C. Partie théorique

Chapitre V. Les rapports de l’esprit avec le rêve et l’inconscient

À la fin du chapitre au cours duquel nous nous sommes attachés à découvrir la technique de l'esprit, nous avons dit (p. 129) que les processus de la condensation, avec ou sans substitution, du déplacement, de la représentation par le contresens, par le contraire, de la représentation indirecte, etc. qui, comme nous l'avons trouvé, jouent un rôle dans l'élaboration de l'esprit, présentent une très grande analogie avec les processus de l' « élaboration du rêve » ; nous nous sommes réservé d'une part d'étudier de plus près ces ressemblances, d'autre part d'explorer les points qui sem­blent, d'après ces indices, communs à l'esprit et au rêve. Ce travail de comparaison nous serait très facilité si nous pouvions considérer comme connu des lecteurs l'un des termes de la comparaison - l' « élaboration du rêve ». Mieux vaut cependant n'y point compter. J'ai l'impression, en effet, que ma Science des Rêves, parue en 1900, a apporté à mes collègues plus de « sidération » que de « lumière » et je sais que le profane s'est contenté de réduire le livre à ce mot lapidaire « réalisation de désirs », mot dont il est aussi facile de se souvenir que de mésuser.

Dans l'étude constante des problèmes traités dans mon ouvrage, problèmes en présence desquels mon activité de médecin et de psychothérapeute me place jour­nellement, je n'ai trouvé aucun fait susceptible de modifier ou de corriger mes idées ; il m'est donc loisible d'attendre patiemment que la compréhension de mes lecteurs m'ait rejoint ou qu'une critique pénétrante m'ait signalé les erreurs foncières de ma conception. Désireux d'établir une comparaison avec l'esprit je rappellerai, le plus succinctement possible, les notions essentielles concernant le rêve et son élaboration.

Nous connaissons le rêve par le souvenir, le plus souvent fragmentaire, qui nous en reste au réveil. Le rêve est alors un tissu d'impressions sensorielles, le plus souvent visuelles (parfois différentes), qui nous ont donné l'illusion d'un événement et auxquelles peuvent se mêler des processus cogitatifs (le « savoir » dans les rêves) et des manifestations d'ordre affectif. Ce dont nous nous souvenons ainsi en tant que rêve, je l'ai appelé « contenu manifeste du rêve ». Il est souvent complètement absur­de et confus, parfois l'un ou l'autre ; mais même lorsqu'il est tout à fait cohérent comme dans beaucoup de rêves d'angoisse, il apparaît, par rapport à notre vie psy­chique, comme quelque chose d'étranger, dont on ne parvient pas à discerner l'ori­gine. L'explication de ces caractères du rêve a été jusqu'à présent recherchée en lui-même, on les considérait en effet comme les signes d'une activité désordonnée, dissociée, pour ainsi dire « endormie », des éléments nerveux.

J'ai montré par contre que ce contenu « manifeste », si singulier, du rêve peut toujours être rendu compréhensible en tant que transcription mutilée et altérée de certaines formations psychiques tout à fait correctes, qui méritent le nom de « pensées latentes du rêve ». Pour les pénétrer il faut réduire en ses éléments cons­ti­tutifs le contenu manifeste du rêve, sans avoir égard à son sens apparent éventuel, puis suivre les fils des associations qui partent de chacun des éléments ainsi isolés. Ces fils d'associations s'entrelacent et aboutissent finalement à une trame de pensées, qui non seulement sont parfaitement correctes, mais se rangent aisément dans la connexité de nos processus psychiques, à nous connus. Cette « analyse » a dépouillé le contenu du rêve de toutes les étrangetés qui nous étonnaient ; mais si nous voulons y réussir, il nous faut, chemin faisant, réfuter constamment les objections critiques qui s'opposent sans arrêt à la reproduction des associations intermédiaires suc­ces­sives.

La comparaison entre le contenu manifeste du rêve, dont on se souvient, et les pensées latentes du rêve, ainsi découvertes, nous fournit la notion de l' « élaboration du rêve ». Il convient d'appeler élaboration du rêve tout l'ensemble des processus de transformation qui ont introduit les pensées latentes du rêve dans le rêve manifeste. La surprise que le rêve avait d'abord provoquée en nous est, nous le voyons, inhérente à l'élaboration du rêve.

