Introduction. Des institutions totalitaires en général

I. Les différents types d’institutions20

Les organismes sociaux – appelés communément institutions – sont des lieux (pièces, appartements, immeubles, ateliers) où une activité particulière se poursuit régulièrement. La sociologie ne dispose à leur égard d’aucun moyen spécifique de classification. Certains, comme la Gare Centrale, pourvu que l’on s’y conduise décemment, sont ouverts au tout venant ; d’autres, comme l’Union League Club, club chic de New York, ou le laboratoire atomique de Los Alamos, soumettent les entrants à une sélection sévère. Les uns, magasins ou bureaux de poste, par exemple, disposent d’un personnel attitré pour servir le flot ininterrompu des clients ; d’autres, foyers ou usines, rassemblent une population moins mobile. Certaines institutions fournissent un cadre à des activités qui définissent la position sociale de l’individu, indépendamment du zèle ou de l’indifférence qu’il y manifeste. D’autres, au contraire, ne sont que le cadre d’activités libres et gratuites, pratiquées en dehors du temps consacré à des tâches plus sérieuses. Cet ouvrage distingue un autre type d’institutions, qui forment une catégorie naturelle et féconde puisque ses éléments ont un si grand nombre de caractères en commun que pour en connaître un seul il serait bon d’examiner tous les autres.

II. Les différents types d’institutions totalitaires

Toute institution accapare une part du temps et des intérêts de ceux qui en font partie et leur procure une sorte d’univers spécifique qui tend à les envelopper. Mais parmi les différentes institutions de nos sociétés occidentales, certaines poussent cette tendance à un degré incomparablement plus contraignant que les autres. Signe de leur caractère enveloppant ou totalitaire, les barrières qu’elles dressent aux échanges sociaux avec l’extérieur, ainsi qu’aux entrées et aux sorties, et qui sont souvent concrétisées par des obstacles matériels : portes verrouillées, hauts murs, barbelés, falaises, étendues d’eau, forêts ou landes. Ce sont ces établissements que j’appelle « institutions totalitaires » et dont je me propose de dégager les caractères généraux21.

On peut schématiquement classer en cinq groupes les institutions totalitaires propres à nos sociétés. Ce sont, en premier lieu, les organismes qui se proposent de prendre en charge les personnes jugées à la fois incapables de subvenir à leurs besoins et inoffensives : foyers pour aveugles, vieillards, orphelins et indigents ; en second lieu, les établissements dont la fonction est de prendre en charge les personnes jugées à la fois incapables de s’occuper d’elles-mêmes et dangereuses pour la communauté, même si cette nocivité est involontaire : sanatoriums, hôpitaux psychiatriques et léproseries. Un troisième type d’institutions totalitaires est destiné à protéger la communauté contre des menaces qualifiées d’intentionnelles, sans que l’intérêt des personnes séquestrées soit le premier but visé : prisons, établissements pénitentiaires, camps de prisonniers et camps de concentration. Quatrièmement, les institutions qui répondent au dessein de créer les meilleures conditions pour la réalisation d’une tâche donnée et qui justifient leur existence par ces seules considérations utilitaires : casernes, navires, internats, camps de travail, forts coloniaux et, pour ceux qui en occupent les communs, grandes maisons. Enfin, les établissements qui ont pour but d’assurer une retraite hors du monde même si, en fait, on les utilise fréquemment pour former des religieux : abbayes, monastères, couvents et autres communautés religieuses. Imprécis et incomplet, cet inventaire des institutions totalitaires ne se présente pas comme un principe d’analyse : il vise uniquement à donner de la catégorie une définition purement nominale et générique, capable de constituer un point de départ concret. En donnant ainsi cette définition préalable des institutions totalitaires, j’espère être en mesure d’exposer les caractères généraux du genre sans verser dans la tautologie.

Avant de tenter de dégager de cette liste d’établissements un profil général, je voudrais signaler une difficulté d’ordre conceptuel : aucun des traits que je vais décrire ne s’applique aux seules institutions totalitaires et aucun ne se trouve partagé au même titre par chacune. Le signe distinctif des institutions totalitaires est que chacune d’elles présente, avec une intensité particulière, plusieurs des caractéristiques qui définissent le type. Lorsqu’il sera question de « caractères communs », cette expression aura donc un sens restrictif mais logiquement défendable. Cette manière de procéder permet en même temps de recourir à la méthode idéal-typique en dégageant les traits communs, avec l’espoir de mettre plus tard en lumière les différences spécifiques.

