La phase pré-hospitalière

L’interné volontaire

Un nombre relativement peu élevé de malades viennent à l’hôpital de leur plein gré, soit parce qu’ils pensent que cela leur sera bénéfique, soit qu’ils se rendent sans réserves aux arguments d’un proche. Vraisemblablement, ces sujets ont découvert d’eux-mêmes, dans leur conduite, la preuve évidente qu’ils perdaient l’esprit ou que leur propre contrôle leur échappait. Ce jugement sur soi-même paraît bien être un des dangers les plus perfides pour l’individu dans nos sociétés, et ceci d’autant plus qu’il se manifeste précisément lorsque le sujet est, en tout état de cause, assez atteint pour présenter des symptômes qu’il peut percevoir lui-même. Sullivan décrit ainsi ce phénomène :

« Les modifications que nous découvrons dans le rythme psychique d’un individu atteint de schizophrénie à un stade plus ou moins avancé consistent, dans leur forme la plus simple, en un embarras associé à une peur extrême qui pousse cet individu à prendre des dispositions assez générales et toujours extrêmement subtiles dans le dessein de dominer ce qui est, somme toute, son incapacité à être un homme, son incapacité à inspirer le respect en tant qu’être respectable »237.

En même temps que l’individu procède à cette nouvelle réévaluation destructrice de son moi, il se trouve placé devant l’obligation presque aussi lancinante de dissimuler aux autres, autant qu’il le peut, ces faits nouveaux qui le concernent et qu’il tient pour fondamentaux, tout en s’efforçant de deviner si les autres n’en ont pas, également, pris conscience238. À ce sujet, l’impression de perdre l’esprit se fonde sur un ensemble de stéréotypes émanant de sa culture, profondément ancrés dans la société, et qui donnent leur signification à certains symptômes comme le fait d’entendre des voix, de perdre la notion du temps ou de l’espace, ou d’avoir l’impression d’être suivi. Même si le sujet leur accorde sur le coup une attention terrifiée, un grand nombre de ces symptômes parmi les plus spectaculaires et les plus convaincants ne sont, dans bien des cas, que la manifestation psychiatrique d’un trouble émotionnel temporaire, éprouvé dans une situation particulièrement tendue. De même, l’anxiété que fait naître la perception de cette nouvelle image de soi et les dispositions stratégiques prises pour la dominer ne sont pas le fruit d’une anomalie psychologique : tout être social formé dans notre civilisation qui se verrait en train de perdre la raison, réagirait de cette façon. Les diverses sous-cultures se distinguent, en Amérique, par le nombre d’images toutes faites et de supports qu’elles procurent pour de telles appréciations de soi-même, et tout se passe comme si l’aptitude à cette perception objective de soi, sans justification psychiatrique, était l’un des privilèges ambigus des classes supérieures239.

Quelles qu’en puissent être les raisons, l’individu qui en est arrivé à se percevoir sous les traits d’un déséquilibré mental peut éprouver un certain soulagement en entrant à l’hôpital, pour une part, peut-être, à cause de la transformation structurelle soudaine qui s’opère dans sa situation sociale : au lieu d’être, à ses propres yeux, un individu en difficulté s’efforçant de tenir le rôle d’un homme à part entière, il peut enfin devenir un être dont on étudie officiellement les problèmes, tout en sachant qu’au fond il n’en pose pas autant qu’il le semble. Mais l’hospitalisation aggrave aussi parfois la situation de l’interné volontaire dans la mesure où elle objective, et par là confirme, ce qui jusqu’alors était resté dans le domaine intime de l’expérience personnelle.

Une fois le malade entré de son plein gré à l’hôpital, il est soumis à la même suite routinière d’expériences que les internés de force. De toutes façons, c’est à ces derniers que nous nous attacherons principalement puisqu’ils constituent, dans l’Amérique contemporaine, la catégorie de loin la plus nombreuse240. Leur premier contact avec l’institution peut prendre trois formes classiques : ou bien ils cèdent aux exhortations de leur famille ou à ses menaces de rompre tout rapport s’ils ne viennent pas « d’eux-mêmes » à l’institution ; ou bien, ils entrent de force, escortés par la police, ou bien encore leur entrée est due à une erreur volontairement entretenue par leur entourage, ce qui arrive surtout dans le cas des jeunes entrants.

