2. La relation des deux frères et le rôle pervertissant possible du Moi idéal

II me semble qu'une étude de type phénoménologique peut éclairer la genèse de pareils états pré-psychotiques de l'enfance : états dont beaucoup, comme celui de Dominique, ne « s'arrangent » pas avec la puberté ainsi qu'on veut l'espérer trop souvent, mais, au contraire, sans psychothérapie, s'aggravent irréversiblement.

Notre travail de psychanalystes peut ainsi apporter la lumière sur la question de la prophylaxie des névroses et psychoses, à travers des interventions visant non pas à conseiller les parents ou à guider les enfants, mais à reconnaître la signification des symptômes présentés par certains enfants qui sont soumis à la fois à des pulsions sexuelles saines et à l'absence d'une castration structurante venue de leurs parents en réponse à leur appel demeuré incompris.

L'étude des relations dynamiques inconscientes existant entre les enfants d'une famille, quand l'un d'entre eux présente des symptômes, est, en psychiatrie infantile, souvent plus éclairante que la seule étude de l'enfant qui inquiète son entourage. Ce dernier est quelquefois, dynamiquement, axé plus justement dans la défense de sa structure libidinale saine, que ceux de ses aînés apparemment adaptés. Le rôle des enfants élevés en couples du fait de leur rapprochement d'âge, et celui des enfants espacés de 6 à 7 ans et de 12 à 15 ans l'un de l'autre, est toujours le plus éclairant : le jeu des évitements de la castration structurante s'y montre particulièrement traumatisant quand il n'est pas démystifié. En effet, la situation œdipienne particulière à chaque enfant joue seule le rôle déterminant, humanisant.

Or, en famille, les rapports entre frères et sœurs permettent des déplacements sur ces derniers des relations aux géniteurs, des compensations émotionnelles d'inceste fantasmées, ou parfois même réelles, liées à des relations fraternelles faussement sécurisantes, en fait traumatisantes ; à l'abri de telles compensations, ce qui est évité, ce sont les relations parentales sainement angoissantes, qui devraient mener à l'affrontement des pulsions de vie et de mort, et à la castration œdipienne, à la scène primitive : nœud de la fonction symbolique humanisante axée sur l'éthique du désir, dont les lignes de force inconscientes sont la cohésion du narcissisme fondamental.

Jusqu'à la venue de leur jeune sœur, Paul-Marie l'aîné, Dominique son cadet, rivalisaient dans leur parler et dans leur conduite vis-à-vis de leur mère. Ils vont cesser tous leurs rapports d'échanges interpersonnels, même les rapports spéculaires de l'un avec l'autre, à dater de la naissance de Sylvie. Leur joute n'est plus un spectacle pour personne. Le désir de s'éclipser pour rester chacun seul vainqueur et contemplé dans le champ visuel de la mère, n'a plus d'objet. Ce désir est forclos parce qu'il n'avait jamais été ni reconnu d'eux, ni reconnu valable par elle. Il s'agissait d'une « geste » verbale où le duel, apparemment pacifique, se passait entre deux « parlants » qui s'exprimaient le plus parfaitement possible, en écho à leur mère58. La forclusion pour chacun du désir de s'éclipser l'un l'autre est venue du fait que la mère n'a jamais valorisé le sens d'amour que cette ambition signifiait. Ce désir les avait fait se développer tous les deux, dans la relation orale active et anale passive à la mère, qui était, pour tous les deux, l'autre désiré, chacun des frères étant pour l'autre le rival.

