II. Rêver, fantasmer, vivre

Une histoire de cas illustrant une dissociation primaire

Dans ce chapitre, je tenterai d’aborder d’un œil neuf les subtiles différences qualitatives qui marquent les divers modes de fantasmatisation29 Je ferai appel, cette fois encore, au matériel apparu pendant une séance de psychanalyse, où le contraste entre fantasmer et rêver s’est révélé non seulement significatif mais fondamental30.

Ce cas est celui d’une femme d’âge mûr qui, au cours de son analyse, a progressivement découvert à quel point sa vie entière avait été perturbée par la fantasmatisation ou quelque chose de l’ordre du rêve diurne. Ce qui maintenant apparaît nettement, c’est qu’il y a chez elle une différence essentielle entre, d’une part, fantasmer, d’autre part rêver, vivre réellement et être en relation avec des objets réels : avec une clarté inattendue, le rêve et la vie se sont avérés être du même ordre, alors que le rêve diurne, lui, est d’un ordre différent. Le rêve va de pair avec la relation d’objet dans le monde réel, tout comme la vie dans le monde réel s’accorde avec le monde du rêve selon des modalités qui nous sont familières, en particulier à nous, psychanalystes. À l’opposé, la fantasmatisation reste un phénomène isolé, qui absorbe de l’énergie mais ne participe ni au rêve, ni à la vie. Dans une certaine mesure, l’activité de fantasmer était restée statique pendant toute la vie de cette patiente. Le modèle en avait été établi dès sa plus tendre enfance, à l’âge de deux ou trois ans. Il était même présent à une époque encore antérieure et avait probablement commencé par une « cure » de suçotement du pouce.

On peut noter un autre facteur distinctif entre ces deux groupes de phénomènes : si une grande partie des rêves et des sentiments propres à la vie peuvent être soumis au refoulement, il en va différemment de la fantasmatisation marquée, elle, d’inaccessibilité. Cette inaccessibilité est liée à la dissociation plutôt qu’au refoulement. Quand la patiente commença à devenir une personne totale et à abandonner ses dissociations organisées et rigides, elle prit conscience31 de l’importance vitale qu’avait toujours eue pour elle le fait de fantasmer. Dans le même temps, la fantasmatisation se transforme en imagination qui, elle, est en relation avec le rêve et la réalité.

Les différences qualitatives peuvent être extrêmement subtiles et difficiles à décrire ; toutefois, on peut dire que les différences majeures dépendent de la présence ou de l’absence d’un état dissocié. Par exemple, la patiente est dans mon cabinet de consultation, pendant une séance. Il y a un petit coin de ciel qu’elle peut voir, disponible pour elle. C’est le soir. Elle dit : « Je suis sur ces nuages roses. Je peux marcher dessus. » Ce qui, bien entendu, peut indiquer une fuite dans l’imaginaire. Mais ce peut être aussi une manière dont s’y prend l’imagination pour enrichir la vie, ou encore du matériel pour rêver. Peut-être était-ce quelque chose en relation avec un état dissocié qui ne peut devenir conscient, au sens où il ne se trouve jamais une personne totale pour prendre conscience de deux ou de plusieurs états dissociés, présents à tout moment. La patiente peut être assise dans sa chambre et ne rien faire, sinon respirer, et pourtant elle a – dans son fantasme – peint un tableau, fait quelque chose d’intéressant dans son travail, ou encore elle est partie se promener à la campagne. Mais, du point de vue de l’observateur, il ne s’est rien passé. En fait, rien ne peut se passer puisque c’est dans un état de dissociation que tout se passe. D’autre part, elle peut être assise dans sa chambre, songer au travail du lendemain, faire des projets ou penser à ses vacances, ce qui est une sorte d’exploration imaginaire du monde et du lieu où le rêve et la vie sont une seule et même chose. C’est ainsi que ma patiente oscille constamment entre la santé et la maladie.