Les mécanismes de l’internement

La carrière du malade, au cours de la phase pré-hospitalière, semble obéir à un plan d’ostracisme bien précis (extrusory model). Au départ, l’individu dispose d’un réseau de relations et il jouit de droits ; à la fin, lorsque commence son séjour à l’hôpital, il a pratiquement perdu les uns et les autres. Cette carrière, sous ses aspects moraux, commence donc par l’expérience de l’abandon, de la trahison et de l’amertume. Il en va ainsi dans tous les cas, même lorsqu’il est évident que le sujet a besoin d’un traitement et même si, une fois entré à l’hôpital, il finit par se ranger à cet avis.

Les dossiers de la plupart des malades mentaux révèlent des comportements scandaleux dans leurs fréquentations sociales, soit dans leur foyer, soit dans leur lieu de travail, dans les services semi-publics, magasins ou églises, ou sur la voie publique, rue ou parc. Souvent, on y trouve consignée la déposition d’un « plaignant », c’est-à-dire du personnage qui a entrepris l’action ayant entraîné l’hospitalisation du délinquant. Il se peut que cette personne ne soit pas l’auteur de la première plainte, mais en fait, son initiative est objectivement la première : indépendamment de l’origine psychologique de la maladie mentale, c’est là qu’il faut voir le point de départ « social » de la carrière du malade.

Les types de fautes qui conduisent à l’hospitalisation sont par nature différents de ceux qui conduisent à d’autres mesures d’ostracisme, emprisonnement, divorce, licenciement, perte des droits civils, interdiction de séjour, traitement psychiatrique hors de l’établissement, etc. Mais on sait peu de choses, semble-t-il, sur les facteurs de cette différenciation et quand on étudie concrètement les cas d’internement, il apparaît que d’autres dénouements eussent été possibles. Il semble vrai en outre, que pour tout délit entraînant le dépôt d’une plainte suivie d’effet, il en est bien d’autres, identiques d’un point de vue psychiatrique, qui n’ont jamais de suites de ce genre, soit parce qu’aucune action n’est intentée, soit parce que l’action entraîne des mesures de ségrégation différentes, ou encore parce que l’action intentée n’aboutit pas, le plaignant s’étant apaisé ou ayant été débouté. C’est pourquoi, ainsi que l’ont bien établi Clausen et Yarrow, tous les délinquants, même ceux qui finissent par être hospitalisés, ont en général derrière eux une longue série de poursuites restées sans effet241.

Entre les fautes qui pourraient conduire le délinquant à l’hôpital et celles qui l’y conduisent effectivement, on trouve un grand nombre de faits que les spécialistes des questions professionnelles appellent les contingences de la carrière242. À défaut d’études approfondies, on dispose de quelques indications sur certaines de ces contingences, par exemple sur le statut socio-économique, le caractère spectaculaire du délit, la proximité d’un hôpital psychiatrique, l’importance des facilités de traitement offertes, le niveau d’information sur telle forme de traitement appliquée dans les hôpitaux accessibles, etc.243. Pour avoir quelques renseignements sur les autres contingences, il faut recueillir des « histoires de vie » le plus souvent atroces : telle épouse, par exemple, supporte au foyer son mari psychotique jusqu’à ce qu’elle prenne un amant, ou bien des enfants adultes s’occupent du malade jusqu’à ce qu’ils quittent leur maison pour aller vivre en appartement ; tel alcoolique est envoyé à l’hôpital psychiatrique parce que la prison est pleine et tel drogué parce qu’il refuse de suivre un traitement psychiatrique à l’extérieur ; telle adolescente en révolte ne peut plus être gardée à son domicile parce qu’elle menace d’afficher ouvertement une liaison avec un compagnon indésirable. On pourrait citer encore nombre d’exemples. Inversement, il existe autant de contingences qui permettent à l’intéressé d’échapper à un sort semblable et entre-t-il à l’hôpital qu’une nouvelle série de causes fortuites intervient pour déterminer le moment de sa libération : vœu de le voir revenir exprimé par la famille, possibilité de trouver un travail à sa portée, etc. Pour la société, les internés des hôpitaux psychiatriques sont là, officiellement d’abord parce qu’ils sont atteints de maladie mentale ; pourtant, dans la mesure où le nombre des « malades mentaux » qui vivent hors de l’hôpital approche celui des internés ou même le surpasse, on pourrait dire que c’est moins la maladie mentale que les contingences de la vie qui décident de l’internement.

