II. Contribution de l’érotisme oral à la formation du caractère14 15

Il est classiquement admis que, pour découvrir les origines de la formation du caractère, il convient de considérer d’une part les dispositions innées, et, d’autre part, les influences du milieu, parmi lesquelles l’éducation occupe une place de choix. La recherche psychanalytique a, la première, attiré l’attention sur certaines origines du caractère peu remarquées jusqu’alors. Elle nous a amenés à considérer que certaines composantes de la sexualité infantile dont l’usage est exclu de la vie sexuelle de l’adulte subissent une transformation partielle qui en fait des traits de caractère. On sait que Freud en premier montra que certaines composantes de l’érotisme anal infantile subissent un tel destin. Cet érotisme anal entre pour une part dans l’organisation définitive de la vie sexuelle de l’adulte, pour une autre part il est sublimé, et pour une autre enfin il joue un rôle dans la formation du caractère. Ces contributions que l’analité apporte à la formation du caractère doivent être considérées comme normales. Sous les espèces de la propreté, de l’amour de l’ordre, etc., elles permettent à l’individu de s’adapter aux exigences de son milieu. Par ailleurs nous avons appris à définir cliniquement un « caractère anal » : il se distingue par une exagération de certains traits ; mais il faut souligner qu’un penchant excessif pour la propreté, la parcimonie, et autres tendances similaires qui sont la marque de l’analité, ne sont jamais une réussite parfaite. Nous leur trouvons invariablement associée la position inverse qui se manifeste à des degrés divers.

L’expérience nous apprend que les déviations de caractère au stade génital ne sont pas toutes d’origine anale. Nous savons que l'érotisme oral est également source de formation du caractère. Là également nous pouvons constater que ses contributions peuvent rester dans les limites du normal ou les déborder largement. Si nos observations sont justes, elles nous permettent de traiter des origines orales, anales et génitales de la formation du caractère ; ce faisant, nous avons toutefois parfaitement conscience de laisser de côté un aspect du problème ; en effet, dans la formation du caractère, nous nous contenterons de considérer les contributions fournies par les zones érogènes, à l’exclusion de celles fournies par les pulsions partielles. Cette négligence est cependant plus apparente que réelle : par exemple, le lien étroit qui existe entre la cruauté, composante de la vie instinctuelle infantile et l’érotisme oral, deviendra évident dans la formation du caractère comme dans n’importe quel autre domaine ; il n’est donc guère nécessaire d’insister sur ce sujet.

Ce que je suis à même de dire des traits de caractère d’origine orale sera peut-être à certains égards décevant, parce que je ne peux en tracer un tableau aussi achevé que du caractère anal. Je commencerai donc par souligner certaines différences qu’il convient de ne pas perdre de vue et qui réduiront à de plus modestes et plus convenables proportions ce que nous pouvons attendre d’une telle description.

Rappelons d’abord que la part des tendances au plaisir liée aux processus intestinaux qui peut entrer dans la composition de l’érotisme normal sous une forme non refoulée est bien réduite ; au contraire, une partie incomparablement plus importante de l’investissement libidinal de la bouche, caractéristique de la première enfance, est utilisable dans la vie adulte. Il s’ensuit que les composantes orales de la sexualité infantile seront transformées en traits de caractère ou sublimées dans une proportion bien moindre que les composantes anales.

Soulignons aussi qu’une transformation rétrograde du caractère comme celle liée à l’apparition de certains troubles nerveux se fixe essentiellement au stade anal. Si elle s’accentue et qu’il s’ensuive une intensification pathologique des traits de caractère oraux que nous décrirons plus loin, des traits de caractère anaux viendront se mêler aux premiers ; c’est donc à une association de ces traits de caractère que nous devons nous attendre plutôt qu’à une oralité sans mélange.

Si nous nous engageons dans l’examen de cette association nous serons amenés à faire une autre découverte : l’origine du caractère anal est étroitement liée aux destins de l’érotisme oral, et ne saurait être comprise complètement sans que l’on considère leur relation.

Son expérience clinique a conduit Freud à considérer l’accentuation libidinale marquée des processus intestinaux chez certains sujets comme constitutionnelle. La justesse de cette conception ne saurait être mise en doute. Qu’il nous suffise de rappeler comment des phénomènes évidents d’érotisme anal allant de pair avec des traits de caractère anaux peuvent s’observer chez les membres les plus différents d’une même famille. Néanmoins, ces faits appellent une explication supplémentaire à la lumière des observations psychanalytiques suivantes.