L'œuvre accomplie par l'élaboration du rêve peut être retracée de la manière suivante : une trame, le plus souvent fort compliquée, de pensées, assemblées durant le jour et non parvenues à réalisation - un « reste diurne » - garde, même pendant la nuit, la somme d'énergie requise - l'intérêt - et menace de troubler le sommeil. Ce reste diurne est transformé, par l'élaboration du rêve, en un rêve, et devient ainsi inoffensif pour le sommeil. Afin de donner prise à l'élaboration du rêve, ce reste diurne doit être apte à susciter des désirs, condition assez facile à remplir. Le désir qui émerge de la pensée onirique constitue le premier échelon, puis le noyau du rêve. L'expérience qui découle de l'analyse des rêves, et non pas la pure théorie, nous apprend que chez l'enfant un désir quelconque, résidu de l'état de veille, suffit à provoquer un rêve, alors cohérent et sensé, mais le plus souvent de courte durée, et dans lequel on peut aisément reconnaître la « réalisation d'un désir ». Il semble que, chez l'adulte, le désir provocateur du rêve doive, dans tous les cas, satisfaire à la condition d'être étranger à la pensée consciente, d'être par suite un désir refoulé, ou du moins susceptible de recevoir des renforcements à l'insu de la conscience. Sans l'hypothèse de l'inconscient tel que nous l'avons indiqué plus haut, je ne saurais aller plus avant dans la théorie du rêve, ni interpréter le matériel expérimental de l'analyse des rêves. Ce désir inconscient agissant sur le matériel des pensées du rêve, correct du point de vue de la conscience, produit alors le rêve. Ces matériaux sont, pour ainsi dire, entraînés dans l'inconscient ou, plus justement, soumis à un traitement conforme à celui qui agit au stade des processus cogitatifs inconscients, traitement caractéristi­que de ce stade. Jusqu’à présent ce n'est que par les résultats mêmes de « l'élaboration du rêve » que nous connaissons les caractères du penser inconscient et ses différences d'avec le penser  préconscient » susceptible de conscience.

L'exposé succinct d'une théorie nouvelle complexe et opposée aux habitudes cogi­tatives n'est guère fait pour la clarifier. Je ne puis donc, en écrivant ces lignes, avoir d'autre intention que de renvoyer le lecteur à l'étude détaillée que j'ai consacrée à l'inconscient dans ma Science des Rêves, et aux travaux de Lipps, que je considère à cet égard comme de première importance. Je sais que celui qui vit sous le joug d'une bonne formation philosophique scolaire ou qui adhère même de loin à ce qu'on appelle un système philosophique s'insurge contre l'hypothèse du « psychique incon­scient » tel que nous l'entendons, Lipps et moi, et qu'il préférerait en démontrer l'impossibilité par la définition du psychique. Mais les définitions sont conven­tion­nelles et sujettes à révision. Mon expérience m'a bien des fois montré que ceux qui combattent l'inconscient comme étant chose absurde ou impossible, n'ont pas puisé leurs impressions aux sources qui m'ont obligé, moi du moins, de reconnaître son existence. Ces adversaires de l'inconscient n'avaient jamais observé l'effet d'une sug­gestion post-hypnotique, et les preuves que je tirais de mes analyses de névropathes non hypnotisés les plongeaient dans le plus grand étonnement. Il ne leur était jamais venu à l'idée que l'inconscient fût une chose que l'on ignore absolument, mais à laquelle cependant des arguments péremptoires nous obligent à conclure ; ces gens avaient, par contre, entendu par inconscient une chose susceptible de conscience, à laquelle l'on n'avait pas pensé à ce moment, quelque chose qui n'occupait pas le « champ visuel de l'attention ». Ils n'avaient jamais non plus essayé de se convaincre, par l'analyse d'un de leurs propres rêves, de l'existence de telles pensées inconscientes dans leur propre vie psychique, et, lorsque avec eux j'ébauchais une tentative de ce genre, ils ne pouvaient saisir leurs propres associations qu'avec étonnement et confu­sion. J'ai acquis en outre l'impression de ce que la théorie de « l'inconscient » se heurtait principalement à des résistances d'ordre affectif qui s'expliquent par ce fait que personne ne veut connaître son inconscient, et pourtant trouve plus expédient d'en nier tout simplement la possibilité.

