XI. La psychose de transfert dans la psychothérapie de la schizophrénie chronique

1963

Après quelque cinq années de travail à Chestnut Lodge, j’ai compris, en voyant la manière dont évoluait la thérapie de certains de mes patients, que les symptômes de schizophrénie, si profonds et chroniques soient-ils, n’étaient pas simplement les tragiques débris humains laissés par le terrible holocauste de cette maladie, et qu’on pouvait voir dans ces symptômes (ou, plus exactement, que ces symptômes révélaient au cours de la thérapie) un aspect à la fois riche de sens et grouillant d’une énergie inépuisée et inépuisable. En effet, ces symptômes, le thérapeute les voit dès lors non plus comme des débris inertes, mais comme les manifestations d’un effort intense (et inconscient) de la part du patient pour reprendre, maintenir et se libérer de modes de relation qu’il a eus pendant son enfance avec d’autres personnes et qu’il entretient maintenant de manière inconsciente dans sa vie de tous les jours, plus particulièrement dans sa relation avec le thérapeute. Lorsque le thérapeute voit et ressent cet aspect de la situation thérapeutique, beaucoup de choses qui l’avaient dérouté chez le patient pendant tant de mois ou d’années deviennent cohérentes ; en outre, il sent (et cela ranime encore son courage) que les capacités potentielles de croissance du patient sont immenses, car ces capacités, il s’en aperçoit maintenant, loin d’être mortes, sont simplement figées dans la perpétuation de ces modèles de relation transférentiels inconscients.

Je pris conscience de cela de manière particulièrement mémorable dans deux situations de traitement : dans l’une, j’avais affaire à un hébéphrène d’un certain âge dont le symptôme majeur avait été pendant des années une grave apathie ; dans l’autre, à une hébéphrène d’une trentaine d’années qui, pendant longtemps, manifesta une confusion complètement décourageante. Je ne trouvais pas étrange qu’un homme qui avait été constamment hospitalisé pendant plus de dix ans dans un pavillon d’hôpital pour anciens combattants, puis dans un service fermé à Chestnut Lodge, fasse preuve d’une grande apathie ; pas plus que je ne trouvais extraordinaire qu’une femme, hospitalisée elle aussi pendant des années, et dont le dossier indiquait qu’elle avait subi avant son arrivée à Chestnut Lodge 140 comas insuliniques environ et un nombre indéterminé d’électrochocs, soit dans un état profond et persistant de confusion. Le plus souvent, quand je considérais ces deux malades et que je m’obstinais à essayer de les aider, je me trouvais de solides raisons d’être épouvanté et désemparé devant les ravages que la schizophrénie chronique et les diverses tentatives pour la soigner avaient causés chez ces deux êtres.

Ma vision des choses fut donc toute bouleversée le jour où j’entendis le patient, qui, selon son habitude, était allongé sur son lit sans prononcer une parole, dire avec un petit rire étouffé : « Si ma grand-mère était encore en vie, je serais un vrai flâneur » ; dans les mois et les années qui suivirent, je m’aperçus que sa soi-disant apathie était celle d’un homme qui s’était cru obligé d’étouffer ses ambitions et de rester aux côtés d’une grand-mère, et avant cela, plus important encore, auprès d’un père psychotiquement déprimé, qu’il fallait protéger des soucis quotidiens du monde extérieur par une présence rassurante plus ou moins constante et dont les besoins primaient sur ceux du patient.

Ironie du sort, moi qui avais regardé avec consternation cette espèce de végétal désespérant, je me trouvais, maintenant que le transfert devenait plus richement et ouvertement élaboré, dans la position d’un « papa » qu’il considérait, avec persistance et conviction, comme une coquille vide, comme un être dont l’esprit était depuis longtemps éteint, une espèce de relique sujette à des humeurs imprévisibles, à des dépressions profondes ponctuées de rages explosives. Une description de cas moins sommaire montrerait que tous ces traits avaient caractérisé sa propre maladie au cours des années précédentes ; et je suis certain que les éléments majeurs de sa maladie provenaient au départ de l’introjection de caractéristiques semblables chez son père. Son transfert sur moi se faisant de plus en plus cohérent, de plus en plus puissant, le fonctionnement de sa personnalité se libéra de la maladie ; mais je dois dire que, dans les mois et les années qui suivirent, il y eut des moments où le rôle transférentiel (qu’il instillait en moi plutôt qu’il ne m’y plaçait de force) ébranla passablement ma robustesse.

En ce qui concerne la patiente, je compris peu à peu que sa confusion profonde et persistante consistait fondamentalement en un triple effort inconscient et ambivalent (qui se manifestait de manière particulièrement claire et cohérente dans la relation avec moi en tant que père transférentiel) : 1° elle cherchait à me faire penser à sa place, comme son père avait pris l’habitude de le faire pendant son enfance et son adolescence jusqu’à son hospitalisation à l’âge de dix-neuf ans ; 2° elle cherchait à me prouver que j’étais incapable de faire cela – motif qu’on pourrait dire (et qui me semblait) hostile et castrateur, mais qui au fond, je le montrerai plus loin, favorise la détermination du patient à être et à fonctionner comme un individu à part entière ; 3° elle cherchait à me faire reconnaître ouvertement l’étendue de ma propre confusion, confusion telle que celle qui avait existé chez le père lorsque la patiente était enfant, et contre laquelle il s’était défendu par une omniscience subjective de type psychotique borderline.

Malgré ces deux expériences thérapeutiques, et d’autres presque aussi mémorables pour moi, je pataugeai comme tout le monde lorsqu’un collègue nous posa la question quelques années plus tard lors d’un séminaire à Chestnut Lodge : « Quel rôle joue le transfert dans ce travail ? »

Certes, nous avons depuis longtemps dépassé la position de Freud356 et d’Abraham357 sur ce point, qui estimaient que le schizophrène a régressé à un niveau de développement auto-érotique et qu’il est donc incapable de faire un transfert. Quant au concept de psychose de transfert, s’il n’a pas encore fait l’objet d’une volumineuse littérature, il n’est pas nouveau. En témoignent ces remarques éloquentes de Rosenfeld358 qui constituent une bonne introduction au sujet :

… Si on évite de solliciter le transfert positif par des réassurances directes ou des témoignages d’amour, et si on interprète simplement le transfert positif et négatif, les manifestations psychotiques s’articulent d’elles-mêmes au transfert et, de même que la névrose de transfert s’instaure chez le névrosé, de même, dans l’analyse des psychotiques, il s’instaure ce que l’on pourrait appeler une « psychose de transfert ». Le succès de l’analyse dépendra alors de notre compréhension des manifestations psychotiques dans la situation de transfert.

… On s’est aperçu que des manifestations psychotiques font partie du transfert dans les états aigus aussi bien que chroniques, et qu’il se développe ainsi ce que l’on peut appeler une « psychose de transfert ». Dans les cas de schizophrénie aiguë ou chronique, la tâche principale de l’analyste est de reconnaître les manifestations transférentielles pertinentes et de les communiquer au malade…

Quelques-uns de ces états schizophréniques chroniques semblent souvent tout à fait inaccessibles jusqu’à ce que les faits relatifs à la psychose de transfert soient compris et interprétés… (Rosenfeld, 1954).

Mais, pour diverses raisons, il n’est pas facile de voir ce qui relève de la « psychose de transfert » – du transfert délirant, comme le dit Little359 – dans la symptomatologie du schizophrène.

Pour l’analyste comme pour celui qui est en formation analytique, le terme de « psychose de transfert » connote habituellement une situation dramatique, redoutée, dans laquelle un analysant, qui paraissait sain au commencement de l’analyse mais dont la structure du moi était en réalité borderline, devient manifestement psychotique au cours de l’évolution de la relation transférentielle. Généralement, nous rendons l’analyste responsable de cette situation et préférons ne plus penser à ces problèmes, parce que nous craignons nous-mêmes de devenir (ou d’éviter de justesse de devenir), comme ce malheureux analysant, psychotique dans notre propre analyse. Mais, avec le schizophrène chronique, nous avons affaire à un individu qui, depuis longtemps déjà, est devenu franchement psychotique, et dont le transfert sur nous est particulièrement difficile à identifier en partie pour la raison précisément que sa vie quotidienne est entièrement faite de réactions transférentielles psychotiques incohérentes qu’il a vis-à-vis de tout son entourage, y compris de son analyste pendant la séance. La remarque de Little360 selon laquelle l’état délirant « reste inconscient jusqu’à ce qu’il soit mis au jour dans l’analyse » s’applique seulement dans le premier cas, celui du schizophrène borderline ; là, c’est le fait que le transfert est délirant qui est l’aspect relativement caché de la situation, l’aspect difficile à discerner ; dans la schizophrénie chronique, en revanche, presque tout est délirant, et le problème est de favoriser l’émergence d’une cohérence du transfert dans la symptomatologie délirante. En d’autres termes, le difficile dans le travail avec des schizophrènes chroniques, c’est de découvrir, dans leur expérience délirante, la « réalité transférentielle ».

La difficulté de discerner les aspects transférentiels de notre relation avec le patient tient au fait qu’il a régressé à un état de fonctionnement du moi comportant une grave détérioration de sa capacité soit à différencier, soit à intégrer ses expériences. Il est si incomplètement différencié au niveau du fonctionnement du moi qu’il a l’impression non pas que le thérapeute lui rappelle (est comme) sa mère, son père, ou quelqu’un d’autre, mais bien plutôt qu’il est, suivant une supposition non vérifiée, la mère ou le père. Ainsi par exemple, lorsque je voulus attirer l’attention d’une schizophrène paranoïde sur le fait qu’elle paraissait trouver semblables les personnes de son enfance et celles de son entourage actuel à l’hôpital (y compris moi-même), elle rejeta cette idée en me répliquant impatiemment : « C’est ce que j’essayais de vous dire ! Quelle différence y a-t-il ? » Durant des années, toutes les figures de son existence furent des composites ; la patiente ne faisait pas de distinction subjective nette entre son expérience passée et son expérience présente. Les figures de l’environnement hospitalier peuplaient les souvenirs de son passé, et les figures de ce que je savais être son passé se mélangeaient aux personnes qu’elle voyait tous les jours autour d’elle.

Même chose pour une autre patiente schizophrène paranoïde : il fallut plusieurs années de thérapie avant qu’elle soit en mesure de se souvenir et de me parler en détail de sa mère, qui était morte peu après l’arrivée de la patiente à Chestnut Lodge et que je n’avais jamais rencontrée. Dans le transfert, elle réagissait à moi comme à quelqu’un qui personnifiait tel ou tel aspect de sa mère, et dans cette supposition il y avait tant de conviction, tant d’insistance que j’avais moi aussi beaucoup de mal à prendre suffisamment de distance psychologique par rapport à la relation pour me représenter ce qu’avait pu être la relation entre la patiente et sa mère, pour voir le rôle que jouaient, dans la vision qu’elle avait de moi – dans ses réactions affectives intenses à mon égard –, l’amplification et la distorsion transférentielles de divers traits qui, en réalité, m’étaient propres. Voici ce que je trouve dans mes notes à propos d’une séance qui eut lieu après deux ans et demi de psychothérapie intensive :

« Dans la séance d’aujourd’hui, je me suis rendu compte que Susan se sent empêchée de sortir de Chestnut Lodge, de s’éloigner de moi, par des sentiments transférentiels qui viennent de la relation avec sa mère, et qui l’ont empêchée, pendant tant d’années, jusqu’à l’éclosion de la psychose, de quitter sa mère. D’après le matériel qu’elle m’a apporté aujourd’hui, il est clair (mais elle n’a pas été elle-même aussi explicite) qu’elle n’avait jamais imaginé pouvoir avoir le choix entre rester chez sa mère, s’occuper de celle-ci et de la maison ou s’en aller et faire sa vie ailleurs. De toute évidence, elle a eu l’impression qu’il allait de soi qu’elle devait rester et s’occuper de sa mère ; pour elle, cela ne valait pas la peine, c’était même méprisable, impensable, de concevoir l’idée de faire autre chose. Depuis quelques mois j’ai remarqué que souvent elle réagit à moi comme si j’étais quelqu’un d’isolé, ballotté dans les remous de la vie, quelqu’un que, semble-t-il, elle se sent le devoir d’aider de multiples façons ; par exemple, ses remarques ont été très souvent précédées d’un gentil “Docteur Searles… ?”, comme si elle me supposait préoccupé. Mais jamais jusqu’à ce jour ne m’était apparu cet élément transférentiel. Aujourd’hui, cela m’a sauté aux yeux. Depuis longtemps, je sentais que j’étais pour elle une mère qui condamne, qui rejette, ou une mère tendre ; mais je n’avais encore jamais aperçu cet élément particulier qui fait qu’elle me voit comme une mère un peu âgée, seule, ayant désespérément besoin d’aide.

« Elle et moi ne sommes parvenus à aucun consensus quant au fait que ces sentiments ont une base partiellement transférentielle, et je n’essaie pas de forcer son attention là-dessus. » D’autre part, comme je l’ai indiqué, l’une des raisons importantes pour lesquelles l’on sous-estime le rôle du transfert est qu’il faut parfois attendre très longtemps avant que le transfert soit non seulement suffisamment différencié mais aussi suffisamment intégré, cohérent, pour être identifiable. Cette situation ressemble beaucoup (quoique à un degré beaucoup plus prononcé ici) à ce que l’on observe dans la relation entre le patient névrosé et son analyste ; dans ce second cas, comme l’a très bien montré Glover361, le patient donne, dans les premières phases de l’analyse, des signes passagers de transfert positif et négatif pendant que se développe la névrose de transfert cohérente et durable :

… à partir du moment où l’on est sûr que cette situation transférentielle (la névrose de transfert proprement dite) est en train de s’instaurer, tout ce qui se passe pendant la séance analytique, toute pensée, toute action, tout geste, toute allusion à une pensée ou à une action extérieures, toute inhibition de pensée ou d’action, est en rapport avec la situation de transfert…

J’ai eu en traitement une patiente hébéphrène qui, pendant ses trois premières années à Chestnut Lodge, manifesta une extrême fragmentation du moi ; il était impossible d’identifier le transfert dans son comportement chaotique, aussi bien sur le plan de sa vie de tous les jours à l’hôpital que pendant les séances. Cependant, petit à petit, son intégration du moi devint suffisante pour que chacune de nos séances acquière une certaine cohérence et que j’arrive sans trop de peine à retrouver dans les expériences de son enfance la source de ses réactions actuelles. L’équipe hospitalière du service où elle était, qui jusqu’alors n’avait su à quoi s’en tenir avec elle, découvrit qu’elle avait reconstitué sur place la famille de son enfance, telle personne étant, pour elle, sa sœur aînée, telle autre sa mère, telle autre encore la bonne d’enfants de la famille et ainsi de suite.

Autre raison pour laquelle le thérapeute est long à sentir le rôle que joue le transfert dans la psychothérapie : lorsqu’il a passé des mois à « construire la relation », lorsque enfin, après de multiples rejets pénibles et décourageants, il est en droit de penser qu’il compte personnellement pour ce patient jusqu’alors inaccessible, il supporte particulièrement mal de s’apercevoir à quel point le patient l’a traité non comme un individu à part entière mais comme l’incarnation, dans le transfert, d’une autre personne. Parfois, même le corps du thérapeute (pour ne rien dire de choses plus subtiles comme les sentiments) n’est pas vraiment perçu comme tel par le patient. J’avais, par exemple, une patiente paranoïde qui m’accusait avec des vociférations de m’être coupé les mains et d’y avoir greffé à la place celles de sa grand-mère morte depuis longtemps, et cela pour que la vision de ces mains sortant de mes manchettes lui déchire le cœur de chagrin et de culpabilité vis-à-vis de cette grand-mère. Pendant pas mal d’années, cette même patiente fut persuadée que la tête qu’elle voyait sur mes épaules n’était pas vraiment la mienne mais celle de telle ou telle personne de sa vie passée. Le thérapeute qui subit un transfert de cette force se sent très seul, car rien ou presque rien dans ce que le patient lui renvoie ne le confirme, lui, dans son identité.

À mon sens, la raison profonde pour laquelle nous avons du mal à discerner le transfert dans la psychothérapie de ces patients (et à en suivre l’évolution), c’est que le transfert est l’expression d’une organisation très primitive du moi, comparable à celle du petit enfant qui vit dans un monde d’objets partiels, avant de se vivre lui-même, de vivre sa mère et les autres personnes de son entourage comme des êtres vivants, unifiés et humains. Le transfert tel que nous l’observons chez le névrosé suppose trois personnes unifiées : le patient, le thérapeute et une personne qui a figuré dans la première enfance du patient. Le patient schizophrène, lui, n’est jamais vraiment parvenu à un niveau de différenciation et d’intégration du moi qui lui permette de savoir ce que sont trois personnes totales, ou même ce qu’est une seule personne totale. La question de savoir s’il parviendra jamais à un tel niveau de maturation du moi dépendra avant tout – en ce qui concerne la contribution du thérapeute – de la capacité de ce dernier à s’acquitter de trois tâches. Premièrement, le thérapeute doit pouvoir fonctionner comme une partie du patient et permettre au patient d’être véritablement, à un niveau profond de fonctionnement psychologique, une partie de lui-même. Deuxièmement, il doit être capable de promouvoir l’individuation du patient (et, dans une certaine mesure, sa propre ré-individuation) à partir de ce niveau de relation – différemment conceptualisé selon les auteurs (pour les kleiniens362, phase transférentielle dominée par l’identification projective du patient ; pour Little363, phase où le patient a l’idée délirante, encore inconsciente, d’une complète indifférenciation d’avec l’analyste ; et pour la plupart des auteurs, et je suis de ceux-là, phase de relation symbiotique entre patient et thérapeute). La troisième tâche du thérapeute consiste à discerner et à faire les interprétations concernant l’objet total que le patient a maintenant différencié et intégré, c’est-à-dire à discerner les manifestations névrotiques, sortes de manifestations transférentielles. Dès lors que le patient est parvenu à se constituer comme personne totale, dès lors qu’il est capable de percevoir le thérapeute comme personne totale, la psychose de transfert devient une névrose de transfert.

On peut se demander si l’organisation du moi, chez le schizophrène chronique, est entièrement, à tout moment et dans toute relation, aussi incomplètement différenciée que le laissent supposer les remarques précédentes ; on se souvient ici des intéressants articles de Katan364 et de Bion365 sur la part non psychotique de la personnalité du schizophrène. Quoi qu’il en soit, je crois qu’on peut concevoir le transfert du patient sur le thérapeute comme étant, fondamentalement, une forme de relation au thérapeute où celui-ci figure la mère dont le patient ne s’est encore jamais profondément différencié. Qui plus est, je pense que ce côté « le plus malade » – le moins différencié – du fonctionnement du moi du patient intervient dans toute relation dont l’intensité atteint celle de la relation thérapeutique.