Pour l'aîné, Paul-Marie, il fallait capter et intéresser la mère plus que ne le faisait Dominique ; ce faisant, il se mettait sur un pied d'égalité avec elle-même (et avec son père quand il était là, considéré comme le grand frère jumeau d'une grande sœur phallique). N'oublions pas que Paul-Marie avait eu la présence quotidienne de son père et de sa mère jusqu'à la naissance de Dominique, quand il avait 3 ans et demi ; et que si Dominique avait remplacé Paul-Marie dans le berceau et dans l'accaparement des soins maternels, Paul-Marie avait été en même temps promu à rester, à la place de son père, le compagnon de la mère. Le père, en prenant une situation qui l'obligeait à beaucoup de déplacements, avait laissé à Paul-Marie une place dite de « grand » et lui avait même « confié » sa mère et son frère. Ainsi, quand Dominique éveillait chez le grand frère une attitude protectrice, il pouvait l'avoir en tant que grand frère, pseudo-père ou pseudo-mère. Et le comportement de Paul-Marie grand frère plaisait beaucoup à cette maman obsédée, pour qui tout compagnon voulait dire échange verbal de jour et chaufferette de nuit, rôle que Paul-Marie, à l'époque, remplissait parfaitement bien. Les rares rapports sexuels des parents ne répondaient pas au désir de la mère en tant que femme et n'étaient consommés par le père qu'en vue de la fécondation.

Jamais Paul-Marie et Dominique ne s'étaient disputés, me dira la mère, quand ils étaient petits ni même depuis. Ils ne se dressaient jamais face à face comme elle voyait souvent d'autres frères le faire. Et elle s'en félicitait, sans comprendre que cela venait de l'absence d'un père maître génital, possesseur de la mère, car le père n'était, lorsqu'il était présent, ni un modèle plus attirant que ne l'était la mère, ni un rival aux prérogatives génitales indélogeables, encore moins le père interdicteur du corps à corps avec la mère. Ce père était donc pour Paul-Marie un Moi idéal moins phallique que la mère : le phallus de la mère, c'était Dominique, réplique du grand-père maternel au dire de tous.

Parmi les deux frères, il y avait celui qui faisait le plus de plaisir à sa mère en la mimant de son mieux, lui donnant la réplique verbale, jouant au papa et à la maman avec elle : c'était Paul-Marie. Et il y avait celui qui faisait le plus de plaisir à sa mère en étant le représentant de son pénis imaginaire, soumis à elle, flatteur et flatté, corporellement cajolé mais esthétiquement dévalué : Dominique.

Quant à la mère, elle était pour les deux garçons représentante phallique adulte, dans sa double fonction maternante et paternante. Elle était les deux à la fois, légiférant et super-protégeant ; mais aussi dépendante d'eux, indissociable de chacun d'eux. Trio narcissique de trois être mutilés, trois invalides s'étayant les uns les autres.

Or la situation change avec la naissance et la croissance de Sylvie. Les deux garçons ne peuvent plus jouer à s'éclipser l'un l'autre vis-à-vis de maman. Dominique ne peut plus éclipser personne. Le soleil de sa sœur, au zénith, brûle tout. Il est lui-même, en cette solitude insolite, dans une situation de détresse et d'abandon. Paul-Marie aurait plutôt un désir de mort sur ce petit frère dont les manifestations de détresse sont fort gênantes en société et qui fait mal juger la mère dans sa propre famille. Alors, Paul-Marie va se substituer à sa mère et à son père, éducateurs insuffisants à son gré, vis-à-vis de la fratrie, faisant siens les propos de la grand-mère maternelle, seule personne de son entourage qui conserve à son égard la même attitude émotionnelle qu'avant la naissance de Sylvie.

