IV. Jouer

L’activité créative et la quête du soi

J’examinerai maintenant une caractéristique importante du jeu : c’est en jouant, et peut-être seulement quand il joue, que l’enfant ou l’adulte est libre de se montrer créatif. Cette idée dérive du concept des phénomènes transitionnels mais elle tient compte d’une difficulté inhérente à la théorie de l’objet transitionnel, à savoir qu’un paradoxe est en cause, paradoxe qui doit être accepté, toléré et non résolu.

Un autre point encore de théorie qui nous concerne ici est ce qui touche à la localisation du jeu. Ce thème est développé aux chapitres III, [supra], VII, [infra], et VIII, [infra], de cet ouvrage. La réalité psychique interne a une sorte de localisation dans l’esprit, dans le ventre, dans la tête ou ailleurs, à l’intérieur des limites de la personnalité individuelle ; ce que nous appelons la réalité externe se situe hors de ces limites. Quant au jeu et à l’expérience culturelle, on peut leur assigner un lieu si l’on a recours au concept de l’espace potentiel entre la mère et le bébé. Dans le développement d’individus divers, il faut bien constater que la troisième aire – celle de l’espace potentiel entre la mère et le bébé – est extrêmement précieuse au regard des expériences de l’enfant ou de l’adulte observé. Ces mêmes idées seront à nouveau évoquées au chapitre v où je fais remarquer qu’une description du développement émotionnel de l’individu ne saurait être entièrement faite en se référant à lui seul, car dans certaines aires – et c’est là l’une d’entre elles, et peut-être la plus importante – le comportement de l’environnement est partie prenante dans le développement personnel de l’individu et doit, en conséquence, être pris en considération. En tant que psychanalyste, je pense que ces idées affectent mon travail analytique sans pour autant, selon moi, modifier mon adhésion aux principes majeurs de la psychanalyse que nous enseignons à nos étudiants, enseignement qui dérive de l’œuvre de Freud.

Je n’ai pas l’intention d’entreprendre une comparaison entre la psychothérapie et la psychanalyse, ni même de tenter de définir ces deux processus pour tracer une ligne de démarcation nette entre les deux. Le principe général qui me paraît valable est que la psychothérapie s’effectue là où deux aires de jeu se chevauchent, celle du patient et celle du thérapeute. Si le thérapeute ne peut jouer, cela signifie qu’il n’est pas fait pour ce travail. Si le patient ne peut jouer, il faut faire quelque chose pour lui permettre d’avoir la capacité de jouer, après quoi la psychothérapie pourra commencer. Si le jeu est essentiel, c’est parce que c’est en jouant que le patient se montre créatif.

À la quête du soi

Dans ce chapitre, j’envisagerai la quête du soi. Je reformulerai l’idée que certaines conditions sont nécessaires pour que cette quête aboutisse. Ces conditions sont associées à ce qu’on a coutume d’appeler la créativité. C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité tout entière. C’est seulement en étant créatif que l’individu découvre le soi.

De là, on peut conclure que c’est seulement en jouant que la communication est possible, exception faite de la communication directe, qui relève de la psychopathologie ou d’une extrême immaturité.

Au cours de notre travail clinique, il nous arrive fréquemment de rencontrer des personnes en quête du soi, qui veulent être aidées et essaient de se trouver dans les productions de leurs expériences créatives. Mais pour être à même d’aider ces patients, il nous faut avoir une idée de la créativité. C’est comme si, ayant observé un bébé lors des premiers stades, nous sautions directement au stade où l’enfant prend ses fèces, ou toute autre substance de même consistance, pour essayer d’en faire quelque chose. Ce type de créativité existe, et nous le comprenons bien, mais nous avons besoin d’une étude séparée de la créativité en tant qu’elle est une particularité de la vie et de l’existence dans son ensemble. La quête du soi à partir de ce qui peut être fait avec des produits de déchet me paraît une recherche interminable, vouée à un échec total.