Au cours de la première enfance, l’individu ressent un plaisir intense dans l’acte de la succion et nous nous sommes familiarisés avec l’idée que ce plaisir ne saurait être uniquement attribué à l’acte de se nourrir, mais qu’il est essentiellement conditionné par la signification de la bouche en tant que zone érogène.

Cette forme primitive de plaisir, à laquelle l’individu ne renonce jamais complètement, va persister sous toutes sortes de déguisements durant la vie entière et pourra même s’intensifier à certaines époques et dans des circonstances particulières. Néanmoins, le développement physique et psychique de l’enfant porte en lui un renoncement d’importance au plaisir originel de succion. Or l’observation montre que tout renoncement de ce genre ne se produit que sur la base d’un échange. C’est à ce processus et à son développement dans différentes conditions qu’il convient d’accorder toute notre attention.

Tout d’abord l’apparition des dents conduit, on le sait, une partie considérable du plaisir de la succion à se transformer en plaisir de mordre. Il est à peine besoin de rappeler comment, à ce stade de son développement, l’enfant porte à la bouche tous les objets à sa portée et essaye de toutes ses forces de les déchiqueter avec ses dents.

Durant cette même période, l’enfant commence à établir des relations ambivalentes avec les objets extérieurs. Il faut ici souligner que la facette amicale aussi bien que la facette hostile de sa relation affective lui sont sources de plaisir. À cette même époque s’opère également un déplacement des sensations vers d’autres fonctions et d’autres zones corporelles.

Il faut attacher une signification toute particulière au fait que le plaisir de succion subit une sorte de migration. Simultanément au sevrage, on habitue aussi l’enfant à la propreté. Le développement progressif de la fonction des sphincters anal et uréthral est la condition nécessaire à la réussite de cette éducation. L’action de ces muscles est la même que celle des lèvres dans la succion qui lui a manifestement servi de modèle. L’expulsion primitive incontrôlée des excréments s’accompagnait d’une stimulation des orifices du corps, source indéniable de plaisir. Si l’enfant s’adapte aux exigences de l’éducation et apprend à retenir ses excréments, cette activité nouvelle s’accompagnera elle aussi de plaisir. La jouissance liée à ce processus forme la base même sur laquelle s’élabore graduellement la satisfaction psychique de retenir tout objet possédé. Pour la représentation de l’enfant, la possession d’un objet a originellement le sens d’une véritable incorporation comme de récentes recherches l’ont montré. Alors que, primitivement, le plaisir était associé à la simple action de s’approprier un objet venant de l’extérieur ou d’expulser les contenus corporels, il s’y ajoute à présent le plaisir de les retenir qui conduit au plaisir de la propriété sous toutes ses formes. Les relations qui existent entre ces trois sources de satisfaction psychique et physique sont d’une grande importance pratique pour le futur comportement social de l’individu. Si le plaisir d’obtenir ou de prendre s’associe le plus harmonieusement possible au plaisir de posséder comme à celui de donner, on peut dire alors qu’une étape capitale a été franchie dans l’établissement des relations sociales de l’individu. Car, lorsqu’il existe un rapport favorable entre ces trois tendances, la condition préliminaire et essentielle pour surmonter l’ambivalence de la vie émotionnelle se trouve réalisée.

Jusqu’à présent, nous nous sommes contentés d’envisager un seul aspect d’un processus polymorphe du développement. Pour notre propos, il suffit de souligner qu’une élaboration réussie de l’érotisme oral est la condition préliminaire et vraisemblablement essentielle d’un comportement ultérieur normal dans les relations sociales et sexuelles. Mais nombreux sont les risques de perturbation de cette importante étape du développement. Pour bien comprendre ce point particulier, il convient de se rappeler que le plaisir du nourrisson est dans une large mesure le plaisir de prendre, le plaisir de recevoir. Il apparaît alors que toute variation quantitative du plaisir normalement obtenu peut entraîner des troubles.

Dans certaines conditions d’alimentation, la période de succion peut se révéler une source de déplaisir extrême pour l’enfant. Dans certains cas, la recherche précoce du plaisir n’est nsatisfaite qu’imparfaitement et se trouve frustrée de la jouissance recherchée au stade de succion16. Dans d’autres cas, la même période est anormalement féconde en sensations de plaisir. Il est bien connu que certaines mères favorisent la recherche du plaisir de leurs nourrissons en satisfaisant tous leurs désirs. Il en résulte une très grande difficulté lors du sevrage, et l’opération prend parfois deux ou trois ans. Dans certains cas, l’enfant persiste à se nourrir au biberon presque jusqu’à l’âge adulte.