III. Vie recluse et vie normale

C’est une caractéristique fondamentale des sociétés modernes que l’individu dorme, se distraie et travaille en des endroits différents, avec des partenaires différents, sous des autorités différentes, sans que cette diversité d’appartenances relève d’un plan d’ensemble. Les institutions totalitaires, au contraire, brisent les frontières qui séparent ordinairement ces trois champs d’activité ; c’est même là une de leurs caractéristiques essentielles. En premier lieu, placés sous une seule et même autorité, tous les aspects de l’existence s’inscrivent dans le même cadre ; ensuite, chaque phase de l’activité quotidienne se déroule, pour chaque participant, en relation de promiscuité totale avec un grand nombre d’autres personnes, soumises aux mêmes traitements et aux mêmes obligations ; troisièmement, toutes ces périodes d’activité sont réglées selon un programme strict, en sorte que toute tâche s’enchaîne avec la suivante à un moment déterminé à l’avance, conformément à un plan imposé d’en haut par un système explicite de règlements dont l’application est assurée par une équipe administrative. Les différentes activités ainsi imposées sont enfin regroupées selon un plan unique et rationnel, consciemment conçu pour répondre au but officiel de l’institution.

Pris séparément, ces caractères se rencontrent ailleurs que dans les institutions totalitaires. C’est ainsi qu’il est de plus en plus fréquent de voir les grands établissements de commerce, d’industrie et d’enseignement mettre à la disposition de leurs membres des cantines et leur procurer des distractions pour meubler leurs loisirs. Cependant, l’usage de ces commodités nouvelles dépend en bien des cas d’une libre décision et l’on veille avec un soin particulier à ce qu’elles échappent au contrôle de la direction. De même, si les femmes au foyer ou les familles paysannes limitent l’essentiel de leurs activités à un seul et même espace clos, elles ne sont pas pour autant embrigadées dans une collectivité, et elles échappent, pour accomplir l’ensemble de leurs tâches quotidiennes, au contact immédiat d’une foule composée d’autres personnes semblables.

Le caractère essentiel des institutions totalitaires est qu’elles appliquent à l’homme un traitement collectif conforme à un système d’organisation bureaucratique qui prend en charge tous ses besoins, quelles que soient en l’occurrence la nécessité ou l’efficacité de ce système. Il en découle un certain nombre de conséquences importantes.

Lorsque les individus sont manipulés en groupes, ils sont généralement placés sous la responsabilité d’un personnel dont la tâche principale n’est pas de diriger ou de contrôler périodiquement le travail – cas fréquent dans les relations employeurs-employés – mais plutôt de surveiller, c’est-à-dire de veiller à ce que chacun accomplisse la tâche qui lui a été impartie dans des conditions telles que toute infraction commise par un individu paraisse perpétuellement offerte aux regards par le contraste qu’elle offre avec le comportement des autres. L’important n’est pas ici la disproportion pourtant évidente au premier abord entre le nombre des surveillés et celui des surveillants, mais le fait que ces deux groupes forment un couple indissociable.

Les institutions totalitaires établissent un fossé infranchissable entre le groupe restreint des dirigeants et la masse des personnes dirigées, que nous appellerons pour plus de facilité « reclus ». Les reclus vivent ordinairement à l’intérieur de l’établissement et entretiennent avec le monde extérieur des rapports limités ; par contre, du fait qu’il n’effectue le plus souvent qu’un service quotidien de huit heures, le personnel d’encadrement demeure socialement intégré au monde extérieur22. Chaque groupe tend à se faire de l’autre une image étroite, stéréotypée et hostile, le personnel se représentant le plus souvent les reclus comme des êtres repliés sur eux-mêmes, revendicatifs et déloyaux, tandis que le personnel paraît aux reclus condescendant, tyrannique et mesquin. Alors que le personnel a tendance à se croire supérieur et à ne jamais douter de son bon droit, les reclus ont tendance à se sentir inférieurs, faibles, déchus et coupables23.