En quête du soi, la personne en question peut avoir produit quelque chose de valable dans le domaine artistique mais un artiste peut avoir beaucoup de succès et pourtant avoir échoué à trouver le soi qu’il recherche. Le soi ne saurait être trouvé dans ce qui dérive des produits du corps ou de l’esprit, si valables que puissent être ces constructions, du point de vue de la beauté, de l’habileté déployée ou de l’effet produit. Si l’artiste – quel que soit le matériau utilisé – est en quête du soi, on peut avancer que, selon toute probabilité, il y a pour lui déjà une faille dans le domaine de sa vie créative. La création achevée ne suffira jamais à remédier au manque sous-jacent du sentiment de soi.

Avant de développer cette idée, il me faut présenter un second thème relié au premier, mais qui nécessite un traitement particulier. La personne que nous tentons d’aider s’attendra peut-être à guérir à la seule écoute de nos explications. Elle pourrait dire : « Je comprends ce que vous voulez dire ; je suis moi-même quand je me sens créative, quand je fais un geste créatif et maintenant, la quête est terminée. » En pratique, cela ne paraît pas correspondre à ce qui se passe. Dans ce genre de travail, nous savons bien que même l’explication juste reste sans effet. La personne que nous essayons d’aider a besoin d’une nouvelle expérience dans une situation particulière. L’expérience est celle d’un état qui ne se donne pas de but, on pourrait parler d’une sorte de crédit ouvert à la personnalité non intégrée. Je me suis référé à ce problème quand j’ai parlé d’absence de forme (formlessness) dans le cas décrit au chapitre ii.

Il faut tenir compte de la fiabilité ou de la non-fiabilité de la situation dans laquelle l’individu est en train d’opérer. Nous rencontrons la nécessité d’établir une différenciation entre une activité ayant un but et son contraire : être sans qu’il y ait but. Ce problème n’est pas étranger aux vues de Balint touchant la régression bénigne et maligne64.

Je me référerai ici aux facteurs essentiels qui favorisent la détente (relaxation). En termes d’association libre, cela signifie qu’il faut permettre au patient sur le divan ou à l’enfant assis par terre, au milieu de ses jouets, de communiquer une succession d’idées, de pensées, d’impulsions, de sensations qui ne sont pas reliées entre elles, si ce n’est d’une certaine manière, sur le plan neurologique ou physiologique, impossible peut-être à détecter. Ce qui revient à dire : c’est là où il y a but, là où il y a angoisse ou encore manque de confiance basé sur le besoin de se défendre, que l’analyste est en mesure de reconnaître et de mettre en évidence une ou plusieurs connexions entre les composantes variées du matériel associatif.

Dans l’état de détente propre à la confiance et à l’acceptation de la fiabilité professionnelle du cadre thérapeutique (qu’il soit analytique, psychothérapeutique, qu’il s’agisse de travail social, d’architecture, etc.), il y a place pour une séquence de pensées sans liens que l’analyste fera bien d’accepter telle quelle, sans supposer l’existence d’un fil conducteur65.

On peut percevoir l’opposition entre ces deux conditions quand on pense à un patient capable de se reposer après son travail, mais incapable d’atteindre ce stade de repos à partir duquel peut s’élaborer quelque chose de créatif. Selon cette théorie, l’association libre qui révèle un thème cohérent est déjà affectée par l’angoisse, et la cohésion des idées est une organisation défensive. Peut-être faut-il admettre qu’il y ait des patients qui ont, à certains moments, besoin que le thérapeute remarque le non-sens qui est part de l’état mental de l’individu au repos, sans même que le patient éprouve le besoin de communiquer ce non-sens, c’est-à-dire sans qu’il éprouve le besoin de l’organiser. Le non-sens organisé est déjà une défense, tout comme un chaos organisé est le déni d’un chaos. Le thérapeute qui ne peut recevoir cette communication s’engage dans une vaine tentative, s’il essaie de trouver une organisation quelconque à ce non-sens. Le résultat sera que le patient quittera l’aire du non-sens, s’il perd tout espoir de pouvoir le communiquer. L’occasion de se reposer a été manquée en raison du besoin éprouvé par le thérapeute de trouver un sens là où il y a non-sens. Le patient a été incapable de se reposer en raison d’une défaillance de l’apport de l’environnement qui a annulé le sentiment de confiance. Le thérapeute a, à son insu, abandonné son rôle professionnel et il l’a fait en revenant au rôle de l’analyste intelligent qui veut mettre de l’ordre dans le chaos.