On constate qu’un facteur temps est à l’œuvre, différent selon qu’elle fantasme ou qu’elle imagine. Quand elle fantasme, ce qui se passe se passe immédiatement, à ceci près que rien n’arrive. Ces états similaires sont reconnus, dans l’analyse, comme différents car si l’analyste les recherche, il découvre toujours des indications sur le degré de dissociation existant. La différence entre ces deux états ne peut souvent être discernée à partir de la description verbale de ce qui se passe dans la tête du patient ; elle échapperait totalement à un enregistrement Verbatim du travail effectué au cours de la séance.

La femme dont je parle a des dons assez exceptionnels, elle a toutes sortes de possibilités d’expressions artistiques ; elle sait ce que c’est que vivre et elle est capable de comprendre qu’elle a « raté le train », qu’elle l’a toujours raté – presque depuis le début de son existence. Inévitablement, elle se déçoit elle-même, comme elle déçoit relations et amis qui attendent beaucoup d’elle. Elle sent, quand les gens nourrissent des espoirs à son sujet, qu’ils attendent et exigent quelque chose d’elle, ce qui la met face à son insuffisance essentielle. Tout cela est matière à profond chagrin et à ressentiment. On a toute raison de croire que, sans aide, elle eût risqué de se suicider, ce qui eût été pour elle le moyen de s’approcher le plus près du meurtre. Quand elle s’approche du meurtre, elle commence par protéger son objet, ce qui suscite chez elle l’impulsion de se tuer, d’en finir avec ses difficultés en provoquant leur arrêt en même temps que sa mort. Le suicide n’apporte pas de solution, seulement l’arrêt du combat.

Dans les cas de ce type, l’étiologie est extrêmement complexe ; on peut cependant évoquer brièvement la petite enfance de la patiente et ce, dans un langage qui a quelque valeur. Un modèle avait été établi lors de sa première relation à sa mère, relation qui avait changé de manière trop abrupte, passant trop tôt d’un état de grande satisfaction à la désillusion, à la détresse, à l’abandon de tout espoir dans la relation d’objet. Il y aurait certainement moyen de décrire ce même modèle dans la relation de la petite fille à son père. Dans une certaine mesure, le père palliait les défaillances de la mère et pourtant il finit par être pris à son tour dans le modèle qui devenait partie intégrante de l’enfant. Lui aussi fit défaut dans la mesure où il pensait à elle comme à une femme en puissance, ignorant tout du fait qu’elle était masculine en puissance32

Pour décrire la façon dont s’institua ce modèle, le plus simple est de se figurer la patiente comme une petite fille avec plusieurs frères et sœurs, elle-même étant la plus jeune. Ces enfants étaient le plus souvent livrés à eux-mêmes, en partie parce qu’ils paraissaient capables de prendre du plaisir, d’organiser leurs jeux et de s’enrichir constamment. La plus jeune se trouva donc dans un monde déjà organisé avant son arrivée dans la nursery. Elle était très intelligente et s’arrangea tant bien que mal pour s’y adapter. Mais, au sein de ce groupe, elle n’apporta en réalité jamais rien de positif, tant de son point de vue à elle que de celui des autres enfants ; elle ne pouvait en effet s’adapter que sur la base de la complaisance (on a compliance basis). Les jeux ne la satisfaisaient pas, parce que tous ses efforts consistaient à jouer tout rôle qui lui était assigné et les autres sentaient que quelque chose manquait : elle n’apportait pas une contribution active. Il est probable cependant que les aînés ne se rendaient pas compte que leur sœur était fondamentalement absente. Du point de vue de la patiente – c’est ce que nous découvrons maintenant –, quand elle jouait les jeux des autres, elle ne faisait que fantasmer. Elle vivait réellement dans cette fantasmatisation, à partir d’une activité mentale dissociée. Cette part d’elle qui s’était entièrement dissociée ne devint jamais elle tout entière ; pendant de longues périodes, sa défense consistait à vivre selon cette activité fantasmatique et à s’observer, jouant les jeux des autres enfants, comme si elle observait quelqu’un d’autre dans le groupe de la nursery.

