation de l’individu et, en mettant les choses au mieux, sa signification est variable. Par exemple, si nous considérons l’hostie du Saint-Sacrement qui symbolise le corps du Christ, je pense être dans le vrai en disant que, pour les catholiques romains, elle est le corps du Christ alors que, pour les protestants, il s’agit d’un substitut, d’un rappel. Mais ce n’est pas en fait dans son essence le corps lui-même dont il est question. Pourtant, dans les deux cas, il s’agit bien d’un symbole.

Description clinique d’un objet transitionnel

Ceux qui sont en contact avec des enfants et leurs parents disposent d’un matériel clinique considérable et d’une infinie variété. Les exemples qui suivent sont simplement destinés à rappeler au lecteur les cas analogues qu’il a pu rencontrer dans sa pratique.

Deux frères : opposition de la première utilisation de leurs possessions

Distorsion dans l’utilisation de l’objet transitionnel :

X…, qui est maintenant un homme bien portant, a dû beaucoup lutter pour parvenir à la maturité. Sa mère « avait appris comment être mère » en s’occupant de lui, quand il était petit, et c’est ce qui lui avait permis d’éviter de faire des erreurs avec ses autres enfants. Des circonstances extérieures firent qu’elle se sentit assez angoissée au moment de la naissance de X… dont elle devait s’occuper pratiquement seule. Elle prit très au sérieux son travail de mère et nourrit l’enfant au sein pendant sept mois. Elle pense que ce fut trop long et qu’il fut très difficile à sevrer. Il n’avait jamais sucé son pouce ni ses doigts et, quand elle le sevra, il n’avait rien à quoi se raccrocher. Il n’avait eu ni biberon, ni sucette, aucune autre forme d’alimentation que le sein. Il manifesta un attachement très précoce et très fort d sa mère elle-même, en tant que personne, et c’était de la personne réelle dont il avait besoin.

À partir de douze mois, il adopta un lapin en peluche qu’il serrait dans ses bras ; il reporta par la suite l’affection qu’il lui témoignait sur de véritables lapins. Néanmoins il garda ce lapin jusqu’à l’âge de cinq ou six ans : on pourrait dire de ce lapin que c’était un consolateur (a comforter), mais il n’eut jamais la véritable qualité d’objet transitionnel. Il ne fut jamais, comme l’eût été un objet transitionnel, plus important que la mère, une partie quasiment inséparable de l’enfant. Dans le cas de ce garçon, les anxiétés qui culminèrent au moment du sevrage à sept mois provoquèrent ultérieurement de l’asthme et ce ne fut que progressivement que X… parvint à s’en rendre maître. Trouver un emploi très loin de sa ville natale fut quelque chose d’important pour lui. Son attachement à sa mère reste très puissant, même si on peut inclure cet homme dans une définition du normal et du bien portant au sens large. Il n’est pas marié.

Utilisation typique d’un objet transitionnel : Y…, le jeune frère de X…, s’est développé sans histoire. Il a maintenant trois enfants, tous bien portants. Il fut nourri au sein pendant quatre mois et sevré sans difficulté. Il suça son pouce pendant les premières semaines, ce qui « rendit le sevrage plus facile pour lui que pour son frère aîné ». Peu après le sevrage, à cinq ou six mois, il adopta un coin de couverture, à l’endroit où la piqûre s’arrête. Il était content si un petit bout de laine dépassait du coin : il se chatouillait le nez avec. Très vite ceci devint son « baa » ; il inventa lui-même ce mot pour le désigner dès qu’il put se servir de sons organisés. À partir de l’âge d’un an à peu près, il put substituer au coin de la couverture un maillot vert, doux au toucher, orné d’un ruban rouge. Ce n’était pas là un « consolateur », comme dans le cas de son frère aîné déprimé, mais un « calmant » (a soother). Ce fut un sédatif toujours efficace. C’est là un exemple typique de ce que j’appelle un objet transitionnel. Quand Y… était un petit garçon, on pouvait être sûr que si quelqu’un lui donnait son « baa », il allait le sucer immédiatement et cesser d’être anxieux : effectivement il s’endormait quelques minutes plus tard, pour peu que ce fût à peu près l’heure de dormir. Le suçotement du pouce continua durant cette période jusqu’à ce que Y… eût trois ou quatre ans ; il se souvient encore de ce suçotement et du durillon qui s’était formé sur un pouce. Maintenant c’est en tant que père qu’il s’intéresse, chez ses enfants, à la succion du pouce et à leurs « baa ».

Le tableau ci-dessous fait apparaître des points de comparaison tirés de l’histoire de sept enfants de cette famille :

Image2
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1. Note ajoutée : Ce n’est pas très clair, mais je l’ai laissé tel quel. D. W.W., 1971.

Valeur dans ta prise d’une observation

1. Note ajoutée : Ce n’est pas très clair, mais je l’ai laissé tel quel. D.W.W., 1971.

Valeur dans la prise d’une observation

Au cours d’une consultation avec un parent, il est souvent précieux d’obtenir des informations sur les premières techniques et les premières possessions de tous les enfants de la famille. Cela entraîne la mère à comparer ses enfants entre eux et lui permet de se souvenir de leurs traits caractéristiques quand ils étaient petits.

La contribution de l’enfant

Des renseignements peuvent souvent être obtenus par l’enfant lui-même en ce qui concerne les objets transitionnels. Par exemple :

Angus (onze ans, neuf mois) me dit que son frère « a des quantités d’ours en peluche et d’autres choses » et qu’« avant, il avait de petits ours », et il poursuivit en me parlant de sa propre histoire. Lui-même n’avait jamais eu d’ours en peluche. Il y avait un cordon de sonnette qui pendait au-dessus de son lit ; il en tapait le bout et finissait ainsi par s’endormir. À la fin, le cordon dut tomber et c’en fut terminé. Pourtant, il y avait eu quelque chose d’autre. Il était très réservé à ce sujet. C’était un lapin violet avec des yeux rouges. « Je ne l’aimais pas. Je le jetais partout. C’est Jeremy qui l’a maintenant, je le lui ai donné. Il était méchant, alors je l’ai donné à Jeremy. Il tombait toujours de la commode. Il vient encore me voir. J’aime bien qu’il vienne me voir. » Il se surprit lui-même en dessinant le lapin violet.