Il se pourrait que ces thèmes soient réfléchis dans deux types de sommeil appelés parfois REM et NREM (mouvements oculaires rapides et mouvements oculaires lents)66.

Pour développer ma thèse, il me faut recourir à la séquence :

a) état de détente dans des conditions de confiance basées sur l’expérience vécue ;

b) activité créative, physique et mentale manifestée dans le jeu ;

c) la sommation de ces expériences vécues sur lesquelles s’édifie le sentiment du soi.

La sommation ou le réfléchissement dépend de ce que le thérapeute – ou l’ami – qui a accepté la communication – indirecte – et auquel le patient fait confiance, peut renvoyer à celui-ci en retour. Dans ces conditions très particulières, l’individu peut « se rassembler » et exister comme unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression du je suis, je suis en vie, je suis moi-même67. À partir d’une telle position, tout devient créatif.

Un cas

Je me référerai maintenant au matériel apporté par une patiente actuellement en traitement chez moi. Elle vient, cela s’est trouvé ainsi, une fois par semaine. Auparavant, elle avait suivi pendant six ans un long traitement à raison de cinq séances par semaine, mais elle s’était rendue compte que, ce dont elle avait besoin, c’était d’une séance de longueur indéterminée. Il ne m’était pas possible de la voir plus d’une fois par semaine. Nous fixâmes bientôt une séance de trois heures qui fut réduite à deux heures par la suite.

Si je parviens à donner la description exacte d’une séance, le lecteur constatera que, pendant de longs intervalles, je m’abstiens de toute interprétation et que, très souvent, je n’émets aucun son. Cette discipline stricte s’est avérée payante. J’ai pris des notes, ce qui m’est très utile quand je ne vois un patient qu’une fois par semaine. J’ai d’ailleurs constaté que le fait de prendre des notes n’avait pas rompu, dans ce cas, la continuité du travail. Je me suis aussi souvent détendu en écrivant des interprétations qu’en réalité je m’abstenais de faire. Cette retenue que je m’impose est récompensée quand la patiente, peut-être après une heure ou deux, donne elle-même l’interprétation.

Ma description est, en quelque sorte, un plaidoyer pour amener les thérapeutes à favoriser chez leurs patients la capacité de jouer, c’est-à-dire d’être créatifs dans le travail analytique. La créativité du patient, le thérapeute qui en sait trop peut, avec trop de facilité, la lui dérober. Ce qui importe, ce n’est pas tant le savoir du thérapeute que le fait qu’il puisse cacher son savoir ou se retenir de proclamer ce qu’il sait.

Je voudrais essayer de vous communiquer ce que je ressens en travaillant avec cette malade. Mais je dois vous demander de vous montrer patient, aussi patient que j’ai iû l’être quand je me suis engagé dans cette tâche.

Une séance

Tout d’abord, quelques détails sur la vie courante, sur les aménagements pratiques – son sommeil, perturbé quand elle est soucieuse, les livres qu’elle lit pour s’endormir, l’un très bon, l’autre terrifiant ; fatiguée, mais excitée, si agitée ; des battements de cœur rapides, comme maintenant. Puis des difficultés relatives à la nourriture : « Je voudrais être capable de manger quand j’ai faim. » (Une équivalence livre-nourriture semble apparaître dans le décousu de ces propos.)

« Quand vous avez téléphoné, j’espère que vous vous êtes rendu compte que je me donnais des airs » (exaltée).

Je dis : « Oui, je pense. »

Description d’une phase d’amélioration trompeuse.

« Mais je savais que j’avais tort. »

« Tout paraît si merveilleux jusqu’au moment où je commence à me rendre compte… »

« La dépression, des envies de tuer, ça, c’est moi, et c’est aussi moi quand je suis de bonne humeur. »

(Une demi-heure s’est écoulée. La patiente est assise sur une chaise basse, ou par terre, ou se promène de long en large dans la pièce.)

Une longue et lente description des éléments positifs et négatifs d’une promenade qu’elle a faite.