Les agents de l’internement

De plus en plus important est aujourd’hui le rôle imparti par le système social à la série des agents et des services qui contribuent inexorablement à faire passer le malade du statut de personne normale à celui d’interné244 et qui, selon un circuit bien organisé, doivent se passer de l’un à l’autre les mêmes individus pour les prendre en charge ou les renvoyer. Le rôle de certains de ces agents sera évoqué ici, étant bien entendu que, dans un circuit donné, un même rôle peut se présenter à plusieurs reprises et qu’une même personne peut en tenir plusieurs.

En premier lieu, il y a, le « proche-parent » (next of relation) sur lequel le futur hospitalisé pense pouvoir le plus compter dans les moments difficiles ; c’est en l’occurrence, le dernier à avoir mis en doute les facultés mentales du malade et le premier à avoir tenté l’impossible pour le sortir de l’ornière dans laquelle on le disait en train de s’enliser. Ce proche-parent est en général le père, la mère, l’époux ou l’épouse, mais pas nécessairement. En second lieu vient le « plaignant », celui qui paraît rétrospectivement à l’origine du processus d’hospitalisation ; en troisième position se trouvent les « intermédiaires », toute la série des agents et services auxquels le malade est adressé et par l’entremise desquels il se trouve orienté puis acheminé vers l’hôpital. Ce groupe comprend aussi bien la police que le clergé, les praticiens de médecine générale, les psychiatres consultants, le personnel des dispensaires, les hommes de loi, les assistantes sociales, les maîtres d’école, etc. L’un de ces agents se verra légalement mandaté pour ratifier la décision d’internement et s’en acquittera : ainsi tous ceux qui le précèdent dans la chaîne se trouveront engagés dans une affaire dont les conséquences sont encore inconnues. Lorsque les intermédiaires disparaissent de la scène, le malade, de consultant est devenu interné pur et simple, et l’agent prépondérant est désormais le directeur de l’hôpital.

Alors que, généralement, le plaignant est un profane qui engage l’action en tant que citoyen, employeur, voisin, voire parent, les intermédiaires sont plutôt des spécialistes et diffèrent de ceux qu’ils servent de plusieurs façons. Ils sont experts en l’art de s’occuper des situations difficiles et leur profession leur permet de conserver une certaine distance face à ceux dont ils s’occupent. À l’exception des policiers et peut-être aussi de quelques hommes d’église, ils ont, plus que le public profane, tendance à recourir aux solutions psychiatriques et découvriront la nécessité du traitement bien avant les autres245.

L’une des caractéristiques intéressantes de ces rôles réside dans les effets fonctionnels de leur interférence. Les sentiments du malade seront par exemple influencés de façon différente selon que la personne qui joue le rôle de plaignant joue aussi – ou ne joue pas – le rôle de « proche-parent », association gênante que l’on rencontre plus souvent, semble-t-il dans les classes supérieures que dans les classes inférieures246.

La conspiration du silence247

Au cours de sa progression vers l’hôpital, le malade peut être conduit à vivre, en quelque sorte, en tiers exclu, comme s’il se trouvait confronté à une coalition visant à le faire interner. Son plus proche parent le presse d’aller discuter de son affaire avec un médecin, un psychiatre consultant, ou tout autre conseil. Se montre-t-il réticent, on le menace d’abandon, de désaveu, ou de quelque recours légal, ou au contraire on invoque la sympathie et le caractère purement exploratoire de la consultation. Cela n’empêche pas toutefois le proche parent d’avoir réglé les détails de l’entrevue en choisissant le spécialiste, en prenant rendez-vous avec lui, en lui exposant le cas, etc. Ce comportement tend à faire du parent le responsable de fait à qui la personnalité consultée peut faire les révélations nécessaires lorsque l’intéressé devient pour de bon le malade. Souvent le malade se rend à la consultation avec le sentiment d’avoir en celui qui l’accompagne un égal tellement attaché à lui que la présence d’une tierce personne ne peut fondamentalement altérer leurs relations. C’est même là une caractéristique essentielle des relations intimes dans notre société. Mais, dès l’arrivée au rendez-vous, le malade prend brutalement conscience que lui et son parent ne sont pas investis des mêmes rôles et que, selon toute vraisemblance, il existe entre son accompagnateur et le spécialiste une entente préalable qui joue contre lui. Cas limite, mais fréquent, il arrive que le spécialiste voie d’abord le consultant seul, pour l’examiner et établir le diagnostic, qu’il voie ensuite, seul également, le proche-parent pour le conseiller, et qu’il évite avec soin d’aborder des sujets vraiment sérieux lorsque les deux personnes sont réunies248. Même lorsque, sans consultation, un malade doit être enlevé de force à sa famille qui désire le garder, le proche-parent est généralement conduit à se ranger aux décisions officielles si bien que même alors, le malade peut avoir l’impression qu’une coalition s’est formée contre lui pour obtenir son internement.