En ce qui concerne la phase symbiotique de la relation thérapeutique, je voudrais pour le moment simplement dire ceci : il est particulièrement difficile de discerner et de conceptualiser le transfert dans les cas – toujours surprenants pour nous bien qu’ils soient fréquents – où l’on découvre que le patient entretient une relation avec lui-même (ou, plus exactement, avec une partie de lui-même) en tant qu’objet. Je citerai, par exemple, le cas d’une hébéphrène : bien qu’elle fût seule dans sa chambre, on avait souvent l’impression, lorsqu’on écoutait à travers la porte, qu’il y avait dans la pièce une mère grondeuse, dominatrice, et un enfant rebelle qui s’affrontaient verbalement. Une autre hébéphrène, voulant exprimer un accès de jalousie au moment où elle venait juste d’obtenir ce qu’elle avait recherché depuis longtemps, à savoir la liberté d’aller seule au village voisin, me dit : « Je suppose que je suis jalouse de moi-même. » Sa voix traduisait une forme particulière de souffrance liée au clivage du moi, et cette souffrance se répercutait en moi, d’une manière que je ne saurais rendre. Un patient hébéphrène, qui restait généralement silencieux pendant les séances et qui se sentait profondément menacé et devenait furieux dès que je me mettais à parler, m’interrompit un jour avec cet ordre furibond : « Restez assis jusqu’à ce que vous vous attrapiez vous-même ! » Plus tard, le même phénomène se produisit sous une forme non projetée : quand je demandai au patient ce qu’il éprouvait, il me répliqua : « Je fais le mort et j’essaie de m’attraper moi-même ! » Plus tard encore, lorsque, l’entendant murmurer des mots qui étaient devenus maintenant des stéréotypes, tels que « Prenez votre temps… Par exemple !… Sois sage… », je lui demandai : « À qui dites-vous cela, Bill ? », il me répondit : « Je suis simplement en train de me faire écho à moi-même. »

De même, Freud note dans un article où il donne quelques éléments de son travail avec un patient schizophrène : « … l’analyse montre que son complexe de castration se joue au niveau de la peau366. » Szasz367 cite le cas de nombreux patients qui ont fait un transfert sur diverses parties de leur corps. Il faut également mentionner ici l’ensemble de la théorie de Melanie Klein368 concernant l’importance des objets internes dans le fonctionnement mental.

Dans la mesure où le patient est occupé à réagir à une partie de lui-même (que ce soit une partie de son corps ou une partie de ses objets psychiques internes), quelle est alors la nature du transfert sur le thérapeute qu’il a devant lui ? Il me paraît ici intéressant de concevoir le transfert comme étant pour le thérapeute une matrice à partir de laquelle la différenciation et l’intégration du moi du patient se développeront progressivement, par identifications successives à cet « objet » transférentiel, qui n’est ni différencié ni intégré au départ, mais qui, à un certain niveau de relation, est vraiment extérieur.

Dans mon livre The Nonhuman Environment369, j’ai rapporté le cas d’une femme hébéphrène qui disait craintivement, faisant clairement allusion à moi : « Il y a un docteur bizarre par ici qui est incompréhensible pour moi. Il est du métal – il est (regardant anxieusement les murs de la pièce) tout. – En bois ? » lui demandai-je, pensant au bois qui recouvrait les murs de la pièce où nous étions. Elle me fit signe que oui, en ajoutant : « Il est partout. » Lorsque la thérapie fut plus avancée, chacun des deux participants résolut suffisamment son angoisse et son hostilité de représailles pendant la phase symbiotique du transfert pour ressentir l’autre comme omniprésent, comme envahissant toute son existence ; mais maintenant l’autre n’est plus ressenti comme une présence malveillante, menaçante et contraignante, mais au contraire comme une présence bénéfique et enrichissante.

Les analystes anglais qui ont adopté la théorie de Melanie Klein ont beaucoup écrit sur la psychose de transfert et sur son traitement thérapeutique. Leur approche du problème est axée sur le concept kleinien d’identification projective. Voici quelques extraits des « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes370 » de Melanie Klein :

J’ai souvent exprimé mon idée que les relations objectales existent dès le début de la vie, que le premier objet est le sein de la mère, qui se clive pour l’enfant en un sein « bon » (gratificateur) et un sein « mauvais » (frustrateur). Ce clivage aboutit à une séparation de l’amour et de la haine. J’ai indiqué ensuite que la relation avec le premier objet implique son introjection et sa projection et qu’ainsi, dès le début, les relations objectales sont modelées par une interaction entre l’introjection et la projection, entre les objets et les situations internes et externes…

… Avec l’introjection de l’objet complet, à peu près au second quart de la première année, se produisent des progrès marqués vers l’intégration… Les aspects aimés et haïs de la mère ne sont plus sentis comme séparés aussi radicalement, ce qui produit une augmentation de la crainte de la perdre, des états voisins du deuil et un sentiment violent de culpabilité, qui provient de ce qu’on sent les pulsions destructrices se diriger contre l’objet aimé. La position dépressive [à la différence de la position paranoïde évoquée plus haut] est arrivée au premier plan…

… dans les tout premiers mois de la vie, l’angoisse est surtout vécue comme une peur de persécution et cela contribue à certains mécanismes de défense qui sont caractéristiques de la position schizoparanoïde. Parmi ces défenses, le mécanisme de clivage des objets internes et externes, des émotions et du moi, a une importance particulière. Ces mécanismes de défense font partie du développement normal et constituent en même temps la base de la schizophrénie ultérieure. J’ai décrit les processus qui sous-tendent l’identification par projection comme une combinaison du clivage de parties de la personne et de leur projection sur une autre personne…

Le psychanalyste kleinien Rosenfeld, auteur de plusieurs articles particulièrement éclairants sur la schizophrénie, écrit371 :

J’ai remarqué que chaque fois qu’un patient se rapproche d’un objet avec amour ou avec haine, il semble se confondre avec cet objet. Cette confusion semble due non seulement à un fantasme d’incorporation orale conduisant à une identification introjective, mais en même temps à des pulsions et des fantasmes visant à faire entrer dans l’objet la totalité ou des parties de soi-même, ce qui conduit à une « identification projective ». Cette situation peut être considérée comme la forme la plus primitive de relation d’objet, et débute dès la naissance… Bien que l’identification projective repose initialement sur une forme particulière de relation d’objet, elle peut également servir de mécanisme de défense : par exemple pour cliver des parties du moi, bonnes et mauvaises, et les projeter dans des objets externes qui sont alors identifiés à ces parties projetées de soi-même. Dans les schizophrénies chroniques, l’identification projective est ainsi souvent utilisée de manière défensive…

S’appuyant, dans un autre article, sur des données cliniques détaillées, Rosenfeld déduit implicitement que, si le schizophrène peut paraître avoir régressé au stade auto-érotique et sans objet du développement, comme le supposaient Freud372 et Abraham373, il est en réalité engagé dans une relation d’objet avec l’analyste, relation d’objet du type introjection primitive et identification projective. Il conclut ainsi sa description d’une séance :

… L’ensemble du matériel de cette séance permet de faire l’hypothèse que dans l’état de repli il m’introjectait ainsi que mon pénis et simultanément se projetait lui-même en moi. Je fais donc ici à nouveau l’hypothèse qu’il est parfois possible de retrouver une relation d’objet dans un état apparemment auto-érotique… Ce n’est qu’à un stade plus tardif du traitement qu’il devint possible de distinguer les mécanismes d’introjection objectale et d’identification projective qui vont si souvent de pair374

On trouve, parmi les écrits d’analystes kleiniens, un certain nombre d’exemples intéressants d’interprétations de transfert délirant, toutes axées sur le concept d’identification projective (ou introjective). Rosenfeld375 écrit par exemple :

… Le patient lui-même donna la clé de la situation de transfert en montrant comment il avait projeté la partie endommagée de lui-même contenant le monde détruit, non seulement dans tous les autres patients, mais aussi en moi, et comment il m’avait ainsi transformé. Mais cette projection, au lieu de le soulager, l’avait rendu plus anxieux, parce qu’il redoutait ce que j’allais mettre à l’intérieur de lui en retour ; de ce fait, ses processus d’introjection s’en trouvèrent sévèrement perturbés. On pouvait donc s’attendre à une grave détérioration de son état, et de fait, celui-ci devint très précaire les dix jours suivants. Il devint de plus en plus méfiant au sujet de la nourriture et finalement refusa de manger ou de boire quoi que ce fût… Tout ce qu’il introduisait en lui lui semblait mauvais, endommagé et toxique (comme des fèces), de sorte qu’il lui était impossible de manger quoi que ce soit. Nous savons que la projection conduit à son tour à une réintrojection, de sorte qu’il avait aussi le sentiment d’avoir à l’intérieur de lui tous les objets détruits et mauvais qu’il avait projetés dans le monde extérieur : et sa toux, ses haut-le-cœur, ses mouvements de bouche et des doigts montraient que ce problème le préoccupait… Je lui dis que non seulement il avait peur d’introduire en lui quelque chose de mauvais, mais qu’il craignait aussi de prendre de bonnes choses, le bon jus d’orange ou les bonnes interprétations, de peur que cela ne le fit à nouveau se sentir coupable. À ces mots, une sorte de choc sembla secouer son corps ; par un grognement, il montra qu’il avait compris et sa mimique se modifia. À la fin de la séance, il avait fini le verre de jus d’orange ; c’était la première fois qu’il buvait ou mangeait depuis deux jours…

Rosenfeld écrit ailleurs376 à propos d’une patiente atteinte de schizophrénie aiguë et qui, de façon intermittente, était plongée dans un état de confusion et incapable de parler :

Elle m’examina alors un bon moment et me dit : « Pourquoi m’imitez-vous ? » J’interprétai qu’elle s’était mise à l’intérieur de moi et qu’elle avait ainsi l’impression que j’étais elle et que je devais parler et penser pour elle. Je lui expliquai que c’était la raison pour laquelle elle se sentait tellement enfermée quand elle venait chez moi et que c’était également pour cela qu’elle avait voulu se sauver. Elle avait l’air maintenant beaucoup plus à son aise et confiante, et elle dit : « Vous êtes la meilleure personne au monde. » J’interprétai que parce qu’elle me croyait si bon, elle désirait être à l’intérieur de moi et avoir ce qui était bon en moi.

… À la suite des interprétations qui portaient sur son sentiment d’être à l’intérieur de moi, elle fut capable de se dégager de moi, ce qui diminua sa confusion. Elle me perçut alors davantage comme un objet extérieur et fut capable de parler…

Pour Bion377, l’identification projective se définit par le fait que :

… le patient détache une partie de sa personnalité et la projette dans l’objet où elle s’installe, parfois comme persécuteur, appauvrissant d’autant la psyché dont elle a été séparée.

On aura ici un bref aperçu de la manière dont Bion utilise les interprétations verbales en lisant ce passage concernant un patient schizoïde :

… Comme le silence se prolongeait, je m’aperçus que je craignais que le patient ne médite de m’attaquer physiquement, bien que dans son attitude extérieure rien n’indiquât de telles intentions. Cependant, la tension augmentant, j’eus de plus en plus la certitude qu’il s’agissait bien de cela. C’est alors, et seulement alors, que je lui dis : « Vous avez introduit en moi votre peur de me tuer. » Le patient ne bougea pas mais je remarquai qu’il serra les poings jusqu’à faire blanchir les jointures de ses doigts. Il demeura silencieux. En même temps, je sentis que la tension qui régnait dans la pièce, probablement dans la relation entre nous deux, avait diminué. Je lui dis : « Quand je vous ai parlé, vous avez repris en vous votre crainte de me tuer ; maintenant vous craignez de vous livrer à une attaque contre moi. » Je suivis la même méthode pendant toute la séance, attendant que les impressions s’accumulent jusqu’à ce que je me sente en mesure de faire mon interprétation. On remarquera que mon interprétation se fonde sur l’utilisation de la théorie kleinienne de l’identification projective, premièrement pour élucider mon contre-transfert, et deuxièmement pour forger l’interprétation que je donne au patient.

On peut, me semble-t-il, considérer ces exemples d’interprétations verbales de transfert comme une forme d’intervention, parfois efficace, qui fait appel à la collaboration de l’aire non psychotique de la personnalité du patient dont parlent Katan378 et Bion379. Mais, en particulier avec les schizophrènes chroniques hospitalisés depuis longtemps, on a bien souvent affaire à des patients trop malades pour pouvoir enregistrer les communications verbales ; et même dans les exemples précédents cités par Rosenfeld et Bion, il est impossible de faire la part des choses et de savoir ce qui aide véritablement le patient : est-ce la justesse des propos du thérapeute qui éclaire le patient ? ou est-ce la confiance, la fermeté et la compréhension qui accompagnent ces mots dits par quelqu’un qui sent qu’il dispose d’une base théorique fiable pour formuler les phénomènes cliniques dans lesquels il se trouve ?

Les concepts développés par M. Little dans ses articles « On Delusional Transference (Transference Psychosis)380 » et « On Basic Unity381 » nous aident également à conceptualiser ces états du moi chez le patient et ces états de relation entre patient et médecin :

… un névrosé peut reconnaître dans l’analyste une personne réelle qui, pour le moment, symbolise ou « figure » ses parents…

Dans le transfert délirant, il n’existe rien de tel, ni de « figure de », ni de « comme si ». Pour ce patient, l’analyste est, de manière absolue,… à la fois les parents idéalisés et leurs opposés, ou plutôt les parents déifiés et diabolisés, lui-même (le patient) étant également déifié et diabolisé…

Le délire transférentiel cache chez le patient un état qu’à la fois il a besoin et craint d’atteindre. Dans cet état, sujet et objet, sentiment, pensée, mouvement sont vécus comme étant la même chose. Autrement dit, il y a seulement un état d’être ou d’expérience et le sentiment qu’il y a là une personne n’existe pas ; par exemple, il y a seulement une colère, une crainte, un amour, un mouvement, etc., mais il n’y a pas une personne qui ressent la colère, la crainte ou l’amour, ou une personne qui bouge. Et puisque toutes ces choses ne font qu’un, il n’y a pas de séparation ou de distinction entre elles. C’est un état d’indifférenciation, au niveau de la psyché et du soma, vécu comme un chaos.

Cet état est quelque chose de terrifiant, car il signifie qu’on perd tout sentiment d’être une personne et tout sens de l’identité. Le patient qui atteint cet état n’est plus à ce moment-là qu’une douleur, une rage, une confusion, un cri, etc., et il dépend totalement de l’analyste qui est ici la personne qui sent et agit. Il y a en fait identification de type primaire avec l’analyste, mais le patient ne peut s’en rendre compte.

Il faut que le patient atteigne cet état pour que soit reconnue l’irréalité de ces identités, mais le fait de l’atteindre est vécu comme une profonde annihilation – d’où le besoin de maintenir le délire dans le transfert…

[En ce qui concerne] l’état d’indifférenciation que cache le délire… les termes d’« identification primaire » et de « narcissisme primaire » ne me paraissent pas convenir plus que celui de « position schizoparanoïde ». Je dirais plutôt qu’il s’agit là d’un état d’indifférenciation originelle, ou d’unité fondamentale, qui inclurait en quelque sorte une identification primitive. Ce que je veux dire, c’est que l’état indifférencié est absolu, tant en degré qu’en étendue. Rien n’existe séparément de quoi que ce soit d’autre, et le processus de différenciation doit partir de zéro (1958).

Non seulement M. Little conteste un certain nombre de concepts kleiniens, mais elle souligne l’importance du mouvement et du contact physique pour résoudre le transfert délirant :

Rosemary ne s’est jamais distinguée de sa sœur Joyce, de deux ans plus âgée qu’elle. Tout ce qui s’est passé pendant son enfance, toutes ses idées, tous ses sentiments sont précédés de l’entité « nous » ; (« Nous avons fait ça », « Nous détestions ça »). Elle et Joyce sont indivisibles ; elle « ne se sent jamais une personne », mais elle est souvent « deux personnes » et quelquefois une « demi-personne ». Souvent, au début d’une séance, elle ne « sait pas comment commencer »…

Rosemary fonctionnait séparément à deux niveaux différents au moins ; son état de séparation me semble être dû à un défaut de fusion plutôt qu’à l’action d’un mécanisme de clivage…

Tout au long de son analyse, elle n’a cessé d’être paralysée de terreur et incapable de trouver un point de départ autre que quelque chose se produisant en moi… Son silence et son immobilité peuvent rester complets pendant des semaines, et ce n’est que lorsque je donne des signes de vie de manière explicite (car tout ce qui est seulement implicite ne sert à rien) qu’elle peut commencer à me dire ce qui s’est passé…

À la lumière de cette idée d’identité absolue entre le patient et l’analyste, je crois que nous devons reconsidérer tout ce que nous pensons sur des mécanismes mentaux tels que la projection, l’introjection, la condensation, le déplacement et tout ce que Freud inclut dans l’expression « travail du rêve ».

… nous voyons ici comment ce que nous tenions pour une condensation devient une régression à l’état indifférencié originel. De même,… ce qui apparaissait comme identification projective est devenu l’affirmation d’une identité absolue avec moi (1960).

J’ai travaillé pour ma part avec des patients si profondément dé-différenciés que plusieurs années de thérapie intensive ont été nécessaires pour qu’ils parviennent à faire la distinction entre le « dehors » et le « dedans ». Pour la période précédant cette étape, les observations de M. Little peuvent nous aider à aborder le patient ; mais pour la période qui vient ensuite, les formulations de Melanie Klein et de ses disciples – formulations qui supposent un niveau de structure psychique beaucoup plus élevé (différenciation) et qui impliquent une bien plus grande utilisation des interprétations verbales – s’avèrent, d’après mon expérience, souvent pertinentes. Nous n’avons pas, je pense, à choisir entre des concepts théoriques irréconciliables, mais plutôt à déterminer dans quelle phase de développement du patient chacun d’eux nous est le plus utile.

Quatre variétés de psychose de transfert

On peut définir ainsi la psychose de transfert (ou le transfert délirant, comme l’appelle M. Little382) : tout type de transfert qui fausse ou empêche la relation patient-thérapeute en tant qu’ils sont des êtres séparés, vivants, humains et sains. Je présenterai maintenant une série d’exemples de transferts de ce genre ; ce sont des exemples qui m’ont été fournis par mon propre travail clinique et dont chacun d’eux me paraît utile parce qu’il est typique de nombreuses situations cliniques. Je ne suis pas certain de la validité du système théorique sur lequel je m’appuierai pour présenter ces situations typiques ; mais, outre qu’il facilite la cohérence de la présentation, il offre l’avantage d’intégrer dans une théorie claire les phénomènes cliniques apparemment dissemblables que j’ai pu observer jusqu’ici. Avant de procéder à ces descriptions, je dois aussi préciser que tout patient est susceptible de présenter, sur l’ensemble de la durée du traitement et peut-être même dans une seule séance, les quatre variétés différentes de psychose de transfert que je vais maintenant décrire.

I.