« Je n’ai pas l’air tout à fait capable d’être – est-ce vraiment moi qui regarde – un écran – comme à travers des lunettes – pas d’imagination dans mon regard. Est-ce que ce n’est pas ce qu’on dit du bébé imaginant le sein ? Lors de mon analyse précédente, un jour, en rentrant d’une séance, un avion a passé au-dessus de moi. Le lendemain, j’ai raconté à mon analyste que j’avais soudainement imaginé que j’étais l’avion, qui volait très haut. Puis il s’est fracassé au sol. Le thérapeute m’a dit : “C’est ce qui se passe quand vous projetez votre soi sur les choses ; quelque chose éclate au-dedans de vous68.”»

« Difficile de se souvenir – Je ne sais pas si c’est vrai – Je ne sais pas vraiment ce que je veux dire. C’est comme s’il y avait en moi une grande pagaille, comme si quelque chose avait éclaté. »

(Trois quarts d’heure s’étaient écoulés.)

Elle se mit alors à regarder par la fenêtre devant laquelle elle se tenait et vit un moineau picorant un croûton de pain ; soudainement, « il emporte une miette dans son nid – ou ailleurs. » Puis : « Oh, j’ai tout à coup pensé à un rêve. »

Le rêve.

« Une étudiante ne cessait d’apporter les dessins qu’elle avait faits. Comment pouvais-je lui dire qu’il n’y avait aucun progrès ? J’ai pensé qu’en restant seule pour faire face à ma dépression… Je ferais mieux d’arrêter d’observer ces moineaux – je ne peux pas penser. »

(Elle était maintenant par terre, la tête appuyée contre un coussin posé sur la chaise.)

« Je ne sais pas… et pourtant, vous voyez, il doit y avoir comme une sorte de progrès. » (Quelques détails de sa vie à l’appui.) « C’est comme s’il n’y a pas réellement un moi. Il y a un livre horrible pour les enfants qui s’appelle Returned Empty (retourné vide). C’est ainsi que je me sens. »

Elle poursuivit en me parlant de l’utilisation de la poésie – récita un poème de Christina Rosetti : « Passing Away (Le Trépas). « My life finishes wilh a canker in the bud » (Un ver dans le bourgeon, ma vie se termine.) Puis, à moi : « Vous m’avez enlevé mon Dieu ! »

(Longue pause.)

« Je me contente de vous vomir tout ce qui me vient à l’esprit. Je ne sais pas de quoi j’ai parlé. Je ne sais pas… J’sais pas… » (Longue pause.) (Elle regarde de nouveau par la fenêtre. Puis cinq minutes de calme absolu.) « À la dérive, comme les nuages. »

(Il s’est passé une heure et demie environ.)

« Vous savez, je vous ai raconté que je faisais de la peinture au doigt, par terre, et que j’ai été prise de panique. Je ne peux pas y renoncer. Je vis dans une pagaille sans nom. Qu’est-ce que je dois faire ? Si je m’oblige à lire ou à peindre, est-ce que c’est bien ? » (Soupirs.) « Je ne sais pas… vous comprenez, en un sens, je n’aime pas toute cette saleté sur mes mains quand je peins au doigt. » (Sa tête est de nouveau appuyée sur le coussin.) « Ça me dégoûte de venir dans cette pièce. » (Silence.) « J’sais pas. J’ai le sentiment de ne rien valoir. »

Exemples avec détails curieux sur ma manière d’agir avec elle, impliquant qu’elle n’a aucune valeur.

« Je pense continuellement qu’il a suffi peut-être de dix minutes pour gâcher toute ma vie. » (La référence au traumatisme originel n’a pas encore été spécifiée mais est continuellement à l’œuvre.) « Je suppose qu’il faut qu’une blessure soit souvent infligée pour avoir des effets si profonds. »

Description de la vision qu’elle a de son enfance à des âges différents – comment, de tout temps, elle a essayé d’être quelqu’un qui compte, en se conformant à ce qu’elle pensait qu’on attendait d’elle. Citation adéquate du poète Gérard Manley Hopkins.

(Longue pause.)