Le sentiment d’être ainsi le tiers exclu face à une coalition de cet ordre est de nature à remplir le malade d’amertume, d’autant plus que ses troubles ont sans doute déjà quelque peu altéré ses relations avec son proche-parent. Après l’admission à l’hôpital, les visites régulières de celui-ci pourront faire sentir à la longue au malade que l’on a agi dans son propre intérêt, mais les premières visites peuvent pour un temps renforcer son sentiment d’abandon ; le plus souvent, il supplie son visiteur de l’emmener ou au moins de lui faire obtenir des faveurs et de s’apitoyer sur le sort monstrueux qui lui est fait, ce à quoi le visiteur ne peut généralement répondre qu’en essayant d’entretenir une note générale d’optimisme, en n’« entendant » pas ses requêtes, ou en donnant au malade l’assurance que les médecins sont au courant de tout et font pour le mieux sur le plan médical ; puis il s’en retourne avec indifférence dans ce monde qui apparaît maintenant au malade plein de liberté et de privilèges, le laissant en proie au sentiment que l’on n’a fait qu’ajouter de pieuses paroles à une trahison et à une désertion évidentes.

Cette trahison de son plus proche-parent fait naître chez le malade un sentiment d’autant plus profond qu’elle a un témoin. C’est là un facteur d’importance dans bon nombre de situations à trois. Une personne offensée peut fort bien se montrer clémente et accommodante lorsqu’elle se trouve seule à seule avec son offenseur et choisir la paix plutôt que la justice. Mais tout se passe comme si la présence d’un témoin ajoutait à la gravité de la faute, car il n’appartient plus alors ni à l’offenseur ni à l’offensé d’oublier, d’effacer ou de supprimer ce qui est arrivé : la faute est devenue chose publique249. Lorsque, comme c’est parfois le cas, le témoin est une commission d’hygiène mentale, la trahison publique revêt presque l’aspect d’une « cérémonie de dégradation »250. Le malade ainsi offensé peut alors avoir l’impression que quelque action réparatrice spectaculaire accomplie devant témoins serait la seule façon de lui rendre son honneur et son poids dans la société.

Ceux qui suggèrent à quelqu’un d’entrer dans un hôpital psychiatrique ne le préparent généralement pas de façon précise au choc qu’il ressentira à son arrivée. On lui dit souvent qu’il devra subir un traitement médical et rester au repos et qu’on le fera probablement sortir au bout de quelques mois. Il est possible que ceux qui agissent aussi cachent ce qu’ils savent, mais en général ils livrent le fond de leur pensée. Sur ce point, il y a en effet une différence très importante entre les malades et les agents par l’entremise desquels ils entrent à l’hôpital, ces intermédiaires voyant souvent dans les hôpitaux psychiatriques des établissements médicaux à court terme où l’on est libre de venir chercher les soins et le repos dont on a besoin, et non des lieux d’exil forcé, ce qu’ils sont souvent pour le grand public. À son arrivée, le malade apprend très vite qu’il en va tout autrement. Il découvre que les renseignements qui lui ont été donnés sur la vie à l’hôpital n’ont fait qu’affaiblir la résistance qu’il eût manifestée, il le voit bien désormais, s’il avait connu les faits avec précision. Quelles qu’aient été les intentions de ceux qui ont collaboré à faire de la personne qu’il était l’interné qu’il est devenu, il les rend responsables de sa situation et éprouve le sentiment de « s’être fait avoir ».