Les situations transférentielles dans lesquelles le thérapeute ne se sent pas en relation avec le patient. Ce sont des situations où le thérapeute découvre que le patient le prend pour un objet inanimé, un animal, un cadavre, une idée, ou quelque chose d’autre qui n’est pas, par essence, humain et vivant. J’ai donné de nombreux exemples de ces situations dans mon livre The Nonhuman Environment383 ; aussi me contenterai-je ici d’énumérer quelques situations types que je n’ai pas évoquées dans le livre. Je pense actuellement que, sur le plan génétique, ces situations remontent au monde d’objet partiel de la première enfance – à cette période pendant laquelle l’enfant n’est pas encore parvenu à différencier l’animé de l’inanimé, l’humain du non-humain, à la fois dans son environnement et en lui-même, et n’a pas encore constitué, par l’accumulation des relations d’objet partiel, une image de lui-même et de sa mère comme objets totaux et séparés. J’ai appelé384 la phase thérapeutique au cours de laquelle prédomine cette relation transférentielle – ou cette « non-relation » – la phase de « non-contact », et j’ai indiqué que la période de l’enfance qui y correspond sur le plan étiologique était celle dont est issue, comme le montre Mahler385, la psychose infantile autistique, contrairement à la psychose infantile symbiotique qui, sur le plan du développement, vient plus tard ; d’après Mahler, le premier type se rencontre chez l’enfant qui n’a jamais connu vraiment la symbiose mère-enfant caractéristique du premier âge dans une maturation saine, et le second chez l’enfant qui a connu la relation symbiotique avec la mère, mais n’a jamais dépassé ce mode de relation.

Outre les différentes variétés que j’ai énumérées dans mon livre, il existe aussi la situation clinique dans laquelle le patient identifie faussement le thérapeute. Un schizophrène paranoïde, catholique fervent, allait chaque dimanche à la messe célébrée dans l’église du pays, et lorsque j’arrivais à notre séance du lundi, il me prenait chaque fois pour le prêtre, avec une conviction qui me mettait fort mal à l’aise ; cependant, je compris bientôt que, très probablement, il refoulait, par cette perception fausse qu’il avait de moi, son sentiment de trahir son Église du fait qu’il était traité – bien qu’involontairement – par un psychanalyste, situation à laquelle, croyait-il, son Église était fermement opposée, et qu’en outre sa mère avait fortement réprouvée.

La position transférentielle de celui que l’on prend sans cesse, et parfois sous une forme bizarre, pour quelqu’un d’autre peut être très lourde à supporter pour le thérapeute. Une femme hébéphrène, pendant des mois, n’a cessé de me prendre pour des dizaines de personnes différentes qu’elle avait connues autrefois et je me suis rendu compte alors que le fait de ne pas pouvoir me sentir confirmé dans mon identité m’était presque insupportable. J’ai déjà évoqué la femme paranoïde qui hurlait, remplie d’angoisse, sur un ton de condamnation et en regardant fixement mes mains, que j’avais coupé celles de sa grand-mère et les avais greffées sur moi pour mieux lui remuer le couteau dans la plaie ; je ne sais combien de fois elle prit ma tête pour celle d’une autre personne dont on avait coupé la tête pour la greffer sur moi. Un jour, elle déclara à une infirmière : « Même votre voix peut être changée par branchement pour qu’elle ressemble à celle de quelqu’un que je connais. » Une autre fois elle me déclara, avec une conviction qui me donna le frisson, qu’elle était certaine que j’étais une machine qu’on avait envoyée pour la tuer ; une autre fois encore, que j’étais une femme qui avait tué son mari et qui s’apprêtait à faire la même chose avec elle.

Le transfert délirant peut aussi consister en ceci que le patient se sent pris pour un autre par son interlocuteur. Une femme paranoïde, à laquelle une infirmière qui la connaissait de longue date avait parlé longuement et avec affection, confia, d’après ce que rapporta l’infirmière, qu’ « elle [la patiente] avait l’impression, pendant que je lui parlais, que je parlais en réalité à une troisième personne qui se trouvait dehors devant sa fenêtre ». Cette troisième personne, selon la patiente, c’était des « anges »… Un jour que j’étais en séance avec une patiente qui était vieille fille, et que j’essayais d’amorcer avec elle l’exploration de conflits sexuels émergeant du refoulement, elle me dit du ton de la protestation : « Pourquoi me parlez-vous comme ça, docteur Searles ? » ; parfois elle disait cela avec un rire chaleureux et charmant, mais, d’autres fois, sur un ton qui indiquait clairement qu’elle se sentait, selon ses propres termes, « mal à l’aise ». Dans l’un de ces moments, elle parut un jour perdre complètement le contact, et lorsque je lui demandai ce qu’elle ressentait, elle répliqua : « Vous me mettez mal à l’aise quand vous parlez comme ça, docteur Searles. – Comment est-ce que je parle ? – Comme si j’étais une vieille dame mariée. » Je lui demandai ensuite si elle avait l’impression, dans ces moments-là, que je ne m’adressais pas à elle, et elle acquiesça. Je suggérai alors qu’il était assez naturel dans ces conditions qu’elle se sente hors du coup et là encore elle fut d’accord. Il y eut de nombreuses autres séances semblables où elle se comportait comme si elle était psychologiquement absente, avec, visiblement, le sentiment que je la prenais pour quelqu’un d’autre, lorsque mes remarques différaient trop de l’image qu’elle avait d’elle-même.

De même espèce sont les cas où le patient se prend lui-même pour quelqu’un d’autre ; j’eus ainsi une patiente paranoïde qui, pendant plusieurs mois, crut qu’elle était sa propre mère ; quant à ses deux enfants, ils étaient ses trois frères et sœurs adultes. C’était là pour elle une réalité absolue, à prendre au sens propre, et qui n’avait rien à voir avec les implications figurées assez manifestes qu’un observateur pouvait y déceler ; ainsi, pendant des semaines, je me sentis entièrement coupé de la personne que je la savais être. Une autre femme paranoïde, dans ses moments d’angoisse intense, devenait littéralement sa propre mère ; en d’autres termes, un introject pathogène dérivé de sa mère s’emparait d’elle et dominait son comportement et son sentiment d’identité, de sorte qu’en de tels moments on ne pouvait qu’attendre que prennent fin ses tirades paranoïdes et que son soi devienne accessible et capable d’entendre nos paroles. La femme hébéphrène dont je parlais plus haut, qui à chaque séance me prenait pour des dizaines de personnes différentes ayant figuré dans son histoire passée ou vues dans des films, se prit en même temps elle-même pour d’autres personnes.

Parfois, elle me demandait, et c’était alors pathétique, si j’avais vu Louise (son propre nom) ces derniers temps ; cela faisait visiblement bien longtemps qu’elle ne s’était pas vue elle-même, si fugitivement que ce soit. Les rares fois où elle utilisait son propre nom, je savais qu’elle se sentait plus en contact avec elle-même que d’habitude.

Dans cette même catégorie de phénomènes, il faut mentionner aussi les cas où le patient considère le thérapeute, dans le transfert, comme l’une de ses innombrables hallucinations, ou comme ayant encore moins de réalité que les figures hallucinatoires. Une patiente hébéphrène qui n’avait pas d’enfant me prenait, lorsque j’entrais dans sa chambre, pour « 1 500 hommes » qui s’immisçaient dans sa relation avec sa fille. Il apparut qu’elle se prenait pour sa mère et qu’elle se vivait elle-même-comme-enfant sous la forme d’une fille hallucinatoire à l’extérieur d’elle-même ; elle était bien plus occupée à essayer d’établir une relation avec cette figure hallucinatoire qu’avec les hommes hallucinatoires sur lesquels elle transmettait sa perception de moi. Une autre fois, elle expliqua, exaspérée et déchirant ses vêtements – un de ses symptômes qui, pendant des mois, me découragea et fut terriblement difficile à maîtriser –, qu’elle essayait de « passer au travers » de moi (en tant que personnification de son père) pour pouvoir « atteindre ma mère » vécue par elle, apparemment, comme une présence hallucinatoire dans la pièce s’ajoutant à nos deux présences. Autre exemple, celui d’un patient hébéphrène qui me donna longtemps l’impression que je n’étais pas plus pour lui qu’un bout de bois, un spectateur muet et passif de ses échanges animés avec tout un groupe de figures hallucinatoires présentes dans la pièce (ce groupe devint plus cohérent au fil des mois et petit à petit on put l’identifier comme étant la famille que le patient avait eue pendant son enfance). Plus tard, il y eut une phase au cours de laquelle je sentis que j’étais maintenant pour lui comparable aux figures hallucinatoires présentes dans la pièce (et investi de presque autant de sentiment qu’elles) et je m’aperçus alors que j’éprouvais un sentiment de rivalité, et souvent de jalousie, vis-à-vis de ces figures. Ensuite vint le moment où j’eus la certitude de compter beaucoup plus pour lui que ses hallucinations, de sorte que chaque fois qu’il se mettait à halluciner, je pouvais facilement tenir cela pour secondaire par rapport à sa relation avec moi en tant que personne réelle (c’est-à-dire considérer cela comme un mécanisme de défense inconscient lié à quelque événement survenu dans cette relation).

Une autre forme de transfert psychotique dans laquelle le thérapeute se sent étrangement non relié au patient est celle où celui-ci le considère, lui, comme psychotique. Selon Hill386 « … on a parfois absolument l’impression que le patient croit que le thérapeute est profondément psychotique, exactement comme lui-même a été psychotique… »

Si j’en crois mon expérience, cela fait partie de l’évolution du transfert dans la psychothérapie des schizophrènes chroniques. Tous ces patients ont eu dans leur enfance au moins un parent ayant un fonctionnement du moi de type borderline, voire un comportement carrément psychotique ; il est donc naturel que, dans le déroulement de son transfert sur le thérapeute, ce patient ait la conviction, durable souvent, que son thérapeute est émotionnellement inaccessible (sans contact avec lui), délirant et sujet peut-être à des explosions imprévisibles et potentiellement meurtrières. D’après Hill, c’est ainsi que le schizophrène voit les choses, et à la fin de son traitement

… [le patient] est bon, et tout ce qui est mauvais est laissé au médecin. La maladie elle-même est laissée au médecin… (1955).

J’ai donné dans les chapitres iv et vi des exemples précis de cette forme de transfert délirant, soulignant la nécessité de poursuivre le traitement bien au-delà de cette phase, jusqu’à ce que soit bien résolue la folie, et de ne pas simplement laisser celle-ci sous cette forme projetée sur le thérapeute. Ici, je voudrais simplement dire combien il est important que le thérapeute soit capable de supporter l’émergence explicite d’un tel transfert du patient sur lui. En ce qui concerne, cette fois, la signification étiologique de la projection par le patient de sa propre santé mentale, Bion fait des remarques intéressantes qui nous éclairent sur cette question de l’évolution nécessaire du transfert :

J’ai parlé de la description que fait Melanie Klein de la position schizo-paranoïde et du rôle important qu’y jouent les fantasmes du nourrisson d’attaques sadiques contre le sein. Des attaques identiques sont faites contre l’appareil de perception dès le début de la vie. Cette part de la personnalité du nourrisson est coupée, divisée en tout petits fragments, puis, grâce à l’identification projective, expulsée de la personnalité. S’étant ainsi débarrassé de l’appareil de connaissance consciente de la réalité intérieure et extérieure, le patient atteint un état qui est ressenti comme n’étant ni de vie ni de mort…

L’identification projective de la connaissance consciente et, parallèlement, les débuts de la pensée verbale constituent le facteur principal dans la différenciation [chez tout schizophrène] entre la personnalité psychotique et la personnalité non psychotique… (1956).

… les patients utiliseront le mécanisme d’identification projective pour se débarrasser de leur « santé mentale ». Si l’analyste paraît, par sa conduite, ne pas tenir compte de cette possibilité, la voie sera ouverte à une régression massive… Je suis entièrement d’accord avec Maurits Katan (1954) pour reconnaître l’importance de la part non psychotique de la personnalité dans la schizophrénie (1955).

Le thérapeute qui ne supporte pas que le patient le prenne pour un fou – qui ne tolère pas que le patient projette sur lui la part aliénée de sa personnalité et qui, sans s’en rendre compte, encourage le patient à projeter sur lui sa santé mentale (et en quelque sorte le lui demande) –, ce thérapeute ne peut aider le patient à distinguer entre les éléments sains et fous de sa propre personnalité, ni l’aider à résoudre sa folie.

Ces considérations, à mon sens, permettent de mieux comprendre la psychodynamique à l’œuvre chez le patient borderline ou schizoïde qui, selon les descriptions d’Hélène Deutsch387 et d’Annie Reich388, fonctionne dans ses rapports avec les autres sur le mode « comme si » – comme s’il était profondément impliqué émotionnellement, alors qu’il est, en réalité, incapable de relation autre que sur la base d’une identification primitive de type imitatif (déterminée par son identification superficielle à une mère narcissique). Je constate que toute émergence d’émotion vraie est maintenue refoulée chez un tel patient, par besoin, au départ, de protéger sa mère de cette émotion réelle et spontanée. De même, c’est une des caractéristiques des patients borderline en général que de douter profondément non seulement de leurs émotions mais de l’ensemble de leurs perceptions du moi ; leur sens de la réalité s’en trouve ainsi altéré puisqu’ils doivent épargner à leur parent – ou, pendant la séance, au thérapeute – la réalité de ces données perceptuelles qu’ils ont tendance à voir, à entendre, à sentir parfaitement bien et avec justesse ; mais, dans le transfert, ils ont de bonnes raisons de douter que le thérapeute-mère ou père puisse supporter d’être exposé à cette réalité, du fait de la fragilité narcissique et presque psychotique de fonctionnement du moi qu’ils attribuent au thérapeute (et cela parce qu’ils ont eu eux-mêmes l’expérience d’une mère narcissique comme celle que décrivent Hélène Deutsch et Annie Reich).

Ainsi, pendant les séances, le patient tend à se sentir « comme un éléphant dans un magasin de porcelaines », comme l’ont dit certains d’entre eux, bridé dans sa pensée et dans ses sentiments, ses productions psychiques ne lui apparaissant peut-être que sous une forme floue, comme des images indistinctes sur un écran de télévision. L’une de mes patientes fait régulièrement précéder (ou bien, aussitôt après, essaie d’annuler) ses plus pénétrantes observations me concernant ou concernant ses parents de cette remarque qu’elle fait comme pour s’excuser : « Je sais que je suis folle… » Une autre patiente borderline de Chestnut Lodge, qui perçoit avec une remarquable finesse tout ce qui se passe en moi (comme l’indiquent les nuances de ses communications verbales et non verbales), me donne chaque fois le moyen d’esquiver la réalité de ces nuances, en commençant ses commentaires par des « J’ai eu comme l’impression juste à ce moment-là que… » ou « Il me semblait que c’était comme si… », ou encore « Je ne sais pas, mais il m’est juste venu l’idée que… » Je comprends un peu mieux aujourd’hui pourquoi un malade que j’ai soigné autrefois alla un jour jusqu’à me dire ceci : « Une espèce de début d’idée vient de se glisser dans mon inconscient… » Je me rends compte à présent qu’après toute une vie passée auprès d’une mère extrêmement fragile, il parlait par suggestions parce qu’il supposait que je ne pourrais pas supporter d’être exposé plus directement à la pensée et aux sentiments qu’il transmettait. Il faut savoir que ces questions n’affectent pas seulement la forme des communications du patient ; elles affectent aussi et imprègnent dans une large mesure son expérience subjective, tout son fonctionnement perceptuel en général, de sorte qu’il risque de se sentir entièrement coupé de pensées et de sentiments que, dans le transfert, il perçoit inconsciemment comme trop menaçants pour le thérapeute-parent.

Les articles de Brodey389, où il rapporte ses observations sur la thérapie familiale de la schizophrénie, ont beaucoup contribué à me faire découvrir les significations transférentielles que je viens d’évoquer. Brodey montre combien la nécessité où s’est trouvé le schizophrène d’être attentif au fonctionnement interne de la mère bride sa conscience de la réalité ; il écrit, par exemple :

… Lorsque la patiente était psychotique, elle paraissait vivante, vibrante, et elle était pleine de discernement dans sa relation avec la mère ; mais elle était psychotique et son comportement imprévisible à l’extrême. Quand elle abandonna cet état pour revenir à un état que sa mère aurait qualifié de « raisonnable », elle redevint une marionnette qui répondait exactement et sans aucune vie à chaque mouvement imprimé par la main de sa mère… (1961).

II.

Font partie de la seconde catégorie de psychoses de transfert les situations où une relation s’est nettement établie entre le patient et le thérapeute ; celui-ci ne se sent donc plus non relié au patient, mais la relation est profondément ambivalente. Sur le plan théorique, je conçois ainsi ces situations : l’évolution du transfert a fait resurgir l’époque du développement du patient où la symbiose mère-nourrisson était marquée de trop d’ambivalence pour qu’il puisse passer normalement de l’identification à la mère à l’établissement d’une bonne individuation ; l’ambivalence a été trop intense à cette époque pour qu’il puisse développer un moi intégré, et son développement du moi s’est transformé à la place en un autisme défensif qui créait un terrain favorable au développement ultérieur d’une schizophrénie. Ainsi, dans le transfert sur le thérapeute, il cherche avidement (et il est nécessaire qu’il ait pour pouvoir renaître comme personne réelle) une relation symbiotique avec le thérapeute-mère qui soit relativement dépourvue d’ambivalence – phase analogue à la phase symbiotique pré-ambivalente dans la relation normale mère-nourrisson. Mais il en a peur aussi, car il craint que cela n’entraîne sa propre annihilation, ou celle du thérapeute-mère, ou celle d’eux deux.

Je suis parvenu à ces conclusions théoriques d’une manière largement empirique, « d’après les faits », et elles résultent d’un travail clinique difficile.

C’est ainsi, par exemple, que j’ai travaillé pendant quatre ans avec une femme paranoïde extrêmement délirante avant de découvrir, en l’espace de quelques mois, deux des causes déterminantes du transfert (d’autres m’apparurent ultérieurement) qui avaient été à la source de toutes ses idées délirantes. Il me parait significatif que les incidents qui me révélèrent la nature du transfert n’aient eu lieu qu’après que sa peur et son hostilité tenaces eurent cédé la place à de forts sentiments positifs dans le transfert.

L’un de ces deux incidents, à peu près concomitants, se produisit au cours d’une séance pendant laquelle elle déclara avec une surprenante tendresse à propos d’une thérapeute qu’elle avait eue dans un autre hôpital : « Si j’avais ce médecin-là à qui parler tous les jours, j’arriverais même à supporter la vie ici à Chestnut Lodge. » Elle se mit à décrire cette thérapeute en termes singulièrement identiques à ceux qu’elle avait employés pendant des années pour décrire sa « prétendue mère ». Cette séance et celles qui eurent lieu dans les mois suivants m’apprirent que pendant tout ce temps elle était restée profondément fidèle à son ancienne thérapeute ; je comprenais à présent pourquoi pendant ces quatre années de travail difficile, dans son véhément défi et ses résistances diverses à la thérapie, elle avait souvent proclamé énergiquement qu’elle « soutenait les normes de la profession médicale ». Elle avait soutenu ce que, dans l’immense confusion et distorsion de son esprit, elle avait cru être les normes du docteur X, son ancienne thérapeute, si peu différenciée, dans sa perception, de sa propre mère.