Au moyen de la dissociation, elle-même renforcée par une gamme de frustrations où ses tentatives pour être de plein droit une personne totale furent infructueuses, elle se fit une spécialité : elle était capable d’avoir une vie dissociée tout en paraissant jouer avec les autres enfants. La dissociation ne fut jamais complète et, si ce que j’ai dit à propos de la relation entre cette enfant et ses frères et sœurs ne se vérifia sans doute jamais tout à fait, il y a là néanmoins assez de vérité pour qu’une description faite dans ces termes soit utile.

Les années passant, ma patiente s’arrangea pour se construire une vie où rien de ce qui se passait réellement n’était vraiment important pour elle. Peu à peu, elle fut de ceux – il y en a beaucoup – qui ne sentent pas qu’ils existent de plein droit en tant qu’êtres humains. Constamment, et sans qu’elle le sache, quand elle était à l’école ou, plus tard, à son travail, une autre vie se poursuivait, vie qui mettait en jeu cette part dissociée d’elle-même. Ou, pour prendre les choses par l’autre bout, sa vie était dissociée de la part d’elle-même la plus importante, celle qui vivait dans ce qui était devenu une séquence organisée de fantasmes.

Si on suivait sa vie étape par étape, on verrait comment la patiente avait tenté de rassembler ces deux parties de sa personnalité, mais il y avait toujours dans ses tentatives comme une protestation qui provoquait inévitablement des heurts avec la société. Il y eut toujours en elle assez de santé pour faire espérer et croire à ses amis qu’elle ferait son chemin ou, en tout cas, qu’elle serait un jour capable de prendre plaisir à la vie. Remplir cette attente lui était cependant impossible, parce qu’ainsi que nous l’avions tous deux peu à peu et péniblement découvert, la majeure partie de son existence se situait là où elle ne faisait absolument rien. Ce « ne rien faire » était peut-être masqué par certaines activités qu’elle comme moi fîmes dériver de suçotement du pouce dont les versions ultérieures furent la compulsion à fumer et la pratique de jeux aussi ennuyeux qu’obsessionnels. De telles activités ne lui apportaient aucune joie Leur seul résultat était de remplir l’écart (to fill the gap), cet écart étant un trait essentiel du « ne rien faire » pendant qu’elle faisait tout. Au cours de l’analyse, elle commença à prendre peur quand elle put voir que cela pourrait facilement la conduire à passer toute sa vie sur un lit d’hôpital psychiatrique, incontinente, inactive, immobile, tout en poursuivant dans sa tête une activité fantasmatique continue où l’omnipotence serait maintenue et où des choses merveilleuses pourraient être accomplies dans un état dissocié33

Dès qu’elle commençait à mettre quelque chose en pratique, à peindre ou à lire par exemple, elle rencontrait des limites qui la laissaient insatisfaite parce qu’à ce moment-là elle devait renoncer à l’omnipotence qu’elle avait réussi à maintenir dans l’activité fantasmatique. On pourrait se référer ici au principe de réalité, mais il serait plus juste, dans un cas comme celui-là, de parler de la dissociation qui était une donnée de la structure de sa personnalité. Pour autant qu’elle était saine et qu’à certains moments elle agissait en personne totale, elle était capable de faire face aux frustrations inhérentes au principe de réalité. Mais dans son état malade, une telle capacité n’était pas requise, la réalité n’étant en fait, alors, simplement pas rencontrée.

Peut-être pourrait-on illustrer cet état de la patiente par deux de ses rêves.