On notera que ce garçon de onze ans, avec le bon sens habituel de la réalité propre à cet âge, parlait comme si ce sens de la réalité lui faisait défaut alors qu’il décrivait les qualités et les activités de l’objet transitionnel. Quand je vis la mère par la suite, elle manifesta sa surprise en apprenant qu’Angus s’était souvenu du lapin violet. Elle le reconnut facilement sur le dessin en couleurs.

Exemples disponibles

C’est délibérément que je m’abstiens de donner ici plus de matériel clinique car je ne voudrais pas que le lecteur ait l’impression que ce dont je parle est rare. Pratiquement dans toute histoire de cas, on peut découvrir quelque chose d’intéressant, ayant trait aux phénomènes transitionnels, ou à leur absence.

Étude théorique

Prenant appui sur la théorie analytique généralement admise, on peut faire les observations suivantes :

1. L’objet transitionnel prend la place du sein ou de l’objet de la première relation.

2. L’objet transitionnel précède l’établissement de l’épreuve de réalité.

3. En relation avec l’objet transitionnel, le petit enfant passe du contrôle omnipotent (magique) au contrôle par la manipulation (comportant l’érotisme musculaire et le plaisir de coordination).

4. L’objet transitionnel peut finir par devenir un objet fétiche et persister sous cette forme dans la vie sexuelle adulte19

5. L’objet transitionnel peut, de par l’organisation érotique anale, prendre la place des fèces (mais ce n’est pas pour cette raison qu’il peut sentir mauvais et rester sale).

Relation à l’objet interne (M. Klein)

Il est intéressant de comparer le concept de l’objet transitionnel avec le concept de l’objet interne de Melanie Klein20. L’objet transitionnel n’est pas un objet interne (concept mental), c’est une possession. Cependant, pour le nourrisson, ce n’est pas non plus un objet externe.

Un énoncé complexe s’impose ici. Le petit enfant peut employer un objet transitionnel quand l’objet interne est vivant, réel et suffisamment bon (pas trop persécuteur). Mais les qualités de cet objet interne dépendent de l’existence, du caractère vivant (aliveness) et du comportement de l’objet externe. Si celui-ci témoigne d’une carence quelconque relative à une fonction essentielle, cette carence conduit indirectement à un état de mort (deadness) ou à une qualité persécutrice de l’objet interne21. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, l’objet interne n’a pas de signification pour le petit enfant et alors, mais alors seulement, l’objet transitionnel se trouve, lui aussi, dépourvu de toute signification. L’objet transitionnel peut donc remplacer le sein « externe » mais indirectement, en tenant lieu de sein « interne ».

L’objet transitionnel n’est jamais, comme l’objet interne, sous contrôle magique ni, comme la mère réelle, hors de contrôle.

Illusion-désillusionnement

Pour préparer le terrain à ma contribution personnelle dans ce domaine, il me faut formuler un certain nombre de choses qui, même si elles peuvent être comprises dans la pratique, sont trop facilement tenues pour acquises dans nombre de travaux psychanalytiques sur le développement émotionnel de l’enfant.

Il n’est pas possible au petit enfant d’aller du principe de plaisir au principe de réalité, ou d’aller vers ou au-delà de l’identification primaire22, hors la présence d’une mère suffisamment bonne. La « mère » (qui n’est pas forcément la propre mère de l’enfant) suffisamment bonne est celle qui s’adapte activement aux besoins de l’enfant. Cette adaptation active diminue progressivement, à mesure que s’accroît la capacité de l’enfant de faire face à une défaillance d’adaptation et de tolérer les résultats de la frustration. Naturellement, la propre mère de l’enfant est plus apte que personne à se montrer suffisamment bonne, puisque cette adaptation active exige que l’on s’occupe de l’enfant sans contrainte et sans éprouver de ressentiment. En fait, pour que les soins soient bénéfiques, c’est le dévouement qui importe, non le savoir-faire ou les connaissances intellectuelles.

La mère suffisamment bonne, ainsi que je l’ai déjà définie, commence par témoigner d’une adaptation presque totale aux besoins de son bébé puis, avec le temps, cette adaptation se fait de moins en moins sentir, cette diminution étant fonction de la capacité croissante qu’acquiert l’enfant de faire face à la défaillance maternelle.

Les moyens dont l’enfant dispose pour faire face à la défaillance maternelle sont les suivants :

1. L’expérience qu’il fait à plusieurs reprises d’une limite temporelle à la frustration. Au début, bien entendu, cette limite doit être de courte durée.

2. L’appréhension croissante du processus.

3. Les débuts de l’activité mentale.

4. Le recours aux satisfactions auto-érotiques.

5. Se remémorer, revivre à nouveau, fantasmer, rêver ; intégrer le passé, le présent et le futur.

Si tout se passe bien, l’enfant peut effectivement bénéficier de l’expérience de la frustration, car une adaptation incomplète au besoin rend les objets réels, c’est-à-dire aussi bien haïs qu’aimés. Il en résulte que, si tout se passe bien, l’enfant peut être perturbé par une adaptation étroite à ses besoins qui persiste trop longtemps, n’autorisant pas une décroissance naturelle, puisqu’une adaptation parfaite ressort de la magie et qu’un objet dont le comportement est parfait ne vaut pas plus qu’une hallucination. Néanmoins, au début, l’adaptation doit être presque totale car, si tel n’était pas le cas, l’enfant ne pourrait développer la capacité de vivre une relation avec la réalité externe ou même de se faire une conception de cette réalité.

L’illusion et la valeur de l’illusion

Au début, la mère, par une adaptation qui est presque de 100 %, permet au bébé d’avoir l’illusion que son sein à elle est une partie de lui, l’enfant. Le sein est, pour ainsi dire, sous le contrôle magique du bébé. Il en va de même des soins en général pendant les périodes de calme alternant avec les périodes d’excitation. L’omnipotence est presque un fait d’expérience. La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant, mais elle ne peut espérer réussir que si elle s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités suffisantes d’illusion.

