Deuxième partie. Psychopathologie

25 septembre 1895

Dans la première partie de ce travail, j’ai exposé tout ce que l’on peut, a priori et dans une certaine mesure, tirer de notre hypothèse fondamentale, une fois celle-ci modelée et corrigée suivant quelques données expérimentales. Dans cette seconde partie, je m’efforcerai de déterminer, par l’analyse des processus pathologiques, d’autres particularités du système établi sur notre hypothèse fondamentale. Dans une Troisième Partie, basée sur les deux précédentes, je tenterai de mettre en évidence tout ce qui caractérise le cours des phénomènes psychologiques normaux.

Psychopathologie de l’hystérie

I. L’obsession hystérique

Je commencerai par des faits observables dans l’hystérie, mais qui ne lui sont pas nécessairement particuliers.

Tout observateur des hystériques constate sans peine que ces malades obéissent à une compulsion émanant de représentations hyper-intenses. Une idée émerge très fréquemment dans la conscience sans que les événements en justifient l’apparition – ou bien le réveil de ce neurone s’accompagne de conséquences psychiques inintelligibles. La survenue d’une représentation excessivement intense produit des effets qu’il n’est possible ni de supprimer, ni de comprendre : décharges d’affect, innervations motrices, inhibitions. Le sujet lui-même se rend compte de la bizarrerie de sa situation.

Des représentations hyperintenses peuvent aussi surgir de façon normale. Ce sont elles qui confèrent au moi son caractère particulier. Elles ne nous surprennent pas quand nous connaissons leur développement génétique (éducation, faits vécus) et leurs motifs. Nous avons l’habitude de regarder ces idées trop intenses comme des effets de causes puissantes et raisonnables. Chez les hystériques, au contraire, les représentations excessives nous frappent par leur bizarrerie. Ces mêmes idées resteraient sans effets chez d’autres sujets et nous n’en pouvons saisir l’importance. Elles nous apparaissent comme des intruses, des usurpatrices, nous les jugeons ridicules.

Donc l’obsession hystérique semble : 1° Incompréhensible ; 2° Impossible à réduire par quelque travail cogitatif que ce soit ; et 3° Incongruente dans sa structure.

Il existe une obsession névrotique simple opposable à l’obsession hystérique. Prenons un exemple : un homme a couru un grand danger en tombant de voiture. Par la suite il lui devient impossible d’utiliser ce moyen de transport. Cette obsession nous paraît : 1. Compréhensible puisque nous en connaissons l’origine ; et 2. Congruente, puisque l’association avec l’idée du danger justifie la peur liée aux trajets en voiture. Toutefois, aucun travail mental n’est capable de réduire cette appréhension, ce qui ne saurait être considéré comme entièrement pathologique. Nos pensées normales trop intenses ne sont-elles pas, elles aussi, souvent impossibles à réduire ? Nous serions enclins à nier tout caractère pathologique aux obsessions névrotiques si l’expérience ne nous montrait que, chez le normal, une pareille obsession ne persiste que peu de temps après l’événement déterminant, pour ensuite diminuer peu à peu. Ainsi la persistance d’une obsession trahit la présence d’une névrose simple.

Or, nos analyses ont montré qu’une obsession hystérique est réduite dès qu’on l’explique, c’est-à-dire dès qu’on la rend compréhensible. Ces deux particularités n’en constituent en réalité qu’une seule. L’analyse nous enseigne également d’où provient l’aspect absurde et incongruent de ce processus. En règle générale, voici comment se présente le résultat d’une analyse :

Avant l’analyse.A est une représentation d’intensité excessive qui surgit trop souvent dans le conscient en provoquant chaque fois des larmes. Le sujet ignore pourquoi A l’oblige à pleurer et considère cette réaction comme absurde, sans toutefois pouvoir l’empêcher.

Après l’analyse. – On a découvert l’existence d’une certaine idée B qui, à juste titre, a provoqué des larmes. Elle survient souvent, jusqu’au moment où le sujet réussit, par un travail psychique compliqué, à l’éliminer. L’effet de B n’est pas absurde, le sujet se l’explique et peut le combattre.