Deux rêves

1. Elle se trouve dans une pièce avec plusieurs personnes, se sachant fiancée avec un bon-à-rien. Elle décrivit un homme d’un genre qui, en fait, ne lui aurait pas plu. Elle se tourne vers son voisin et lui dit : « Cet homme est le père de mon enfant. » De cette façon, avec mon aide, elle s’informait elle-même, à ce stade avancé de son analyse, qu’elle a un enfant. Elle put dire que cet enfant avait une dizaine d’années. En réalité, elle n’a pas d’enfant et pourtant, à partir de ce rêve, elle pouvait voir qu’elle avait eu un enfant depuis plusieurs années, et que cet enfant est en train de grandir. Par là, se trouvait expliquée une des remarques qu’elle avait faite au début de la séance quand elle m’avait demandé : « Dites-moi, est-ce que je ne m’habille pas trop comme un enfant, pour une femme de mon âge ? » En d’autres termes, elle était tout près de reconnaître qu’elle doit s’habiller tout autant pour cet enfant que pour cette femme d’âge mûr qu’elle est. Elle put me dire que cet enfant était une fille.

2. Une semaine auparavant, elle avait fait un autre rêve ; elle y éprouvait un ressentiment intense à l’égard de sa mère – à laquelle elle est virtuellement très attachée – parce que – c’est ce qui apparut dans le rêve – la mère avait privé la fille (la patiente) de ses propres enfants. Avoir fait un tel rêve lui parut bizarre. Elle dit : « C’est drôle, c’est comme si je désirais un enfant alors que, dans ma pensée consciente, je sais bien que quand je pense à des enfants, c’est seulement pour qu’il leur soit évité de naître. » Elle ajouta : « C’est comme si j’avais caché quelque part le sentiment qu’il y a des gens qui trouvent que la vie, ce n’est pas si mal que ça. »

Naturellement, comme dans tout autre cas, il y aurait encore beaucoup à dire sur ces rêves mais je m’en abstiens, car cela n’éclairerait pas nécessairement le problème précis que je suis en train d’examiner.

Le rêve de la patiente sur cet homme qui était le père de son enfant fut rapporté sans conviction et sans aucun lien avec du ressenti. Ce ne fut qu’après une heure et demie de séance qu’elle commença à atteindre ce ressenti. Avant de s’en aller, deux heures s’étant écoulées, elle avait éprouvé à l’égard de sa mère une vague de haine d’une qualité nouvelle, beaucoup plus proche du meurtre que de la haine ; elle perçut également que cette haine concernait quelque chose de plus spécifique qu’auparavant. Elle pouvait penser alors que le bon-à-rien, le père de son enfant, était présenté comme tel pour cacher à sa mère que c’était son propre père, le mari de sa mère, qui était le père de son enfant. Cela signifiait que la patiente était très proche de ressentir qu’elle était assassinée par sa mère. Ici, nous avions réellement affaire à la fois au rêve et à la vie ; nous n’étions plus égarés dans le fantasme.

J’ai rapporté ces deux rêves pour montrer comment le matériel, jusque-là bloqué dans la fixité du fantasme, se relâchait maintenant en faveur du rêve et de la vie, deux phénomènes qui, sous bien des aspects, sont les mêmes. Ainsi la différence entre rêvasser34 et rêver (qui est vivre) apparut peu à peu plus clairement à la patiente ; elle devint, du coup, capable de rendre la distinction nette pour l’analyste. On notera que le jeu créatif est en relation avec le rêve et avec la vie mais n’appartient pas, dans son essence même, au fantasme. Ainsi des différences significatives commencent à émerger dans la théorie de ces deux groupes de phénomènes, encore qu’il reste difficile de se prononcer ou de faire un diagnostic quand un exemple est donné.

