« Je lis des ouvrages de préhistoire »

Ce serait s’en tenir à une vue bien partielle que de limiter ainsi l’évolution de la pensée freudienne aux environs de 1897 : passage d’un fondement historique du symptôme à une théorie en dernier ressort biologique se résumant dans la série causale : constitution sexuelle —> fantasme —> symptôme. Cette théorie, Freud ne la fait pleinement sienne que lorsqu’il se trouve contraint à présenter de façon systématique ses « vues » étiologiques. Si l’on voulait suivre pas à pas, ce qui n’est pas ici notre propos, l’histoire de la pensée freudienne, il faudrait distinguer dans cette période centrale au moins deux autres courants.

L’un puise sa force dans cette nouvelle découverte du fantasme qui s’opère à partir de 1896 : le fantasme n’est pas seulement un matériel à analyser, qu’il se donne d’emblée comme fiction (dans le rêve diurne) ou que son caractère de construction soit à démontrer en contradiction avec les apparences (comme dans le souvenir-écran) ; il est aussi un résultat de l’analyse, un terme, un contenu latent à mettre au jour derrière le symptôme. De symbole mnésique du trauma, le symptôme devient alors mise en scène de fantasmes (ainsi un fantasme de prostitution, de « faire le trottoir », pourrait être retrouvé derrière le symptôme de l’agoraphobie).

Ces fantasmes, Freud commence à en explorer le champ, à en dresser l’inventaire, à en décrire les formes les plus typiques. Repéré de deux côtés à la fois, comme donné manifeste et comme contenu latent, à l’intersection de deux voies d’approche opposées, le fantasme prend dans l’expérience la consistance d’un objet, l’objet spécifique de la psychanalyse. L’analyse va désormais demeurer auprès du fantasme comme « réalité psychique », en explorer les variantes et surtout analyser ses processus et sa structure. Entre 1897 et 1906 paraissent toutes les grandes œuvres qui dégagent les mécanismes de l’inconscient, c’est-à-dire les transformations (au sens où l’on emploie ce terme en géométrie) du fantasme : L’Interprétation des rêves, La Psychopathologie de la vie quotidienne, Le Mot d’esprit.

Mais, et c’est là notre troisième courant, il y a d’emblée dans le mouvement de la recherche freudienne et de la cure psychanalytique une tendance régressive vers l’origine, vers le fondement du symptôme et de l’organisation névrotique de la personne. Si le fantasme se révèle comme un champ autonome, consistant, explorable, il laisse entière la question de sa propre origine, non seulement celle de sa structure, mais celle de son contenu, de ses détails les plus concrets. En ce sens, rien n’a changé, et la quête chronologique, la remontée dans le temps vers des éléments premiers, réels et vérifiables, ne cesse d’orienter la pratique de Freud.

Parlant d’un de ses malades, il écrit en 1899 : « Profondément ensevelie sous tous les fantasmes, nous avons découvert une scène remontant aux temps originaires (avant vingt-deux mois), qui satisfait à toutes nos exigences et dans laquelle débouchent toutes les énigmes encore irrésolues26. » Et un peu plus tard, ces lignes où s’avoue la passion impérieuse de l’investigation poursuivie toujours plus avant et sûre d’aboutir, avec, si besoin est, le recours aux tiers pour vérifier la justesse de l’enquête : « Le soir, je lis des ouvrages de préhistoire, sans intention de travail […]27. Chez E., la deuxième vraie scène remonte à la surface et je pourrais peut-être même la faire objectivement confirmer par la sœur aînée du patient. Au troisième plan, s’approche encore quelque chose de longtemps soupçonné28. »

Ces scènes des temps originaires, ces vraies scènes, Freud les désigne alors du nom de Urszenen (scènes « originaires » ou « primitives »). Plus tard, comme on sait, ce terme sera réservé à l’observation du coït parental auquel l’enfant aurait assisté. Qu’on se reporte à la discussion de l’Histoire d’une névrose infantile (1918) concernant les rapports entre le rêve pathogène et la scène primitive sur laquelle il se fonde. À lire le premier jet du compte rendu clinique, rédigé « peu de temps après la fin du traitement, dans l’hiver 1914-1915 », on est frappé de la conviction passionnée qui pousse Freud, comme un détective aux aguets, à établir la réalité de la scène en la reconstituant dans ses moindres détails. Si un tel souci peut se manifester si longtemps après l’« abandon » de la théorie de la séduction, n’est-ce pas la preuve que Freud ne s’est jamais résigné à assimiler les « scènes » à de pures créations imaginaires ? Étouffée quant à la scène de séduction, la question resurgit vingt ans après dans des termes identiques à propos du coït parental observé par l’Homme aux loups. La découverte de la sexualité infantile n’a pas rendu caduc dans l’esprit de Freud le schéma fondamental qui était sous-jacent à la théorie de la séduction : le même processus d’une efficacité « après coup » est constamment invoqué ; nous retrouvons les deux événements (ici la scène et le rêve) séparés dans la série temporelle, le premier restant incompris et comme exclu à l’intérieur du sujet pour être ensuite repris dans l’élaboration du second temps. Que l’ensemble soit décalé dans les premières années de l’enfance ne change rien à l’essentiel du modèle théorique.