En réalité, elle se souvenait de sa mère et du docteur X comme de figures multiples, dont l’identité sexuelle variait. Je n’étais guère tenté de me montrer critique à l’égard de son ancienne thérapeute, car chacune de ses critiques visant implicitement cette thérapeute me visait moi aussi (depuis longtemps et pour longtemps encore) au cours des périodes où j’étais pour elle, dans le transfert, cette – ou plus exactement – ces figure(s) maternelle(s).

Pour revenir à mon propos, je veux simplement souligner quelle révélation ce fut pour moi de voir combien, pour elle, tout sentiment positif à mon égard, toute marque de collaboration avec moi dans la cure heurtait son sentiment de loyauté vis-à-vis de l’ancienne thérapeute et, de plus, à quel point ses idées délirantes comportaient un effort massif pour me repousser afin de pouvoir rester loyale envers l’ancienne thérapeute ; celle-ci représentait, de manière transparente, sa propre mère ; ainsi que me l’avait dit le père de la patiente et comme me l’avaient montré divers incidents survenus dans la relation transférentielle, cette mère « adorait dominer » la patiente au temps où elle était petite et exigeait qu’elle se montre loyale envers ses idées, si conflictuelles, divergentes, autodestructrices, absurdes et folle fussent-elles.

Quant au second incident qui me révéla la nature du transfert, peut-être en rendrai-je mieux compte en reproduisant les notes que j’ai prises au cours d’une séance qui eut lieu environ deux mois après la séance évoquée plus haut. Voici donc ces notes :

« Le travail avec elle a été extrêmement bon, elle a bien coopéré pour la première fois depuis le 12 mars [trois semaines auparavant]. Aujourd’hui, elle portait un très joli costume de danse ; elle avait l’apparence mignonne d’une petite fille et en même temps les charmes séducteurs d’une femme mûre ; elle relevait sa jupe avec des gestes de coquetterie tout en parlant de théologie, de philosophie et de la marche complexe du monde en général. Au tout début de la séance, elle m’accusa copieusement d’avoir des désirs “sensuels”, “érotiques”. Dans l’ensemble, cette séance a été pour moi très angoissante : j’avais l’impression qu’entre elle et moi l’interaction se déroulait à deux niveaux absolument séparés : 1° le niveau de la discussion (conduite essentiellement par elle) ; et 2° le niveau sexuel non verbal, avec les poses “sexy” et la jupe relevée. Mon malaise était consciemment lié à l’impression que, de son côté, le sexuel était dissocié ; j’avais en quelque sorte le sentiment que j’étais seul à m’en occuper. Mais vers la fin de la séance, je l’ai grondée gentiment, en lui disant : “Vous m’avez donné du mal, à vous pavaner comme ça dans ce costume tellement mignon et à m’accuser d’avoir des désirs sensuels et érotiques.” Elle a ri d’un air content ; je suppose donc que ses propres sentiments érotiques ne peuvent pas, pour le moment, être trop fortement refoulés.

« Mais il s’est passé encore quelque chose de très significatif pendant cette séance : j’ai compris plus clairement que jamais – je l’avais vu avant mais ne m’étais jamais rendu compte de la forte influence de cette dynamique particulière – que non seulement elle adore discuter (ce que je sais depuis longtemps) mais que presque certainement les longues discussions qu’elle avait l’habitude d’avoir avec sa mère lui manquent énormément – du moins je suis quasiment sûr que c’était avec sa mère [ce que la thérapie a confirmé par la suite]. Elle-même en parle en disant qu’ “elles” [they] disaient telle et telle chose ; pendant cette séance, elle a évoqué un certain nombre de ces discussions citant ce qu’elle disait, puis ajoutant ce qu’“elles” [they] avaient l’habitude de dire. J’ai donc compris aujourd’hui, mieux que jamais, que toute cette pensée délirante, en bloc, lui fournit un mode de relation auquel elle prend grand plaisir, un mode de relation qui, je crois, caractérisait une relation avec sa mère qui, inconsciemment, lui manque beaucoup. Il m’est apparu clairement aujourd’hui que son comportement n’est absolument pas orienté vers une résolution satisfaisante des discussions, des débats qu’elle engage. Comme je le lui ai fait remarquer, j’ai l’impression qu’elle serait capable de dire qu’un arbre est un chien, rien que pour entamer une bonne discussion ; je lui ai dit cela amicalement, parce que je me sentais amical. Je suis certain qu’elle ne voit pas encore la dynamique de cela. »

J’évoquerai dans la dernière partie de cet article la question des interprétations de la psychose de transfert. Pour le moment, je voudrais indiquer que l’une des grandes difficultés auxquelles je me suis heurté en travaillant avec cette patiente venait de ce que je risquais d’être entraîné à discuter avec elle et à répondre à ses propos délirants. Combien de fois m’est-il arrivé de ne pas pouvoir garder le silence quand elle violait les principes mêmes de ma conception de la réalité, non seulement par le contenu de ses propos mais encore par la force terrible de sa personnalité ! Dans ces moments-là, la préservation de ma santé mentale exigeait que je parle. D’autres fois, je répondais à ses arguments pour essayer de la sauver d’une confusion délirante inimaginable qui, à ce moment-là, était incontestablement réelle ; en ces occasions, dire qu’un arbre était un chien n’était que la plus petite mesure de sa confusion. D’autres fois encore, lorsque son angoisse était beaucoup moins forte, et qu’il n’y avait presque pas trace de désarroi ou de domination menaçante en elle, il était tout simplement impossible de résister au plaisir de discuter avec elle.

Quel que soit l’esprit dans lequel se déroulaient ses argumentations, celles-ci étaient toujours pour elle le moyen à la fois de me relier à elle, émotionnellement et psychologiquement, et de mettre une distance sûre entre elle et moi, de me maintenir à l’extérieur d’elle-même. Ce n’était pas facile de traiter efficacement ces argumentations dans la thérapie, car elles exprimaient sa relation symbiotique et ambivalente avec sa mère. Elle avait besoin que nous formions tous deux, psychologiquement, une seule personne – chose qu’elle n’avait pas connue dans sa première relation avec sa mère—, et cependant, pour de bonnes raisons qui étaient liées à son histoire, elle sentait que cela nous annihilerait tous les deux. Par la suite, la thérapie comporta une phase symbiotique nettement préambivalente – relativement non ambivalente, j’entends – qui se traduisit, à son point culminant, par le fait qu’elle se sentit littéralement en train de naître ; mais pendant la phase que j’évoquais plus haut, ses discussions – et les arguments que je lui donnais en réponse – étaient une manière pour nous deux de retarder l’arrivée de la seconde phase. Elle l’écartait en recourant à la discussion comme mécanisme de défense ; j’ai vu certains patients utiliser d’autres mécanismes de défense dans le même but.

Ce n’est pas un hasard si cette patiente m’a raconté, avec beaucoup d’éloquence et d’intensité, combien elle trouvait exaspérant que son frère aîné – pendant longtemps, elle l’appela avec insistance « ma mère » – « se mette dans mon esprit » au cours de leurs discussions, au lieu de rester à l’extérieur d’elle-même. Elle me fit clairement comprendre combien elle était désemparée lorsqu’elle le ressentait ainsi, comme une présence physique « dans son esprit », lorsque (ses mots et gestes le traduisaient bien) elle ne pouvait mettre les mains sur lui et ne pouvait donc pas l’atteindre.

Une patiente hébéphrène a exprimé sa relation symbiotique ambivalente (c’est-à-dire son besoin en même temps que son évitement de la symbiose) sur un mode plus primitif que le mode de la discussion auquel pouvait avoir recours la patiente précédente. Pendant des années, elle se comporta à mon égard avec un antagonisme glacial et silencieux, paraissant la plupart du temps tout simplement ne pas me voir ; et cependant, cette attitude générale était entrecoupée de moments où elle faisait des appels pressants à l’union avec moi. Son histoire montrait qu’elle avait eu avec ses deux parents jusqu’à l’âge de vingt ans, époque où elle était devenue franchement psychotique, une relation symbiotique ambivalente. Une note concernant une séance qui eut lieu au cours de la sixième année de mon travail avec elle (note écrite à une époque où je m’étais relativement dégagé d’une relation symbiotique ambivalente avec elle et où je commençais à sentir, à mon profond soulagement mais aussi avec une certaine culpabilité et quelque souci, que je « m’étais dépris d’elle ») donne un aperçu de l’effort qu’elle faisait pour tenter de retrouver la symbiose avec moi. Cette note dit ceci :

« Le travail avec Ellen continue d’indiquer très clairement qu’elle fait un effort ambivalent pour atteindre, et aussi éviter, une relation symbiotique avec moi comme représentation de son père. Il me semble depuis quelque temps que, parce que je me sens davantage séparé d’elle qu’il y a quelques années, elle met toute son énergie à essayer d’atteindre [c’est-à-dire de retrouver] une telle relation.

« Ainsi, par exemple, dans la séance d’hier, elle a indiqué qu’elle doutait de pouvoir survivre si je quittais la pièce un instant pour aller chercher une tasse de café, ce que j’ai fait. Je ne dirai jamais assez combien elle est poignante lorsqu’elle exprime cette sorte d’angoisse et, rétrospectivement, je ne m’étonne pas d’avoir eu auparavant tant de mal à progresser et à fonctionner librement face à son angoisse et à ses appels dans ce sens [c’est-à-dire à la symbiose]. »

Cette femme m’avait confié un jour : « Mon père vit quand il me donne. » Toutes ces années de collaboration thérapeutique ont largement prouvé que l’un des aspects majeurs de son transfert délirant sur moi était qu’elle me considérait comme un père qui, pour vivre, avait besoin que soit perpétuée une relation symbiotique dans laquelle il lui « donnait » sans cesse, vivait « avec sollicitude » la vie à sa place, etc.

III.

La troisième catégorie de psychoses de transfert comprend les cas où la psychose du patient représente, dans le transfert, un effort pour compléter la personnalité du thérapeute, ou pour aider le thérapeute-parent à s’affirmer comme personne séparée et totale. Ces situations cliniques, qui apparaissent fort diverses, représentent toutes le fait que le patient vit jusqu’au bout dans le transfert les difficultés qu’il a eues depuis son enfance avec un parent qui ne s’est pas révélé suffisamment fort pour accepter la résolution de la relation symbiotique (laquelle n’aurait dû exister que pendant la petite enfance du patient). Parce que le parent ne peut avoir de relation avec l’enfant autrement que sur le mode symbiotique, l’enfant s’imagine que la résolution du mode de relation symbiotique entraînera la mort du parent, et le patient voit dans son soi potentiellement individuel un soi profondément meurtrier. On peut considérer que l’angoisse contre laquelle la symptomatologie schizophrénique opère comme défense provient de deux convictions simultanées : a) la conviction que l’expérience symbiotique dont a désespérément besoin le patient (quelle qu’en soit la formulation ou l’impossibilité de la formuler) va le tuer comme individu, va oblitérer son individualité ; et b) la conviction que l’atteinte de l’individuation complète équivaut à tuer le parent.

Il ne faut pas voir dans ces idées du patient de simples impressions délirantes qui ne reposeraient sur rien dans la réalité. J’ai été frappé, par exemple, par les circonstances tout à fait significatives dans lesquelles des parents de schizophrènes en voie de guérison ont eu des accidents cardiovasculaires fatals ou presque fatals ; ces accidents sont bien autre chose que les accès d’angoisse atteignant parfois des proportions psychotiques, que l’on observe fréquemment chez ces parents. J’ai eu plusieurs patients dans les familles desquels s’est produit ce genre d’accident ; mais cet échantillonnage statistiquement insignifiant atteint des proportions plus accablantes si on additionne les accidents de ce genre dénombrés, pendant mes quatorze années de travail à Chestnut Lodge, dans l’expérience collective d’une cinquantaine de thérapeutes qui, au total, ont eu affaire à des centaines de patients. Ces patients-là ont eu historiquement de bonnes et solides raisons de croire que leurs tendances à croître devaient inéluctablement produire la mort, et qu’il était donc nécessaire de les contenir à tout prix.

En travaillant dans mes débuts à Chestnut Lodge avec une jeune femme catatonique, j’ai constaté que l’un des facteurs déterminant les différentes formes de son désarroi consistait en ce qu’elle s’efforçait inconsciemment de faire de son père un homme ; manifestement elle persistait à espérer qu’il se réaliserait comme homme en la sauvant de la situation dans laquelle elle pataugeait. Ce fait apparut clairement dans le processus du transfert et devint évident pour nous deux ; la perlaboration de la déception que lui causa son père à cet égard fut l’un des acquis importants de la thérapie. Depuis j’ai rencontré, sous une forme ou une autre, le même « motif » inconscient chez un certain nombre de patients schizophrènes.

Je citerai, par exemple, le cas d’une hébéphrène de quarante-cinq ans. Pendant des années elle avait eu un discours terriblement fragmenté, à peine audible, et ses résistances physiques l’avaient rendue inabordable. Jusqu’au jour où je compris que ces caractéristiques correspondaient, dans le contexte de sa relation transférentielle avec moi en tant que père, à un effort de sa part pour m’obliger à me définir plus nettement – pour me rendre plus explicite, plus décisif, plus ferme. J’avais rencontré son père (qui mourut d’une occlusion coronarienne quelques mois après le début de la psychothérapie intensive de sa fille à Chestnut Lodge) et je l’avais trouvé particulièrement impénétrable. Il était évident qu’elle avait ressenti la même chose et je compris d’après son transfert que, pour elle, c’était quelqu’un de terriblement indécis, qui l’avait rendue quasiment folle en ne pouvant jamais rien décider, en la trompant dans ses attentes et en témoignant d’une atterrante incapacité à mener les choses à bien. Pour reprendre l’expression même de la patiente, il « abandonnait toujours la partie quand il avait déjà parcouru les deux tiers du chemin » ; leur relation symbiotique s’était traduite par le fait qu’elle l’avait considéré, en apparence, comme un copain qu’elle adorait, avec lequel elle se promenait, jouait au tennis et au golf, faisait du cheval et de la voile, et qu’elle tenait au courant (par des rapports détaillés) de ses aventures avec des garçons toujours comparés à lui à leur désavantage. Ils jouaient aussi de plusieurs instruments de musique ensemble.

Je découvris très tôt, dans la relation transférentielle, qu’elle essayait non seulement de me séduire sexuellement, mais de me faire devenir un homme en ayant avec moi un rapport sexuel. Un jour, par exemple, ayant relevé sa jupe, elle se tortilla de manière suggestive, mais voyant que je ne réagissais pas selon son désir apparent, elle manifesta aussitôt une exaspération croissante et se dit pour elle-même, d’un ton contrarié : « Charlie [le surnom de son père qu’elle employait généralement pour parler de lui et souvent pour parler de moi] n’a jamais su jouer la clef de fa ! »

Mais j’eus le plus grand mal à parvenir à une compréhension comparable touchant d’autres manifestations du motif de la construction du père dans le transfert. Il me fallut plusieurs années pour découvrir que l’une des causes déterminantes de son mode de communication profondément schizophrénique – lequel, je l’ai dit, était terriblement fragmenté et à peine audible – consistait en ce qu’elle s’efforçait (de toute évidence, purement inconsciemment) de me faire me déclarer, me définir moi-même, au travers de mes propres efforts pour compléter et clarifier ce que ce mode de langage tendait fortement à éveiller en moi. Ce langage schizophrénique fonctionne un peu comme le test de Rorschach, en ce sens qu’il appelle les autorévélations projectives du thérapeute. De même ce fut seulement au bout de plusieurs années pendant lesquelles elle se comporta de manière terriblement indécise et impossible à maîtriser (aussi bien au cours des promenades qu’on tentait de lui faire faire dans l’enceinte de l’hôpital, avec moi ou d’autres, que lorsqu’on lui demandait d’accomplir une action physique quelconque, si simple fût-elle) que je compris que si elle-même était si indécise, c’était parce qu’elle voulait mettre l’autre (c’est-à-dire moi, au cours des séances thérapeutiques) dans la position de montrer sa détermination, par exemple en perdant complètement patience et en coupant court à toute indécision par un ordre furieux et sans ambiguïté.

Des patients mieux intégrés et s’exprimant davantage sur le mode verbal font clairement apparaître que leurs propos délirants correspondent en partie à un effort pour obliger le thérapeute à se dévoiler – pour déterminer à quel point il est fou ou sain d’esprit, pour découvrir quel est son point de vue sur les gens, les événements et les choses qui touchent de près le patient. J’ai souvent constaté, avec intérêt et amusement, que mon patient supposé délirant et confus était en fait en train d’essayer ses idées délirantes sur moi pour me jauger, de me faire passer, en quelque sorte, un examen d’état mental. Récemment, une femme depuis longtemps hébéphrène et réellement désorientée m’a demandé, dans un murmure hésitant : « Le combien sommes-nous ? » ; comme je m’apprêtais à dire patiemment la date à cette pauvre âme enténébrée, je compris soudain que, pour elle, c’était mon psychisme qui était en question, et qu’elle essayait prudemment de savoir si moi je connaissais la date. La place me manque ici pour prouver, arguments à l’appui, que c’est ce que sa désorientation apparente (qui avait été bien réelle auparavant) était venue à signifier ; que l’on sache seulement que c’est là une chose que peut faire un patient avec vous. Lorsque cette dimension de la relation transférentielle vous apparaît, vous vous apercevez avec surprise qu’une foule de traits comportementaux peuvent être interprétés à la lumière de ce fait, et qu’ils traduisent une recherche vigilante, incessante (et, lorsque l’occasion s’en présente, une brève et secrète investigation), des éléments qui indiquent si le thérapeute-parent est sain d’esprit ou fou. On comprend que ç’ait été là une dimension importante de l’enfance du patient – un souci important pour lui – quand on considère à quel point a été atteint le fonctionnement du moi de l’un au moins de ses parents – et souvent les deux.

J’ai encore observé ceci (que j’ai rapporté ailleurs) : l’expression d’un discours confus et délirant, chez un schizophrène, peut représenter un effort inconscient pour encourager l’imagination créatrice de l’autre – le thérapeute, par exemple, étant perçu dans le transfert comme étriqué, sans imagination, non créatif. J’ai vu ce motif apparaître clairement et devenir conscient chez différents patients. Mais, chez une certaine femme hébéphrène, je ne m’en rendis compte que lorsqu’elle desserra le col trop étroit de ma chemise, geste qui me fit prendre conscience après coup de tous les moyens qu’elle avait employés pour essayer de me décontracter – pour tenter de me faire vivre une vie plus libre et moins obsessionnellement contrainte. Soit dit en passant, elle m’a grandement aidé sur ce plan. Le besoin qu’a le schizophrène de soigner le thérapeute peut utilement se conjuguer avec le désir du thérapeute de se libérer d’une obsessionnalité caractérielle.