La patiente posa la question : « Quand je marche sur ce nuage rose, est-ce mon imagination qui enrichit la vie ou est-ce cette chose que vous appelez fantasmer, qui arrive quand je ne fais rien et me fait sentir que je n’existe pas ? »

Pour moi, le travail de cette séance avait eu un important résultat. Il m’avait appris que si le fantasme interfère avec l’action et la vie dans le monde réel ou extérieur, il interfère plus encore avec le rêve et la réalité psychique personnelle ou intérieure, le noyau vivant de la personnalité individuelle. Il ne serait pas inutile, je crois, d’étudier les deux séances qui suivirent.

La patiente commença ainsi : « Vous parliez de la manière dont le fantasme interfère avec le rêve. Cette nuit, je me suis réveillée à minuit. Je m’acharnais sur le patron d’une robe que je coupais fiévreusement. Je faisais tout et rien à la fois et j’étais exaspérée. Est-ce là rêver ou fantasmer ? Je pris conscience de ce qui se passait, mais à ce moment-là j’étais réveillée. »

Cette question me parut difficile car elle se situait à la limite de toute tentative de différenciation entre fantasmer et rêver. Il y avait là une implication psychosomatique. Je dis à la patiente : « Nous n’en savons rien, n’est-ce pas ? » Et je le dis, tout simplement parce que c’était vrai.

Nous tournâmes autour de la question : comment fantasmer n’est pas constructif, est préjudiciable à la patiente et la fait se sentir malade. Cette manière de s’exalter réduit sa possibilité d’action. Elle raconta qu’elle ouvrait souvent la radio pour entendre parler plutôt que pour écouter de la musique, tout en faisant des réussites. Cette expérience paraît intervenir dans la dissociation comme si celle-ci l’utilisait pour conférer à la patiente le sentiment qu’il pourrait y avoir intégration ou rupture de la dissociation. J’attirai son attention sur ce point et, à ce moment même, elle me donna un exemple. Elle me dit que, pendant que je lui parlais, elle tripotait la fermeture éclair de son sac : pourquoi dans ce sens plutôt que dans l’autre ? Comme elle était difficile à remonter ! Elle sentait que cette activité dissociée était pour elle, assise là, plus importante que d’écouter ce que je disais. Nous essayâmes de nous attaquer à ce problème et d’établir une relation entre fantasmer et rêver. Tout à coup, elle eut comme une intuition et dit que la signification de ce fantasme était : « Alors, c’est là ce que vous pensez. » Elle avait pris mon interprétation du rêve en essayant de la rendre insensée. Il s’agissait évidemment d’un rêve qui s’était transformé à son réveil dans ce fantasme et elle voulait que je comprenne bien qu’elle était éveillée quand elle fantasmait. Elle dit : « Nous avons besoin d’un mot qui ne soit ni rêve ni fantasme. » Alors elle ajouta qu’elle était « déjà retournée à son travail et à tout ce qui se passait là-bas ». Ainsi, de nouveau, elle me parlait et pourtant elle m’avait quitté : elle se sentait dissociée comme si elle était incapable de rester dans sa peau. Elle se souvint avoir lu tous les mots d’un poème, mais ces mots ne signifiaient rien. Elle remarqua que l’implication de son corps dans l’activité fantasmatique suscitait une grande tension mais, comme rien ne se passait, elle avait le sentiment d’être candidate à la coronarite, à l’hypertension ou à des ulcères d’estomac (elle en a eu effectivement). Elle aurait tant désiré trouver quelque chose qui la ferait agir, utiliser tout instant qui passe, qui la rendrait capable de dire : « C’est maintenant et pas demain, non, pas demain. » Elle percevait, pouvait-on dire, l’absence d’une acmé psychosomatique35. Elle poursuivit en disant qu’elle avait organisé son week-end dans toute la mesure du possible, mais qu’elle était généralement incapable de distinguer entre l’activité fantasmatique qui paralyse l’action et les projets réels qui comportent un programme d’action. Il y a chez elle un profond sentiment de détresse dû à la négligence de son environnement immédiat, elle-même consécutive à la paralysie d’action dont elle souffre.