Que l’enfant ait été frustré de tout plaisir au cours de cette première période de sa vie, ou que l’on en ait favorisé l’excès, le résultat est le même. Il quitte difficilement le stade de la succion. Insuffisamment gratifié, ou devenu trop exigeant, il se fixera alors avec une intensité particulière sur les possibilités de plaisir que peut lui offrir le stade suivant. Il risquera ainsi constamment de rencontrer une nouvelle déception à laquelle il réagira plus volontiers qu’un enfant normal, avec une tendance renforcée à régresser au stade précédent. En d’autres termes, chez l’enfant qui a été déçu ou gâté au cours de la période de succion, le plaisir de mordre, qui est aussi la forme de sadisme la plus primitive, sera particulièrement marqué. Ainsi, le début de la formation du caractère chez un tel enfant s’accomplit sous le signe d’une ambivalence anormalement marquée. En pratique, ce trouble du développement du caractère se manifeste par des traits d’hostilité et d’envie prononcés. Ainsi s’explique la présence si fréquente d’une jalousie pathologique et hypertrophiée. Eissler lui avait déjà attribué des origines orales17. Tout en étant parfaitement d’accord avec son interprétation, j’aimerais souligner ici le lien qui existe entre ce trait de caractère et un stade oral ultérieur. Dans de nombreux cas, un enfant qui a déjà atteint le stade de mordre et de mâcher la nourriture a l’occasion d’observer un nourrisson. Sa jalousie se trouve alors particulièrement sollicitée. Elle peut être imparfaitement dépassée par transformation en son contraire, mais il est facile de voir que le sentiment primitif persiste sous des déguisements variés.

L’enfant y échappe-t-il, c’est de Charybde en Scylla pour être menacé par un autre danger. Il tente de retrouver l’acte primitif de sucer sous une autre forme différemment localisée. Nous avons déjà mentionné l’activité de succion des sphincters. Nous avons vu qu’un désir immodéré de possession, particulièrement sous forme de parcimonie et d’avarice pathologiques, est étroitement lié à ces processus. Ainsi voyons-nous que ces traits, qui appartiennent au tableau clinique du caractère anal, s'élaborent sur les ruines d'un érotisme oral dont le développement fut contrarié. Dans cette communication, je me contenterai de décrire ce trouble particulier du développement. Les remarques précédentes suffisent à montrer combien notre compréhension du caractère anal dépend d’une connaissance adéquate des stades antérieurs du développement.

—    Un exemple tiré de l’observation analytique quotidienne nous permettra d’envisager les contributions immédiates que l’érotisme oral fournit à la formation du caractère.

—    La parcimonie névrotique qui peut aller jusqu’à l’avarice se rencontre souvent chez des sujets complètement inhibés lorsqu’il s’agit de gagner leur vie, et les origines anales de la formation du caractère ne nous en fournissent aucune explication. Il s’agit en fait d’une inhibition de la convoitise pour les objets, qui révèle un destin particulier de la libido. Le plaisir d’atteindre les objets convoités semble dans ce cas avoir été refoulé au profit du plaisir de retenir les biens que l’on possède déjà. Les sujets chez qui nous rencontrons cette inhibition sont toujours obsédés par la peur de perdre ne fût-ce que la plus petite parcelle de ce qu’ils possèdent. Cette peur les empêche de faire des acquisitions et les laisse de maintes façons désemparés dans la vie pratique. Nous comprendrons ce type de formation du caractère si nous procédons à l’examen des symptômes voisins.

Dans certains cas, le caractère tout entier du sujet est soumis à l’influence orale, mais ceci ne peut être démontré que par une analyse approfondie. Mon expérience personnelle me porte à croire que nous sommes alors en présence de sujets dont l’allaitement s’est poursuivi de façon calme et satisfaisante. Cette heureuse période leur a laissé la conviction profondément enracinée que tout se passera toujours bien en ce qui les concerne. Ils affrontent la vie avec un optimisme inébranlable qui les aide souvent à réaliser en effet leurs projets dans la vie. Mais il existe des variantes de développement moins favorables. Certains sujets vivent dans l’attente d’un être protecteur et bienveillant, c’est-à-dire d’un substitut de la mère, dont ils recevraient tout le nécessaire. Cette croyance optimiste les condamne à l’inaction. Là encore nous avons affaire à des sujets trop gâtés pendant la période d’allaitement. Leur attitude envers la vie montre qu’ils s’attendent à ce que le sein maternel coule éternellement pour ainsi dire. Ils ne font aucun effort et, dans certains cas, ils se refusent à poursuivre toute occupation lucrative.