En d’autres termes, le sein est créé et sans cesse recréé par l’enfant à partir de sa capacité d’aimer ou, pourrait-on dire, à partir de son besoin. Un phénomène subjectif se développe chez le bébé, phénomène que nous appelons le sein de la mère23. La mère place le sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer, et au bon moment.

Par conséquent, dès la naissance, l’être humain est confronté au problème de la relation entre ce qui est objectivement perçu et ce qui est subjectivement conçu. Et l’être humain ne pourra résoudre sainement ce problème, que s’il a pris, grâce à sa mère, un bon départ. L’aire intermédiaire à laquelle je me réfère est une aire, allouée à l’enfant, qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l’épreuve de réalité. Les phénomènes transitionnels représentent les premiers stades de l’utilisation de l’illusion sans laquelle l’être humain n’accorde aucun sens à l’idée d’une relation avec un objet, perçu par les autres comme extérieur à lui.

L’idée qu’illustre le schéma est la suivante : à un point théorique, très tôt dans le développement de tout individu, le petit enfant, dans un certain environnement fourni par la mère, est capable de concevoir l’idée de quelque chose qui rencontrerait le besoin croissant suscité par la tension instinctuelle. On ne peut pas dire que l’enfant sache dès l’abord ce qui a à être créé. À ce moment, la mère se présente. D’habitude, elle donne son sein et son désir pressant de nourrir.

Image3L’adaptation de la mère aux besoins du petit enfant, quand la mère est suffisamment bonne, donne à celui-ci l’illusion qu’une réalité extérieure existe, qui correspond à sa propre capacité de créer. En d’autres termes, il y a chevauchement entre l’apport de la mère et ce que l’enfant peut concevoir. Pour l’observateur, l’enfant perçoit ce que la mère lui présente effectivement, mais ce n’est pas là toute la vérité. L’enfant perçoit le sein pour autant qu’un sein ait pu être créé exactement ici et maintenant. Il n’y a pas d’échange entre la mère et l’enfant. Psychologiquement, l’enfant prend au sein ce qui est partie de lui-même et la mère donne du lait à un enfant qui est partie d’elle-même. En psychologie, l’idée d’un échange réciproque est basée sur une illusion du psychologue.

Dans le schéma 2, j’ai donné une forme à l’aire de l’illusion pour illustrer ce que je tiens pour la fonction majeure de l’objet transitionnel et des phénomènes transitionnels. L’objet transitionnel et les phénomènes transitionnels apportent dès le départ à tout être humain quelque chose qui sera toujours important pour lui, à savoir une aire neutre d’expérience qui ne sera pas contestée. On peut dire à propos de l’objet transitionnel, qu’il y a là un accord entre nous et le bébé comme quoi nous ne poserons jamais la question : « Cette chose, l’as-tu conçue ou l’a-t-elle été présentée du dehors ? » L’important est qu’aucune prise de décision n’est attendue sur ce point. La question elle-même n’a pas à être formulée.

Ce problème qui concerne le petit humain est, assurément, masqué au début puis se dévoile progressivement, du fait que la tâche principale de la mère, tout de suite après qu’elle ait donné la possibilité de l’illusion, est de désillusionner. C’est là une tâche préliminaire à celle du sevrage et elle demeure l’une de celles qui incombent aux parents et aux éducateurs. En d’autres termes, la question de l’illusion est inhérente à la condition humaine et nul individu ne parviendra jamais à la résoudre bien qu’une compréhension théorique du problème puisse apporter une solution théorique. Si le processus de désillusionnement évolue favorablement, la scène est prête pour les frustrations que l’on groupe sous le nom de sevrage. Il ne faut cependant pas oublier que, lorsque nous nous référons à ces phénomènes (sur lesquels M. Klein a jeté une vive lumière en élaborant son concept de position dépressive24), nous supposons l’existence du processus sous-jacent permettant l’intervention de l’illusion et de la désillusion progressive. Si le processus illusion-désillusionnement « a fait fausse route », le petit enfant ne peut parvenir à quelque chose d’aussi normal que le sevrage, ou la réaction à celui-ci, et il serait donc absurde de s’y référer. Le simple fait d’arrêter l’allaitement au sein n’est pas le sevrage.

Nous pouvons constater l’extrême importance du sevrage dans le cas d’un enfant normal. Quand nous sommes témoins de la réaction complexe déclenchée par le processus de sevrage chez un enfant donné, nous savons que si cette réaction a pu intervenir, c’est bien parce que le processus illusion-désillusionnement s’est déroulé de manière si satisfaisante que nous pouvons l’ignorer quand nous parlons du sevrage réel.

Développement de la théorie illusion-désillusionnement

Nous supposons ici que l’acceptation de la réalité est une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors ; nous supposons aussi que cette tension peut être soulagée par l’existence d’une aire intermédiaire d’expérience25 qui n’est pas contestée (arts, religion, etc.). Cette aire intermédiaire est en continuité directe avec l’aire de jeu du petit enfant « perdu » dans son jeu.

Lors de la petite enfance, il faut que cette aire intermédiaire soit pour qu’une relation s’inaugure entre l’enfant et le monde. Son existence est rendue possible par un maternage suffisamment bon lors de la première phase critique. Ce qui est essentiel, c’est la continuité (dans le temps) de l’environnement extérieur et d’éléments particuliers dans l’environnement physique, tel l’objet (ou les objets) transitionnel(s).

Les phénomènes transitionnels sont autorisés au petit enfant car les parents reconnaissent intuitivement la tension inhérente à la perception objective et nous n’exigeons pas de l’enfant qu’il prenne parti en ce qui concerne la subjectivité ou l’objectivité du lieu où se situe l’objet transitionnel.

Si un adulte prétendait nous faire accepter l’objectivité de ses phénomènes subjectifs, nous verrions dans cette prétention la marque de la folie. Toutefois, si l’adulte parvient à jouir de son aire personnelle intermédiaire sans rien revendiquer, il n’est pas exclu que nous puissions y reconnaître nos propres aires intermédiaires correspondantes. Nous nous plairions à constater un certain chevauchement, c’est-à-dire une expérience commune aux membres d’un groupe se consacrant aux arts, à la religion ou à la philosophie.26

Résumé

Je voudrais insister sur la richesse du champ d’observation que nous offrent les premières expériences du petit enfant, surtout dans leur relation à la première possession.