« C’est un sentiment désespérant que de n’attacher d’importance à rien. Ça m’est égal… Dieu n’existe pas, ça m’est égal. Imaginez-vous qu’une fille qui était en vacances m’a envoyé une carte postale. »

Je dis alors : « Comme si vous comptiez pour elle. »

Elle : « Peut-être. »

Je dis : « Mais vous ne comptez ni pour elle, ni pour personne. »

Elle : « Je pense, voyez-vous, qu’il faut que je trouve quelqu’un comme ça (pour qui je compte), quelqu’un qui compterait pour moi, de réceptif, capable d’établir un contact avec ce que mes yeux ont vu, avec ce que mes oreilles ont entendu. Peut-être qu’il vaudrait mieux renoncer, je ne vois pas… je ne sais pas… »

Elle sanglote, par terre, courbée sur le coussin de la chaise. À ce stade, elle se ressaisit en ayant recours aux divers moyens qui lui sont caractéristiques, puis elle s’agenouilla.

« Vous voyez, je n’ai pas encore réellement établi un contact avec vous aujourd’hui. » J’acquiesçai par un grognement.

Je remarque qu’à ce moment-là, le matériel relevait d’un jeu moteur et sensoriel, d’une nature non organisée ou informe69 d’où étaient sortis l’expérience d’un sentiment de détresse ainsi que des sanglots.

Elle continue : « C’est comme s’il y avait deux autres personnes, dans une autre pièce, se rencontrant pour la première fois. Conversation polie, sur des sièges hauts. » (Pendant cette séance, j’étais effectivement assis sur une chaise haute.)

« Je déteste ça. J’ai la nausée. Mais cela n’a pas d’importance, parce que ce n’est que moi. »

D’autres exemples de mon comportement indiquant : ce n’est qu’elle, donc c’est sans importance, etc.

(Pause avec soupirs, indiquant la détresse et le sentiment de ne rien valoir.)

Aboutissement (après deux heures environ.)

Un changement clinique s’était opéré. Pour la première fois, pendant la séance, la patiente parut être avec moi dans la pièce. C’était là une séance supplémentaire que je lui donnais en remplacement de l’heure habituelle que je n’avais pu lui consacrer.

Elle dit, comme si c’était la première remarque qu’elle me faisait : « Je suis contente que vous vous soyez rendu compte que j’avais besoin de cette séance. »

Le matériel qui apparut alors se rattachait à des haines spécifiques. Elle se mit à la recherche de crayons feutre de couleur, elle savait que j’en avais. Elle prit une feuille de papier, le crayon feutre noir et composa une carte pour son anniversaire (birthday) et l’intitula « Jour de mort » (deathday).

Elle était alors avec moi, dans la pièce, très présente. Je laisse de côté les particularités d’un groupe d’observations touchant la réalité qui, toutes, exhalaient la haine.

(Pause.)

Elle revint alors à la séance en cours.

« Ce qui est ennuyeux, c’est que je n’arrive pas à me rappeler ce que je vous ai dit – ou alors, est-ce que je me suis parlé à moi-même ? »

Intervention interprétative.

Je fis ici une interprétation : « Toutes sortes de choses arrivent, puis disparaissent. C’est la myriade de morts que vous avez connues. Mais si quelqu’un est là, quelqu’un qui peut vous renvoyer ce qui s’est passé, les fragments ainsi traités deviennent partie de vous et ne meurent pas70 »

Elle tendit alors la main vers le lait et demanda si elle pouvait le boire71.

Je lui dis : « Mais oui. »

Elle dit : « Vous ai-je dit… ? » (Elle rapporta ici un sentiment positif et des activités qui étaient pour elle la preuve qu’elle existait réellement et qu’elle vivait dans le monde réel.) « Je sens que j’ai établi une sorte de contact avec ces gens… bien que quelque chose ici… » (elle recommence à sangloter, appuyée au dossier d’une chaise). « Où êtes-vous ? Pourquoi suis-je si seule ? Pourquoi est-ce que je ne compte plus pour rien ? »

Des souvenirs d’enfance significatifs apparurent, où il était question de cadeaux d’anniversaire, de leur importance, avec des expériences positives et négatives concernant ces anniversaires.

Je laisse de côté une bonne partie du matériel car, pour le rendre intelligible, il me faudrait apporter de nouveaux faits qui ne sont pas indispensables à mon propos. Tout ceci nous conduisait vers une zone neutre où elle était impliquée – mais dans une activité dont l’issue était indéterminée.