Il y avait eu un concert à l’école. Les enfants avaient chanté Les deux brilleront dans toute leur splendeur. Elle-même avait chanté ces mêmes paroles quarante-cinq ans auparavant. Elle se demandait si certains de ces enfants ne deviendraient pas comme elle, ne sachant rien des cieux qui brillent, parce qu’ils seraient à jamais engagés, comme elle, dans quelque activité fantasmatique.

À la fin de la séance, nous revînmes au rêve rapporté au début (le rêve de la robe), rêve dont elle avait fait l’expérience à l’état éveillé et qui était, en fait, une défense contre le rêver : « Mais comment pouvait-elle savoir ? » La fantasmatisation la possède comme un esprit malin. Elle partit de là pour dire le grand besoin qu’elle avait de se posséder, de posséder, de contrôler. Soudainement elle eut une conscience vive du fait que fantasmer n’était pas rêver et je m’aperçus alors qu’elle n’en avait jamais pris pleinement conscience auparavant. Cela se passait de la façon suivante : elle s’éveillait et alors se faisait fiévreusement une robe. C’était comme si elle me disait : « Vous pensez que je peux rêver. Eh bien, vous vous trompez 1 » À partir de là, il me fut possible d’accéder à l’équivalent du rêve, un rêve où il est question de faire une robe. Ce fut sans doute la première fois que je me sentis capable 30 de formuler la différence entre rêver et fantasmer dans le contexte de cette thérapie.

Fantasmer, ce n’est rien d’autre que faire une robe. La robe n’a aucune valeur symbolique. Un chat est un chat. Dans le rêve, au contraire, comme j’ai pu le montrer avec son aide, la même chose aurait effectivement eu une signification symbolique. De cela, il fut question entre nous.

L’aire de l’informe

Le mot clé à rattacher au rêve en question, c’est l’informe36, c’est-à-dire ce à quoi ressemble le matériel avant d’être, comme un patron, façonné, coupé, assemblé. En d’autres termes, dans un rêve proprement dit, il s’agirait d’une appréciation de sa propre personnalité et de l’établissement du soi. Dans un rêve, il ne s’agirait d’une robe que jusqu’à un certain point. De plus, l’espoir qui lui ferait sentir que quelque chose pourrait sortir de cet informe, cet espoir proviendrait de la confiance que la patiente a dans son analyste qui doit neutraliser tout ce qu’elle ramène de son enfance. Or, l’environnement s’était montré, semblait-il, incapable de lui permettre, pendant son enfance, d’être informe et l’avait, à ses yeux, « découpée » d’après un patron dont les formes avaient été conçues par d’autres37.

Tout à la fin de la séance elle éprouva, pendant un moment, un sentiment intense associé à l’idée que personne – de son point de vue à elle – dans son enfance, n’avait compris qu’elle devait commencer par être informe. En constatant cela, elle se mit véritablement en colère. Si quelque effet thérapeutique a résulté de cette séance, ce serait avant tout parce qu’elle avait pu parvenir à cette colère intense, colère éprouvée pour quelque chose, qui n’était pas folie, mais avait une motivation logique.

Lors de la séance suivante, qui dura également deux heures, la patiente me raconta que, depuis la dernière fois elle avait fait beaucoup de choses. Elle s’inquiétait, bien entendu, de ce que je pourrais considérer comme un progrès. Elle sentait que le mot clé était identité. La presque totalité de la première partie de cette longue séance consista en la description de ses activités ; entre autres, le rangement du désordre laissé depuis des mois, voire des années, et aussi un travail constructif. Sans aucun doute, elle avait pris du plaisir à une grande partie de ce qu’elle avait fait. Tout le temps, cependant, elle montra sa crainte de perdre son identité comme s’il risquait d’apparaître qu’elle avait été modelée et qu’il s’agissait seulement de jouer à être un adulte, ou de jouer à faire des progrès pour le bénéfice de l’analyste, selon la voie qu’il lui avait tracée.