En revenant en arrière, nous constatons que la première relation est associée aux phénomènes auto-érotiques, à la succion du poing et du pouce et, plus tard, au premier animal moelleux, à la poupée ou à des jouets durs. Elle concerne à la fois l’objet externe (le sein de la mère) et les objets internes (le sein étant introjecté magiquement, mais se distinguant d’eux).

Les objets et les phénomènes transitionnels font partie du royaume de l’illusion qui est à la base de l’initiation de l’expérience. Ce premier stade du développement est rendu possible par la capacité particulière qu’a la mère de s’adapter aux besoins de son bébé, permettant ainsi à celui-ci d’avoir l’illusion que ce qu’il crée existe réellement.

Cette aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas mise en question quant à son appartenance à la réalité intérieure ou extérieure (partagée), constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif.

En général, l’objet transitionnel est progressivement désinvesti, surtout au moment où se développent les intérêts culturels de l’enfant.

De ces considérations émerge l’idée que le paradoxe accepté pourrait avoir une valeur positive. La résolution du paradoxe conduit à une organisation de défenses qui, chez l’adulte, se rencontre sous forme d’une organisation du vrai et du faux soi.27

II. Application de la théorie

Ce n’est pas l’objet, bien entendu, qui est transitionnel. L’objet représente la transition du petit enfant qui passe de l’état d’union avec la mère à l’état où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur et de séparé. On parle souvent de ce stade comme de celui où l’enfant se libère d’un type narcissique de relation objectale, mais je me suis abstenu d’utiliser ce langage, n’étant pas sûr qu’il recouvre exactement ce que je veux dire. Cette conception laisse également de côté la question de la dépendance, essentielle lors des premiers stades, avant même que l’enfant soit assuré que quelque chose puisse exister qui n’est pas partie de lui-même.

Psychopathologie dans l’aire des phénomènes transitionnels

J’ai beaucoup insisté sur la normalité des phénomènes transitionnels. Toutefois, lors de l’examen clinique de certains cas, on peut discerner une psychopathologie. J’ai montré dans quel sens la séparation peut affecter les phénomènes transitionnels quand il s’agit, pour l’enfant, de faire face à la séparation et à la perte.

Quand la mère ou toute autre personne dont l’enfant dépend s’absente, nul changement immédiat n’intervient. Le petit enfant garde en effet le souvenir ou l’image mentale de la mère ou encore ce que nous appelons une représentation intérieure, qui peut rester vivante pendant un certain laps de temps. Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite mesurée en minutes, en heures ou en jours, le souvenir de la représentation interne s’efface. Dans un même temps, les phénomènes transitionnels perdent progressivement toute signification et le petit enfant est incapable d’en faire l’expérience. Nous assistons alors au désinvestissement de l’objet. Juste avant que la perte soit ressentie, on peut discerner, dans l’utilisation excessive de l’objet transitionnel, le déni de la crainte que cet objet perde sa signification.

Pour illustrer cet aspect du déni, je donnerai un bref exemple, celui d’un garçon qui utilisait une ficelle.

La ficelle

En mars 1955, un garçon de sept ans fut amené par son père et sa mère au Service de Psychologie du Paddington Green Children’s Hospital. Les deux autres membres de la famille les accompagnaient : une fille de dix ans, qui allait dans une école spécialisée, et une petite fille de quatre ans qui paraissait à peu près normale. Ce garçon avait été envoyé par le médecin de famille en raison d’une série de symptômes indiquant des troubles de caractère. Le test d’intelligence donna un Q. I. de 108. (Je laisserai de côté tous les détails qui ne concernent pas directement notre propos.)

J’eus d’abord un long entretien avec les parents qui me décrivirent de façon précise le développement de leur fils et les distorsions intervenues dans ce développement. Ils omirent toutefois de me raconter un détail important que j’appris en m’entretenant avec le garçon.

Il était facile de voir que la mère était dépressive. Elle dit qu’elle avait été hospitalisée pour une dépression. Le récit des parents m’apprit que la mère s’était occupée de son fils jusqu’à la naissance de la sœur, il avait trois ans et trois mois à l’époque. Ce fut la première séparation importante ; la seconde eut lieu huit mois plus tard, la mère devant subir une opération. Quand l’enfant eut quatre ans et neuf mois, la mère passa deux mois dans un hôpital psychiatrique et, pendant cette période, la sœur de sa mère s’occupa beaucoup de lui. À cette époque, tout le monde disait qu’il était difficile, tout en ayant de très bons côtés. Il lui arrivait de changer brusquement d’humeur, terrifiant tout son entourage en disant, par exemple, qu’il allait couper la sœur de sa mère en petits morceaux. Il manifesta de nombreux symptômes bizarres, entre autres, une compulsion à lécher choses et gens ; il faisait des bruits de gorge compulsifs. Il refusait souvent d’aller à la selle et se souillait. Manifestement, la déficience mentale de la sœur aînée l’angoissait, mais la distorsion dans son développement paraissait être intervenue avant que ce facteur ne devînt significatif.

Après mon entretien avec les parents, j’en eus un avec le garçon sans eux. Deux travailleurs sociaux psychiatriques et deux visiteurs assistaient à la consultation. À première vue, rien d’anormal n’apparaissait chez ce garçon. Rapidement, il se mit à jouer avec moi au squiggle. (Dans le jeu du squiggle, je fais un tracé libre, et je demande à l’enfant que j’examine d’en faire quelque chose ; puis, à son tour, l’enfant fait un squiggle et c’est à moi d’en faire quelque chose.)

Dans le cas de ce garçon, le jeu du squiggle eut un curieux résultat. La paresse de l’enfant apparut immédiatement et tout ce que je faisais, il le traduisait en quelque chose d’associé à la ficelle. Parmi les dix dessins qu’il fit, il y avait :

un lasso,

un fouet,

un manche de fouet,

la ficelle d’un yo-yo,

un nœud de corde,

un autre manche de fouet,

un autre fouet.