Si l’on sait que dans la phase pré-hospitalière, le malade jouit au départ, au moins en partie, des droits, libertés et satisfactions de l’homme ordinaire, et échoue dans la salle commune de l’hôpital pratiquement dépouillé de tout, on comprend que le circuit des épreuves par lesquelles il passe lui apparaisse comme une sorte de couloir de la trahison. Le passage de l’état de personne libre à celui d’interné s’effectue par une série d’opérations qui s’enchaînent et dont chacune est dirigée par un agent différent. Tandis que chaque opération entame considérablement les prérogatives du statut d’adulte libre, chaque agent essaie de faire croire que nulle autre restriction supplémentaire n’interviendra. Il arrive même qu’il s’efforce d’amener le malade jusqu’à l’intermédiaire suivant, sans cesser de l’entretenir dans cette idée ; bien plus, par les mots, les bribes de phrases qu’ils prononcent, les gestes qu’ils font, les agents invitent constamment le malade à parler gentiment avec eux de choses et d’autres, parfaitement étrangères aux aspects administratifs de sa situation qu’ils évitent habilement d’aborder, si bien que, d’étape en étape, le malade comprend de moins en moins ce qui lui arrive. Le conjoint préfère ne pas avoir à crier pour décider le malade à consulter un psychiatre, le psychiatre préfère ne pas subir de scène lorsqu’il doit révéler au malade qu’il le verra seul à seul, qu’il verra ensuite son conjoint et que ces entretiens auront un caractère différent. Il est rare que la police amène un malade à l’hôpital en camisole de force, car elle trouve plus pratique, tout compte fait, de lui donner une cigarette, de lui prodiguer quelques paroles aimables et de le laisser libre de prendre ses aises sur la banquette arrière de la voiture. Enfin, le psychiatre chargé de l’admission à l’hôpital estime qu’il travaille mieux dans le calme et le luxe relatifs des « pièces de réception », qui peuvent, le cas échéant, entretenir l’idée que l’hôpital psychiatrique est, somme toute, un endroit confortable. Si le malade tient compte de tout ce que l’on attend ainsi de lui et s’il fait jusqu’au bout preuve de modération, il peut fort bien parcourir tout le circuit depuis la maison jusqu’à l’hôpital sans obliger quiconque à regarder en face ce qui est en train de s’accomplir ou à se préoccuper de la vive émotion que sa situation pourrait très bien déclencher chez lui. Sa considération envers ceux qui le guident vers l’hôpital lui vaut en retour leur considération, et leurs rapports réciproques se déroulent alors dans l’atmosphère d’harmonie protectrice qui caractérise habituellement les contacts directs entre individus. Mais si le nouvel hospitalisé se remémore la succession des étapes qui l’ont amené à l’hôpital, il découvre que chacun a pris soin de sauvegarder son petit confort quotidien alors que son bien-être à lui se détériorait constamment. Cette prise de conscience peut constituer une expérience morale qui l’éloigne, plus encore des gens de l’extérieur251.

La mise en tutelle

Les intermédiaires qui font passer le malade du statut de personne sociale autonome à celui d’interné, aussi bien que les gardiens qui le prennent en charge après son entrée à l’hôpital, ont tout intérêt à désigner un proche-parent responsable comme représentant ou tuteur ; s’il ne se présente pas de candidat qualifié pour jouer ce rôle, on procède éventuellement à une désignation d’office. Ainsi, parallèlement à la modification du statut de l’individu, qui le transforme peu à peu en malade, l’enchaînement des circonstances fait progressivement d’un de ses proches un tuteur. Une fois ce tuteur désigné, tout le processus de mutation peut se dérouler normalement. Ce personnage est généralement au courant des engagements et des affaires du malade à l’extérieur ; il est donc à même de démêler tous les fils d’un écheveau de complications dans lequel l’hôpital risquerait de s’empêtrer. Certains des droits dont le malade a été déchu peuvent lui être transmis, ce qui renforce la fiction légale selon laquelle, même si le malade ne jouit pas réellement de ses droits, il ne les a cependant pas vraiment perdus.

Les malades internés pensent communément, au moins dans un premier temps, que l’hospitalisation est globalement une entreprise injuste de spoliation et il arrive qu’ils parviennent à en persuader certaines personnes de l’extérieur. Dès lors, il est souvent utile, pour ceux que l’on rend responsables de ces mesures, si justifiables soient-elles, de pouvoir faire état de l’accord et de la coopération d’une personne que sa parenté avec le malade place au-dessus de tout soupçon parce qu’elle est, de toute évidence, celle qui a le plus à cœur l’intérêt de celui-ci : si le tuteur se satisfait des conditions faites au nouvel hospitalisé, tout le monde doit en faire autant252. Il semblerait donc que plus une personne est liée à une autre par un intérêt légitime et personnel, plus elle est apte à assumer le rôle de tuteur ; mais les éléments de la structure sociale qui permettent la fusion reconnue des intérêts de deux personnes ont aussi d’autres conséquences. En effet, la personne auprès de laquelle le malade va chercher aide – contre une menace d’internement arbitraire, par exemple – est précisément celle à laquelle en toute logique les intermédiaires et les administrateurs de l’hôpital ont demandé les autorisations nécessaires. On comprend alors que certains malades en viennent à penser, au moins pendant quelque temps, que l’intimité des liens qui les unissent à leur entourage ne donne aucune garantie de sa loyauté.