Cet optimisme, qu’il soit efficace ou qu’il soit du type que nous venons de décrire, forme un contraste frappant avec un trait du caractère anal qui n’a pas été suffisamment mis en lumière jusqu’à présent. Je veux dire ce sérieux morose qui peut aller jusqu’au pessimisme marqué. Cependant, il convient de faire remarquer que cette caractéristique n’est, pour une grande part, pas d’origine directement anale, mais remonte à une déception des désirs oraux au cours de la première enfance. Chez les sujets appartenant à ce type, la croyance optimiste en la bienveillance du destin fait totalement défaut. Tout au contraire, ils ont une attitude soucieuse devant la vie et ils ont tendance à voir tout en noir et à trouver d’excessives difficultés dans les entreprises les plus simples.

La structure de caractère qui tire ainsi son origine de l’érotisme oral s’exprime dans le comportement social du sujet et détermine jusqu’au choix professionnel, aux tendances et aux engouements. Nous pouvons citer comme exemple le type du fonctionnaire névrosé qui n’est capable d’exister que lorsque tous les actes de sa vie ont été fixés à leur place une fois pour toutes. Pour lui, la condition nécessaire à la vie est que ses moyens d’existence lui soient assurés jusqu’à sa mort. Il préfère renoncer à toute possibilité de succès personnel pour recevoir un revenu certain et permanent.

Jusqu’à présent, nous avons envisagé les sujets dont le caractère s’expliquerait par les satisfactions libidinales vécues au stade oral de leur développement. Au cours du travail psychanalytique, cependant, nous observons d’autres sujets qui traînent toute leur vie les conséquences d’une insatisfaction de la période d’allaitement et ne présentent aucune trace d’un tel développement.

Dans leur conduite sociale, ils semblent toujours demander quelque chose, soit sous forme de modeste prière, soit sous forme d’exigence agressive. La façon dont ils formulent leurs vœux tient de la succion obstinée et permanente ; les faits brutaux et les arguments raisonnables sont également impuissants à les dissuader, ils persistent au contraire à supplier et à insister. On pourrait presque dire qu’ils « collent aux autres comme des sangsues ». Ils ont une horreur particulière de la solitude, si épisodique soit-elle. L’impatience est chez eux un trait caractéristique. L’investigation psychanalytique nous oblige parfois à admettre une régression du stade sadique-oral à celui de la succion et l’on trouve également chez eux un élément de cruauté qui prête quelque chose de vampirique à leur position à l’égard d’autrui.

Chez ces mêmes sujets, nous rencontrons certains traits de caractère qui obligent à se référer à un curieux déplacement à l’intérieur du domaine oral. Leur ardent désir de satisfaction par succion s’est transformé en un besoin de donner par la bouche, si bien que nous découvrons en eux, outre un désir permanent de tout obtenir, un besoin constant de communiquer oralement avec les autres. Il en résulte une logorrhée liée dans la plupart des cas à un sentiment de trop plein. Ces sujets ont l’impression que la richesse de leur pensée est inépuisable et ils attribuent à leurs paroles un pouvoir particulier ou une valeur exceptionnelle. L’essentiel de leur contact avec les autres s’effectue sous forme de décharge orale. Leur insistance obstinée décrite plus haut prend évidemment surtout la forme de parole. Mais cette fonction sert en même temps à donner. J’ai pu constater chez de tels individus qu’en dehors du domaine verbal, ils étaient également hors d’état de se retenir. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de trouver chez eux un besoin d’uriner névrotique et exagéré qui peut apparaître en même temps qu’un flot de paroles ou immédiatement après.