B a certains points de contact avec A. Un certain événement consistant en A + B s’est produit. A y représentait une circonstance accessoire, alors que B possédait tout ce qu’il faut pour produire un effet durable. Lorsque le souvenir de cet événement resurgit tout se passe comme si A avait pris la place de B. A s’est donc substitué à B, en est devenu le « symbole »46. De là l’impression d’absurdité puisque A s’accompagne de conséquences qui le dépassent, qui ne cadrent pas avec lui.

Les symboles se forment aussi de façon normale. Le soldat se sacrifie pour un morceau d’étoffe multicolore attaché à une hampe, parce que cette étoffe est le symbole de son pays natal ; personne ne saurait considérer ce fait comme pathologique. Mais le symbole hystérique est autre. Le chevalier qui se bat pour le gant de sa Dame sait bien que ce gant doit toute sa valeur à celle-ci et le prix qu’il y attache ne l’empêche nullement de penser à la Dame et de la servir d’autres façons. L’hystérique que A fait pleurer ignore qu’il ne s’agit que d’une association entre A et B où B lui-même ne joue aucun rôle dans sa vie psychique. Le symbole s’est, en pareil cas, complètement substitué à l’objet.

Cette assertion est parfaitement exacte. Il est facile de se convaincre que chaque fois qu’un stimulus venant du dehors ou une association devrait investir B, c’est A qui apparaît dans la conscience. On arrive à découvrir ce qu’est B d’après les circonstances dans lesquelles A surgit si bizarrement.

Résumons cet état de choses en disant qu’A est obsessionnel et B refoulé (tout au moins chassé hors du conscient).

À notre grande surprise, l’analyse a révélé qu’à toute obsession correspond un refoulement et que l’amnésie affecte toute irruption excessive dans l’état conscient.

Le terme « intensité excessive » désigne un caractère d’ordre quantitatif. Tout permet d’admettre que le refoulement dénote, au point de vue quantitatif, un retrait de quantité et que la somme des deux [c’est-à-dire l’obsession plus le refoulement] est égale à la normale. S’il en est bien ainsi, c’est la répartition de la quantité qui s’est trouvée modifiée. Quelque chose s’est ajouté à A après avoir été enlevé à B. Le phénomène pathologique est un processus de déplacement, semblable à ceux que nous ont fait connaître les rêves. Il constitue donc un processus primaire.

II. Genèse de l’obsession hystérique

Diverses questions importantes se posent maintenant. Dans quelles conditions y a-t-il formation pathologique d’un symbole comme celui-là (ou d’autre part) d’un refoulement ? Quelle force entre en jeu ? Quel est l’état neuronique d’une représentation exagérément intense ou refoulée ?

Nous l’ignorerions tout à fait et rien n’en pourrait sortir si l’expérience clinique ne nous révélait deux faits : d’abord le refoulement affecte exclusivement des représentations qui éveillent dans le moi des émotions pénibles (déplaisir). Deuxièmement, il se rapporte toujours à la sexualité.

Nous soupçonnons immédiatement que le refoulement a été causé par quelque émotion pénible. Nous avons déjà admis l’existence d’une « défense primaire » qui consiste en une rétrogradation du courant de pensées, dès que celui-ci aborde un neurone dont l’investissement provoque du déplaisir.

Deux observations vont nous permettre de justifier notre hypothèse : 1° Cet investissement n’est certainement pas celui qu’on recherchait au moment où le processus cogitatif avait instauré une situation ψ satisfaisante ; 2° Quand une expérience douloureuse prend fin de façon réflexe, la perception désagréable se trouve remplacée par une autre.

Mais il y a une façon plus directe de nous convaincre du rôle assumé par les affects de défense. Quand nous étudions l’état dans lequel se trouve [l’idée] refoulée B, nous découvrons qu’elle peut aisément être retrouvée et ramenée à la conscience. Voilà qui est bien fait pour nous surprendre puisque nous pouvions supposer que B avait réellement été oublié et qu’aucune trace n’en avait subsisté dans ψ. Tel n’est pas le cas. B est une image mnémonique pareille à toutes les autres, une image non effacée ; mais lorsque, comme d’habitude, B est un complexe d’investissements, une résistance d’une rare puissance, difficile à vaincre, s’oppose à toute activité mentale se rapportant à B. Cette opposition à B, nous le voyons immédiatement, donne la mesure de la poussée exercée par A et nous en concluons que la force qui a originellement refoulé B agit une fois de plus dans la résistance. Nous apprenons, en même temps, autre chose encore. Nous savions seulement jusqu’ici que B ne pouvait devenir conscient, nous ignorions tout de son comportement par rapport à l’investissement de la pensée. Nous apprenons maintenant qu’une résistance s’oppose à toute opération mentale intéressant B, même s’il y a déjà prise de conscience partielle. Il ne convient pas de dire qu’il s’est produit un « rejet hors du conscient », mais seulement un « maintien hors du processus mental ».