« Je n’ai pas l’impression d’avoir… j’ai l’impression d’avoir gaspillé cette séance. » (Pause.) « Je me sens comme si j’étais venue pour rencontrer quelqu’un et que personne n’était venu. »

Je m’aperçus alors que j’étais en train d’établir des liens en tenant compte de sa faculté d’oublier d’un moment à l’autre et de son besoin que lui soient réfléchis en miroir des détails, le facteur temps étant à l’œuvre. Je lui renvoyai donc ce qu’elle était en train de dire, choisissant de parler d’abord de ce qui tournait autour du thème de sa naissance (à cause du birthday-deathday) et, en second lieu, en me référant à mon comportement, à ma façon d’indiquer de manières si diverses qu’elle ne comptait pas.

Elle continua : « Vous savez, j’ai parfois le sentiment que j’étais née… (brusque coupure). Si seulement ça n’était pas arrivé ! Cela me tombe dessus – ce n’est pas comme la dépression. »

Je dis : « Si vous n’aviez jamais existé, cela aurait été parfait. »

Elle : « Mais ce qui est tellement affreux, c’est une existence qui est niée. Pas une seule fois, je n’ai pensé : comme c’est bon d’être venue au monde ! Il me semble toujours que cela aurait été bien mieux si je n’étais pas née – mais qui sait ? Il se pourrait – je ne sais pas – il y a un problème : n’y a-t-il vraiment rien quand quelqu’un n’est pas né, ou y a-t-il une petite âme qui attend le moment de se glisser dans un corps ? »

À ce moment, un changement d’attitude indiquant qu’elle commençait à accepter mon existence.

« Je ne cesse de vous empêcher de parler. »

Je dis : « Vous avez envie que je parle maintenant, mais vous avez peur que je dise quelque chose de bon. »

Elle dit : a J’avais en tête : “Don’t make me wish to BE » (Ne me donne pas envie d’ÊTRE)72. C’est dans un poème de Gérard Manley Hopkins. »

Nous parlâmes alors de poésie, de l’usage considérable qu’elle faisait des poèmes qu’elle savait par cœur. Elle dit comment elle vivait, allant de poème en poème – comme le fumeur va de cigarette en cigarette – mais sans que la signification du poème soit comprise ou ressentie comme elle en est maintenant capable. (Ses citations viennent toujours à propos et, généralement, elle n’en perçoit pas la signification.) Ici, je me référai à Dieu en tant que je suis, un concept très utile quand l’individu ne peut supporter d’ÊTRE.

Elle dit : « Les gens utilisent Dieu comme un analyste, quelqu’un qui doit être présent pendant qu’on joue. »

Je dis : « Pour qui vous comptez », et elle dit : « Je ne pourrais pas le dire, car je ne peux pas en être sûre. »

Je dis : « De parler comme je le fais, est-ce que ça gâche les choses ? » (Je craignais d’avoir saboté une très bonne séance.)

Mais elle dit : « Non ! C’est différent si vous le dites car, si je compte pour vous… j’ai envie de faire des choses pour vous plaire… vous voyez, c’est vraiment l’enfer que d’avoir reçu une éducation religieuse. Au diable les filles bien ! »

S’observant elle-même, elle dit : « Cela veut dire que j’ai le désir de ne pas aller bien. »

C’est là l’exemple d’une interprétation faite par la patiente, que je lui aurais volée en la faisant plus tôt, au cours de la séance.

Je soulignai que, pour elle, le sens actuel du mot « bon » (good) est « bien » (well) – c’est-à-dire finir son analyse, etc.

Je pouvais enfin revenir au rêve, celui où les dessins de la jeune fille ne témoignaient d’aucun progrès : le négatif est maintenant positif. La constatation que la patiente n’est pas bien correspond à la réalité ; « pas bien » signifie « pas bon » ; le fait qu’elle parût mieux était faux, tout comme sa vie avait été fausse quand elle s’efforçait d’être bonne, au sens où elle essayait de s’ajuster au code moral de la famille.

Elle dit : « Oui, mes yeux, mes oreilles, mes mains, je les utilise comme des instruments. Je ne suis jamais à cent pour cent. Si je laissais mes mains vagabonder, je finirais peut-être par trouver un moi – par établir un contact avec un moi… mais j’en serais incapable. Il faudrait que j’erre pendant des heures. Impossible de me laisser aller. »

Nous discutâmes le fait que parler à soi-même ne renvoie rien en retour, à moins que le contenu de la conversation soit renvoyé par quelqu’un qui n’est pas soi.