Il faisait chaud, la patiente était fatiguée ; elle se renversa sur son siège et s’endormit. Elle portait une robe qu’elle avait réussi à se faire elle-même et qu’elle pouvait mettre à la fois pour son travail et pour venir me voir. Elle dormit une dizaine de minutes. À son réveil, elle continua à parler de ses doutes quant à la valeur de ce qu’elle avait pris plaisir à faire chez elle. Ce qui émergea de ce moment de sommeil fut qu’elle y reconnut un échec : elle ne pouvait se rappeler ses rêves. C’était comme si elle s’était endormie pour avoir un rêve pour l’analyse. Elle fut soulagée quand je lui fis remarquer qu’elle s’était endormie parce qu’elle avait eu envie de dormir. Je lui dis que rêver était simplement quelque chose qui arrive quand on est en train de dormir. Elle sentit alors que ce sommeil lui avait fait grand bien. Elle avait voulu dormir et quand elle s’était réveillée, elle s’était sentie beaucoup plus réelle et, en quelque sorte, cela ne lui faisait plus rien de ne plus se souvenir de ses rêves. Elle parla de la manière dont le regard cesse de se fixer sur les choses : on sait que les choses sont là, mais on ne les voit pas tout à fait – et son esprit fonctionnait comme ça. Il ne se fixe pas. Je dis : « Mais dans le rêve qui accompagne le sommeil, l’esprit est hors d’un foyer d’attention, parce que lui-même ne se fixe sur rien tant qu’il n’a pas rencontré un rêve qui puisse être ramené jusqu’à la vie éveillée et qui puisse être rapporté. » Depuis la dernière séance, j’avais en tête le mot informe et je l’appliquai à l’activité rêvante en général en tant qu’elle peut s’opposer au fait de rêver38.

Pendant le reste de la séance, il se passa beaucoup de choses parce que la patiente se sentait réelle et travaillait son problème avec moi, son analyste. Elle donna un très bon exemple de tout ce qui pouvait soudainement surgir dans le fantasme, paralysant alors l’action. Je vis là une clé qu’elle me donnait pour comprendre le rêve. Le fantasme, c’était des gens qui venaient occuper son appartement. C’était tout. Le rêve que des gens venaient occuper son appartement serait en relation avec sa découverte de possibilités nouvelles dans sa propre personnalité et aussi du plaisir pris à s’identifier à d’autres personnes, y compris ses parents. C’est là l’opposé du sentiment d’être façonnée selon un patron, cela lui donne un moyen de s’identifier sans perdre son identité. Pour étayer mon interprétation, j’ai cherché un langage adéquat, connaissant l’intérêt que ma patiente portait à la poésie : je dis que la fantasmatisation se faisait à propos d’un sujet donné et n’allait pas plus loin. Elle n’avait aucune valeur poétique. Toutefois le rêve correspondant contenait, lui, de la poésie : les couches successives de signification sont reliées au passé, au présent, au futur, au dedans et au dehors, et toujours, et fondamentalement, sont en rapport avec elle. C’est cette poésie du rêve qui est absente de son activité fantasmatique et c’est pourquoi il m’était impossible de donner des interprétations de ses fantasmes qui fassent sens. Je n’essaie même pas d’utiliser le matériel fantasmatique que les enfants, lors de la période de latence, fournissent avec abondance.

La patiente revint sur le travail que nous avions fait ensemble, elle témoigna d’une compréhension plus profonde, ressentant tout particulièrement le symbolisme qui est dans le rêve mais qui est absent de l’aire limitée du fantasme.