Tout à fait analogue est l’effort du schizophrène (effort largement inconscient jusqu’à ce que la thérapie le fasse émerger du refoulement) pour soulager, par son comportement et ses propos de fou, la dépression de l’autre. La dépression est une dimension importante chez tout patient schizophrène ; il faut un long travail thérapeutique avant que le schizophrène devienne suffisamment fort pour la sentir comme sienne, et tant qu’il ne l’est pas, il doit la projeter sur le thérapeute (et sur d’autres personnes) ; il se sent ainsi poussé à soulager la dépression par des symptômes schizophréniques qui mettront l’autre en rage, le déconcerteront, peut-être même le divertiront beaucoup, mais ne le sortiront certainement pas de la dépression. On peut envisager ce phénomène d’une autre manière et considérer que la dépression était importante chez le ou les parents du patient lorsque celui-ci était enfant ; dans certains cas, elle imprégnait, elle étouffait toute la vie de la famille ; cela, dans le transfert, se trouve transposé sur le thérapeute, que le patient imagine souvent au bord du suicide. Les sentiments suicidaires qui sont présents, sous forme active ou latente, chez tout individu (excepté chez les gens trop profondément schizophrènes pour que ces sentiments leur soient accessibles), se trouvent mobilisés chez le thérapeute et rendent ainsi extrêmement difficile de mener à bien une thérapie avec ces patients. Envisagés dans le contexte d’ensemble de l’hôpital, quelques-uns de ces patients les plus gravement « bloqués » dans leur développement du moi deviennent ces figures bien connues de l’hôpital, personnages hauts en couleur, légendes vivantes dont les folles bouffonneries présentes et passées ont pour fonction d’alléger la dépression collective des patients et du personnel qui les entoure dans la communauté hospitalière.

Pour ma part, je ne me suis jamais senti aussi fortement poussé vers le suicide que pendant les quelques mois où une femme, qui avait été précédemment hébéphrène, perlabora ses sentiments pour moi en tant que personnifiant dans le transfert son père, déprimé depuis longtemps. D’après ce qu’elle m’avait expliqué, chacun des trois membres que comprenait sa famille s’était, à un moment ou à un autre, replié sur lui-même, pleurant et « beuglant partout qu’il allait se suicider » ; mais, chez le père, cela avait été manifestement plus grave. Beaucoup plus âgé que sa femme, il avait dit à sa fille, avec tendresse mais aussi avec envie, qu’elle avait « tout le vermillon de la vie », pour reprendre l’expression que la patiente avait employée durant sa période d’hébéphrénie et de néologismes. Représenter la jeunesse perdue du père avait été pour elle une des façons de la compléter. Elle était à la fois jeune – ce qu’il n’était plus – et la fille qu’il n’avait jamais été et ne pourrait jamais être. C’est partiellement à partir des expériences poignantes que j’ai eues avec elle que j’ai écrit le chapitre viii de ce livre. Il fallut des années pour perlaborer cet aspect de sa symbiose transférentielle avec moi.

Pendant des années, elle se trimbala partout accoutrée comme une petite fille, avec des vêtements démodés et de couleurs bariolées qui faisaient penser au temps des « petites pensionnaires » qu’évoquent, par exemple, les dessins humoristiques de John Held Jr. dans la revue College Humour des années 20. Souvent, cet accoutrement me contrariait ; il me gênait parce qu’il était une vivante publicité des capacités thérapeutiques de l’homme (moi en l’occurrence) qui l’avait traitée pendant un nombre embarrassant d’années ; elle ne ménageait pas ses efforts, parfois pleins d’invention, pour se transformer en cette image publicitaire. Bien sûr, tout cela avait une source transférentielle dérivée du fait que, par ses symptômes schizophréniques, elle avait « fait de la publicité » à ses parents, douloureusement sensibles aux questions de position sociale. Son frère aîné me confia un jour qu’il craignait que la patiente, qui avait manifesté assez souvent des intentions meurtrières tant chez elle qu’à l’hôpital, ne soit relâchée prématurément et ne tue quelqu’un. C’était là une crainte raisonnable ; mais je fus stupéfait d’entendre le frère expliquer qu’il n’aimerait pas que cela arrive parce que cela « mettrait la famille dans l’embarras ». D’une part, j’étais décidé à empêcher que ma propre intolérance à l’embarras me pousse à essayer de dicter à la patiente ce qu’elle devait porter, et d’autre part j’étais chaque fois ému de voir le plaisir enfantin qu’elle prenait à s’habiller ainsi ; de sorte que je ne pouvais guère faire plus que lui suggérer, par des remarques relativement gentilles, que, oui, le vêtement est joli, mais l’orange ne va pas très bien avec le violet ; ou, oui, le chapeau est joli mais le costume est un peu démodé et pouvait se porter il y a peut-être trente ans.

Puis un jour, quelques semaines après que nous eûmes découvert par hasard que nous avions tous les deux vu et aimé le film The Sweet Bird of Youth [« Le doux oiseau de la jeunesse »], elle arriva pour sa séance portant, entre autres ornements hétéroclites (comme, par exemple, une combinaison noire à dentelle et des lunettes à verres bleus d’un effet théâtral), une jupe en taffetas parsemée de gigantesques éclaboussures de couleur, une jupe comme on ne pourrait en trouver que dans un rêve d’enfant. Elle me demanda avidement en me montrant sa jupe : « Vous ne pensez pas que c’est comme le doux oiseau de la jeunesse ? » Avec cet incident, je compris qu’alors que j’avais eu l’impression que c’était moi qui avais été tendre avec elle en ne m’opposant pas brutalement à ce qu’elle mette ces vêtements, elle les avait mis manifestement en partie par tendre sollicitude pour moi – par souci de me donner, à moi en tant que père dans le transfert, la jeunesse. Je répondis quelque chose comme ceci : « Alice, quand j’étais petit garçon, je portais un casque d’aviateur qui se boutonnait sous le menton, comme ceci. Crois-moi, je l’aimais bien, et je pourrais par exemple venir ici un jour avec ce casque sur la tête. Je pourrais avoir envie de te le faire admirer – et tu l’admirerais peut-être ; mais je crois que tu aurais peut-être bien l’impression que mon casque d’aviateur, boutonné ainsi sous mon menton, est un peu déplacé. » Elle le prit bien, et je crois que ce qui l’aida à triompher finalement de ce symptôme particulier, c’est moins le fait de l’avoir gentiment sermonnée que celui de lui avoir fait comprendre que je pouvais accepter la perte de ma propre jeunesse.

IV.

La quatrième catégorie de psychoses de transfert se découvre dans une phase de la thérapie où le patient profondément et chroniquement confus qui s’était habitué au cours de son enfance à ce qu’un parent pense à sa place a) tente, d’un côté, de perpétuer une relation symbiotique dans laquelle le thérapeute pense en grande partie pour lui ; b) manifeste, de l’autre, par ce que le thérapeute ressent comme une annihilation sadique et castratrice de ses efforts pour aider le patient, une détermination à penser, à fonctionner en individu séparé. Mes nombreuses années de travail à Chestnut Lodge m’ont permis de constater ceci : d’abord, le caractère foncièrement transférentiel de la confusion schizophrénique ; ensuite, le sadisme intense (quoique largement inconscient) qui s’exprime dans cette confusion, chez le patient subjectivement impuissant et désemparé que le thérapeute dévoué essaie de sauver de cette confusion ; enfin, l’effort vers l’individuation que comportent certains aspects du fonctionnement du moi du patient dans lesquels le thérapeute avait cru voir une intention sadique de le torturer – et de le châtrer de façon ou d’autre.

J’évoquerai le cas d’une femme hébéphrène, chroniquement confuse, qui eut pendant des années un comportement d’idiote et dont plusieurs examens psychologiques montrèrent qu’elle avait un Q. I. au-dessous de la normale ; pendant toute son enfance, son père lui avait appris comment penser. Il l’avait exercée à dire les phrases qu’il fallait en diverses circonstances sociales, et lui avait fait apprendre par cœur des bons mots qui l’amusaient, lui, et qui pour elle n’avaient aucun sens. Elle devint schizophrène au cours de son adolescence, au moment où elle s’aperçut que ce partenaire symbiotique était en réalité une idole aux pieds d’argile. À partir de ce moment et pendant plusieurs années, sa vie fut centrée sur une figure omnipotente délirante, sorte de composite de personnes puissantes, réelles ou imaginaires, présentes ou passées, et elle adressa des centaines d’appels à l’aide, depuis l’hôpital, à différentes personnes. À son père, par exemple :

Mon père, Zirey Edward Butcher

Directeur de Marshall Airfields

Partout

ou

Mon Vieux…

Directeur patron de Radio City

Directeur de General Motors

La Foire mondiale

Directeur de la Standard Oil

Directeur des Conférences…

ou, dans un cas au moins,

… Directeur de Ces Choses.

Je mesurai combien son imbécillité fonctionnelle était d’origine affective, transférentielle, le jour où elle décrivit – en dépit d’une confusion massive – les efforts qu’elle avait dû faire pour assurer, entre deux hospitalisations, un secrétariat intérimaire plusieurs années auparavant. Elle réussit à m’exprimer sa conviction qu’employer la formule traditionnelle « Cher Monsieur » dans une lettre d’affaires, c’était à la fois créer une promiscuité (à cause du « Cher ») et faire du lèche-bottes (à cause du « Monsieur »). Je m’étais depuis longtemps aperçu que son père, un homme possessif, lui avait interdit toute « promiscuité » ou « léchage de bottes », au point qu’elle n’avait eu que des ébauches d’amitiés avec les jeunes de son âge. Depuis longtemps j’avais compris qu’elle s’était sentie obligée de n’avoir pas d’autres dieux que lui – lui qui était omniscient, ainsi qu’elle l’avait cru littéralement jusqu’à la rupture schizophrénique.

Dans sa relation transférentielle avec moi, elle me rapportait, avec un rire d’hébéphrène, des fragments d’histoires drôles sans aucun sens qui « faisaient le tour de New York » autrefois – c’était toujours des histoires qu’elle avait entendu raconter par son père en particulier. Le fait que je ne riais pas à ces histoires qui n’étaient pas drôles la confirmait toujours dans l’idée que, comme la mère que son père et elle avaient accablée de mépris, je manquais de sens de l’humour et que j’étais en conséquence incapable d’atteindre les hautes sphères où ils évoluaient tous deux en symbiose. Pendant trois bonnes années je fus, dans le transfert, essentiellement cette mère méprisée.

Mais ensuite elle commença à me considérer de plus en plus nettement comme le père-qui-sait-tout, et je m’aperçus peu à peu que sa confusion représentait d’une part un effort désespéré pour me faire mettre de l’ordre dans la terrible confusion dont elle souffrait et de l’autre une sorte d’annihilation moqueuse, sadique, érosive de mes efforts pour l’aider précisément sur ce plan.

Avant toute chose, j’étais patient ; avec une patience apparemment inépuisable, avec sollicitude, j’essayai d’aider cette fille pitoyablement confuse, et ce n’est que plus tard que je me rendis compte qu’elle avait interprété cette apparence de calme, de gentillesse et de patience comme de la distance, comme de l’omniscience, qualités qu’elle s’était mise maintenant à haïr chez son père. C’était une de ses caractéristiques de nier le fait de sa propre confusion ; son moi était certainement trop faible pour qu’elle puisse affronter cet aspect d’elle-même affreusement désemparé.

Nous atteignîmes un tournant décisif lors d’une séance où elle m’avait, selon son habitude, noyé dans un flot de phrases confuses. À plusieurs reprises, je lui avais dit : « C’était déconcertant, n’est-ce pas ? » ou bien « Vous devez être toute embrouillée ? » Chaque fois elle avait nié énergiquement éprouver cette confusion – d’une manière qui peu à peu m’avait exaspéré, pour la bonne raison que moi-même je me sentais dans cet état la plupart du temps avec elle, et que son ton aussi bien que le contenu de ses propos indiquaient nettement la confusion et la perplexité.

Finalement, vers la fin de la séance, après qu’elle eut nié pour la nième fois être dans cet état, exaspéré, j’éclatai et lui dis d’un ton sarcastique : « Bon, si c’est clair pour vous, félicitations, Louise ! Ce que je peux vous dire, c’est que, pour moi, ça n’est pas clair ; les trois quarts des choses que vous m’avez dites aujourd’hui sont un embrouillamini pour moi. Mais si tout ça est clair pour vous, je vous félicite ! Vous savez, être dans la confusion et le savoir, c’est une chose, mais être dans la confusion et ne pas même s’en rendre compte, c’en est une autre. Si au moins vous vous en rendez compte, c’est un début ! » Jusqu’alors j’avais pris soin de ne pas lui montrer combien ses efforts désespérés pour me communiquer ses pensées semaient la confusion dans mon esprit.

Fait significatif, c’est précisément le lendemain de cette séance qu’elle me dit, plus clairement qu’elle ne l’avait jamais fait, combien, quand elle était petite, cela l’avait exaspérée que son père n’admette jamais qu’il avait tort et qu’il ne sache pas quelque chose. C’est à ce moment-là que je me rendis compte que l’un des facteurs qui avaient contribué à ses longues années de confusion avait été un effort, sans doute largement inconscient, pour me contrecarrer et prouver la faillibilité du père-qui-sait-tout que je représentais dans le transfert. Par la suite, elle accepta beaucoup mieux mes efforts pour l’aider à résoudre son grave désordre de pensée.

J’ai eu une autre patiente hébéphrène qui avait eu, elle aussi, avec son père – jusqu’au déclenchement de sa psychose –, une relation symbiotique d’idolâtrie apparente mais qui masquait en réalité une rivalité. Pendant plusieurs années, elle pesa très fortement sur moi – par son désarroi, son désespoir, sa terreur et souvent l’air perdu qu’elle avait de quelqu’un qui n’est pas aimé – pour me faire penser à sa place, comme son père l’avait fait autrefois. J’étais sans cesse obligé de deviner tout haut les significations qu’étaient censés contenir à l’état d’ébauche son discours fragmentaire, ambigu et presque inaudible, ou ses communications non verbales souvent bizarres. En dépit du fait qu’elle réagissait presque chaque fois par un sarcasme destructeur lorsque j’avais réussi, à force d’intuition, à deviner correctement, je m’obstinais à essayer – et il s’avéra de plus en plus clairement que j’essayai trop – de « mettre des mots dans sa bouche », pour reprendre sa propre expression.

C’est cet empiétement sur son effort pour penser par elle-même et pour se libérer de la symbiose transférentielle qui provoqua ses réponses les plus sadiques. À propos de ces réponses, j’ai proposé dans le chapitre IV le concept d’effort pour rendre l’autre fou. La patiente finit par révéler de manière explicite la présence de cet élément sadique, en me disant, par exemple – vers la fin d’une séance où elle m’avait bien fait comprendre, par ailleurs, combien elle souffrait de la fragmentation de toutes ses fonctions perceptuelles : « Je hais les médecins ! C’est pour ça que j’embrouille les choses ! » C’est la même patiente qui avait déclaré, quelque temps auparavant, en jetant des regards inquiets tout autour d’elle, dans un moment où j’essayais une fois de plus de l’arracher à sa fragmentation désespérée : « Il y a un docteur étrange par ici qui est incompréhensible pour moi. Il est du métal – il est – tout. »

Rosenfeld390 écrit que :

Dans les états schizophréniques aigus, le malade a tendance à s’installer dans les objets de façon si complète qu’il reste lui-même très peu en dehors de l’objet. Cela gêne la plupart des fonctions du moi, y compris parler et comprendre les mots…

Et Bion391 développe l’idée extrêmement stimulante selon laquelle l’une des caractéristiques essentielles de la personnalité schizophrénique est la haine de la réalité, haine qui s’étend à tous les aspects de la psyché qui contribuent à la prise de conscience de cette réalité, de telle sorte que ses propres fonctions du moi perceptuelles et ses tentatives de collaborer avec l’analyste sont soumises à des mécanismes de clivage hostiles.

Mais, à mon sens, les concepts de Rosenfeld et de Bion ne prennent pas en juste compte un facteur inhérent à la vie familiale qu’a connue le patient dans sa première enfance : l’envahissement de l’enfant par le ou les parent(s) symbiotique(s) a été tel qu’il a empêché l’enfant de rencontrer la vraie réalité à l’extérieur de lui-même ou à l’intérieur de lui-même en tant qu’individu. Il faut bien comprendre que ce n’est pas la réalité en tant que telle que le patient déteste, mais seulement la « réalité » qu’il a connue jusqu’à présent, c’est-à-dire une pseudo-réalité dérivée de la symbiose, dérivée, comme le dit Brodey392, du « travail intérieur » de la mère (ou, j’ajouterais, du père). C’est de cette « réalité », de cette facette de la symbiose pathogène, que le patient est décidé – et cela est sain, bien qu’en apparence cela paraisse sadique, castrateur et destructeur – à se défaire, afin de pouvoir émerger et naître comme individu.

Un certain nombre de ces psychodynamiques me sont apparues avec une netteté particulière chez une paranoïde chronique avec laquelle j’ai travaillé plusieurs années : d’après les indications d’un oncle qui nous a fourni l’histoire du cas, la mère de la patiente avait « adoré dominer » cet enfant et lui avait donné, à partir de sa propre position sociale de schizophrène suivie en traitement ambulatoire, isolée et excentrique, des directives sans équivoque mais extraordinairement contradictoires sur la manière dont elle devait penser et se conduire en diverses circonstances.

Comme l’une des hébéphrènes évoquées plus haut, cette patiente devint capable d’admettre sa confusion dont pendant des années elle s’était défendue en exprimant bruyamment ses idées délirantes ; mais elle ne le fit que lorsque j’éprouvai moi-même (et manifestai ouvertement) de la confusion face à la force et à la ténacité de ses convictions délirantes : celles-ci, j’avais fini par m’en apercevoir, sapaient les fondements de mon sentiment d’identité et toutes les certitudes que je pouvais avoir me concernant, à savoir que j’étais un homme, que j’étais psychiatre, que j’étais engagé dans un travail profondément estimable et non dans un travail malhonnête et ainsi de suite. Elle était donc capable à présent de dire, avec simplicité et sérieux : « Je ne sais rien », et de réduire progressivement sa résistance à mes efforts thérapeutiques.

Je savais que la mort de sa mère avait été l’une, peut-être même la plus importante des circonstances qui avaient entouré l’irruption de la schizophrénie paranoïde plusieurs années auparavant. Un jour qu’elle se trouvait dans un état inhabituel de transfert positif – en restant malgré tout délirante et confuse – et qu’elle essayait de toutes ses forces de comprendre et de me transmettre ce qu’elle ressentait pendant la séance, elle me dit à un moment donné : « Vous voyez, ma mère était mon esprit », d’un ton qui sous-entendait de manière poignante « et quand je l’ai perdue, j’ai perdu l’esprit ». À en juger par l’incroyable confusion qu’elle manifesta ce jour-là (et que je suis tout à fait incapable de rendre ici), il était tristement clair effectivement qu’elle avait perdu l’esprit à un point épouvantable.