Elle dit : « Ce que j’ai essayé de vous montrer, c’est moi, existant seule » (pendant les deux premières heures de la séance). Ça se passe comme ça quand je suis seule, même si aucun mot n’est prononcé, car je ne me permets pas de me parler à moi-même » (ce qui serait de la folie).

Elle poursuivit en me racontant comment elle utilisait les miroirs qui étaient dans sa chambre ; il y en avait beaucoup, ce qui signifiait que le soi était à la recherche, dans ces miroirs, de quelqu’un qui lui renverrait son image. (Elle m’avait montré, bien que je fusse présent, qu’il n’y avait personne pour réfléchir son image.) Je dis alors : « C’était vous-même qui étiez en train de vous chercher73 » Je suis sceptique quant à cette interprétation, parce qu’elle sonne comme une réassurance, bien qu’elle n’ait pas été faite dans ce but. Je voulais dire que c’est quand elle cherche qu’elle existe plutôt que lorsqu’elle trouve ou est trouvée.

Elle dit : « Je voudrais m’arrêter de chercher et seulement être. Oui, le fait de rechercher prouve qu’il y a un soi. »

Enfin, il m’était possible de me référer à l’incident où elle était l’avion qui s’écrasait au sol. En tant qu’avion, elle pouvait être, mais ensuite, elle se suicidait. Elle accepta facilement cette interprétation et ajouta : « Mais je préfère être et exploser, plutôt que ne jamais être. » Un moment après, elle fut capable de s’en aller. Le travail de cette séance avait été accompli. On remarquera qu’au cours d’une séance de cinquante-cinq minutes, il eût été impossible de faire un travail effectif. Nous avions eu trois heures à notre disposition, trois heures à perdre et à utiliser.

S’il m’était possible de rapporter la séance suivante, le lecteur constaterait que deux heures nous furent nécessaires pour retrouver la situation atteinte ce jour-là – et qu’elle avait oubliée. La patiente utilisa alors une expression qui a sa valeur, si on veut dégager l’essentiel de ce que je m’efforce de communiquer. Elle avait posé une question. Je dis que la réponse à cette question pourrait nous entraîner dans une discussion longue et intéressante, mais que c’était la question qui m’intéressait. Je dis : « Vous avez eu l’idée de poser cette question. »

Après quoi, elle dit les mots mêmes dont j’ai besoin pour exprimer ce que je veux dire. Elle les prononça lentement, en les ressentant profondément : « Oui, je vois, on pourrait postuler l’existence d’un moi à partir de la question, comme on peut le faire à partir de la recherche. »

Elle avait donc fait l’interprétation essentielle, en ce sens que cette question avait surgi de ce que l’on ne peut appeler que sa créativité, créativité qui était un processus de réunion (a coming together) après un temps de détente, processus qui est l’opposé de l’intégration.

Commentaire

La recherche ne peut naître que d’un fonctionnement informe et décousu ou peut-être d’un jeu rudimentaire qui interviendrait dans une zone neutre. C’est seulement là, dans cet état non intégré de la personnalité, que peut apparaître ce que nous entendons par créatif. Si cette créativité est réfléchie en miroir, mais seulement si elle est réfléchie, elle s’intègre à la personnalité individuelle et organisée et, en fin de compte, c’est cette créativité qui permet à l’individu d’être et d’être trouvé. C’est elle aussi qui lui permettra finalement de postuler l’existence de son soi.

Ces réflexions nous fournissent une indication sur le procédé thérapeutique à adopter : il faut donner une chance à l’expérience informe, aux pulsions créatives, motrices et sensorielles de se manifester ; elles sont la trame du jeu. C’est sur la base du jeu que s’édifie toute l’existence expérientielle de l’homme. Nous ne sommes plus dès lors introvertis ou extravertis. Nous expérimentons la vie dans l’aire des phénomènes transitionnels, dans l’entrelacs excitant de la subjectivité et de l’observation objective ainsi que dans l’aire intermédiaire qui se situe entre la réalité intérieure de l’individu et la réalité partagée du monde qui est extérieure.