Dans ces expressions du caractère appartenant au stade sadique-oral, la parole prend aussi en charge la représentation des pulsions par ailleurs refoulées. Chez certains névrosés, l’intention hostile du discours est particulièrement frappante. Dans ce cas elle sert le dessein inconscient de tuer l’adversaire. La psychanalyse a montré que, dans les cas de ce genre, une forme moins violente d’agression est venue remplacer le désir de mordre et de dévorer l’objet, bien que la bouche soit toujours l’organe utilisé à cet effet. Parfois la parole exprime toutes les tendances pulsionnelles, fussent-elles amicales ou hostiles, sociales ou asociales, et indépendamment de la sphère pulsionnelle à laquelle elles appartenaient à l’origine. Le besoin de parler signifie désirer aussi bien qu’attaquer, tuer ou détruire et en même temps toutes sortes d’évacuations corporelles, y compris la fécondation. Pour l’activité fantasmatique de ces sujets la parole subit une valorisation narcissique identique à celle qui, dans l’inconscient, est attribuée aux productions corporelles et psychiques. Leur conduite entière offre un contraste particulièrement frappant avec l’attitude des sujets réticents à formation de caractère de type anal.

Ces observations nous rendent particulièrement attentifs aux variantes et aux différences qui existent dans le domaine de la formation du caractère oral ; elles montrent que le champ de nos investigations est très étendu et ne risque pas de manquer de variété. Les différences les plus importantes sont à rapporter à l’origine d’un trait de caractère : à savoir si celui-ci est fondé sur une étape orale plus précoce ou plus tardive ; si, en d’autres termes, il est l’expression d’une tendance inconsciente à sucer ou à mordre. Dans ce dernier cas nous trouverons, liées à un tel trait de caractère, les manifestations les plus nettes d’ambivalence, les expressions positives et négatives des désirs pulsionnels, les tendances hostiles et amicales ; tandis que notre expérience nous permet d’affirmer que les traits de caractère dérivés du stade de succion ne sont pas encore soumis à l’ambivalence. D’après ce que j’ai pu observer, cette différence fondamentale se retrouve dans les plus petits détails de la conduite d’un individu. À une séance récente delà Société Britannique de Psychologie (Section Médicale), le Dr Edward Glover a fait une communication dans laquelle il attachait une importance particulière à ces différences18.

Les contrastes significatifs de la forme de caractère des différents individus peuvent se déduire psychanalytiquement à partir d’influences décisives, selon qu’elles furent orales ou anales. La liaison des composantes pulsionnelles sadiques et des expressions de la libido appartenant aux zones érogènes est non moins significative. Quelques exemples qui ne prétendent pas faire, le tour de la question me serviront d’illustration. En psychanalyse il nous est possible de retrouver l’origine des convoitises et des aspirations les plus intenses en remontant jusqu’au stade oral primaire. II. est à peine nécessaire d’ajouter que nous n’excluons pas le rôle joué par des pulsions d’autres origines dans ces phénomènes. Mais les désirs issus de cette étape orale ne comportent pas la tendance à détruire l’objet, caractéristique des pulsions de l’étape suivante.

Les tendances possessives issues de la deuxième étape orale forment un vif contraste avec l’absence d’exigence que nous rencontrons si souvent comme manifestation du caractère anal. Mais n’oublions pas que, chez ce dernier, la faible impulsion à acquérir les objets est contrebalancée par un attachement obstiné à ce qu’il possède déjà.

Sont également caractéristiques les différences concernant le partage de ce que l’on possède. La libéralité apparaît souvent comme un trait de caractère oral. Le sujet oralement satisfait s’identifie ainsi à la mère généreuse. Tout change avec la seconde phase sadique-orale où l’envie, l’hostilité et la jalousie rendent une telle conduite impossible. Ainsi, en bien des cas, une conduite généreuse ou, au contraire, envieuse, résulte de l’une des deux phases orales du développement ; et, de la même façon, la tendance à l’avarice procède du stade suivant, c’est-à-dire du stade sadique-anal de la formation du caractère.

L’attitude sociale diffère remarquablement suivant le stade du développement de la libido dont le caractère est issu. Ceux qui ont été satisfaits au cours de la première phase sont aimables et sociaux ; ceux qui sont fixés au stade sadique-oral sont hostiles et incisifs ; par contre, l’attitude morose, inaccessible et réticente va de pair avec le caractère anal.

Ajoutons que les sujets de caractère oral sont accessibles aux idées nouvelles, sans discrimination, tandis que le caractère anal entraîne une conduite conservatrice, hostile à toute innovation, attitude qui interdit sûrement tout abandon précipité de ce qui a fait ses preuves.

Le contraste est semblable entre l’ardeur impatiente, la hâte, l’agitation du caractère oral et la persévérance, l’obstination du caractère anal, qui, par ailleurs, conduit à l’atermoiement et à l’hésitation.

