Le concept d’introjection

Le psychiatre zürichois Maeder étudie dans un article1 mon travail sur l’introjection2 ; il compare cette notion à celle l’extériorisation récemment proposée par lui, pour conclure enfin que les deux termes ont la même signification. Si c’est le cas, nous devrons nous accorder pour abandonner l’un des deux termes.

Cependant, la lecture répétée de ces articles m’a convaincu que seule une interprétation erronée du processus mental décrit dans mon article a pu induire Maeder à confondre les deux notions. J’ai décrit l’introjection comme l’extension au monde extérieur de l’intérêt, à l’origine auto-érotique, par l’introduction des objets extérieurs dans la sphère du moi. J’ai insisté sur cette « introduction », pour souligner que je considère tout amour objectal (ou tout transfert) comme une extension du moi ou introjection, chez l’individu normal comme chez le névrosé (et le paranoïaque aussi, naturellement, dans la mesure où il en a conservé la faculté).

En dernière analyse, l’homme ne peut aimer que lui-même, et lui seul ; aimer un autre équivaut à intégrer cet autre dans son propre moi. Comme la femme du pauvre pêcheur du conte qui sent comme partie intégrante de sa personne la saucisse poussée sur son nez à l’aide des paroles magiques et proteste contre l’ablation de cette excroissance désagréable, nous éprouvons comme nôtres les peines qui frappent les objets que nous aimons. C’est cette union entre les objets aimés et nous-mêmes, cette fusion de ces objets avec notre moi, que j’ai appelée introjection et – je le répète – j’estime que le mécanisme dynamique de tout amour objectal et de tout transfert sur un objet est une extension du moi, une introjection.

Quant au transfert excessif des névrosés, je l’ai décrit comme une exagération inconsciente de ce même mécanisme dynamique, une sorte de maladie introjective, à l’opposé de la tendance du paranoïaque qui retire son amour des objets et qui, lorsque cet affect lui revient, le projette sur le monde extérieur (maladie projective)3. Le paranoïaque qui projette, pourra tout au plus considérer une partie de son propre nez comme une saucisse, la couper et la jeter, mais jamais il ne greffera d’élément étranger sur sa personnalité.

Je sais bien, et je l’ai montré à plusieurs reprises dans l’article déjà cité, que ces mécanismes dynamiques se retrouvent dans la vie mentale de l’homme normal. Je pourrais multiplier les exemples en les puisant dans cet article. On pourrait également classer les systèmes métaphysiques en systèmes introjectifs et projectifs. Le matérialisme qui dissout totalement le moi dans le monde extérieur représente un cas extrême de projection ; le solipsisme, qui incorpore le monde entier au moi, l’introjection la plus poussée. Par ailleurs, il n’est pas douteux que le mécanisme dynamique de la projection peut également intervenir dans la névrose, par exemple l’hallucination hystérique, tandis que l’aptitude au transfert (à l’introjection) n’est pas toujours complètement perdue dans la paranoïa. Quoi qu’il en soit, la projection dans la paranoïa, l’introjection dans la névrose, dépassent en importance tous les autres mécanismes dynamiques, ce qui nous autorise à les considérer comme caractéristiques de ces tableaux morbides.

Les dernières recherches nous montrent que ce mécanisme dynamique (structure pathologique) n’est pas la seule caractéristique de la paranoïa qui se définit également par un contenu morbide déterminé (l’homosexualité).

Voyons maintenant la notion d’extériorisation selon Maeder. Selon sa description, il s’agit d’une identification par le malade de certains de ses organes à des objets extérieurs qu’il traite en conséquence (le malade paranoïde F.B. considère les pommes du verger comme autant d’exemplaires de ses propres organes génitaux, et prend la tuyauterie pour son propre système vasculaire).

Maeder considère ce processus comme une projection ; mais pour ma part, compte tenu de ce qui vient d’être dit, je l’interprète de la façon suivante : les paranoïaques des exemples cités ont probablement tenté eux aussi, de projeter sur l’extérieur l’intérêt dirigé sur leurs propres organes, mais ils n’ont pu réaliser qu’un déplacement d’affects. La sensation elle-même est restée subjective, elle ne s’est pas objectivée. Nous savons que le moi peut considérer son propre corps comme une partie du monde extérieur, un objet. Dans l’extériorisation de Maeder, l’intérêt resté subjectif n’est pas expulsé du moi, mais se trouve seulement déplacé d’un objet extérieur (le corps) à un autre (la tuyauterie, les fruits). Cependant nous savons depuis longtemps que le déplacement n’est qu’un cas particulier du mécanisme d’introjection, de transfert, où, pour contenir la « libido flottante », l’objet frappé par la censure est remplacé par un autre. L’extériorisation de Maeder n’est donc pas un processus projectif, mais introjectif.

Lorsque la projection paranoïaque est réussie (par exemple dans la folie de persécution), le malade expulse de son moi une partie de sa personnalité psychique (son homosexualité) et comme il ne peut l’anéantir, il la traite comme une chose étrangère au moi, un objet. C’est seulement lorsqu’un contenu psychique purement subjectif devient purement objectif que nous parlerons de projection. J’estime que les paranoïaques qui « extériorisent », qui gardent encore un certain intérêt positif, même déplacé, pour le monde extérieur, donc qui introjectent encore et conservent parfois une activité sociale, sont plus près des névrosés, et le pronostic thérapeutique est meilleur.

Ainsi donc, l’extériorisation de Maeder m’apparaît comme un cas particulier de l’introjection – qui existe chez les sujets normaux — ; quant à la notion d’introjection, puisqu’elle s’accorde avec toutes les observations faites jusqu’à ce jour, j’estime qu’elle est à conserver.