En ce qui concerne son transfert sur moi pendant cette séance, j’eus l’impression qu’au total toutes ses productions correspondaient à un effort énergique pour m’inciter à la guider, à l’orienter. À présent, en effet, elle me montrait de manière tout à fait explicite sa lutte pour « construire un monde », comme elle disait, et il était clair qu’elle essayait de me persuader de travailler avec elle à mettre cela sur pied, ou qu’elle espérait que je lui montrerais comment le faire. Elle passa une partie de la séance, crayon en main, à tracer sur une feuille de papier le dessin d’un H très grand, d’une tortue, d’une arche, d’une soucoupe et d’un ou deux autres objets. J’extrais des notes que j’ai prises à la suite de cette séance cette remarque : « Ce qui rend cela si difficile, c’est que son esprit de compétition, son côté castrateur, dont elle est si inconsciente, sont suffisamment puissants pour annihiler les efforts que je fais pour répondre à sa collaboration indubitablement sincère. »

Mais il apparut progressivement – et cela fut confirmé par elle – que l' « aller bien » à quoi j’essayais de la faire parvenir était, pour elle, synonyme de castration. Cette idée, elle la mit en acte de manières diverses, dans une symptomatologie schizophrénique qui parfois m’horripilait ; ainsi par exemple – pour ne mentionner qu’un incident parmi bien d’autres – lorsqu’elle arracha toutes les feuilles des plantes luxuriantes qu’elle avait entretenues avec soin dans sa chambre. Il s’avéra de plus en plus clairement qu’en accomplissant ces actes fous elle obéissait aux directives qu’elle avait entendu donner par « cette femme dans ma tête » qui, de toute évidence, était un introject, tout déformé qu’il ait pu être par l’angoisse et l’hostilité de la patiente, de la mère folle de son enfance.

Lors d’une séance plus amusante, elle m’annonça soudain : « Cette femme dans ma tête vient de me dire : n’aie aucun rapport avec cette vieille toupie là-bas. » Elle acquiesça à ma remarque amusée que « cette vieille toupie » pouvait être moi. À un autre moment de la séance, lorsque je lui dis, selon ma vieille habitude, « voyons ce qui vous vient maintenant à l’esprit », elle déclara dans une vigoureuse protestation : « Vous n’arrêtez pas de me demander ce que j’ai dans l’espritc’est elle que j’ai dans l’esprit ; mais elle n’a rien à voir avec moi ! » Il ressortait clairement d’après la suite de la séance qu’elle se sentait ignorée par moi, sans lien avec moi, chaque fois que je m’efforçais, avec ces mots, de l’encourager à s’exprimer. Nous pensons généralement que l’esprit d’une personne est le lieu, le cœur même de son soi ; mais elle me montra qu’il n’en était rien pour elle. Rétrospectivement, je me rendis compte que chaque fois que pendant tout ce temps j’avais essayé de l’aider à explorer et à élaborer ce qu’elle avait dans l’esprit, elle avait réagi comme si j’essayais d’étouffer définitivement l’autonomie pour laquelle elle luttait, de châtrer définitivement son individualité, en quelque sorte, en rendant permanent et total le pouvoir que la mère symbiotique introjectée exerçait déjà sur le fonctionnement de son moi.

Avant d’en terminer avec cette question des formes sous lesquelles se manifeste la psychose de transfert, je voudrais faire deux remarques : d’une part, on peut rencontrer chez un même patient toutes ces formes variées de psychose de transfert ; d’autre part, il est impossible de tracer une ligne de démarcation nette entre la psychose de transfert en général et la névrose de transfert.

Selon Freud393 :

Nous avons depuis longtemps observé que toute névrose a pour résultat, et par conséquent probablement aussi pour but, de forcer le patient à sortir de la vie réelle, de le détacher de la réalité… Les névrosés se détournent de la réalité parce qu’ils la trouvent insupportable, dans sa totalité ou en partie. Le type le plus extrême de cet éloignement de la réalité apparaît dans certains cas de psychose hallucinatoire où le malade cherche à nier l’événement particulier qui a déclenché la folie. Mais en fait tout névrosé fait la même chose avec un fragment de réalité…

Bion394, dans son article concernant la différenciation, chez tout patient schizophrène, entre ce qu’il appelle la personnalité psychotique et la personnalité non psychotique, conclut ainsi l’exposé de sa théorie :

… En outre, je considère que cela est vrai aussi pour le névrosé profond, chez lequel il y a, selon moi, une personnalité psychotique masquée par la névrose (comme il y a chez le psychotique une personnalité névrotique masquée par la psychose) qui doit être mise à nu et traitée.

J’ai moi-même, dans un autre article395 où j’explique que la résolution de la schizophrénie dépend d’une phase de relation symbiotique dans la relation transférentielle entre le schizophrène et son thérapeute, énoncé cette assertion générale :

… En outre, mon expérience m’a appris qu’une telle relation symbiotique constitue une phase nécessaire de l’analyse ou de la psychothérapie des patients névrosés aussi bien que des patients psychotiques…

Le « maniement technique » de la psychose de transfert

Dans son article « Language and the Schizophrenic », Bion396 indique que le patient a tendance à projeter sa propre santé mentale sur l’analyste, et que si l’analyste ne tient pas compte de cela, une régression massive risque de se produire :

Je suis convaincu que l’analyste devrait toujours insister, par sa manière de conduire la cure, sur le fait qu’il s’adresse à une personne saine d’esprit et qu’il est en droit d’attendre une réaction saine.

D’autre part, Rosenfeld397 note dans un article où il rapporte l’analyse d’un patient catatonique aigu :

Mon approche était analytique, dans la mesure où une bonne partie de ce que je pouvais comprendre des propos et du comportement du patient lui était interprétée, et quand cela était possible, ce qui était fréquent, le matériel analytique était relié à la situation transférentielle…

En principe, une telle approche semble parfaitement valable, et l’on a en mémoire les exemples, rapportés par Rosenfeld et d’autres, des résultats salutaires obtenus grâce à des interprétations verbales de psychose de transfert.

Mais, dans la pratique, il est rarement souhaitable – c’est du moins mon opinion – de faire des interprétations verbales de transfert au patient qui – contrairement au schizophrène borderline, par exemple – est encore plongé dans une schizophrénie chronique. C’est le propre d’un tel patient que de ne pas être en mesure d’utiliser les communications verbales, ou même de les entendre, et donc de ne pouvoir tirer parti des interprétations verbales de transfert. En outre, si j’en crois mon expérience, il a activement besoin d’une certaine dose de relation symbiotique dans le transfert ; or, il n’aurait pas celle-ci si l’analyste essayait périodiquement d’établir avec lui la validité des interprétations verbales de transfert. Je n’ai pas l’impression que la reconnaissance du besoin du patient de passer par une période relativement longue – de plusieurs mois, disons – de relation symbiotique non verbale avec le thérapeute équivaut à encourager le patient à projeter sur le thérapeute sa propre santé mentale. Et je me demande si les fréquentes interprétations verbales de transfert comme celles auxquelles paraît avoir recours Rosenfeld n’indiquent pas chez lui une résistance inconsciente au développement de la phase de « symbiose thérapeutique », essentiellement silencieuse, dont le patient, d’après mon expérience, a si grand besoin au cours de l’évolution du transfert. Je suppose que l’important est que le thérapeute soit suffisamment à l’unisson des besoins du patient pour pouvoir maintenir un équilibre dynamique entre deux exigences : d’une part, participer dans une large mesure à une relation symbiotique avec lui, mais aussi, d’autre part, l’aider aux moments opportuns à apercevoir les significations transférentielles dans ce qui transparaît, ou a transparu, entre les participants.

Au cours d’une séance avec une schizophrène paranoïde, j’avais verbalement attiré son attention sur quelque chose qui se passait entre nous ; toute déconcertée, elle me dit : « Quand vous dites des choses comme ça, j’ai l’impression que c’est comme si j’avais été en avion avec vous, et que soudain on m’avait laissée tomber au fond de la mer. » Ultérieurement, alors qu’elle essayait déjà depuis des mois de se fabriquer un corps à elle à partir de toutes sortes de matériaux, elle me dit sur le ton de la protestation : « J’ai à peine ouvert la bouche que vous commencez à me dire : Est-ce que ça vous rappelle votre mère, ou est-ce que ça vous rappelle votre père, ou quelqu’un d’autre ? Alors, naturellement, je n’ai pas l’impression que j’existe, moi ! » J’eus le sentiment qu’elle faisait là une remarque juste et importante, bien que, par rapport aux normes habituelles, je n’aie pas abusé de ce genre de commentaires. Il me parut qu’elle mettait en lumière l’un des éléments importants ayant causé sa longue absence de sentiment d’identité personnelle, absence qui lui avait fait ressentir son corps comme ne lui appartenant pas vraiment.

Pendant quelques années, un homme hébéphrène répondit à presque chacune des questions relativement peu nombreuses que je lui posais par une riposte hostile du genre : « Je ne vous connais pas », « Je suis un étranger », ou « Je viens d’arriver ici ». Je finis par me rendre compte – et j’en eus confirmation par la suite – que, pour lui, ces questions transmettaient le message de rejet que transmettaient implicitement ses propres paroles. Il apparut clairement, en effet, que le fait même de lui poser une question – sur ce qu’il éprouvait dans l’instant, ou sur quelque événement passé – était pris par lui comme un refus de ma part d’admettre que je le connaissais, que j’étais proche de lui, que nous avions en commun toute une somme d’expériences.

Il est vrai que, déjà deux ans auparavant, il avait un jour répondu à l’une de mes questions par cette remarque désappointée et dégoûtée : « Il n’y a pas d’intuition amicale ici ! » et cela sur un ton qui m’avait fait comprendre que s’il existait entre nous cette intuition amicale dont il était si avide, les mots ne seraient plus nécessaires. Mais l’une des raisons pour lesquelles je fus si long à faire cette découverte plus tardive, c’est que cet homme avait l’habitude de dire à tous ceux qui essayaient d’entrer en contact avec lui : « Je suis un étranger », etc. ; et par conséquent, la signification personnelle que pouvait avoir cette phrase dans notre relation m’échappa. Tout cela pour dire que le patient a besoin d’une relation essentiellement silencieuse, profondément symbiotique avec le thérapeute.

Je pourrais aussi raconter ce qui se produisit avec la patiente schizophrène paranoïde dont je parlais plus haut. Nous en étions alors à une phase de silence et de « symbiose thérapeutique » ; elle était assise dans sa chambre pendant l’une de nos séances, installée dans un bon et confortable silence, et elle tricotait tranquillement. Je commençai à dire quelque chose mais elle m’interrompit : « Qu’est-ce qu’il y a – vous n’êtes pas satisfait de ce que vous recevez sur votre radar ? – Si, mais… » Elle me répondit alors, du ton affectueux et ferme d’une mère qui réprimanderait gentiment un petit enfant : « Alors taisez-vous. »

Je ne tentai pas à ce moment-là de faire une interprétation de transfert, et je ne pense pas aujourd’hui que cela eût été de circonstance. Elle avait souvent manifesté auparavant un intense besoin de parler et m’avait reproché d’être trop silencieux, ne pouvant supporter, disait-elle, l' « intimité du silence ». Voilà pour moi un exemple de ces situations (courantes dans ces cas de malades profonds) où le thérapeute doit absolument être capable non seulement de supporter toutes sortes de positions transférentielles par rapport au patient, mais même d’y trouver plaisir, et cela jusqu’à ce que le patient puisse, en toute conscience et explicitement, l’accepter en tant que thérapeute et, par conséquent, tenir compte des interprétations verbales de transfert qui lui sont proposées. Tenter de recourir à celles-ci prématurément, c’est-à-dire avant qu’ait pu se développer puis s’achever (lorsqu’elle est devenue inutile au patient) la phase de symbiose thérapeutique, c’est se servir de la notion de transfert comme d’une sorte de bouclier derrière lequel le thérapeute se protège de l’intimité psychologique avec le patient – exactement de la même manière que le patient se sert inconsciemment de son transfert délirant comme d’un bouclier qui lui évite d’éprouver pleinement la réalité présente du thérapeute.

On s’accorde généralement à reconnaître que, dans une psychothérapie, le thérapeute fonctionne comme un moi auxiliaire pour le patient aux prises avec des conflits internes, et cela jusqu’à ce que, par identification à la force du thérapeute, le patient devienne capable d’intégrer à son moi cette force plus grande. Dans la mesure où le schizophrène ne possède pas un moi observant suffisamment fort pour permettre au thérapeute de faire utilement des interprétations de transfert, le thérapeute, lui, doit pouvoir accepter de jouer différents rôles transférentiels d’objet partiel – doit même éventuellement pouvoir y prendre plaisir – et cela jusqu’à ce que le patient, par un accroissement d’intégration du moi, soit capable de voir ce qu’il y a de transfert délirant dans cette vision qu’il a du thérapeute. Autrement dit, le patient développe pour lui-même une force du moi, face aux impulsions du ça et aux représailles pathogènes du surmoi, par identification au thérapeute qui peut accepter, et intégrer à son soi plus large, la relation d’objet partiel subjectivement non humaine que le patient encourage chez lui et dont il a besoin.

Selon plusieurs auteurs, les interprétations de psychose de transfert doivent dépasser le simple niveau verbal. Bion398 écrit par exemple : « … la plupart du temps, le seul signe tangible sur quoi l’on puisse fonder une interprétation est fourni par le contre-transfert. »

Par le terme de « contre-transfert », il désigne manifestement les réactions affectives de l’analyste face au transfert du patient. Pour illustrer le rôle que jouent sur ce plan les sentiments de l’analyste, il rapporte (citée plus haut) une interprétation de transfert réussie qui, initialement, était partie du fait qu’il avait eu conscience de craindre que le patient n’ait des intentions meurtrières à son égard alors même que rien dans le comportement du patient ne pouvait le faire penser à cela.

Dans un article portant sur des patients chez lesquels elle constate un transfert délirant, M. Little souligne « l’importance capitale pour eux des événements corporels » ; elle note à ce propos – mais d’une manière qui nous laisse cruellement dans le vague :

… les événements corporels peuvent devenir les interprétations. La verbalisation devient alors le second stade d’un processus qui en comporte deux, ces deux stades étant nécessaires pour parvenir à une réelle pénétration, mais le second n’étant effectif que comme résultat du premier, l’événement corporel.

… La décharge, et la différenciation qui en résulte [différenciation par rapport à l’unité de base délirante] survient à travers un événement corporel – mouvement, cri, salivation, etc. – grâce auquel se produit un contact corporel avec l’analyste. Par la répétition de tels événements, le patient parvient peu à peu à reconnaître la différence entre son corps, ses sensations et ses émotions et il découvre que ceux de l’analyste sont distincts des siens. L’événement a concerné deux personnes, et le patient se découvre comme personne qui a bougé, crié, etc., par rapport à une autre personne dont il peut aussi reconnaître qu’elle a une existence, une expérience, des mouvements et des réponses propres. Le délire se dissipe, la guérison commence, et la relation devient possible.

L’importance de ces événements corporels tient à ce que, dans ces aires où opère le délire, le patient est en fait littéralement un petit enfant et son moi un moi-corps. Dans ces aires, seules les choses concrètes, actuelles et corporelles ont un sens pour lui et emportent sa conviction… (Little, 1960).

Comme on va le voir, M. Little estime – et je suis d’accord avec elle – qu’il est fort important pour le patient d’être, en quelque sorte, libre de se sentir en accord intime avec l’analyste ; mais elle est manifestement beaucoup moins sûre que moi que l’analyste participe inévitablement à cela dans le réel, et que la mutualité de ce que j’appelle la symbiose thérapeutique est une condition nécessaire du succès thérapeutique. Pour moi, l' « idée délirante » qu’a le patient d’une union profonde avec l’analyste doit devenir une réalité partagée par les deux participants. Pour M. Little, il en va différemment :

[À propos d’une certaine patiente]… Sa guérison a reposé sur cette idée délirante d’identité totale avec moi, idée qu’il a fallu briser peu à peu, du moins en ce qui concernait la réalité factuelle, cependant qu’il fallait préserver avec le plus grand soin la réalité psychique de la chose… l’idée délirante [de former une unité avec l’analyste], bien qu’acceptée comme vraie pour le patient, n’est pas partagée par l’analyste (sauf cas malheureux où il souffre d’une sorte de psychose contre-transférentielle).

… Le principe de base [de la technique analytique employée ici] est que l’analyste accepte la vérité pour l’analysant de l’idée délirante d’identité absolue entre eux, et démontre à la fois sa vérité psychique et sa fausseté objective.

… Quand l’analyste est suffisamment en accord psychique avec son patient, il lui arrive tantôt de ressentir celui-ci comme étant lui-même, tantôt de se ressentir lui-même comme étant le patient. Mais, comme il est en accord avec lui-même, il sent aussi que ce qu’il dit ou fait, c’est lui-même… (Little, 1960).

Dans sa pratique avec des patients schizophrènes, Boyer utilise une technique analytique modifiée qui, semble-t-il, se conforme plus strictement à la psychanalyse classique que toute autre technique utilisée jusque-là par ceux qui traitent ce type de patients. Tout en n’évoquant pas la moindre utilisation de contact physique entre lui et le patient au moment où il fait ses interprétations de transfert délirant, il signale toutefois l’importance cruciale des phénomènes physiques chez ces patients :

Il faut se rappeler qu’avec la mauvaise différenciation du moi et du ça, les tensions se fixent souvent sur des phénomènes physiques… Dans un précédent exposé [Boyer, 1957], j’ai rapporté un fragment de l’histoire d’un schizophrène dont l’analyse se vit extraordinairement relancée par le fait qu’on avait régulièrement attiré l’attention du patient sur les mouvements et la tension physiques… Les communications préverbales sont d’une importance énorme dans de nombreux cas de patients régressés, voire dans tous les cas. Le fait que l’analyste les comprenne et en communique la signification permet aux patients non seulement de briser des résistances et d’apprendre à connaître les réalités, mais aussi de corriger les déficiences du moi-corps et de séparer le soi du non-soi. En outre, leur interprétation aide les analysants à progresser dans leur croissance du moi jusqu’au stade où ils pourront avec précision communiquer en mots. Il n’est pas rare… que les mots dits soient de peu d’importance en tant que messages et qu’ils constituent la contribution d’une part désinvestie du soi, alors que l’investissement significatif se situe au niveau de la posture et des mouvements accomplis au moment même [Boyer, 1961].

Dans l’ensemble, si mon approche est loin d’être aussi modérée que parait l’être celle de Boyer, je ne partage pas pour autant l’enthousiasme de M. Little pour le contact physique ; j’ai eu des cas où mon refus du contact physique a été tout aussi utile à la résolution du transfert délirant que l’avait été en d’autres occasions l’acceptation du contact. Dans le chapitre x concernant le rôle des réponses neutres du thérapeute dans la psychothérapie du schizophrène, j’ai montré que si l’on veut aider celui-ci à devenir subjectivement vivant, on ne doit pas craindre de fonctionner comme une représentation transférentielle des parties subjectivement mortes de son soi, ou comme les attributs de la mère perçus très tôt (avant qu’elle n’ait émergé dans la perception de l’enfant comme un être total, vivant et humain). Avant qu’on en arrive à un tel développement, la mère – et dans la situation transférentielle, le thérapeute – est si importante pour le patient (sorte de distributeur de Coca-Cola dont le rôle est de satisfaire automatiquement ses besoins, comme le disait une paranoïde chronique) qu’il considère que la mère – ou le thérapeute – ne doit pas avoir de vie séparée. Le thérapeute qui craint névrotiquement le contact physique avec les gens, y compris avec les schizophrènes, complique dans cette mesure le processus de guérison du patient ; mais il en va de même pour le thérapeute qui a sans cesse besoin de se rassurer sur sa propre condition d’homme vivant, sur sa propre capacité de sentiment, par l’emploi « curatif » et dramatique du contact physique avec le patient. Dans le second cas, ce n’est qu’en apparence que le patient effrayé et tremblant se trouve aidé par le contact rassurant du thérapeute ; en réalité, c’est le patient qui, par là, rassure le thérapeute sur sa propre capacité de vie et d’amour.