Paul-Marie, au moment de la naissance de Dominique, comme pour celle de Sylvie, a vu son père remplacer sa mère au foyer en compagnie de la belle-mère. Il a vu un père attentif et maternel. Il a un modèle. Et le père, à la naissance de Sylvie, lui cède une place encore plus belle qu'à la naissance de Dominique ; car une petite fille, c'est gratifiant pour un grand frère de 6 ans qui peut se prendre pour le père en se fixant sur des positions libidinales anales. Tandis que Dominique, abandonné de tous, mal vu de tous, perd toutes ses acquisitions culturelles, anales et orales, souffre à travers des comportements hystériques de morcellement dont il ne recueille que le fruit attendu, c'est-à-dire l'appréhension phobique du monde. Paul-Marie, lui, sait bien la peine que ça ferait à grand-mère s'il faisait du mal à son petit frère (les jeux de son père ont autrefois entraîné la mort d'un petit frère). D'ailleurs, on peut très bien comprendre que les fantasmes meurtriers de Paul-Marie sur Dominique, trop consciemment approchés, l'identifieraient à un père préhistorique, à un père du temps qu'il était enfant, c'est-à-dire à un père négateur de sa propre existence à lui, Paul-Marie59. Père antérieur à la scène primitive (à une représentation mentale des rapports sexuels des géniteurs) et qui provoqua une menace de déstructuration chez Paul-Marie dont (du moins avant la puberté) les positions libidinales urétrales érectiles n'étaient ni conquises ni valorisées en accord avec le géniteur. Il ne reste à Dominique qu'une seule sécurité, respecter beaucoup son grand frère, tout en évitant les contacts avec lui. Il le respecte comme une ombre neutre, anatomiquement pourvue d'un surplus charnel au « popo », comme lui, qui le distingue de Sylvie, mais valoriellement châtré, infirmé presque autant que lui. La palme de la valeur, c'est la petite sœur qui l'emporte, avec son « popo » sans pénis. Et c'est la grand-mère avec ses rites magiques ; c'est l'oncle disparu, fantôme idéalisé.

En même temps Paul-Marie est, pour Dominique, un représentant de la bonne vie d'autrefois. Il a connu l'avant-catastrophe, l'ère préalable à l'ère de Sylvie. Et puis Paul-Marie est délégué par leur mère pour materner Dominique en son nom, elle l'ordonne. Et le jeu de Dominique va être de se dérober à cette tutelle et d'exploiter en même temps cette situation pour paralyser, ridiculiser et dévaloriser son aîné aux yeux de la mère et de l'entourage social. On peut penser que ça aurait pu sauver la situation si le grand frère avait réagi agressivement à ces éclipses physiques, aux égarements physiques, psychiques et verbaux, en grande partie ruses de guerre, de Dominique60. Mais les deux frères qui ne s'étaient jamais disputés, dit fièrement la mère, ne se sont pas davantage disputés du fait des exploits psychologiques de Dominique.

La mère trop indulgente (150 % mère, dit le père) impose comme une réalité respectable les symptômes régressifs : « Le grand sait trop bien que son petit frère est irresponsable et qu'il me fait plaisir en s'occupant de lui, comme doit le faire un bon grand frère. » Elle agit en mère ombilicale, gestante, parasitante et tutélaire ; et c'est ainsi que Paul-Marie doit se comporter pour lui plaire. Il devient pour Dominique un Moi idéal pervertissant, robot de sa mère qu'il représente auprès de lui. Toute sa vie scolaire, Paul-Marie a conduit à l'école et ramené son jeune frère, faisant jusqu'à une heure de détour, avant et après l'entrée et la sortie de sa propre école, pour l'accompagner, c'est-à-dire pour le suivre a dix pas. Paul-Marie, l'aîné, persécute et poisse le petit par le style sadique, sur-protecteur, de sa tutelle. Mais Dominique le lui rend bien. Dominique, ce phallus précieux de sa maman, qui coûte cher à son papa, Dominique, ce singulier fétiche clownesque de la famille, soumet Paul-Marie a ses caprices, il le nargue à la façon dont un chien de chasse mal dressé se dérobe à son maître. Ce comportement traduit un Ça lié à un Moi paranoïde, Moi compromis entre ses désirs narcissiques et ses désirs œdipiens forclos, depuis qu'il a été supplanté par une rivale sans pénis. Paul-Marie dévalorise, lui aussi, la possession d'un pénis : mais il est resté lui-même, dans son identité connue, grâce à l'illusion partagée par tous qu'il sert de substitut de mari pour sa mère et de mère castratrice ou de père maternant pour les deux puînés. Cet aîné ne peut être qu'un policier sans pouvoir : parce qu'il est resté non castré par le père et vit luttant contre l'inceste provocateur en refoulant toute génitalité. Principal compagnon, confident et soutien de la mère, falot et insignifiant dès que paraît le père, il se situe dans la société en évitant toute confrontation compétitive. Ce comportement se justifie malheureusement au nom de la « fraternité » en famille et de la « charité chrétienne » en société.