Les échanges entre ces deux groupes sont des plus restreints. La distance qui les sépare est immense et la plupart du temps imposée par l’institution. Même lorsque des propos s’échangent à travers les barrières, c’est toujours sur un ton particulier, comme le montre cette relation romancée d’un séjour réel dans un hôpital psychiatrique :

« Voilà, dit Miss Hart tandis qu’elles traversaient la salle commune, Miss Davis dit que c’est vous qui faites tout. Ne vous en faites pas pour cela, faites-le seulement, et ça ira bien.

Dès qu’elle entendit ce nom, Virginie sut où était le danger, dans la chambre n° 1 : Miss Davis. Est-ce l’infirmière en chef ?

Et comment ! murmura Miss Hart, puis elle éleva la voix. Les infirmières agissaient toutes comme si les malades étaient incapables de comprendre quoi que ce fût si l’on ne criait pas. Fréquemment, elles disaient d’une voix normale des choses que les femmes n’étaient pas censées entendre. Si elles n’avaient pas été infirmières on aurait dit souvent qu’elles parlaient toutes seules. C’est une personne très compétente et très capable, Miss Davis, annonça Miss Hart… »24.

Bien que certains rapports entre reclus et personnel de surveillance soient inévitables, l’une des fonctions du gardien est de filtrer les rapports du reclus avec les échelons supérieurs du personnel, comme en témoigne ce passage extrait d’une étude des hôpitaux psychiatriques :

« Étant donné l’insistance que mettent nombre de malades à vouloir parler au docteur lors de ses visites, les infirmiers doivent servir d’intermédiaires entre malades et médecin, pour éviter que ce dernier ne soit submergé. Au 30, il semblait généralement admis que les malades sans symptômes physiques et placés dans les deux catégories les moins favorisées n’eussent jamais le droit de parler au médecin, à moins que le docteur Baker n’en exprimât lui-même le désir. Ce groupe d’entêtés, de rouspéteurs pleins d’illusions – appelés dans l’argot des infirmiers « chancres », « plaies », « ours mal léchés », – essayaient souvent de court-circuiter la médiation de l’infirmier mais, en ce cas, ils se faisaient traiter sans aménité »25.

La barrière qui fait obstacle aux conversations s’oppose aussi efficacement à la transmission des informations, et spécialement de celles qui concernent les intentions du personnel à l’égard des reclus. Ceux-ci sont systématiquement tenus dans l’ignorance des décisions qui les concernent. Que les motifs proclamés soient d’ordre militaire – lorsque par exemple on dissimule aux recrues la destination de leurs déplacements – ou d’ordre médical – lorsqu’on cache aux tuberculeux la nature de leur mal, les traitements envisagés et la durée approximative de leur séjour à l’hôpital26 – de telles pratiques créent un fossé entre les reclus et le personnel d’encadrement dont elles affermissent l’emprise.

Toutes ces limitations de contacts entretiennent l’image stéréotypée et antagoniste que chaque groupe se forme de l’autre27. Deux univers sociaux et culturels se constituent côte à côte, avec quelques points de contact officiels, mais sans interpénétration. Il est significatif que, tant pour les reclus que pour le personnel, l’institution au sens complet du terme (locaux et raison sociale) soit propriété du personnel, si bien que, lorsque l’un ou l’autre groupe parle des vues et des intérêts de l’institution, il entend par là, comme je le fais également ici, les vues et les préoccupations du personnel.

Le fossé qui existe entre le personnel et les reclus est l’une des conséquences majeures du maniement bureaucratique d’importantes masses de gens. La seconde de ces conséquences concerne le travail. Dans la vie courante, l’autorité que possède le lieu de travail prend fin lorsque le travailleur perçoit son salaire ; l’utilisation qu’il en fait au sein de sa famille et pour ses loisirs est son affaire personnelle, et cette liberté cantonne l’emprise de la vie professionnelle dans des limites strictes. Mais planifier la journée entière du reclus c’est aussi nécessairement prendre en charge tous ses besoins. Quelle que soit la motivation au travail, cette stimulation n’aura pas dans ces conditions la signification structurale qui est la sienne dans la vie normale. Il faudra trouver de nouvelles motivations et de nouvelles attitudes à l’égard du travail ; c’est là une des données de base qui s’imposent aux reclus et à ceux qui doivent les inciter à travailler. On leur demande parfois si peu de travail que, peu habitués à organiser leurs loisirs, ils souffrent d’un ennui extrême. Le travail peut être exécuté sur un rythme très lent et s’intégrer dans un système de rétributions dérisoires, souvent dispensées solennellement – ration hebdomadaire de tabac ou cadeaux de Noël – qui incitent certains malades à poursuivre leur tâche. En d’autres circonstances, on exige bien plus qu’une journée complète de dur labeur, non point avec promesse de récompense, mais sous la menace de châtiments corporels.