C’est donc un processus de défense venant du moi investi qui donne lieu au refoulement hystérique et, par là même, à l’obsession hystérique. Jusqu’à ce point le processus semble se différencier du processus primaire.

III. La défense pathologique

Quoi qu’il en soit, la solution du problème semble encore lointaine. Le résultat du refoulement hystérique, nous l’avons vu, est fort différent de celui bien connu d’une défense normale. Nous évitons, c’est évident, de penser aux choses qui ne peuvent être que désagréables et y parvenons en dirigeant notre pensée vers d’autres sujets. Toutefois, même quand nous réussissons à rendre plus rare l’émergence dans la conscience d’une représentation intolérable B, en la maintenant aussi isolée que possible, nous n’arrivons jamais à l’oublier au point qu’aucune perception nouvelle ne puisse la faire resurgir. Et le retour d’une idée semblable ne peut être évité non plus dans l’hystérie. La seule différence réside dans le fait que ce qui devient conscient dans cette maladie (c’est-à-dire ce qui se trouve investi) est toujours A au lieu de B. C’est à une symbolisation immuable qu’est dû l’excès considérable de défense normale.

Une première explication évidente nous vient à l’esprit : ce fonctionnement excessif serait attribuable à une plus grande intensité de l’affect défensif. Mais l’expérience montre que les souvenirs les plus pénibles, ceux qui doivent nécessairement susciter le plus de déplaisir (souvenirs de remords provoqués par de mauvaises actions) ne peuvent être ni refoulés ni remplacés par des symboles. L’existence [p. 1] d’une seconde condition nécessaire de toute défense pathologique – la sexualité – indique qu’il faut chercher ailleurs une explication.

Il n’est pas possible de supposer que les émotions sexuelles désagréables puissent dépasser à tel point en intensité tous les autres affects pénibles. Les représentations sexuelles doivent certainement présenter quelque autre particularité permettant de comprendre pourquoi seules les idées d’ordre sexuel sont soumises au refoulement.

Une autre remarque s’impose ici : le refoulement hystérique se réalise évidemment grâce à la symbolisation, aux déplacements vers d’autres neurones. Il est permis de penser que l’énigme gît dans le mécanisme de ce déplacement et que le refoulement lui-même ne pose aucun problème. Mais, en analysant les obsédés, par exemple, nous constaterons qu’il existe chez eux des refoulements sans symbolisation et même que le refoulement et la substitution ne s’effectuent pas simultanément. C’est donc dans le refoulement que réside la clef du problème.

IV. Le πρώτον ψεύδος hystérique [Premier mensonge]

L’obsession hystérique, nous l’avons vu, émane d’une sorte particulière de mouvement quantitatif (la symbolisation), qui constitue vraisemblablement un processus primaire, puisqu’on peut le voir à l’œuvre dans les rêves47. En pareil cas, la force motrice résulte d’une défense opposée par le moi, force qui pourtant ne dépasse pas ici les limites d’une fonction normale. Ce qu’il faut expliquer, c’est pourquoi une action du moi s’accompagne d’effets que nous ne sommes habitués à observer que dans les processus primaires. Il faut donc nous attendre à découvrir certaines conditions psychiques spéciales. La clinique nous enseigne que tout ceci appartient au seul domaine sexuel. Peut-être parviendrons-nous alors à expliquer les conditions psychiques spéciales par les traits caractéristiques naturels de la sexualité.

Or, nous trouvons dans le domaine sexuel une certaine constellation psychique peut-être capable de nous éclairer. C’est empiriquement que nous en avons pris connaissance et un exemple servira à la mettre en lumière48.