Dominique, lui, fuit son grand frère, quoiqu'il le craigne et le subisse. Il ne l'imite plus dans son langage parlé. Après être passé par une phase de mutisme total, très remarquée dans la famille, il n'a repris la parole que pour « déparler ». Il brouille piste verbale et piste physique en se perdant. Il ne se fait plus ni entendre, ni voir, il se cache ; mais il empoisonne véritablement son frère aîné, à distance de corps, lui « casse les pieds », le compisse pourrait-on dire, subtilement, d'un radar voyeur, empoisonnement qui a pour effet de persécuter invisiblement et d'inhiber ce grand frère.

C'est en effet le tableau clinique que présente Paul-Marie depuis sa puberté : il gagne sur des positions libidinales sans issues créatrices. Plus proche de l'Œdipe que le cadet parce que le couple parental vivait uni jusqu'à la naissance de Dominique, Paul-Marie a dépassé le cap du doute sur sa propre identité. Il est un être humain, situé hélas dans un corps sexué mâle ; mais il est tenu d'accepter cet homoncule parasite (Dominique), encore si précieux à ses parents. Il a accepté logiquement l'impuissance anale à faire des enfants excréments, et le fait réel que l'homme sans la médiation d'une femme ne peut engendrer des enfants de chair. Il faut en passer par cet acte dégoûtant afin de concourir à la fécondité, apanage glorifiant des femmes. Il choisit l'identification au compagnonnage avec la mère. Il se fait frère jumeau de sa mère, rôle que sa grand-mère maternelle, en le considérant comme ce propre fils qu'elle n'a pas eu, lui concède aussi bien. Il est jumeau et servant de sa mère. Il ne joue à aucun jeu de son âge. Ne risquant pas de paraître valeureux aux yeux et aux oreilles de son père, il peut plaire à sa mère comme substitut de celui-ci, éviter aussi la compétition avec ceux de son âge et de son sexe, tant par rapport aux acquisitions culturelles que par rapport aux succès sportifs et aux succès féminins. Les relations du père avec son propre père prouvent qu'il n'a pas subi la castration. Il n'a été dévalorisé que pécuniairement et émotionnellement par rapport à sa sœur. Ni valorisé socialement, ni valorisé génitalement, tel est Paul-Marie, comme l'est son père. Du fait des absences constantes et de l'étrange inconnu dans lequel vit son père, ce grand petit garçon ne peut que jouer au monsieur. En ce sens, nous voyons que la relation « fraternelle » de Dominique avec Paul-Marie a été, du fait de l'absence de structure œdipienne de l'aîné (elle-même conditionnée par l'histoire des parents), un élément très important de l'évolution psychotique de Dominique.