Après l’entretien avec l’enfant, j’en eus un second avec les parents que je questionnai sur l’intérêt particulier du garçon à l’égard de la ficelle. Ils dirent qu’ils étaient heureux que j’aie abordé ce sujet ; eux-mêmes ne l’avaient pas mentionné, car ils ne savaient pas si c’était important. Leur fils était devenu obsédé par tout ce qui avait un rapport quelconque avec une ficelle et, chaque fois qu’ils entraient dans une pièce, ils pouvaient trouver des chaises et des tables attachées par une ficelle ou encore un coussin relié à la cheminée par ce même moyen. L’intérêt du garçon pour la ficelle avait pris depuis peu une direction nouvelle qui commençait à les inquiéter sérieusement. Il avait récemment attaché une ficelle autour du cou de sa sœur (celle dont la naissance avait été cause de la première séparation).

Dans ce type d’entretien, mes possibilités d’action sont limitées. Il m’était impossible de voir les parents ou l’enfant plus que tous les six mois, car ils habitaient la campagne.

J’agis donc de la façon suivante : j’expliquai à la mère que son fils redoutait la séparation qu’il essayait de nier au moyen du jeu de la ficelle, de même qu’on nie la séparation d’avec un ami en recourant au téléphone. Elle était sceptique, mais je lui dis que si elle finissait par trouver un sens à mes paroles, je souhaitais qu’elle aborde le sujet avec son fils au moment opportun et qu’elle lui rapporte notre conversation. Puis qu’elle développe la question de la séparation en tenant compte de ce que lui aurait répondu l’enfant.

Je n’entendis plus parler d’eux pendant six mois puis, un jour, ils revinrent me voir. La mère ne me dit pas ce qu’elle avait fait, mais je la questionnai et elle me raconta ce qui s’était passé peu après la visite qu’ils m’avaient faite. Ce que je lui avais dit lui avait paru un peu bête mais, un soir, elle avait abordé la question avec son fils et avait constaté qu’il était très désireux de parler de la relation qu’il avait avec elle ainsi que de sa peur de ne pas avoir de contact avec elle. Avec son aide, elle évoqua toutes les séparations auxquelles elle pouvait penser et elle fut bientôt convaincue par ses réponses que ce que j’avais dit était vrai. De plus, le jeu de la ficelle cessa immédiatement après cette conversation. L’enfant ne cherchait plus, comme il l’avait fait jusque-là, à réunir des objets. La mère parla encore fréquemment à son fils du sentiment qu’il avait d’être séparé d’elle et fit à ce propos une remarque judicieuse. Elle avait perçu que la séparation la plus importante avait eu lieu au moment de sa dépression, l’enfant avait alors éprouvé le sentiment de l’avoir perdue. Ce n’était pas simplement le fait qu’elle fût partie, dit-elle, mais parce qu’elle n’avait pas de contact avec lui, étant entièrement absorbée par quantité d’autres choses.

Lors d’un autre entretien, la mère me dit qu’un an après la première conversation, son fils avait recommencé le jeu de la ficelle et à attacher des objets dans la maison. Elle devait, en fait, entrer à l’hôpital pour se faire opérer. Elle lui avait dit : « Tu joues de nouveau avec la ficelle, je vois bien que tu es inquiet parce que je m’en vais, mais je ne serai absente que quelques jours et l’opération qu’on doit me faire n’est pas grave. » Après cette conversation, cette nouvelle phase du jeu de la ficelle cessa.

Je suis resté en contact avec cette famille à laquelle j’ai apporté mon aide, tant pour les problèmes scolaires de leur fils que pour d’autres problèmes. Récemment, quatre ans après le premier entretien, le père me rapporta une reprise du jeu de la ficelle associée à une nouvelle dépression de la mère. Cette phase dura deux mois et cessa au moment où toute la famille partit en vacances. La situation familiale s’était aussi améliorée (le père ayant trouvé du travail après une période de chômage) et l’état de la mère était également plus satisfaisant. Le père me donna un autre détail important à propos du jeu de la ficelle.

Au cours de ce dernier épisode, l’enfant avait passé à l’acte en utilisant une corde. Le père avait trouvé l’incident significatif car il révélait à quel point le processus était en relation étroite avec l’angoisse morbide de la mère. Un jour, en rentrant chez lui, il avait trouvé son fils pendu par les pieds par une corde. Il était tout flasque et jouait admirablement le mort. Le père sentit qu’il ne fallait pas faire attention à lui ; il resta donc dans le jardin, occupé à de menus travaux. Au bout d’une demi-heure, le garçon, qui commençait à s’ennuyer, cessa son jeu. Ce fut là une mise à l’épreuve de l’absence d’angoisse du père. Toutefois, le jour suivant, il recommença, se pendant à un arbre qu’on pouvait facilement voir de la fenêtre de la cuisine. La mère se précipita, terriblement émue et persuadée que son fils s’était pendu.

Un autre détail permettra de mieux comprendre encore le cas de ce garçon. Il a onze ans maintenant et a adopté le style d’un « dur » ; cependant, il est très timide et rougit facilement jusqu’aux oreilles. Il possède plusieurs ours en peluche qu’il considère comme ses enfants et dont personne n’ose dire que ce sont des jouets. Il leur est très attaché, les aime beaucoup et leur fait des pantalons qu’il coud avec soin. Son père dit que cette famille, avec laquelle il se comporte comme une mère, lui procure un sentiment de sécurité. Quand il y a des visites, il pose rapidement ses ours dans le lit de sa sœur car personne, en dehors des siens, ne doit savoir qu’il a cette famille. Il témoigne également d’une certaine réticence à déféquer et a tendance à garder ses fèces. Il n’est donc pas difficile de deviner qu’il fait une identification maternelle basée sur un sentiment d’insécurité à l’égard de sa mère et qui pourrait devenir de l’homosexualité. De la même manière, son intérêt pour la ficelle pourrait devenir une perversion.

Commentaire.

Il me parait utile de faire les observations suivantes :

1. La ficelle peut être considérée comme une extension de toutes les autres techniques de communication. La ficelle permet d’unir, mais elle aide aussi à envelopper des objets et à maintenir ensemble des matériaux distincts. La ficelle a donc, pour tout individu, une signification symbolique ; une utilisation excessive de la ficelle peut indiquer l’instauration d’un sentiment d’insécurité ou l’idée d’une absence de communication. Dans ce cas particulier, on peut repérer une anormalité s’insinuant dans l’usage que l’enfant faisait de la ficelle. Il est important de trouver un moyen de définir le changement qui pourrait conduire à une utilisation pervertie.