Depuis longtemps, Freud a vu dans l’érotisme urétral l’origine de l’amour-propre, trait de caractère que nous rencontrons si fréquemment dans nos analyses. Mais cette explication ne semble pas atteindre les sources les plus profondes de ce trait de caractère. Selon mon expérience, et aussi celle du Dr Edward Glover, il s’agirait plutôt d’un trait de caractère d’origine orale qui subit plus tard des renforcements d’origines diverses, parmi lesquelles l’urétrale mérite une mention particulière.

Soulignons en outre la coïncidence de certaines contributions orales primaires avec des contributions du stade génital définitif dans la formation du caractère ; ceci probablement dans la mesure où, au cours de ces deux étapes, la libido est moins menacée par les influences perturbatrices de l’ambivalence.

Chez de nombreux sujets, nous trouvons, à côté des traits oraux déjà décrits, d’autres manifestations psychologiques issues des mêmes sources pulsionnelles. Il s’agit, pour une part, d’impulsions ayant échappé à toute socialisation. Mentionnons tout particulièrement la boulimie pathologique et la tendance à des perversions orales diverses. Nous rencontrons, de plus, maints symptômes névrotiques de détermination orale, et, enfin, des manifestations constituées par voie de sublimation. Ces dernières mériteraient une étude particulière, dépassant les limites de cet article ; je me contenterai donc d’en donner un seul exemple.

Le déplacement du plaisir infantile de succion vers, la sphère intellectuelle a une grande signification pratique. La curiosité et la joie de l’observation s’en trouvent considérablement renforcées, et cela non seulement pendant l’enfance, mais durant la vie entière du sujet. La psychanalyse révèle, chez les individus qui montrent un goût particulier pour l’observation de la nature et pour diverses branches de la recherche scientifique, un lien étroit entre ces penchants et les désirs oraux refoulés.

Un aperçu du laboratoire de la recherche scientifique convaincra de la nécessité que les incitations venues des différentes zones érogènes se renforcent et se complètent pour parvenir aux résultats les plus favorables. Le point optimum est atteint lorsque, à une aspiration intense des phénomènes observés s’allie une capacité à les retenir et à les « digérer » et que s’y ajoute un besoin suffisant de les restituer, à condition toutefois que cela se fasse sans précipitation excessive. L’expérience psychanalytique nous permet d’identifier les différentes déviations à partir de cet optimum. C’est ainsi que certains sujets ont une grande capacité intellectuelle d’absorption, mais sont inhibés quant à leurs productions. D’autres, au contraire, produisent à un rythme précipité. Il n’est pas excessif de dire que chez eux l’absorption est suivie d’une régurgitation immédiate. En analyse, il apparaît souvent que ces sujets ont tendance à vomir ce qu’ils viennent d’ingérer. Ils font preuve d’une impatience névrotique extrême. L’harmonie entre l’élan prospectif des impulsions orales et la prudence des impulsions anales leur fait défaut.

En conclusion il me semble particulièrement important d’insister encore sur la signification de ces combinaisons. La forme du caractère normal nous montre, harmonieusement unis, les rejetons de toutes les sources instinctuelles primitives.

Il convient de prendre en considération la multiplicité des associations possibles, de manière à éviter de surestimer l’importance d’un aspect particulier, si marqué soit-il.

Considéré à partir de la sexualité infantile, ce point de vue si vaste et si unificateur que nous offre la psychanalyse, le domaine caractérologique nous montre comment « toutes les parties se tissent en un ensemble » dans la formation du caractère. La sexualité infantile s’étend dans des directions opposées ; elle englobe toute la vie pulsionnelle inconsciente de l'adulte mais aussi les impressions psychiques capitales de la première enfance, parmi lesquelles il convient de compter les influences prénatales. Un certain découragement peut se saisir de nous devant la masse des phénomènes à l’œuvre dans le vaste champ de l’activité psychique, depuis les jeux enfantins et les autres témoins de l’activité fantasmatique précoce, en passant par les premières manifestations d’intérêt et de talent de l’enfant, jusqu’aux réalisations les plus hautes de l’adulte et aux différenciations individuelles les plus extrêmes. Mais nous nous souvenons alors de celui qui nous a donné l’instrument de recherche de la psychanalyse et nous a ainsi ouvert l’accès à la sexualité de l’enfant, cette inépuisable source de la vie.