L'élaboration du rêve, à laquelle je reviens après cette digression, soumet les matériaux cogitatifs, qui lui arrivent sur le mode optatif, à un traitement tout à fait singulier. Elle transpose d'abord l'optatif en présent, remplaçant le « puisse-t-il être » par « cela est ». Ce « cela est » est destiné à la représentation hallucinatoire, à ce que j'ai désigné comme la « régression » de l'élaboration du rêve ; c'est la voie qui conduit des pensées aux images de la perception, ou bien de la région des formations cogi­tatives à celle des perceptions sensorielles, pour user des termes de la « topique » encore inconnue de l'appareil psychique - topique qu'il ne faut pas entendre au sens anatomique. Sur cette voie, qui est contraire à la direction que suit le développement des complications psychiques, les pensées du rêve acquièrent un caractère visuel ; il en résulte une « situation » plastique, qui sert de noyau à l'  « image onirique » manifeste. Pour devenir susceptibles d'une telle représentation sensorielle, les pensées du rêve ont dû subir, dans leur expression, des transformations profondes. Mais, au cours de cette transmutation régressive en images sensorielles, les pensées subissent encore d'autres altérations, dont les unes sont nécessaires, donc concevables, les autres surprenantes. On comprend aisément qu'une conséquence accessoire inévitable de la régression soit la perte, dans le rêve manifeste, de presque toutes les relations cogitatives qui les reliaient entre elles. L'élaboration du rêve ne se charge d'exposer, pour ainsi dire, que la matière brute des représentations ; elle rejette leurs relations cogitatives ou se réserve du moins la liberté de les négliger. Par contre, il est une autre partie de l'élaboration du rêve que nous ne pouvons faire dériver de la régres­sion, de la transmutation régressive en images sensorielles, et c'est justement cette part qui importe à l'analogie de la formation du rêve et de celle de l'esprit. Le matériel des pensées oniriques subit, au cours de l'élaboration du rêve, une compression extraordinairement forte, une condensation. Les points d'où part la condensation sont les facteurs communs que recèlent les pensées oniriques, soit par l'effet du hasard, soit en raison de leur propre fond. Puisque ces facteurs communs ne suffisent pas, en général, à produire une condensation suffisante, l'élaboration du rêve crée des analo­gies nouvelles, artificielles et fugitives et, à cet effet, se plaît même à employer des mots dont le son admette différentes interprétations. Ces nouvelles analogies desti­nées à la condensation entrent, comme éléments représentatifs des pensées oniriques, dans le contenu manifeste du rêve, de sorte qu'un élément du rêve représente pour les pensées oniriques un point d'intersection, un carrefour, et doit, en général, être considéré comme « surdéterminé » par rapport à ces pensées. La condensation est la partie de l'élaboration du rêve la plus facile à saisir ; il suffit de comparer le texte écrit d'un rêve à la notation des pensées oniriques obtenues par l'analyse, pour se faire une idée exacte du degré de condensation que subit le rêve.

Il est moins aisé de prendre conscience de l'autre grande transformation que l'élaboration du rêve fait subir à la pensée onirique, c'est-à-dire de ce processus que j'ai nommé déplacement du rêve. Ce déplacement se manifeste par ce fait que tout ce qui, dans les pensées oniriques, se trouvait périphérique et était accessoire, se trouve, dans le rêve manifeste, transposé au centre et s'impose vivement aux sens ; et vice versa. Le rêve semble ainsi déplacé aux pensées oniriques, et c'est précisément en raison, de ce déplacement que le rêve paraît, au psychisme éveillé, étrange et incom­préhensible. Pour réaliser un tel déplacement, il fallait que l'énergie d'investissement et glisser sans encombre des représentations importantes aux représentations insigni­fiantes, ce qui, à la pensée normale,susceptible de conscience, ne peut que faire l'impression, d'une « faute de raisonnement ».