Il serait possible de trouver une telle définition en considérant le fait que la fonction de la ficelle évolue, passant de la communication au déni de la séparation. En tant que déni de la séparation, la ficelle devient une chose en soi, chose qui a des propriétés dangereuses et qu’il faut maîtriser. Dans ce cas, la mère semble avoir été capable de s’occuper de cette utilisation de la ficelle avant qu’il ne fût trop tard, quand il y avait encore un espoir. Quand l’espoir est absent et que la ficelle représente un déni de la séparation, l’état de choses devient beaucoup plus complexe et difficile à guérir en raison des bénéfices secondaires résultant de l’habileté qui se développe, chaque fois qu’un objet doit être manipulé pour être maîtrisé.

Ce cas présente un intérêt particulier dans la mesure où il permet d’observer le développement d’une perversion.

Ce matériel permet également de voir comment utiliser les parents. Quand ils s’y prêtent, ils travaillent de façon très économique – il ne faut pas oublier qu’il n’y aura jamais assez de psychothérapeutes pour traiter tous ceux qui ont besoin d’être soignés. Ici nous avons affaire à une « bonne » famille qui a traversé des moments difficiles, le père étant resté longtemps sans emploi. Elle a été en mesure d’assumer entièrement la charge d’une enfant arriérée, malgré les énormes inconvénients, tant sur le plan social qu’au sein de la famille. Ils ont également surmonté les périodes pénibles de dépression de la mère, ainsi que son hospitalisation. Cette famille devait donc avoir beaucoup de force, c’est pourquoi je pus prendre la décision d’inviter les parents à entreprendre la thérapie de leur propre enfant. Ils apprirent beaucoup ce faisant, mais il fallait leur expliquer ce qu’ils faisaient. Ils avaient aussi besoin que leur succès fût reconnu et que l’ensemble du processus fût verbalisé. D’avoir vu leur fils s’en sortir leur donna confiance en leur capacité de surmonter d’autres difficultés qui se rencontrent de temps à autre.

Note ajoutée en 1969

Dans les dix ans qui ont suivi ce compte rendu, j’ai découvert que ce garçon ne pouvait guérir. L’union étroite avec la maladie dépressive de la mère subsistait et on n’a jamais réussi à l’empêcher de se sauver pour rentrer chez lui. Loin de la maison, il aurait pu bénéficier d’une psychothérapie individuelle, ce qui n’était pas praticable dans sa famille. Chez lui, il obéissait au même schéma de comportement que celui qui était déjà établi au moment du premier entretien.

À l’adolescence, il développa de nouvelles « addictions », particulièrement à la drogue. Il n’était pas capable de quitter la maison pour poursuivre sa scolarité. Toutes les tentatives pour l’éloigner de sa mère furent vaines, car il se sauvait pour rentrer chez lui.

Il devint un adolescent décevant, qui traînait, perdait apparemment son temps et gaspillait son potentiel intellectuel (il avait, rappelons-le, un quotient intellectuel de 108).

On peut se poser la question suivante : un chercheur qui ferait une étude de ce cas de toxicomanie (drug addiction) prendrait-il suffisamment en considération la psychopathologie qui s’était manifestée, chez ce garçon, dans l’aire des phénomènes transitionnels ?

III. Matériel clinique : aspects de l’activité fantasmatique

Dans la dernière partie de ce livre, j’approfondirai quelques-unes des idées qui me viennent à l’esprit quand je suis engagé dans mon travail clinique. J’ai alors l’impression que la théorie que j’ai conçue pour mon propre profit et qui s’applique aux phénomènes transitionnels affecte à la fois ce que je vois, ce que j’entends et ce que je fais.

Je rapporterai ici, dans ses détails, le matériel apporté par une patiente adulte, qui nous montrera comment le sentiment de la perte peut devenir un moyen d’intégrer sa propre expérience de soi.

Le matériel en question est tiré d’une séance d’analyse d’une femme ; je le choisis parce qu’on y trouve rassemblés des exemples témoignant de la grande variété qui caractérise l’aire si vaste qui se situe entre l’objectivité et la subjectivité.

La patiente a plusieurs enfants. Très intelligente, elle tire parti de cette intelligence dans son travail. Une gamme étendue de symptômes généralement qualifiés de « schizoïdes » l’ont amenée à se faire traiter. Les gens qui ont affaire à elle ne s’aperçoivent probablement pas à quel point elle se sent malade. Généralement, on l’aime bien et sa valeur est reconnue.

La séance en question commença par un rêve qu’on pourrait considérer comme dépressif. Il contenait un matériel de transfert direct et éloquent où l’analyste apparaissait comme une femme avare et dominatrice, ce qui permit à la patiente de regretter son précédent analyste en qui elle voyait une figure très virile. C’est un rêve et, en tant que tel, il pouvait être utilisé comme matériel d’interprétation. La patiente était heureuse de rêver davantage. Parallèlement, elle parvenait à décrire certains enrichissements de sa vie réelle dans le monde.

De temps à autre elle est submergée par ce qu’on pourrait appeler la fantasmatisation (fantasying). Elle prend le train et part en voyage. Il y a un accident. Comment ses enfants pourront-ils apprendre ce qui lui est arrivé ? Comment son analyste sera-t-il mis au courant ? Elle pourrait crier, mais sa mère ne l’entendrait pas. À partir de là, elle se mit à parler de l’expérience la plus terrible qu’elle ait vécue. Une fois, elle avait laissé un petit chat tout seul à la maison pendant un certain temps ; on lui avait raconté par la suite que le chat avait miaulé des heures durant. C’est « vraiment trop affreux » ; cette histoire rejoignait les très nombreuses séparations qu’elle avait vécues pendant son enfance, séparations qui allaient au-delà de ce qu’elle pouvait supporter : traumatisantes, elles nécessitèrent l’organisation de nouvelles séries de défenses.