Dans certaines institutions totalitaires, camps forestiers ou navires de commerce par exemple, la pratique des économies forcées remet à plus tard les relations que l’argent permet normalement d’entretenir avec le monde, l’institution prenant en charge la totalité des besoins et la rétribution n’étant remise que lorsque le travail est achevé, c’est-à-dire lorsque les reclus quittent les lieux de travail. D’autres institutions pratiquent une sorte d’esclavage : le temps du reclus est totalement à la disposition du personnel et la conception que l’on a de soi-même, le sens de sa personnalité et de la propriété n’ont plus le moindre rapport avec le travail comme le montre T. E. Lawrence en décrivant un centre d’entraînement de la R. A. F. :

« Lorsque nous nous trouvons de corvée avec des hommes qui viennent de finir leurs classes, ils choquent notre sens moral par leur insouciance : « Vous êtes idiots, vous, les bleus, de vous crever au travail », disent-ils. Faut-il voir là les effets de notre ardeur toute nouvelle, ou ce qui subsiste en nous de nos habitudes civiles ? La R. A. F. en effet nous paiera vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur la base d’un penny et demi de l’heure. Elle nous paie pour travailler, elle nous paie pour manger, elle nous paie pour dormir : toute cette monnaie s’accumule ; impossible, par conséquent, de valoriser un travail en le faisant bien. Il faut le faire durer aussi longtemps que possible, car ensuite, ce n’est pas le coin d’un feu qui nous attend, mais un autre travail… »28.

Qu’il ait trop ou trop peu de travail, l’individu qui, à l’extérieur, manifestait du goût pour sa tâche se laisse démoraliser par les méthodes de l’institution totalitaire. La pratique, courante dans les hôpitaux psychiatriques, de « trouver une poire » et de lui faire faire le travail en échange d’une menue pièce de monnaie à dépenser à la cantine est révélatrice de cette démoralisation. Parmi les personnes qui agissent ainsi, parfois sur le mode du défi, il en est qui, à l’extérieur, estimeraient de tels procédés indignes d’eux. À partir de la tendance propre au monde auquel ils appartiennent de rechercher toujours le gain, les membres du personnel tiennent ces pratiques de mendicité pour un symptôme et une preuve supplémentaire de la maladie mentale des internés.

Les institutions totalitaires sont donc incompatibles avec cette structure de base de notre société qu’est le rapport travail-salaire. Elles sont également incompatibles avec une autre structure fondamentale : la famille. On oppose parfois la vie de famille à la vie solitaire, mais il serait en réalité plus juste de l’opposer à la vie communautaire car ceux qui mangent et dorment sur le lieu de travail, avec un groupe de compagnons de travail, peuvent difficilement avoir une vie de famille authentique. Par contre, en maintenant à l’extérieur leurs liens familiaux, les membres du personnel demeurent généralement intégrés à la communauté extérieure et échappent à la tendance enveloppante de l’institution totalitaire. Qu’au sein de la société la fonction d’une institution totalitaire soit positive ou négative, elle est néanmoins toujours efficace, et cette efficacité dépend partiellement du degré de rupture qu’elle provoque avec l’univers familier, virtuel ou réel, de ses membres29. Inversement, instituer des liens familiaux, c’est se donner la garantie objective que la logique de l’institution totalitaire sera contre-carrée. L’incompatibilité entre ces deux formes d’organisation devrait nous renseigner d’une façon plus générale sur les fonctions sociales assumées par chacune d’elles.

L’institution totalitaire est un mixte social, à la fois communauté résidentielle et organisation réglementée. En cela réside son intérêt sociologique spécifique. Mais il y a d’autres raisons de s’intéresser à ces établissements qui sont, dans nos types de société, des foyers de coercition destinés à modifier la personnalité : chacun d’eux réalise l’expérience naturelle des possibilités d’une action sur le moi.

Il s’agit maintenant, après avoir dessiné quelques-uns des traits spécifiques des institutions totalitaires, de les étudier du point de vue du reclus et du point de vue du personnel d’encadrement avant d’esquisser les rapports entre ces deux perspectives.