Les deux frères reproduisent entre eux, sur le plan homosexuel, ce qui est la geste parentale. « Lorsque nous avons un différend, mon mari et moi, me disait Mme Bel, nous ne le montrons jamais. Nous avons toujours l'air du même avis. » Et elle ajoutait : « Je fais le père et la mère depuis 12 ans, même depuis 14 ans », 12 ans étant l'âge de sa fille et 14 ans l'âge de Dominique. « Comme nous nous entendons parfaitement bien, les enfants ne voient pas la différence, que leur père soit là ou pas. » Ne dit-elle pas, d'ailleurs, qu'au lit, pourvu qu'elle ait la chaleur d'un corps, c'est la même chose pour elle de coucher avec l'un de ses enfants ou avec son mari ? Sa hantise de la solitude, nous le savons, a été la motivation de son mariage, et non son désir assumé de vie sexuelle ou de maternité. Mais maintenant, « heureusement qu'elle a les enfants ». Dans la vie courante, pourvu qu'elle ait de l'argent, elle s'estime « chanceuse ». Pour elle, la parole de la secrétaire de son mari, déclarative d'un départ imprévu de celui-ci, équivaut à la parole de celui-ci avec qui, obéissante et soumise, elle n'ose pas souhaiter un échange téléphonique, à défaut de présence. Le mari a « trop à faire » pour téléphoner lui-même à sa femme, et il lui présente comme « odieuse » la femme de son patron qui exige de parler à son mari au téléphone, refusant les messages de la secrétaire, « signe caractéristique de snobisme ». Outre ces traits d'épouse totalement passive, Mme Bel nous a fourni de quoi comprendre un autre aspect de sa personnalité de mère.

Ce que peut être la perte d'un fils, elle l'a éprouvé, dit-elle, en partageant l'épreuve de sa belle-mère, au moment du septième mois de gestation de Dominique : époque de la disparition du jeune frère de son mari. Elle en dit ceci, digne de la tribu antique : « Ce n'est pas le fait de perdre un enfant qui est terrible, c'est d'ignorer où il est mort, et la façon dont il a disparu, parce qu'aucun rite public de deuil ne peut être valablement fait, faute de savoir le temps et le lieu de sa disparition. » Ce beau-frère disparu, fantôme inquiétant, revendiquant invisible, ôtant la quiétude aux siens, tel est, semble-t-il, l'idéal du Moi dominateur et pervers d'un Dominique dépossédé de réussite concrète ; d'un Dominique qui (son désir œdipien ayant rencontré une conjoncture régressive) s'est trouvé dans une impasse quant à sa vocation d'allant-devenant homme, fécond en tant qu'incarné mâle : aliéné, pour beaucoup de causes surdéterminées.

Ces raisons ? En voici quelques-unes :

— né « laid », « affreux », « simiesque » (alors qu'il porte le nom de Bel) et né au moment de la disparition du jeune beau-frère, Bernard Bel, maître de toutes les pensées, de tous les fantasmes familiaux ;

— né le deuxième de sa fratrie, alors que le deuxième dans la fratrie de son père est mort avec la médiation de son aîné, le propre père de Dominique ;

— né garçon, alors que tous le désiraient de sexe féminin ;

— brun et velu, alors que pour être un Bel, il faut être blond.

Toute sa sécurité jusqu'à 20 mois était construite sur la participation au corps de sa mère et sur la précocité verbale, pour entrer dans le trio : mère-frère-lui, et servir de fétiche parolant, sans maîtrise motrice, sans maîtrise sphinctérienne. Son tube digestif discipliné et continent, en apparence, tant dans ses fonctions que dans ses appétences, était subjugué par les injonctions maternantes, greffé sur cette présence attentive, et forclos à son libre choix, à son libre goût, à son rythme autonome.