Transformation favorisant la représentation, condensation et déplacement, telles sont les trois démarches principales qu'il convient d'attribuer à l'élaboration du rêve. Une quatrième, qui n'a peut-être pas été suffisamment étudiée dans la Science des Rêves, dépasse l'objet de notre présent travail. Pour développer méthodiquement les idées de « topique de l'appareil psychique » et de « régression » - développement qui seul serait apte à mettre en valeur ces hypothèses de travail - il faudrait s'efforcer de déterminer à quels stades de la régression ont lieu les diverses transformations des pensées oniriques. Cette tentative n'a pas encore été sérieusement faite ; mais l'on peut, au moins pour le déplacement, admettre avec certitude qu'il doit se produire au moment où les matériaux cogitatifs qui concerne la condensation, on doit probable­ment la considérer comme un processus dont l'action se prolonge jusqu'à l'arrivée dans la région des perceptions ; mais en général on se contentera de supposer qu'elle résulte d'une action simultanée de toutes les forces qui interviennent dans la forma­tion du rêve. Tout en tenant compte de la circonspection qui s'impose évidemment dès qu'il s'agit de traiter de tels problèmes et des objections de principe qui s'élèvent lorsqu'on aborde de telles questions, objections que nous ne saurions discuter ici, je me risquerai à dire que le processus préparatoire du rêve, qui fait partie intégrante de son élaboration, doit avoir pour théâtre la région de l'inconscient. Il faudrait donc, grosso modo, reconnaître à la formation du rêve trois stades successifs : en premier lieu, la translation des restes diurnes préconscients dans l'inconscient, translation à laquelle doivent contribuer les conditions de l'état de sommeil ; en second lieu, l'éla­boration proprement dite du rêve dans l'inconscient ; en troisième lieu, la régression des matériaux oniriques ainsi traités vers la perception, sous les espèces - de laquelle le rêve se présente à la conscience.

Parmi les forces qui concourent à la formation du rêve, on peut discerner : le désir de dormir ; l'investissement résiduel de l'énergie que les restes diurnes, malgré leur étiolement par l'état de sommeil, ont conservée ; l'énergie psychique du désir incon­scient qui forme le rêve ; la force antagoniste de la « censure » qui agit durant l'état de veille, mais ne désarme pas complètement durant le sommeil. La tâche de la for­mation du rêve consiste avant tout à surmonter l'inhibition de la censure et c'est précisément cette tâche qui s'accomplit à la faveur des déplacements de l'énergie psychique au sein du matériel des pensées oniriques.

Rappelons-nous maintenant la raison qui, dans notre étude de l'esprit, nous a orientés vers le rêve. Nous avons trouvé que le caractère et les effets de l'esprit étaient liés à certains modes d'expression, à certains procédés techniques, dont la condensa­tion, le déplacement et la représentation indirecte sont les types les plus frappants. Nous avons retrouvé comme caractéristiques de l'élaboration du rêve des processus qui aboutissent aux mêmes résultats : condensation, déplacement, repré­sentation indirecte. Cette conformité ne nous amènerait-elle pas à conclure que l'élaboration de l'esprit et celle du rêve sont, pour le moins, identiques sur un point essentiel ? L'élabo­ration du rêve, d'après moi, s'est dévoilée dans ses caractères principaux ; parmi les processus psychiques de l'esprit, c'est justement la partie que nous serions en droit de comparer à l'élaboration du rêve, le processus de la formation du mot d'esprit chez la première personne du mot, qui nous demeure cachée. Ne devrions-nous pas céder à la tentation de reconstituer ce processus sur le modèle de la formation du rêve ? Certains traits du rêve sont si étrangers à l'esprit que nous n'oserions pas transposer à la genèse de l'esprit les démarches correspondantes de l'élaboration onirique. La régression du cours de la pensée vers la perception ne s'applique évidemment pas à l'esprit ; mais si nous supposons applicables, par analogie, à la formation du mot d'esprit, les deux autres stades de la formation du rêve, à savoir la chute d'une pensée préconsciente dans l'inconscient et son traitement sur le mode inconscient, le résultat serait confor­me à ce que nous observons dans l'esprit. Adoptons alors cette hypothèse que telle est, chez la première personne, la formation du mot d'esprit. Une pensée précon­sciente est confiée momentanément au traitement inconscient, ce qui résulte de ce traitement est aussitôt récupéré par la perception consciente.