Emma est actuellement hantée par l’idée qu’elle ne doit pas entrer seule dans une boutique. Elle en rend responsable un souvenir remontant à sa 13e année (peu après la puberté). Ayant pénétré dans une boutique pour y acheter quelque chose, elle aperçut les deux vendeurs (elle se souvient de l’un d’eux) qui s’esclaffaient. Prise de panique, elle sortit précipitamment. De là l’idée que les deux hommes s’étaient moqués de sa toilette et que l’un d’eux avait exercé sur elle une attraction sexuelle.

Le lien qui unit ces fragments d’histoire, aussi bien que les effets de l’incident, restent incompréhensibles. Si les vendeurs, en se moquant de sa toilette l’avaient désagréablement impressionnée, cette impression aurait dû depuis longtemps s’effacer – depuis qu’elle s’habillait comme une dame. Le fait d’aller seule ou accompagnée dans les magasins ne peut en rien modifier son habillement. Il ne s’agit pas simplement d’une question de protection (comme dans les cas d’agoraphobie), puisque la compagnie d’un jeune enfant suffit à lui donner un sentiment de sécurité. Mais un élément tout à fait isolé demeure : l’un des deux hommes lui a plu. Mais là encore, le fait d’être accompagnée ne pouvait rien changer. Ainsi le souvenir resurgi n’explique ni l’obsession ni la détermination du symptôme.

L’analyse met ensuite en lumière un autre souvenir qui, dit-elle, n’était nullement présent à son esprit au moment de la scène I, présence, du reste, que rien ne vient confirmer. À l’âge de 8 ans, elle était entrée deux fois dans la boutique d’un épicier pour y acheter des friandises et le marchand avait porté la main, à travers l’étoffe de sa robe, sur ses organes génitaux. Malgré ce premier incident, elle était retournée dans la boutique, puis cessa d’y aller. Par la suite, elle se reprocha d’être revenue chez ce marchand, comme si elle avait voulu provoquer un nouvel attentat. Et de fait, la « mauvaise conscience » qui la tourmentait pouvait bien dériver de cet incident.

Nous comprenons maintenant la scène I (celle des commis) si nous la rapprochons de la scène II (celle de l’épicier). Il ne nous reste plus qu’à découvrir entre les deux un lien associatif. La patiente me fit elle-même observer que ce lien était fourni par le rire. Celui des deux commis lui avait rappelé le sourire grimaçant dont le marchand avait accompagné son geste. Reconstituons maintenant tout le processus. Les deux vendeurs rient dans la boutique et ce rire rappelle (inconsciemment) le souvenir du marchand. La seconde situation a avec la première un autre point commun : la petite n’était pas accompagnée. Elle se souvenait de l’attouchement pratiqué par le marchand. Mais depuis, elle avait atteint la puberté. Le souvenir déclenche une libération [d’énergie] sexuelle (qui n’eût pas été possible au moment de l’incident) et qui se mue en angoisse. Une crainte la saisit, elle a peur que les commis ne répètent l’attentat et s’enfuit.

Il est tout à fait certain que nous nous trouvons ici en présence de l’intrication de deux sortes de processus et que la remémoration de la scène II (celle du marchand) s’est produite dans un état différent de celui du premier. Le cours des événements peut se représenter de la façon suivante :

Image5

Les représentations figurées par des points noirs sont les perceptions dont la patiente se souvient. Le fait qu’une décharge sexuelle ait pénétré dans le conscient est démontré par l’idée – sans cela incompréhensible – que le commis moqueur lui avait plu. La conclusion finale qu’elle tira, celle de ne pas rester seule dans la boutique par crainte d’un attentat, paraît logique, si l’on tient compte de tous les éléments du processus associatif. Mais aucun élément du processus (ci-dessus représenté) n’est devenu conscient, hormis l’élément « vêtements ». La partie de la pensée fonctionnant consciemment a établi deux connexions erronées dans les matériaux en question (commis, rires, vêtements et sensation sexuelle) : on s’était moqué d’elle à cause de son habillement et l’un des vendeurs avait provoqué chez elle une excitation sexuelle.

L’ensemble de ce complexe (indiqué par les lignes brisées) est représenté dans le conscient par l’unique idée des « vêtements », c’est-à-dire par l’élément en apparence le plus innocent. C’est un refoulement accompagné d’une symbolisation qui s’est ici produit. L’aboutissement – le symptôme – possède une structure tout à fait logiquement établie et, ainsi, le symbole n’y joue aucun rôle et reste une particularité du cas.