Cette interférence des rôles a encore d’autres effets fonctionnels. Lorsque, pour venir à bout des difficultés que lui cause le malade, le proche-parent demande l’aide d’intermédiaires, il se peut qu’il n’ait en tête aucune idée d’hospitalisation ; il se peut même qu’il n’ait pas l’impression d’avoir affaire à un malade mental ou qu’il n’en soit pas vraiment convaincu253. Ce sont souvent les intermédiaires qui, par le déploiement fallacieux de leurs argumentations psychiatriques et leur foi dans le caractère médical des hôpitaux, définissent la situation pour le parent et lui donnent l’assurance que l’hospitalisation est une solution raisonnable et efficace, qu’elle n’implique de sa part aucune trahison, mais qu’elle est plutôt une action médicale entreprise dans l’intérêt profond du malade. Le proche-parent peut alors découvrir qu’à remplir ainsi ses devoirs à l’égard du malade il gagne sa défiance et même pour un temps sa haine. Mais le fait qu’il ait fallu faire appel à des spécialistes et que ce soient eux qui aient imposé cette orientation, le fait aussi qu’ils l’aient présentée comme un devoir moral, empêchent, dans un certaine mesure, cette personne de se sentir coupable254. Il est poignant de constater que ce rôle de médiateur incombe parfois à une fille ou à un fils adultes sur les épaules desquels retombe ainsi l’hostilité qui s’adresserait autrement au conjoint255.

Une fois le malade admis à l’hôpital, les relations du personnel avec le parent sont pour une bonne part marquées par cette dimension culpabilisante256. Les raisons mêmes, pour le parent, de croire qu’il n’a pas personnellement trahi le malade – quoi qu’en puisse penser ce dernier – peuvent lui fournir les bases de l’argumentation défensive qu’il développera lors de ses visites ultérieures à l’hospitalisé et justifier son espoir de voir leurs relations reprendre leur cours normal après avoir été suspendues pendant la période d’hospitalisation et ce point de vue peut en effet permettre au malade, s’il y est sensible, de lui trouver des excuses à supposer qu’il lui en cherche257.

Par conséquent, si le parent peut être d’un grand secours pour les intermédiaires et les administrateurs de l’hôpital, ceux-ci ont également le pouvoir de lui rendre des services non négligeables. On voit donc naître un échange involontaire de services réciproques, qui, pour la plupart, demeurent eux-mêmes souvent involontaires.

L’illusion rétrospective

En raison du rôle déterminant des contingences dans l’hospitalisation, il semble pratiquement impossible que le malade sache avant son arrivée effective à l’hôpital comment les choses se passeront exactement : jusqu’alors, il n’est un individu en voie d’internement ni pour lui-même ni pour les autres. Mais à partir du moment où on le maintient contre son gré à l’hôpital, parents et personnel de l’établissement auront grand besoin de toute une argumentation pour justifier les épreuves qui lui sont imposées. Les membres du personnel médical auront de la même façon besoin d’être certains qu’ils font bien le métier pour lequel on les a formés. La solution de ce problème se trouve facilitée – involontairement, sans aucun doute – par la reconstitution qui tend à situer la genèse de la maladie dans le passé du patient et à démontrer que, progressivement après l’apparition des premiers symptômes, le sujet a fini par devenir tellement malade que, s’il n’avait pas été hospitalisé, il lui serait arrivé des choses bien pires encore, ce qui est d’ailleurs possible. En outre, le malade lui-même ne manquera pas de raisons pour accorder crédit à cette reconstitution psychiatrique de son passé, s’il veut donner un sens à son séjour à l’hôpital et garder la possibilité de croire encore à l’honnêteté et aux bonnes intentions de son parent.

C’est là un aspect très délicat de la sociologie des carrières. La vue d’ensemble que chaque individu se construit lorsqu’il regarde rétrospectivement son évolution est un des aspects importants de toute carrière. Toute la carrière pré-hospitalière du malade découle, en un sens, de cette reconstruction. Le fait d’avoir parcouru ce genre de carrière avec, au départ, une maladie réelle, joue dans l’évolution du malade mental un rôle important qui ne peut apparaître qu’après l’hospitalisation : c’est en effet pour le malade la preuve que la phase qu’il a traversée – et qu’il vient de quitter – correspond bien à la carrière ordinaire d’un malade sur la voie de l’internement.