Avant de nous attacher à l'examen minutieux de cette proposition, il nous faudra penser à une objection susceptible de mettre en échec notre hypothèse. Nous partons de ce fait que les techniques de l'esprit nous ramènent à ces mêmes processus que nous avons déjà reconnus comme particuliers à l'élaboration du rêve. On pourrait aisément nous objecter que nous n'aurions pas fait figurer parmi les techniques de l'esprit la condensation, le déplacement, etc., et que nous n'aurions pas trouvé de concordances si parfaites entre les procédés représentatifs de l'esprit et ceux du rêve, si la connaissance préalable de l'élaboration du rêve n'avait pas influencé notre conception de la technique de l'esprit, de sorte qu'en fin de compte l'étude de l'esprit n'aurait fait que confirmer des idées préconçues, issues de notre conception du rêve, idées avec lesquelles nous aurions abordé cette étude. Une telle concordance, vu sa genèse, ne saurait donc prétendre à une existence effective en dehors de nos préjugés ; de fait, aucun autre auteur n'a dit que la condensation, le déplacement, la représen­tation indirecte, fussent des modes d'expression de l'esprit. Cette objection se soutient, mais en l'espèce ne porte pas. Il peut tout aussi bien se faire que notre pers­picacité ait eu besoin d'être aiguisée par la connaissance de l'élaboration du rêve pour pouvoir reconnaître cette concordance réelle. Or, pour trancher la question, il suffit de décider si une critique judicieuse, s'attachant à chaque exemple en particulier, peut prouver qu'une telle conception de la technique de l'esprit donne une entorse à la vérité et fait de la sorte violence à toute autre conception plus simple et plus profon­de, ou si, au contraire, la critique doit admettre que les propositions, suggérées par l'étude des rêves, sont vraiment confirmées par l'étude de l'esprit. Je suis d'avis que nous n'avons rien à craindre d'une telle critique et que la méthode de la réduction (p. 33), employée par nous, nous a appris à reconnaître d'une manière positive dans quels modes d'expression il fallait rechercher de l'esprit. Si nous avons donné à ces tech­niques des noms qui anticipaient sur la découverte de la concordance entre la technique de l'esprit et celle de l'élaboration du rêve, c'était notre droit strict et en fin de compte une pure simplification facile à justifier.

Une autre objection serait, à notre avis, moins grave, mais ne saurait, en revanche, se réfuter aussi intégralement. Tout en admettant que les techniques de l'esprit, par elles-mêmes si conformes à nos desseins, méritent d'être retenues, on pourrait dire qu'elles ne constituent pourtant pas la totalité des techniques spirituelles possibles ou usuelles. Sous l'influence de notre modèle, l'élaboration du rêve, nous aurions choisi les seules techniques de l'esprit qui lui seraient conformes, tandis que d'autres techniques, que nous aurions négligées, prouveraient qu'une telle concordance n'est pas une loi générale. Je n'oserais assurément pas affirmer qu'il m'ait été donné d'élu­cider la technique de tous les mots d'esprit qui circulent, et j'admets que mon inventaire des techniques de l'esprit présente plus d'une lacune, mais je n'ai, de propos délibéré, éliminé aucun type de technique que j'aie pu découvrir ; je peux même affirmer que les techniques les plus courantes, les plus importantes, les plus carac­téristiques de l'esprit, n'ont point échappé à mon attention.

L'esprit possède encore un autre trait caractéristique qui cadre bien avec notre conception de l'élaboration de l'esprit, elle-même issue de nos études sur le rêve. On dit, il est vrai, que l'on « fait » un mot d'esprit, mais l'on sent bien qu'on s'y prend autrement que pour émettre un jugement ou formuler une objection. Le mot d'esprit comporte au plus haut degré le caractère d'une « idée subite » involontaire. On ignore l'instant d'avant le trait d'esprit que l'on décochera et qu'on se sera borné à revêtir de mots. On éprouve plutôt quelque chose d'indéfinissable, qui ressemblerait à une absence, à une défaillance subite de la tension intellectuelle, puis tout d'un coup le mot d'esprit surgit, presque toujours tout paré des mots qui le revêtent. Certains modes appartenant à l'esprit - comme par exemple la comparaison, l'allusion - servent en dehors de lui à exprimer nos pensées. Je puis, de propos délibéré, faire une allu­sion. En ce cas, tout d'abord, dans mon audition interne, j'envisage l'expression direc­te de ma pensée ; j'en inhibe l'extériorisation par un scrupule conforme à la situation, je me propose presque de remplacer l'expression directe par une sorte d'expression indirecte et j'en arrive alors à mon allusion ; mais une allusion, faite ainsi sous mon contrôle permanent, peut bien être viable, elle n'est jamais spirituelle ; l'allusion spiri­tuelle, au contraire, surgit sans que j'en puisse suivre en moi-même les stades préparatoires. Je ne veux point exagérer l'importance de ce processus ; ce n'est pas un argument décisif, mais il est bien conforme à notre hypothèse que, dans la formation du mot d'esprit, une suite de pensées disparaisse momentanément pour émerger tout à coup de l'inconscient sous la forme d'un mot d'esprit.