Mais tout irait encore bien si la petite sœur n'avait pas apporté la notion de l'autre sexe, la question du non-pénis et celle de la relation symbolique au phallus dont ce bébé, né fille blonde bouclée ravissante, possédait le phallisme valeureux reconnu par tous ; c'est bien elle, Sylvie, qui en naissant l'a présentifié pour les deux familles. Sa venue dépossédait Dominique de soi-même, l'amenant à l'identification fantasmatique à sa sœur et à la régression dans des comportements périmés, en deçà du tabou du cannibalisme, déjà acquis, ce qui signifiait la perte de son identité, la perte de sa valeur sociale et de son utilité. La régression en deçà des sublimations orales et anales lui apporte l'impossibilité de soutenir la fierté de son sexe masculin, de son nom dont son aspect était la négation, aucun support vivant du Moi idéal masculin n'étant là pour soutenir un sain et vivable idéal du Moi. L'instinct de mort réapparaît dominant quand la libido n'a pas de soutien imaginaire œdipien, à la fois attractif et castrateur, réuni dans un Moi idéal, l'image paternelle. À tous les niveaux de la hiérarchie des images du corps61, il y a régression. Régression de l'image fonctionnelle avec la perte de la hiérarchie des zones érogènes, régression de l'image du corps de base avec perte des notions de temps et de lieu ; quant à l'image dynamique, qui est sans représentation, elle s'inverse, contaminant de cette inversion l'éthique mâle de son sexe pour Dominique qui défend encore son désir viril par des fantasmes phalliques prêtés à des hallucinoses de phallisme oral et anal, et par l'ignorance des conditions temporo-spatiales des corps en contact. Dominique ne demande plus rien, n'appelle plus, il entre dans l'autisme, passivement paranoïaque parce que tout ce qui tendrait à le stimuler, le dynamiser, déclenche la roue du danger. Tout : le dépistage olfactif, le guet de l'incorporation, désir de l'autre, parce que ce sont les seuls rapports de corps à corps qu'il peut lui prêter par projection de son désir résiduel, mais aussi parce que la mère, dans la réalité, refuse la césure libératrice, impose le collage dans sa nudité mammifère à réchauffer. C'est une phobique de la solitude. Elle se comporte inconsciemment comme le ferait une perverse homosexuelle passive, masochiste et pédéraste de ses propres enfants, tout en verbigérant vertueusement, sorte de Blanche-Neige innocente au milieu de ses nains dépendants et voués au célibat.

Quant au père, nous pouvons dire avec certitude que c'est un traumatisé d'enfance qui a trouvé le moyen de se protéger de l'envahissement familial par un travail envoûtant, et, aux rares moments de sa présence à domicile, par un isolement bien défendu. Son comportement parental, lorsqu'il en a un, n'est que maternant, tout de dévouement, doux, jusqu'à présent jamais castrateur pour ses enfants. Si nous voulions lui trouver un équivalent allégorique, il ferait penser à l'ascaris mâle, peu encombrant, nécessaire, camouflé et protégé par sa géante femelle, mâle que par sa fonction génitrice.

Ce qu'il y a d'encore sain dans l'idéal du Moi de Dominique n'a comme support, dans les représentants masculins, que son oncle Bobbi, l'éleveur de bétail, le mari de sa tante paternelle ; et le jeune fils de celui-ci. Quant au patronyme, c'est dans la personne de l'oncle disparu qu'il est valorisé par toute la famille ; cet oncle dont la mort, qui l'a fait idéaliser, est contemporaine des derniers mois de la vie fœtale de Dominique, cet oncle disparu d'avoir cherché une arme virile qui avait échappé à son camarade, le fiancé de sa sœur.

On comprend comment la structure paranoïaque passive et délirante s'est installée chez Dominique, et comment à sa première parole vraie à moi : « Je crois qu'il m'est arrivé quelque chose de vrai », ma réponse toute spontanée : « qui t'a rendu pas vrai » a pu lui aller tout droit au cœur. Il avait vécu des faits qui, inhérents à son âge et à son corps en développement, faute de paroles, non entendues, n'avaient pas reçu valeur et sens humanisant. Cette absence de dire l'a laissé dans le mystère des sensations insensées, dans l'inconnu des forces instinctives non reconnues comme telles par l'entourage dans une non-limitation aux désirs. L'inceste affolant s'offrait sans autres barrages que ceux mêmes que tout homme porte en lui et qui, justement, faisaient de lui un psychopathe, un solitaire, pratiquement impuissant social plutôt que délinquant.