Marion Milner399 a raconté la thérapie d’un garçon de onze ans qui avait trouvé que la réalité était mécanisée et sans âme parce que cette réalité n’acceptait pas qu’il ait été créé spontanément, cette difficulté s’expliquant, selon l’auteur, par une perte prématurée de la croyance en une réalité extérieure qui s’était créée toute seule ; dans cet admirable récit, M. Milner montre comment elle a aidé ce garçon à trouver un rapport sain à la réalité en acceptant elle-même qu’il la traite comme quelque chose faisant partie de lui – comme la « belle matière » malléable, pliable, comme les « produits chimiques » qu’il avait créés. Dans la même ligne de pensée, Winnicott400 a proposé l’hypothèse selon laquelle la mère saine aide son bébé, dans la situation de l’allaitement par exemple, à accepter la réalité extérieure en l’aidant à vivre cette réalité non pas comme quelque chose d’étranger à lui mais comme quelque chose qui s’est créé tout seul. Pour moi, la relation patient-thérapeute au cours de la phase de « symbiose thérapeutique » est essentiellement de cette nature. Nous voyons ici que ce qu’on pourrait tenir pour une forme de « transfert délirant » – le patient voyant dans le thérapeute le produit inanimé de lui-même, ou en tout cas un produit n’ayant pas de vie propre – est au fond la forme première d’une relation saine, créatrice avec la réalité extérieure, et que ce développement ne pourrait avoir lieu si le thérapeute était incapable d’être à l’aise dans ce rôle transférentiel d’être « inanimé ».

Une patiente de trente-deux ans, schizophrène chronique déjà en bonne voie de guérison, m’a apporté, au cours de séances s’échelonnant sur une période d’un mois, un matériel qui démontrait de façon frappante qu’un être ne peut abandonner l’état du moi océanique401, et vivre la réalité extérieure comme telle – ne peut supporter la perte qu’implique ce développement –, qu’en découvrant une identité essentielle entre soi et la réalité extérieure ; l’expérience de cette patiente est, me semble-t-il, tout à fait comparable à celle du jeune patient de Marion Milner.

Dans la première de ces séances, elle parlait de sa nouvelle compagne de chambre ; celle-ci, je le savais à présent, personnifiait sur bien des points l’ancien soi de ma patiente, le soi plus malade, plus absorbé dans lui-même qu’elle avait eu précédemment dans son traitement. La patiente parlait avec beaucoup d’émotion et avec une naïveté enfantine dont je me souviens particulièrement bien. Elle raconta qu’elle était allée faire un tour avec une autre patiente et qu’au cours de leur promenade elles avaient trouvé une plume par terre qu’Edith avait ramassée. Or il se trouvait justement, dit-elle, que sa compagne de chambre, qui était artiste, avait accroché au mur l’une de ses œuvres, un collage comportant, entre autres choses, une plume.

Plus tard, lorsque Edith entra dans leur chambre, Mme Simmons, sa compagne, voyant qu’Edith portait la petite plume sur sa blouse, lui dit aussitôt, d’un ton accusateur : « Est-ce que vous avez pris ma plume ? » Edith m’expliqua que c’était typique de Mme Simmons – caractéristique chez elle de tout penser en fonction d’elle-même. Edith me raconta comment, en gros, elle avait alors patiemment mais fermement expliqué à Mme Simmons que non, ce n’était pas sa plume – que celle de Mme Simmons était là sur le collage et que celle qu’elle-même avait ramassée dehors en était une autre.

À partir de ce moment-là, le récit d’Edith prit un accent de naïveté enfantine et d’hésitation ; mais elle poursuivit avec détermination, en dépit de sa difficulté à traduire en mots sa pensée : « Quand je suis arrivée ici, j’étais un peu comme ça », euphémisme qui me fit sourire intérieurement. « Et puis, ajouta-t-elle, je me suis comme réveillée et je me suis dit : “Il y a tellement de gens ici – ça pourrait être quelqu’un d’autre –, nous avons tous à peu près la même chose.” » Elle expliqua que c’était en voyant dans la vitrine d’un grand magasin des robes pareilles à celle qu’elle portait alors et à celles qu’elle avait vues portées par d’autres femmes lors de ses excursions en ville, qu’elle s’était rendu compte de cela.

Puis elle dit qu’à la différence de Mme Simmons (qui n’était ici que depuis deux mois alors qu’Edith y était depuis plusieurs années), lorsqu’elle, Edith, était arrivée ici, « il n’y avait personne pour me dire qu’il avait une plume ». Ces mots exprimaient toute la peine d’avoir été privée de quelque chose et cela me fit mal de les entendre, bien qu’il semblât qu’elle n’ait pas eu l’intention de me reprocher de n’avoir pas su lui faire comprendre que moi aussi j’avais une plume.

Au cours d’une autre séance, elle déclara : « Docteur Searles, vous savez que je vous ai dit que je rêve très rarement. Mais j’ai fait un rêve l’avant-dernière nuit. Vous vous rappelez le petit sac que j’ai avec des fleurs sur le côté ? J’ai rêvé que je courais si vite que je perdais les fleurs de mon sac, et je voyais une autre femme les ramasser et les mettre sur son sac, et je disais [ton de forte protestation] : “Elle prend mes fleurs !” »

Puis elle se mit à comparer avec beaucoup d’intérêt le sentiment qu’elle avait éprouvé dans le rêve – elle le décrivait maintenant de la manière suivante : une brève inspiration avant de dire « J’ai perdu mes fleurs ! » – avec ce qu’elle avait ressenti quelques semaines auparavant lorsqu’elle avait vu en faisant des courses en ville une femme avec un petit sac presque pareil au sien, à l’exception près que celui de la femme avait des fleurs sur le dessus alors que le sien avait les siennes sur le côté. Edith décrivit ce qu’elle avait éprouvé en cette circonstance de sa vie réelle avec un accent de plaisir : « Elle a presque le même que moi ! » Tandis qu’elle m’expliquait combien c’était différent de ce qu’elle avait ressenti dans le rêve, elle dit : « Je suppose que j’ai l’impression qu’on m’a pris quelque chose. »

Je ne pus déterminer ce jour-là ce que pouvait être ce « quelque chose » et cette question resta en suspens. Certes, au cours des années précédentes, elle avait souvent exprimé la conviction qu’on la volait ; mais elle n’avait pas été capable d’exprimer un sentiment de perte proprement dite ; simplement, elle avait l’impression qu’on lui volait délibérément telle personne ou telle chose, ce vol étant accompli par des personnes mal intentionnées telles que moi, par exemple.

Puis, au cours d’une séance qui eut lieu quelques jours plus tard, elle raconta qu’elle était allée la veille au soir dans le bureau des infirmières pour dactylographier le compte rendu d’une récente réunion du service, et que Mme Simmons était persuadée, à tort, que le papier qu’utilisait Edith provenait de son bloc de papier à dessin. Edith lui montra qu’il n’en était rien – que le bloc qu’elle utilisait lui appartenait, qu’il y avait dedans quelques-uns de ses propres dessins, ajoutant avec énergie mais sans méchanceté : « Mme Simmons, vous avez une maladie, et je veux que vous en guérissiez tout de suite ! Vous pensez que tout est à vous. Je sais, parce que je suis passée par là moi aussi ; je pensais que tout était – enfin quoi, que tout me concernait et était à moi et [ici la voix d’Edith traduisit le sentiment de perte] disparaissait. »

Pour moi, ce matériel montrait que la personne paranoïde, plongée comme elle l’a été pendant des années dans un état où la différenciation du moi par rapport au monde extérieur n’est pas encore complète, a l’impression qu’on lui vole tout ; et il m’a semblé que ce processus d’individuation ne pouvait complètement s’accomplir, qu’on ne pouvait accepter le monde extérieur et ne plus le considérer comme fait de ses propres contenus volés, que lorsqu’on découvrait une identité essentielle entre soi et le monde extérieur – symbolisé ici par les plumes, le petit sac à fleurs et les robes identiques des femmes. De plus, le patient ne peut s’individualiser par rapport au thérapeute qu’après avoir découvert qu’en réalité celui-ci possède essentiellement les mêmes qualités que celles qu’il se connaît – que ses divers transferts sur lui, que ses projections sur lui ont un certain noyau de réalité interpersonnelle.

Ainsi que nous commençons à le découvrir, toutes ces différentes sortes de transferts délirants, ou de psychoses de transfert, peuvent être considérés par le thérapeute – qui doit y répondre en les considérant de cette manière – comme un effort du patient pour construire des relations interpersonnelles et une identité du moi fondées sur l’objet total.

On peut voir dans ces transferts délirants des phénomènes d’objet partiel grâce auxquels le patient réussit petit à petit à construire, par les processus de projection et d’introjection, une image psychologique de lui-même et du thérapeute-mère en tant que personnes totales. Je pense ici à un patient borderline qui, de manière tout à fait explicite, a fait, sous une forme déplacée, l’expérience de ce processus dans la relation avec sa femme (celle-ci étant manifestement pour lui une figure maternelle). Pendant plusieurs mois il s’absorba successivement sur différentes parties du corps de sa femme – ses organes génitaux, ses seins, son nez, etc., chacune de ces parties étant l’objet de son attention fascinée quand il se trouvait avec sa femme ; puis, petit à petit, il commença à se rendre compte qu’elle était un tout, et – certainement par identification à ces différents attributs partiels de sa femme – que lui aussi était un tout.

Il n’est pas facile de faire comprendre à quel point le thérapeute se sent profondément participer à la relation de « transfert délirant » que le patient entretient avec lui pendant la phase de symbiose thérapeutique – au cours de laquelle, pour le patient, il personnifie la bonne mère ; il faut en tout cas que le thérapeute sache qu’une telle participation affective n’est pas la preuve d’une « psychose contre-transférentielle », mais l’essence même de ce que le patient attend de lui dans cette phase cruciale du traitement. Une femme hébéphrène qui, pendant des années, m’avait manifesté une intense hostilité finit par voir en moi la personnification des potentialités d’amour de sa mère, et lorsqu’un jour elle me dit affectueusement au moment où j’allais la quitter : « Au revoir, Maman », je lui répondis simplement, avec la même affection : « Au revoir, Betty. » Il n’y avait rien d’inauthentique dans cet échange, nous n’étions pas en train de jouer un rôle ; mais, d’un autre côté, je sentais qu’il n’y avait pas non plus là d’erreur pathologique d’identification. Elle aurait aussi bien pu dire « Au revoir, Harold » sans que cela change quoi que ce soit à l’authenticité émotionnelle de ce bref échange. J’eus l’impression alors, et c’est ainsi que je considérai la chose par la suite, que ce moment était un jalon dans mon acceptation profonde du « rôle transférentiel » de mère que je jouais pour elle et de son acceptation de moi dans ce rôle.

Voici encore le cas d’une femme paranoïde qui avait atteint la phase transférentielle de symbiose thérapeutique après plusieurs années de transfert négatif intense. Un jour, au milieu d’une séance extrêmement riche, elle me demanda soudain : « Vous voulez dire que vous m’appartenez ? » Je n’étais pas conscient d’avoir dit quelque chose qui puisse être traduit ainsi ; mais j’avais plusieurs fois remarqué qu’elle interrompait nos conversations affectueuses pour dire tout à coup : « Est-ce que vous me faites une déclaration ? » ou « Est-ce que vous me faites la cour ? » Cette fois, quand elle me demanda si je lui appartenais, je lui répondis : « Eh bien, j’ai beaucoup d’affection pour vous – si vous appelez ça vous appartenir, alors je vous appartiens. » Jamais je n’avais aussi franchement reconnu à quel point je me sentais faire partie d’elle, et il est remarquable que cette femme, qui avait eu autrefois des réactions intensément paranoïdes contre tout sentiment de tendre intimité, ne manifestait à présent plus aucune angoisse. Dans les mois qui suivirent, elle me témoigna une ardente adoration, me voyant comme une mère d’une beauté inexprimable dont le corps était interchangeable avec le sien ; et voilà que maintenant, pour la première fois, elle commençait à me renvoyer de sa mère non pas l’image de quelqu’un qui était composé de figures multiples, changeantes et essentiellement malveillantes, mais celle de quelqu’un qui, au moins en certaines occasions, avait été une mère unique, totale, saine et tendre.

D’après mon expérience, pour qu’un patient depuis longtemps délirant finisse par renoncer à ses idées délirantes, il faut nécessairement passer par une phase où, progressivement, celles-ci n’apparaîtront plus au thérapeute comme des productions essentiellement inquiétantes, ne seront plus un sujet d’investigation thérapeutique sérieuse, de discussion, ou de toute autre forme d’opposition ; le thérapeute y verra au contraire un jeu sans malice, le fruit d’une imagination créatrice et il y répondra avec le même enjouement, la même imagination. Le meilleur moyen, finalement, de « désintoxiquer » un patient qui s’est isolé dans un état délirant est, pour lui, de voir que son thérapeute est capable de se mettre à jouer avec lui de manière délicieusement folle, type de relation que le schizophrène n’a jamais eu l’opportunité de vivre pleinement pendant son enfance. Chez lui, le goût du jeu propre à la petite enfance a été massivement refoulé, en raison de circonstances intrafamiliales sur lesquelles je ne m’attarderai pas ici.

L’un des ingrédients de la schizophrénie – et, selon moi, l’un de ceux que l’on retrouve le plus régulièrement – est le goût du jeu, fondamentalement sain et normal, du petit enfant ; pour des raisons diverses liées à l’environnement, ce goût du jeu a subi de bonne heure un refoulement et a longtemps été mis en acte de manières multiples, souvent destructrices, par le patient ; celui-ci d’ailleurs ignore totalement à quel point il a fini par jouer, de façon irresponsable et destructrice, avec des relations et des situations de sa vie qui étaient irremplaçables et qu’il aurait donc dû aimer et préserver. En somme, il faut que le thérapeute s’habitue à ce que le patient joue de la lyre pendant que Rome brûle ; au début, il subit la chose, puis il parvient à s’y sentir parfaitement à l’aise malgré la tragique perte de temps que cela représente, et pour finir il jouit de la musique et se joint au concert. À ce moment-là, le patient, qui s’est aperçu qu’il n’était pas un être foncièrement mauvais parce qu’il a voulu jouer, commence enfin à se préoccuper d’éteindre l’incendie, d’enlever les gravats, de réparer ce qui peut être réparé, et de rebâtir.

Pour qu’à la longue le thérapeute réussisse ainsi à s’assurer la coopération active du patient dans la psychothérapie, il doit être capable d’assumer tout au long son propre sentiment d’être coupable d’irresponsabilité. Par exemple, il y a peu de temps, j’ai découvert avec pas mal de culpabilité que j’en étais venu à porter une appréciation d’ordre esthétique sur les idées délirantes d’une femme paranoïde que je soignais depuis longtemps. Je me suis aperçu que j’« avalais » avec délectation et admiration des productions dont ma conscience professionnelle me disait de poursuivre vaillamment l’analyse, comme je l’avais fait jusque-là, ou contre lesquelles, d’une manière ou d’une autre, j’aurais dû lutter. Mais, au fil des séances, la culpabilité disparut pour laisser entièrement la place au plaisir, et c’est alors que la patiente réussit, pour la première fois, à parler avec une saine fierté du don d’imagination qu’elle avait depuis toujours. Ce don d’imagination ne m’apparut plus alors comme dangereux ; je pouvais maintenant en jouir et y participer en faisant verbalement mes propres associations imaginatives et « folles » – comme dans un jeu enfantin. Pendant un certain nombre d’années, au cours de ce que j’appelle la phase de symbiose ambivalente, lorsque la patiente avait manifesté une forte angoisse et une hostilité parfois presque meurtrière, j’avais certainement fait à peu de chose près ce que le patient de Bion avait « senti » que Bion avait fait lui-même – un supposé phénomène de transfert sans fondement dans la réalité. C’est ce que Bion nous explique ici de manière très éclairante :

… Tout au long de l’analyse, le patient a recouru à l’identification projective avec une persistance donnant à penser qu’il s’agissait là d’un mécanisme qu’il n’avait jamais pu suffisamment utiliser ; l’analyse lui offrait l’occasion d’exercer un mécanisme dont il avait été frustré… Certaines séances me firent supposer que le patient avait l’impression que quelque chose lui interdisait de recourir à l’identification projective. Il y a dans les exemples que j’ai donnés… des éléments qui indiquent que pour le patient, je refusais l’entrée à des parties de sa personnalité qu’il désirait mettre en moi…

Des associations… montrèrent que les émotions du patient croissaient en intensité. Ceci provenait de ce qui, pour lui, était un refus de ma part d’accepter des parties de sa personnalité. Résultat : il essaya, avec un acharnement et une violence de plus en plus intenses, de me les imposer de force. Isolé du contexte de l’analyse, son comportement aurait pu apparaître comme l’expression d’une agressivité primaire. Plus ses fantasmes d’identification projective devenaient violents, plus il avait peur de moi. Il y eut des séances où un tel comportement exprimait une agressivité que rien n’avait provoquée mais je cite cette série parce qu’elle montre le patient sous un jour différent, sa violence étant une réaction à ce qu’il prenait chez moi pour une attitude de défense hostile… (Bion, 1959).

C’est particulièrement dans le domaine du jeu [playfulness] que m’est apparue le plus clairement la nécessité d’un choix technique : ou bien faire une interprétation verbale de transfert, ou bien, pour ainsi dire, accepter la position transférentielle que le patient a besoin de me voir occuper. Ainsi que je l’ai maintes fois constaté, les interprétations de transfert s’avèrent inadéquates, vaines et profondément anti-thérapeutiques tant que l’expérience de jeu partagé n’est pas devenue suffisamment habituelle pour être facilement retrouvée, tant que les aspects plus nettement investigateurs du travail que nous faisons ne sont pas acceptés et considérés comme faisant partie intégrante d’une entreprise fondamentalement agréable.