Disons qu’il n’est nullement étonnant de voir une association passer par un certain nombre de chaînons intermédiaires inconscients pour aboutir à un chaînon conscient, ainsi que cela s’est ici produit. L’élément devenu conscient est probablement celui qui a suscité le plus vif intérêt. Mais, chose remarquable, dans notre exemple ce n’est pas le fait de l’attentat qui a pénétré dans le conscient, mais un autre élément symbolisant : les vêtements. Où chercher la cause de ce processus pathologique intercalé ? Une seule réponse est possible : il résulte d’une décharge sexuelle dont le conscient avait gardé la trace et qui restait lié au souvenir de l’attentat. Mais il faut noter un fait important, à savoir que cette décharge ne fut pas reliée à l’incident au moment même où il se produisit. Nous trouvons là l’exemple d’un souvenir suscitant un affect que l’incident lui-même n’avait pas suscité. Entre-temps les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une compréhension nouvelle des faits remémorés.

Ce cas nous présente un tableau typique de refoulement hystérique. Nous ne manquons jamais de découvrir qu’un souvenir refoulé ne s’est transformé qu’après coup en traumatisme. La raison de cet état de choses se trouve dans l’époque tardive de la puberté par comparaison avec le reste de l’évolution des individus49.

V. Les déterminantes de πρώτον ψεύδος ύοτ [Premier mensonge hystérique]

Bien qu’il soit rare qu’un souvenir suscite dans le psychisme une émotion qu’aucun incident actuel ne justifie, c’est pourtant ce qui se produit tout à fait ordinairement dans les cas de représentations d’ordre sexuel – précisément à cause du retard de la puberté. Ce retard constitue un caractère général de l’organisation. Tout adolescent recèle des traces mnémoniques qui ne deviennent compréhensibles qu’après l’apparition de ses propres sensations sexuelles. Chacun devrait donc porter en soi un germe d’hystérie. Il faut évidemment que d’autres facteurs entrent en jeu puisque cette tendance générale se limite au petit nombre d’individus qui deviennent vraiment hystériques.

Or l’analyse montre que c’est la décharge affective qui constitue, lors d’un traumatisme sexuel, l’élément perturbateur. En outre, l’expérience nous enseigne, en partie, que les hystériques sont des gens à sexualité trop précocement éveillée, du fait de stimulations mécaniques et émotionnelles (masturbation) et dont nous disons parfois qu’ils sont prédisposés aux décharges sexuelles précoces. Un début précoce de décharge sexuelle ou une décharge précocement trop intense ont évidemment un rôle équivalent. Ce facteur est d’ordre quantitatif.

Quelle signification faut-il attribuer à cette précocité de la décharge sexuelle ? Il convient de lui attribuer la plus grande importance car l’on ne saurait soutenir que toute décharge sexuelle soit suivie de refoulement, sans quoi celui-ci devrait être considéré comme un processus de fréquence normale.

VI. Troubles de la pensée provoqués par des affects

Nous sommes ainsi forcés de conclure que le trouble affectant le processus psychique normal dépend de deux conditions : 1° D’une décharge sexuelle liée non point à un incident réel mais à un souvenir ; 2° D’une décharge sexuelle trop précoce.

Lorsque ces deux conditions sont présentes, une perturbation devrait en résulter. Elle dépasse la mesure ordinaire, mais on en trouve aussi des traces chez les personnes normales.

L’expérience quotidienne nous apprend que toute production d’affect gêne le cours normal de la pensée et cela de diverses façons. En premier lieu, bien des associations sont soumises à l’oubli, sans quoi le sujet en tiendrait compte – un peu comme dans les rêves [p. 1]. Au milieu du trouble que me causait une grave inquiétude, il m’est arrivé, par exemple, d’oublier de me servir du téléphone récemment installé dans ma maison. La voie nouvellement tracée s’était effacée du fait de l’état affectif. Le frayage, c’est-à-dire la voie ancienne, reprend la première place. De semblables oublis impliquent une perte de pouvoir de sélection, d’efficacité et de logique, tout à fait comme dans les rêves. En second lieu, s’il n’y avait pas oubli, des voies que l’on aurait sans cela évitées, seraient suivies, en particulier celles qui aboutissent à une décharge comme, par exemple, les actes accomplis sous l’empire de quelque émotion. Bref, la réaction affective rappelle un processus primaire non entravé.