Les mots d'esprit présentent également une manière particulière de se comporter dans nos associations. Souvent les mots d'esprit échappent à notre mémoire quand nous les cherchons ; d'autres fois par contre ils s'offrent, sans être appelés par notre volonté, et notamment à l'occasion de pensées qui ne semblent pas de nature à les évoquer. Il ne s'agit là encore que de petite traits, représentatifs néanmoins de l'ori­gine inconsciente des mots d'esprit.

Réunissons à présent les caractères du mot d'esprit susceptibles de cadrer avec sa formation dans l'inconscient. Signalons en premier lieu sa concision particulière, trait nullement essentiel, mais fort caractéristique. Au premier abord, nous étions tentés d'y voir l'expression d'une tendance à l'épargne, mais cette conception perdit pour nous sa valeur du fait d'objections évidentes. Cette concision nous apparaît mainte­nant plutôt comme un signe de l'élaboration inconsciente qu'a subie l'idée du mot d'esprit. La condensation, qui lui correspond dans le domaine du rêve, ne, peut répondre, en effet, à rien d'autre qu'à la localisation dans l'inconscient, et il nous faut admettre que, dans le processus inconscient de la pensée, se trouvent réalisées les conditions qui, dans le préconscient, font défaut à de telles condensations 71. Tout porte à croire que le processus de la condensation laisse tomber certains des éléments qui lui sont soumis ; d'autres se chargent alors de leur énergie d'investissement, se renforcent par la condensation ou acquièrent par elle une force exagérée. La conci­sion du mot d'esprit serait donc, comme celle du rêve, un phénomène concomitant nécessaire de la condensation qui se produit et dans le rêve et dans l'esprit ; elle serait, dans les deux cas, le résultat d'un processus condensateur. C'est à cette origine que la concision du mot d'esprit devrait son caractère particulier, impossible à préciser, mais frappant pour le sentiment.

Nous avons précédemment (p. 223) considéré comme épargne de détail d'un des effets de la condensation, à savoir l'emploi multiple du même matériel, le jeu de mots, l'assonance, et nous avons fait dériver le plaisir procuré par l'esprit (inoffensif) de cette épargne ; plus tard nous avons trouvé que la tendance primitive de l'esprit consistait à réaliser ce bénéfice de plaisir : le jeu avec les mots, auquel l'esprit pouvait se livrer sans contrainte, durant le stade ludique, mais qui fut frappé d'interdit par la critique rationnelle, au cours de l'évolution intellectuelle ultérieure. À présent nous avons opté pour l'hypothèse que ces condensations, dont use la technique de l'esprit, éclosent automatiquement dans l'inconscient, en dehors de toute intention, au cours du processus cogitatif. Ne s'agit-il pas ici de deux conceptions différentes et en appa­rence incompatibles d'un même fait ? Je ne le sais pas ; ce sont bien deux conceptions différentes qui demandent à être conciliées, mais il n'y a entre elles aucune contra­diction. Elles ne sont qu'étrangères l'une à l'autre et, quand nous aurons pu établir quelque rapport entre elles, nous aurons, suivant toute probabilité, quelque peu pro­gressé dans notre savoir. Le fait que les condensations de ce genre sont des sour­ces de plaisir s'accorde fort bien avec cette hypothèse que l'inconscient réalise aisément les conditions nécessaires à leur genèse ; nous estimons même que l'immer­sion dans l'inconscient se trouve due à ce que la condensation créatrice du plaisir, condensation indispensable au mot d'esprit, s'y produit avec grande facilité. Deux autres facteurs, qui semblent au premier abord étrangers l'un à l'autre, et qui se rencontrent comme par un hasard malencontreux, apparaîtront à plus ample informé comme étroitement solidaires, voire même consubstantiels. Il s'agit de ces deux propositions : d'une part, au cours de son développement, au stade du jeu, c'est-à-dire dans l'enfance de la raison, l'esprit était susceptible de produire de ces condensations génératrices de plaisir ; d'autre part, aux stades supérieurs de son développement, l'esprit accomplit le même travail en plongeant la pensée dans l'inconscient. L'infantile est, on le sait, la source de l'inconscient, les processus cogitatifs inconscients sont ceux-là mêmes qui, dans la première enfance, se manifestent à l'exclusion de tout autre. La pensée qui, pour créer l'esprit, plonge dans l'inconscient, ne le fait que pour retrouver la retraite de ses jeux d'antan avec les mots. Le penser revient, pour un moment, au stade infantile afin de goûter à nouveau à la source infantile de son plaisir. Si l'étude de la psychologie des névroses ne nous l'avait pas déjà enseigné, l'étude de l'esprit nous aurait fait soupçonner que, dans son étrangeté, l'élaboration inconsciente n'est autre chose que le type infantile du travail cogitatif. Il n'est toutefois pas aisé de saisir, chez l'enfant, ce penser infantile avec toutes ses particularités, conservées dans l'incon­scient de l'adulte, car il est le plus souvent, pour ainsi dire, corrigé in statu nascendi. Dans certains cas on y parvient pourtant, et toujours alors nous rions de « la sottise enfantine ». Toute révélation d'un tel inconscient nous donne généralement l'impres­sion du « comique » 72.