L’identification délirante

Il s’avère au cours du traitement que la symptomatologie du schizophrène consiste en manifestations de transfert psychotique ; mais cette symptomatologie, ou du moins sa majeure partie, prend une signification plus profonde dès lors qu’on y aperçoit les signes de ce que l’on pourrait appeler une « identification délirante ». Il faut voir, en effet, que le comportement fou du patient a sa source, en même temps que dans le transfert psychotique, dans une identification manifeste au thérapeute – identification qui possède, quelle que soit sa déformation psychotique, un fond de réalité au niveau du fonctionnement réel de la personnalité du thérapeute. Il est important de bien voir cet élément d’identification comme déterminant la maladie du patient, car ce n’est que dans la mesure où nous reconnaissons et entérinons l’existence de ces noyaux de réalité dans les identifications du patient à nous (en dépit de nos réticences à découvrir ou à examiner honnêtement les aspects en question de notre personnalité) que nous pouvons développer sa capacité d’épreuve de réalité et sa confiance en cette capacité.

Sur ce point, je ne suis pas d’accord avec Rosenfeld. Dans son article (excellent, à d’autres égards) intitulé « Notes on the Psycho-Analysis of the Super-Ego Conflict in an Acute Schizophrenic Patient402 », il sous-estime, à mon sens, les signes bien réels de possessivité meurtrière que donne la mère de ce patient particulier ; la possibilité ne semble d’ailleurs pas l’effleurer qu’il puisse lui-même éprouver des sentiments meurtriers en réaction au transfert du patient sur lui en tant que mère. Il écrit par exemple :

… Il me dit une fois : « Comment puis-je sortir du tombeau ? » J’eus ici l’impression qu’il voulait montrer qu’en se projetant en moi avec sa dépression il sentait que je l’enfermais et que je devenais ainsi un tombeau d’où il voulait sortir grâce à mon aide… (Rosenfeld, 1952 a).

Dans une note du même article, il exprime un point de vue qui a certes le mérite de nous rappeler l’importance essentielle du domaine intrapsychique chez le patient (domaine sur lequel j’ai moi-même insisté dans un article403 traitant de la thérapie familiale de la schizophrénie). Mais cette note prouve aussi que Rosenfeld a tendance à sous-estimer l’importance étiologique des facteurs du premier environnement familial, et à ignorer à quel point le schizophrène en psychothérapie réagit à des éléments de la personnalité réelle qu’inévitablement le thérapeute introduit constamment dans sa relation avec le patient :

Certains auteurs, en particulier des Américains comme Pious et Fromm-Reichmann, ont mis l’accent sur l’attitude hostile et « schizophrénogène » de la mère… Dans notre approche analytique, nous savons qu’il est vain et même néfaste pour la bonne marche d’une analyse d’accepter sans critique les tentatives du patient d’attribuer sa maladie à l’environnement extérieur. On s’aperçoit généralement que les facteurs externes sont largement déformés par la projection et l’on doit aider le patient à comprendre ses fantasmes et ses réactions aux situations extérieures jusqu’à ce qu’il devienne capable de faire la différence entre ses fantasmes et la réalité extérieure (Rosenfeld, 1952 a).

Et il écrit dans un autre article404 :

… À mon avis, les schizophrènes n’ont jamais complètement dépassé la phase la plus précoce du développement à laquelle cette relation appartient [c’est-à-dire celle dans laquelle le patient a une relation à l’objet par identification projective], et c’est à ce niveau qu’ils régressent dans les états schizophréniques aigus…

Personne, à mon sens, ne dépasse jamais complètement cette phase de développement (ou, en cette matière, toute autre phase de développement). Lorsque nous nous en rendrons compte, nous ne sous-estimerons plus la part que nous prenons, nous aussi, dans ce mode de relation qu’est l’identification projective ; en d’autres termes, nous serons capables de voir et d’accepter le fait de notre participation au mode de relation symbiotique qui s’établit entre le patient et nous.

Pas plus que Rosenfeld, Bion n’admet la possibilité qu’il contribue ou a contribué dans la réalité au transfert psychotique de son patient ; en témoigne ce passage, extrait de son article sur ce qu’il appelle les « attaques contre la liaison405 » :

ce qu’il ressentait406, c’était mon refus d’accepter des parties de sa personnalité…

Cette remarque concorde avec ce qu’il écrit, à propos de l’origine de l’attitude pathologique du patient vis-à-vis de la liaison :

Il y a d’un côté la disposition innée du patient à une destructivité, une haine et une envie excessives407 ; de l’autre, l’environnement qui, au pis, prive le patient de l’utilisation des mécanismes de clivage et d’identification projective… (Bion, 1959).

Quand on sait combien l’environnement contribue aux difficultés du patient – quand, en particulier, on découvre à quel point celui-ci réagit, dans son transfert psychotique sur nous, au sadisme réel et intense, aux sentiments meurtriers et à toutes autres choses que nous avons en nous –, on n’a pas besoin de supposer chez le patient une disposition innée, et particulièrement développée dès sa naissance, à l’hostilité. Pour Bion408, le patient « croit que409 l’analyste s’efforce… de le rendre fou » : mais le thérapeute a bel et bien cette tendance (entre autres sentiments intensément conflictuels à l’égard du patient) pendant la difficile phase de symbiose ambivalente – et j’en ai trouvé la preuve aussi bien dans mon propre travail que dans ce que m’ont rapporté différents collègues. Peut-être le thérapeute recourt-il assez fréquemment aux interprétations de transfert pour essayer inconsciemment, d’une part, de se protéger contre la relation symbiotique avec le patient, d’autre part, de nier le rôle que joue son propre sadisme – si peu en rapport avec son intention sincèrement thérapeutique – dans la formation et le maintien du transfert psychotique du patient (et, plus particulièrement, de nier qu’à un niveau plus profond, celui de la symbiose, il interdit cruellement au patient d’accéder à lui-même).

J’ai décrit ailleurs410 des cas d’acting out qui s’expliquaient en partie par des impulsions inconscientes que j’avais eues antérieurement dans le même sens et j’ai cité à ce propos les rapports de Schroff411 et de Barchilon412 concernant ce type de phénomène. Je rappelle également ce que j’écrivais plus haut (dans le chapitre v concernant la communication schizophrénique) :

Particulièrement difficiles à appréhender sont pour le thérapeute les cas où le patient manifeste un introject ayant pour origine quelque aspect du thérapeute dont celui-ci est justement à peine conscient et dont il n’a aucune envie d’admettre qu’il fait partie de lui. J’ai maintes fois constaté que le comportement particulièrement difficile et intraitable d’un patient, en dernière analyse, reposait en partie là-dessus ; c’est seulement lorsque je peux m’avouer qu’il s’agit là effectivement d’un aspect de ma personnalité que cet aspect du comportement du patient cesse de me préoccuper fortement…

Depuis quelque temps, je commence à mieux distinguer la signification identificationnelle de ces événements : lorsque, par exemple, le thérapeute est capable de reconnaître l’aspect de sa personnalité pour lequel l’acting out du patient a constitué une sorte de réaction caricaturée, il accepte du même coup les efforts du patient pour s’identifier à lui. Ainsi que je l’ai indiqué plus haut, le schizophrène tend à s’identifier d’abord aux aspects de la personnalité du thérapeute qui sont les moins acceptables pour celui-ci.

J’ai déjà donné plusieurs exemples de psychoses de transfert où le patient, de manière ambivalente, essaie d’obliger le thérapeute à penser à sa place – comme cela s’est passé dans le milieu familial du patient où un parent « qui sait tout » a pensé à sa place. Il est typique qu’un tel parent doive conserver cette attitude de « celui qui sait tout » pour se défendre contre la confusion interne. Comme je l’ai dit, on a intérêt au bout du compte à admettre franchement sa propre confusion suscitée par celle des propos de ces patients ; et je crois que, là encore, on peut voir après coup que la confusion du patient a, entre autres origines, une origine transférentielle du fait que s’établit une identification délirante à la confusion bien réelle dont souffre le parent-thérapeute. Le fait que le thérapeute prenne conscience et reconnaisse sa propre confusion aide à résoudre l’aspect délirant, fou, de la confusion du patient. Cela permet en particulier de résoudre la moquerie, l’imitation caricaturale, le sadisme ou tout autre aspect destructeur des efforts du patient pour s’identifier au thérapeute.

J’avais un patient hébéphrène qui oscillait généralement entre deux attitudes à mon égard : ou bien il m’ignorait carrément, ou bien il était en fureur contre moi. J’étais pour ma part tout à fait inconscient de son désir ardent de s’identifier à moi. Un jour j’éteignis ma cigarette à l’intérieur du couvercle de sa corbeille à papier en plastique, après m’être assuré que celle-ci était vide. Le jour suivant, promenant mon regard à travers la pièce pendant l’un de ces longs silences dont le patient était coutumier, je sursautai en apercevant la corbeille à papier : il y avait un cercle noir tout autour de l’intérieur du couvercle que le patient, grand fumeur, avait utilisé comme cendrier (pour la première fois) comme il m’avait vu le faire. Le caractère potentiellement destructeur de son identification m’effraya car je n’étais pas du tout certain qu’il vérifiait, comme moi, que la corbeille à papier était vide.

Incidemment, je n’essayai pas ce jour-là de faire une interprétation de transfert car je savais bien que cela eût été prêcher dans le désert ; mais l’incident s’avéra utile à long terme car il me permit d’être plus attentif à son besoin et à ses efforts d’identification à ce thérapeute avec lequel, en apparence, il ne voulait pas avoir affaire.

Dans mon livre The Nonhuman Environment, j’ai raconté, comme exemple de l’incapacité du schizophrène à distinguer clairement les limites entre son soi et son environnement non humain, l’incident suivant qui se passa avec une hébéphrène :

… Elle m’expliqua cette chose abominable que toute la partie gauche de sa tête « était partie… enfoncée », parlant comme s’il s’agissait d’un objet inanimé ; on sentait toute l’horreur et le désespoir qu’elle en éprouvait… (p. 148).

Les années qui ont suivi cet incident ont fait apparaître deux autres significations à ce symptôme. À peu près cinq ans plus tard – elle était alors devenue depuis longtemps tout à fait humaine (humaine aussi bien subjectivement, autant qu’on pouvait le savoir, qu’objectivement, à en juger par notre manière de réagir à elle), j’ai noté ceci : « Le travail avec Pauline continue de montrer de la manière la plus claire [comme cela était déjà le cas depuis de nombreux mois] ses efforts ambivalents pour parvenir à – et pour éviter – une relation symbiotique avec moi en tant que représentant de son père… [Par exemple], il y a environ trois semaines, lorsque je montai au quatrième étage pour voir une autre patiente et que j’entrai un moment dans la chambre de Pauline pendant que l’autre patiente se préparait, elle m’a de nouveau parlé de la partie gauche de sa tête qui était partie, ou de quelque autre terrible défaut organique que je ne peux pas me rappeler précisément en ce moment. C’était presque mot pour mot ce qu’elle avait dit peu de temps après son arrivée ici, et je me suis aperçu à ce moment-là que je prenais la chose de manière toute différente : j’y voyais maintenant un gigantesque effort de sa part pour m’amener à une sorte de sollicitude, à une sorte de prise en charge symbiotique de sa vie. J’éprouvais effectivement de la sollicitude pour elle mais j’y voyais, beaucoup plus cette fois qu’au début, une manifestation transférentielle. »

Si j’avais réagi différemment la seconde fois, c’était dû probablement plus au changement qui était intervenu chez elle – son « humanisation » croissante – qu’à une augmentation d’insight de ma part au long de ces cinq années. La première fois, ces propos émanaient d’une attitude d’ensemble si « inhumaine », ils avaient été proférés avec un tel accent d’horreur, de désespoir et de singulière étrangeté que celui qui les entendait (moi ou d’autres personnes) battait en retraite sous le choc, complètement aveugle à toute signification transférentielle éventuelle.

Quelque trois années plus tard, elle était assise près de moi, regardant mon visage avec une sorte d’amusement secret pendant que je lui disais quelque chose – je ne me rappelle plus quoi. « Est-ce que tout ça va tomber ? Est-ce que c’est aussi mauvais que ça ? » me demanda-t-elle en se frottant le front et le haut de la tête. À la manière dont elle dit cela, je compris que, pour elle, ces parties de son corps se désagrégeaient. Son ton lorsqu’elle posa la question était à moitié sérieux et dans cette mesure traduisait une expérience authentiquement délirante ; mais il était aussi à moitié amusé. Je répondis : « Vous avez l’impression que je suis terriblement sérieux, n’est-ce pas ? – Oui », dit-elle, cette fois d’un ton chaleureux, franchement amusé et sans la moindre trace d’angoisse délirante. Je savais depuis des années que parmi les bizarreries qui avaient survécu aux ravages de mon analyse personnelle, il subsistait chez moi un air perpétuellement soucieux et une tendance à prendre tout trop au sérieux, mais je ne m’étais pas rendu compte que le comportement délirant de cette patiente était en partie une réaction à cet aspect de ma personnalité. Chez ses deux parents, cette particularité avait été très marquée, ce qui certainement était significatif ici ; mais j’eus l’impression qu’il valait mieux simplement reconnaître cet aspect réel de moi-même. Faire à ce moment-là une interprétation de transfert eût, je crois, mis une distance inutile entre elle et moi et annulé ma confirmation de son appréciation de la situation réelle actuelle.

La séquence que j’ai décrite et qui s’est déroulée sur une période de plusieurs années n’est qu’une des nombreuses autres analogues qui se firent jour à mesure qu’elle devenait progressivement humaine et capable de faire la distinction entre les significations littérales et les significations métaphoriques. En voici brièvement un autre exemple : au début de mon travail avec elle, elle avait eu l’air parfois de me percevoir comme un être inanimé – par exemple, un jour, en me regardant, avec une sorte d’étonnement inquiétant, fumer une cigarette, elle s’exclama pour elle-même : « Qu’est-ce qui le413 fait fumer ? » ; ou, plusieurs années après, cette perception bizarre de moi se transforma en une interrogation sur mon compte (à cette époque j’étais devenu pour elle le représentant transférentiel de son père compulsif) qui lui faisait se demander si je trouvais que ma façon de vivre était réellement vivre. Sa vision de moi comme étant, de manière figurée, « mort » contenait, malgré la part de distorsion et d’exagération due au transfert, une vue suffisamment réaliste de certains aspects de ma vie compulsivement orientée vers le travail pour que je reconnaisse la validité de son point de vue.

À la fin d’une séance qui se passait dans la période évoquée à l’instant, devant prendre une semaine de vacances, je lui dis : « Bien, je vous verrai lundi en huit. » D’un ton ironique, elle répliqua au moment où je passais le pas de la porte : « Essayez encore. » Sur le moment, je crus qu’elle voulait dire qu’à son avis les efforts que nous avions faits pendant cette séance avaient été vains – ce qu’elle avait laissé entendre, verbalement ou non, pendant des années. Puis une autre possibilité m’apparut, et je lui demandai si je lui avais donné l’impression d’être vaincu lorsque je lui avais dit cela. Elle me le confirma d’un ton ravi et chaleureux. Depuis longtemps, je savais que son père lui apparaissait comme un « lâcheur » qui la décevait, comme quelqu’un qui « démisionnait » ; mais finalement elle avait réussi à me transmettre le message et à me faire comprendre que bien souvent (je m’en rendais compte à présent) j’avais l’air, et me sentais en effet, vaincu – malgré ma tendance caractéristique à refouler ce genre de sentiment. Je crois exact de dire que l’immense désespoir exprimé par cette femme durant les premières années de notre travail (désespoir mis en acte par elle, sous de multiples formes, dans un fonctionnement de personnalité fragmenté et hébéphrène) consistait pour une large part en une identification délirante au côté désespéré de son père, de sa mère et, dans la relation transférentielle, de moi-même.

Il y a quelques mois, répondant à une interprétation que je venais de lui suggérer, une femme paranoïde schizophrène me dit : « Quand vous me parlez comme ça, j’ai l’impression qu’on va me conduire au bout du monde et que les gens vont décider si j’aurai à sauter ou non. » Je savais que depuis des années elle vivait dans un monde délirant terriblement chaotique, et lorsqu’elle prononça ces mots je fus sur le moment effaré une fois de plus par ce que j’entrevoyais du monde effrayant dans lequel elle vivait. Mais ensuite, je pensai que peut-être j’avais contribué sans le vouloir à renforcer son expérience délirante ; je lui dis donc simplement : « Vous voulez dire que j’ai l’air funeste à ce point ? » Encore plus simplement, elle me répondit : « Oui. » La manière dont a évolué plus récemment la thérapie indique que si cette patiente a vécu longtemps dans un monde psychotique terrifiant, cela est dû en partie à son identification délirante à ce qu’elle appelle maintenant sa « poule mouillée » de thérapeute, qui a une certaine tendance – comme l’avait la propre mère de la patiente à un très haut degré – à masquer sa crainte sous l’attitude forte et calme du parent-thérapeute.

En résumé, je pense qu’il n’y a pas jusqu’aux manifestations de schizophrénie les plus « folles », comme si elles provenaient véritablement d’un autre monde, qui ne se révèlent finalement pleines de sens et ne s’avèrent avoir un rapport avec la réalité non seulement en tant que réactions transférentielles au thérapeute, mais même en tant qu’identifications délirantes à des aspects réels de la personnalité du thérapeute. Lorsqu’on commence à apercevoir ces significations dans le comportement du schizophrène, on se rend compte non seulement qu’il fait maintenant partie de la famille humaine, mais qu’en fait il n’en est jamais vraiment sorti : ce qui lui a fait défaut, c’est quelqu’un qui, tout au long, eût été assez avisé et perspicace pour le savoir et assez courageux pour le reconnaître.


356 1911 a, 1914.

357 1908.

358 1952 a.

359 1958.

360 1960.

361 1955.

362 Klein et ses collaborateurs, 1955.

363 1960.

364 1954.

365 1957.

366 Freud, 1915.

367 1957.

368 Klein et ses collaborateurs, 1955.

369 P. 352.

370 1946.

371 1952, a.

372 1911 a, 1914.

373 1908.

374 1952, b.

375 1952 a.

376 1954.

377 1956.

378 1954.

379 1957.

380 1958.

381 1960.

382 1958.

383 1960.

384 Dans mon article intitulé “Phases of Patient-Therapist Interaction in the Psychotherapy of Chronic Schizophrenia”, 1961.

385 1952.

386 1955.

387 1942.

388 1953.

389 1959, 1961.

390 1954.

391 1956.

392 1959, 1961.

393 1911, b.

394 1957.

395 “Œdipal Love in the Countertransference”, 1959.

396 1955.

397 1952.

398 1955.

399 1952.

400 1945, 1948.

401 « Sentiment océanique » : sentiment de plénitude, d'éternité que l'on retrouve dans certaines philosophies et dans la religion, qui a un lien avec l'idée de dépassement de la mort. « sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'univer­sel. » Freud, Malaise dans la civilisation, premier chapitre. (Note de Psycha.ru.)

402 1952.

403 The Contributions of Family Treatment to the Psychotherapy of Schizophrenia”, 1964.

404 1952, b.

405 “Attacks on Linking”, 1959.

406 Souligné par H. Searles.

407 Souligné par H. Searles.

408 1959.

409 Souligné par H. Searles.

410 “The Schizophrenic's Vulnerability to the Therapist's Unconscious Process”, 1958.

411 1957.

412 1958.

413 En Anglais : it, forme neutre du pronom personnel, qui indique qu'on parle d'une chose et non d'une personne (N. d. T.).