Elle s’aventura alors par l’imagination dans le futur, faisant des projets dans une perspective de bonheur à venir qui différait totalement de la fixité hic et nunc de toute satisfaction pouvant résider dans l’activité fantasmatique. Je devais continuellement me montrer extrêmement prudent, ce que je lui fis remarquer, de crainte de paraître content de tout ce qu’elle avait fait et du grand changement qui s’était opéré en elle ; elle aurait trop aisément eu le sentiment de s’être conformée au modèle que je lui aurais proposé, ce qui aurait provoqué une très violente protestation et un retour à la fixité de l’activité fantasmatique, au jeu de patience et aux autres routines qui lui étaient associées.

Puis une pensée lui vint à l’esprit et elle dit : « De quoi a-t-il été question la dernière fois ? » Un trait caractéristique de cette patiente est qu’elle ne se souvient pas de la séance précédente, même si souvent elle peut être affectée par celle-ci, comme c’était le cas ce jour-là. J’avais à ma disposition le mot informe et, à partir de là, elle revint sur l’ensemble de la séance précédente, à l’idée du tissu de la robe avant qu’elle ne soit coupée et au sentiment que jamais personne n’avait compris son besoin de partir de l’informe. Elle répéta qu’elle était fatiguée ce jour-là et je lui fis remarquer que c’était quelque chose, que ce n’était pas rien. Jusqu’à un certain point, c’est se contrôler : « Je suis fatiguée, je vais m’endormir. » Elle avait eu le même sentiment dans sa voiture. Elle était fatiguée, mais elle n’avait pas pu s’endormir, parce qu’elle conduisait. Ici elle pouvait s’endormir. Tout à coup, elle vit la possibilité d’être en bonne santé, ce qui lui coupa le souffle. Elle utilisa les mots : « Je pourrais me prendre en charge. Se contrôler, recourir à l’imagination, mais avec mesure. »

Une chose encore devait être faite au cours de cette longue séance. Elle amena sur le tapis la question du jeu de patience, disant que c’était là une véritable ornière, elle me demanda de l’aider à en comprendre la signification. Utilisant ce que nous avions fait ensemble, je pus lui dire que le jeu de patience est une sorte de fantasmatisation, d’impasse, que je ne pouvais utiliser. Si par contre, elle me racontait un rêve – « J’ai rêvé que je faisais une patience » – je pourrais l’utiliser et faire une interprétation. Je pourrais dire : « Vous combattez Dieu, ou le destin. Parfois, vous gagnez, parfois, vous perdez ; le but visé, c’est de contrôler la destinée des quatre familles royales. » Elle fut capable de poursuivre sur cette voie sans mon aide et fit le commentaire suivant : « J’ai fait des patiences pendant des heures, dans ma chambre vide, et la chambre est réellement vide parce que, quand je fais des patiences, je n’existe pas. » Ici, de nouveau, elle dit : « Alors, je pourrais commencer à m’intéresser à moi. »

À la fin, elle éprouva de la répugnance à partir, non parce qu’elle était triste, comme elle l’avait été précédemment, de quitter la seule personne avec laquelle elle pouvait parler des choses, mais parce qu’en rentrant chez elle, cette fois-ci, elle se trouverait moins malade – c’est-à-dire moins figée dans son organisation de défense. Maintenant, elle n’est plus capable de prédire tout ce qui va lui arriver, elle ne peut plus dire si elle ira chez elle, si elle a envie de faire quelque chose ou si elle sera à nouveau possédée par l’envie de faire des patiences. Elle avait manifestement une certaine nostalgie de la certitude que lui apportait le schéma de la maladie et éprouvait une grande anxiété quant à l’incertitude, inséparable de la liberté de choisir.

À la fin de cette séance, on pouvait dire que » le travail accompli au cours de la séance précédente avait eu un effet profond. Mais je n’étais que trop conscient du grand danger qu’il y avait à me montrer trop confiant ou même content. À ce stade, plus que jamais, la neutralité de l’analyste était indispensable. Dans ce type de travail, nous savons qu’il nous faut toujours recommencer et que mieux vaut ne pas trop espérer.