Une grande partie du matériel, dans cette analyse, avait trait à l’apparition du côté négatif des relations, c’est-à-dire à l’échec progressif que vit l’enfant quand ses parents ne sont pas disponibles. En ce qui concerne ses propres enfants, la patiente est extrêmement sensibilisée à tous ces problèmes. Elle attribue la majeure partie de ses difficultés avec son premier enfant au fait qu’elle l’avait laissé pendant trois jours pour partir en vacances avec son mari, alors qu’elle commençait une grossesse. L’enfant avait alors deux ans. On lui avait raconté qu’il avait pleuré pendant quatre heures sans s’arrêter et, quand elle était rentrée chez elle, tous les efforts qu’elle fit pour tenter de rétablir une relation avec lui restèrent longtemps inutiles.

Nous nous trouvons là confrontés au fait que nous ne pouvons pas dire aux petits enfants, ni aux animaux, ce qui se passe. Le chat ne peut pas comprendre. De même, il n’est pas possible d’expliquer clairement à un bébé de moins de deux ans qu’on attend un nouveau bébé, bien qu’ « aux environs de vingt mois », il ne soit pas exclu de pouvoir déjà lui expliquer cette attente en utilisant les mots qu’il pourra comprendre.

Quand il est impossible de se faire comprendre et que la mère s’en va pour mettre au monde un nouveau bébé, du point de vue de l’enfant, elle est morte, et c’est là ce que le mot « morte » signifie.

C’est une question de jours, d’heures, de minutes. Avant que la limite ne soit atteinte, la mère est encore en vie. Quand la limite a été franchie, elle est morte. Entre deux se situe un moment précieux de colère, mais ce moment est rapidement perdu, ou peut-être ne sera jamais vécu, toujours en puissance et lourd d’une crainte de la violence.

À ce stade, nous en venons aux deux extrêmes, si diamétralement opposés : la mort de la mère quand elle est présente, et sa mort, quand elle n’est pas en mesure de réapparaître et, par conséquent, de revenir à la vie. Ce qui advient juste avant que l’enfant ait acquis la capacité de ramener l’autre à la vie dans sa réalité psychique interne, en dehors de la réassurance procurée par la vue, le toucher et l’odorat.

Dans cette aire-là précisément, on peut dire que l’enfance de cette patiente n’avait été qu’un long exercice. Pendant la guerre, à onze ans, elle avait été évacuée. Elle avait complètement oublié son enfance et ses parents, mais elle ne cessa, pendant toute cette période, de faire valoir son droit de ne pas appeler, comme c’était la coutume, ceux qui s’occupaient d’elle « oncle » et « tante ». Elle s’arrangea pour ne jamais les appeler. C’était là se souvenir, sous une forme négative, de son père et de sa mère. Il ne nous échappe pas que ce schéma s’était constitué dès sa petite enfance.

De là, la patiente atteignit une position qui se répéta dans le transfert, où la seule chose réelle est la lacune, c’est-à-dire la mort, l’absence ou l’amnésie. Au cours de la séance, elle eut une amnésie spécifique, ce qui la troubla. Il s’avéra que la communication importante à obtenir pour moi était qu’il pouvait y avoir là un gommage, et que ce blanc était peut-être le seul fait, la seule chose réelle. L’amnésie est réelle, alors que ce qui est oublié a perdu sa réalité.

En relation avec ce qui précède, la patiente se souvint que, dans le cabinet de consultation, il y avait une couverture, dont elle s’était un jour enveloppée et qu’elle avait utilisée pour un épisode régressif, au cours d’une séance. Mais, maintenant, elle n’ira pas chercher la couverture, elle ne l’utilisera pas car la couverture qui n’est pas là (puisqu’elle n’ira pas la chercher) est plus réelle que la couverture que l’analyste apporterait, comme il aurait certainement eu l’idée de le faire. Cette idée la fit buter contre l’absence de couverture ou peut-être vaudrait-il mieux dire contre l’irréalité de la couverture dans sa signification symbolique.

À partir de là, elle en vint à l’idée de symboles. Le dernier de ses précédents analystes « sera toujours plus important pour moi que mon analyste actuel ». Elle ajouta : « Il se peut que vous me fassiez plus de bien, mais je l’aime mieux que vous. Ce sera tout à fait vrai quand je l’aurai complètement oublié. Son négatif est plus réel que votre positif. » Ce ne sont peut-être pas là exactement ses mots, mais c’est ce qu’elle me communiqua clairement dans son langage à elle et c’est ce qu’elle avait besoin de me faire comprendre.

La question de la nostalgie apparaît dans le tableau : la nostalgie relève de la prise précaire que peut avoir un individu sur la représentation intérieure d’un objet perdu. Ce même thème revient dans un autre cas dont il sera question plus tard28.

La patiente parla ensuite de son imagination et des limites de ce qu’elle tenait pour réel. Elle commença par dire : « Je ne croyais pas vraiment qu’il y avait un ange à côté de mon lit ; pourtant j’avais un aigle enchaîné à mon poignet. » Il est certain que, pour elle, il s’agissait de quelque chose de réel et elle mettait l’accent sur « enchaîné à mon poignet ». Elle avait aussi un cheval blanc, aussi réel que possible « qu’elle montait partout, qu’elle attachait à un arbre et des tas de choses comme ça ». Elle aurait bien voulu posséder en réalité un cheval blanc pour le confronter à la réalité de son expérience du cheval blanc et la rendre ainsi réelle de manière différente. Comme elle parlait, je me rendis compte qu’on aurait facilement pu taxer ces idées d’hallucinatoires, n’eût été son âge à l’époque et les expériences exceptionnelles qu’elle avait faites relatives à la perte répétée de parents qui, par ailleurs, étaient de bons parents. Elle s’écria : « Je suppose que je veux quelque chose qui ne disparaîtrait jamais. » Nous parvînmes à mettre cette idée en mots en disant que la chose réelle est la chose qui n’est pas là. La chaîne est un déni de l’absence de l’aigle qui est l’élément positif.