Nous pouvons en tirer certaines conclusions. D’abord, une fois que la décharge d’affect s’est réalisée, la représentation qui l’a suscitée s’intensifie. Ensuite, le moi investi a pour fonction essentielle d’éviter de nouveaux processus impliquant des affects et de réduire les anciens frayages affectifs. Cette situation ne peut se décrire que de la façon suivante : originellement un investissement perceptif a été suivi d’une expérience douloureuse génératrice de déplaisir ; l’investissement se trouve augmenté de la quantité (Qή) qui a été mise en liberté et cherche à se décharger en suivant des voies déjà partiellement tracées. Après l’instauration d’un moi investi, « l’attention » s’attache aux investissements perceptifs nouveaux, créés de la façon que nous savons [p. 1] et va suivre, nantie d’investissements latéraux, la même voie que la quantité venant de W50. Le déclenchement de déplaisir se trouve ainsi réduit en quantité et va agir à la façon d’un signal avertissant le moi d’assurer sa défense normale. La production de nouveaux incidents pénibles, avec leurs frayages, est rendue plus malaisée. Plus est intense le déclenchement de déplaisir, plus est dure la tâche du moi. Le moi, en effet, ne peut fournir de contrepoids aux quantités (Qή) en question que dans certaines limites seulement – et cela grâce à ses investissements latéraux. Il ne saurait, par conséquent, empêcher entièrement la survenue d’un processus primaire.

En outre, plus la quantité qui tend à s’écouler est considérable, plus le moi a de peine à se livrer à une activité mentale qui, tout l’indique, consiste en un déplacement expérimental de petites quantités (Qή) [pp. 1 et suiv.]. La « réflexion » est une activité du moi qui exige du temps ; elle devient impossible quand le niveau affectif nécessite de grandes quantités. C’est pourquoi lorsqu’il y a affect, nous observons une précipitation et un choix de moyens analogues à ceux que nécessite le processus primaire.

Il appartient donc au moi d’empêcher tout déclenchement d’affect qui permettrait alors la production d’un processus primaire. Le meilleur instrument dont il dispose pour ce faire est le mécanisme de l’attention. Si l’investissement générateur de déplaisir était capable d’échapper à l’attention, l’intervention du moi serait trop tardive. C’est là justement ce qui arrive dans le cas du proton pseudos hystérique. L’attention se concentre sur des perceptions généralement susceptibles de déclencher du déplaisir. Mais ici c’est une trace mnémonique et non une perception qui, inopinément, provoque ce déplaisir et le moi le découvre trop tard. C’est parce qu’il ne s’y attendait pas qu’il a laissé se dérouler un processus primaire.

Les souvenirs peuvent cependant en d’autres circonstances encore déclencher du déplaisir. Le fait est certes tout à fait normal lorsqu’il s’agit de souvenirs récents. Quand un traumatisme (un incident pénible) se produit pour la première fois, à une époque où le moi est déjà formé – car les tout premiers traumatismes échappent entièrement au moi – il y a production de déplaisir ; mais le moi est déjà l’œuvre et crée alors des investissements latéraux. Quand ensuite, un investissement de la trace mnémonique se produit, le déplaisir se renouvelle, mais les frayages du moi existent déjà et l’expérience montre que ce second déclenchement de déplaisir diminue, jusqu’au moment où, après plusieurs répétitions, il n’est plus qu’un signal d’une intensité que le moi est capable de supporter. L’essentiel est donc que lors du premier déclenchement de déplaisir, il y ait inhibition du moi afin que le processus ne s’effectue pas à la façon d’une expérience affective primaire « posthume ». Et pourtant, justement ce qui se produit lorsque, comme dans le cas du proton pseudos hystérique, le déclenchement de déplaisir est occasionné par un souvenir.

Par là se trouve confirmée l’importance d’une des conditions nécessaires que nous a fait connaître l’expérience clinique, à savoir que la date tardive de la puberté rend possible la production de processus primaires posthumes.