Il existe une ressemblance évidente entre le schéma freudien de l’après-coup et le mécanisme psychotique de la forclusion dégagé par Lacan : ce qui n’a pas été admis dans le symbolique (ce qui a été « forclos ») réapparaît dans le réel (sous forme d’hallucination). Or cette non-symbolisation, c’est justement le premier temps décrit par Freud. Comme Lacan et Freud illustrent leur théorie par le cas de l’Homme aux loups, on pourrait se demander si Lacan n’a pas considéré comme spécifiquement psychotique ce qui est en réalité un processus très général, ou si Freud n’a pas pris l’exception pour la règle en fondant sa démonstration sur un cas avéré de psychose.

De fait, la démonstration de Freud est facilitée par la réalité très probable de la scène primitive dans ce cas. Mais on peut concevoir que l’absence d’élaboration subjective ou de symbolisation, caractéristique du premier temps, n’est pas l’apanage d’une scène réellement vécue. Ce « corps étranger », qui va devenir exclu à l’intérieur, est le plus généralement apporté au sujet non par la perception d’une scène mais par le désir parental et le fantasme qui le supporte. Ce serait là le cas typiquement névrotique : en un « premier temps » (un temps non situable car fragmenté dans la série des moments de passage à l’auto-érotisme. Cf. plus bas, p.1 sq., infra) un « symbolique présymbolique » (pour paraphraser Freud) s’isolerait dans le sujet ; en un second temps, il serait repris après coup, « symbolisé » par lui. Dans la psychose, au premier temps, ce serait un réel brut qui s’imposerait, évidemment non symbolisé par le sujet, mais aussi offrant à toute tentative ultérieure de symbolisation un noyau irréductible. D’où, dans ce cas, la faillite, voire le caractère catastrophique du second temps.

C’est par cette voie d’approche que l’on pourrait tenter de saisir la différence entre le refoulement (originaire) et ce mécanisme psychotique que Freud tout au long de son œuvre a tenté de cerner (notamment en le désignant comme Verleugnung, déni), et que Lacan a nommé forclusion.

On sait qu’avant de publier son manuscrit, Freud y ajoute en 1917 deux longues discussions qui le montrent ébranlé par la thèse jungienne du « fantasme rétroactif » (Zurückphantasieren). Il admet qu’étant dans l’analyse l’aboutissement d’une reconstruction, la scène pourrait bien avoir été construite par le sujet lui-même, mais il n’en maintient pas moins avec insistance que la perception a au moins fourni des indices, ne serait-ce qu’une copulation de chiens…

Mais surtout, dans le moment même où Freud paraît en rabattre quant à l’appui que peut lui fournir un sol – qui se révèle si friable à l’enquête – de réalité, il introduit une notion nouvelle, celle des Urphantasien, les fantasmes originaires29. Ici, on assiste à une véritable mutation de l’exigence du fondement : puisqu’il se révèle impossible de déterminer si, avec la scène primitive, nous avons affaire à un événement vécu par le sujet ou à une fiction, il faut rapporter ce qui fonde en dernier ressort le fantasme à un en deçà, à quelque chose qui transcende à la fois le vécu individuel et l’imaginé.

Pour nous aussi, ce n’est donc qu’après coup que le tournant de la pensée freudienne, en 1897, livre son plein sens. Apparemment, rien de changé : la même recherche d’une réalité vraiment première, se poursuit, le même schéma est repris, celui d’une dialectique entre deux événements historiques successifs, les mêmes déceptions éprouvées – comme si Freud n’avait rien appris – devant la fuite de l’événement ultime, de la « scène ». Mais, parallèlement, à la faveur de ce que nous avons désigné comme un second courant, la découverte de l’inconscient comme champ structuré, susceptible d’être reconstruit parce qu’il est lui-même agencement, décomposition et recomposition d’éléments selon certaines lois, va permettre à la quête de l’origine de se déployer dans une dimension nouvelle.

Dans la notion de fantasme originaire30 viennent se rejoindre ce qu’on peut appeler le désir de Freud de trouver le roc de l’événement (et, s’il s’efface dans l’histoire de l’individu à force d’être réfracté et démultiplié, on remontera plus haut…) et l’exigence de fonder la structure du fantasme elle-même sur autre chose que l’événement.