De là, nous parvînmes aux symboles qui s’estompent. Elle affirma qu’elle avait, d’une certaine manière, réussi à conférer pendant longtemps une réalité aux symboles, malgré les séparations. Nous parvînmes en même temps à la même conclusion, celle que son intelligence très vive avait été exploitée, mais à quel prix. Elle avait commencé à lire très tôt et lisait beaucoup. De tout temps, elle avait beaucoup réfléchi et avait toujours utilisé son intelligence pour que tout puisse continuer, et cela lui avait plu. Mais elle fut soulagée (je pense) quand je lui indiquai que parallèlement à cette utilisation de son intelligence, il y avait la crainte constante d’une défaillance mentale. Elle parvint alors rapidement à l’intérêt qu’elle portait aux enfants autistiques et au lien étroit qu’elle avait avec la schizophrénie d’un ami, état qui illustre l’idée d’une défaillance mentale en dépit d’un bon intellect. Elle se sent terriblement coupable de s’enorgueillir de sa propre intelligence qui a toujours été évidente. Il lui était difficile de penser que peut-être son ami pouvait avoir eu un bon potentiel intellectuel bien que, dans son cas, il fallait bien le dire, il eût glissé dans la direction opposée, c’est-à-dire dans un retard mental provoqué par la maladie mentale.

Elle décrivit les différentes techniques auxquelles elle avait eu recours pour faire face à la séparation. Par exemple : une araignée en papier dont elle arrachait chaque jour une patte quand sa mère était absente. Elle avait aussi des « éclairs » comme elle disait. Elle voyait tout à coup son chien Toby, c’était un jouet : « Oh ! Voilà Toby. » Il y a une photographie dans l’album de famille qui la représente avec Toby, un jouet qu’elle a oublié sauf dans ses « éclairs ». Ce qui l’amena à parler d’un terrible incident. Sa mère lui avait dit un jour : « Quand nous étions loin, nous t’avons entendue pleurer. » Or, six kilomètres les séparaient. Elle avait alors deux ans et elle avait pensé : « Ma mère pourrait-elle me mentir ? » Elle n’était pas à l’époque capable de l’admettre et avait essayé de nier ce qu’elle savait être la vérité, à savoir que sa mère avait effectivement menti. Elle n’arrivait pas à la voir sous ce jour car tout le monde disait : « Ta mère est merveilleuse. »

De là, nous parvînmes à une idée qui me parut nouvelle : voilà un enfant, et cet enfant avait des objets transitionnels, et des phénomènes transitionnels étaient évidents, tous étaient symboliques de quelque chose et réels pour l’enfant. Mais progressivement, ou peut-être à plusieurs reprises pendant un certain temps, elle eut d douter de la réalité de la chose qu’ils symbolisaient. C’est-à-dire que, s’ils étaient symboliques de la sollicitude de la mère et de sa fiabilité, ils restaient réels en eux-mêmes mais ce qu’ils représentaient n’était pas réel. La sollicitude de la mère et sa fiabilité étaient irréelles.

Cette constatation se rapprochait de ce qui l’avait hantée sa vie durant : perdre un animal, perdre ses propres enfants. Elle dit : « Tout ce que j’ai, c’est ce que je n’ai pas. » C’était là une tentative désespérée de transformer le négatif en une défense ultime, contre la fin de toute chose. Le négatif, c’est la seule chose positive. Parvenue à ce point, elle dit à son analyste : « Qu’est-ce que vous allez faire de ça ? » Je restai silencieux et elle dit : « Oh ! je sais ! » Je pensai que, peut-être, elle m’en voulait de mon inactivité magistrale. Je dis : « Je reste silencieux, parce que je ne sais pas quoi dire. » Elle dit immédiatement que c’était très bien. Elle était effectivement satisfaite de ce silence et eût préféré que je ne dise rien du tout. Analyste silencieux, j’aurais peut-être rejoint l’analyste qui m’avait précédé et dont elle sait qu’elle le recherchera toujours. Elle attendra toujours qu’il revienne et dise : « C’est bien » ou quelque chose dans ce genre. Ce qui peut arriver bien après qu’elle aura oublié de quoi il a l’air. Je pensai qu’elle avait voulu dire : quand il se sera fondu dans le courant général de la subjectivité et aura rejoint ce qu’elle avait cru trouver quand elle avait une mère, avant qu’elle n’eût remarqué les défaillances de sa mère en tant que telle, c’est-à-dire ses absences.

Conclusion

Au cours de cette séance, nous avions donc parcouru tout le territoire qui se situe entre la subjectivité et l’objectivité et nous terminâmes en jouant un peu. Elle devait prendre le train pour se rendre dans sa maison de campagne. Elle me dit : « Eh bien, je pense que vous auriez mieux fait de m’accompagner, peut-être jusqu’à mi-chemin. » Elle disait que cela lui faisait beaucoup d’effet de me quitter. C’était seulement pour une semaine, mais c’était comme une répétition générale avant les grandes vacances. C’était aussi me dire qu’après un certain temps, une fois loin de moi, cela n’aurait plus aucune importance. Donc, à une gare à mi-chemin, je peux descendre pour « revenir dans le train bondé (hol train) » et elle tourna en dérision les aspects de mon identification maternelle en ajoutant : « Et ce sera très fatigant, il y aura une foule d’enfants et de bébés qui grimperont sur vous, qui vomiront sur vous et vous ne l’aurez pas volé. »

(On comprendra bien qu’il n’était pas question, pour elle, que je l’accompagne réellement.)

Juste avant de partir, elle dit : « Vous savez, je crois que, quand j’ai été évacuée [pendant la guerre], c’était comme si je partais pour voir si mes parents étaient là-bas. Je crois que j’ai pensé que je les trouverais là-bas. » (Ce qui impliquait qu’elle ne les aurait certainement pas trouvés à la maison.) Cela signifiait qu’elle avait mis un ou deux ans avant de trouver la réponse. La réponse était qu’ils n’étaient pas là, et que c’était ça la réalité. Elle m’avait déjà dit, à propos de la couverture qu’elle n’avait pas utilisée : « Vous savez, cette couverture est probablement très douillette, mais la réalité est plus importante que le confort, c’est pourquoi pas de couverture peut être plus important que une couverture. »

Cet exemple clinique montre combien il importe de garder à l’esprit les distinctions qu’il y a entre les phénomènes, eu égard à la place qu’ils occupent dans l’aire qui se situe entre la réalité extérieure ou partagée et le vrai rêve.