Il est plus aisé de saisir les caractères de ces processus cogitatifs inconscients dans les manifestations des sujets atteints de certains troubles psychiques. Il est fort probable que, comme le supposait le vieux Griesinger, nous serions en état de com­prendre les divagations des psychopathes et d'en tirer des renseignements si nous ne leur imposions pas les exigences de la pensée consciente, et leur appliquions au contraire notre art d'interprétation comme nous le faisons pour les rêves 73. Pour le rêve déjà, nous avons, en son temps et lieu, fait entrer en ligne de compte le « retour de la vie psychique au stade embryonnaire » 74

Nous avons si amplement exposé, à propos de l'étude des processus de la condensation, l'importance de l'analogie de l'esprit et du rêve qu'il nous sera permis d'être plus bref dans ce qui va suivre. Nous savons que, dans l'élaboration du rêve, les déplacements marquent l'influence exercée par la censure de la pensée consciente ; par suite, chaque fois que nous rencontrons, parmi les techniques de l'esprit, le dépla­cement, nous serons disposés à admettre, dans la formation de l'esprit, l'intervention d'une force inhibitrice. Nous savons également déjà qu'il en est très généralement ainsi ; l'esprit, qui aspire à revivre le plaisir d'antan dû au non-sens ou au jeu avec les mots, se trouve, dans l'état psychique normal, inhibé par l'opposition de la raison critique et se voit chaque fois dans l'obligation de triompher de cette inhibition. Mais la façon dont l'élaboration de l'esprit résout ce problème révèle une différence considérable entre l'esprit et le rêve. Dans l'élaboration du rêve, ce problème est régu­lièrement résolu par les déplacements, par le choix de représentations suffisamment éloignées de celles qui sont repoussées pour pouvoir franchir la censure ; elles sont cependant les dérivés de ces dernières dont elles ont, par un transfert intégral, endossé l'investissement psychique. Aussi les déplacements ne manquent dans aucun rêve et y affectent une tout autre amplitude. Il faut compter parmi les déplacements, non seule­ment la déviation du cours des idées, mais encore toutes les sortes de représentation indirecte, en particulier la substitution à un élément significatif, mais offensant, d'un autre élément indifférent, mais inoffensif en apparence à la censure, élément qui figure une allusion des plus lointaines au premier, un équivalent symbolique, une métaphore, un détail. On ne peut nier, que des rudiments de cette représentation indirecte apparaissent déjà dans les pensées préconscientes du rêve, par exemple la représentation par le symbole ou par la métaphore ; autrement la pensée n'aurait pu atteindre le stade de l'expression préconsciente. Les représentations indirectes de ce genre, comme les allusions dont le rapport à l'idée elle-même est fort transparent, sont d'ailleurs des moyens d'expression admissibles et fréquemment usités même par notre penser conscient. Mais l'élaboration du rêve utilise jusqu'à l'excès ces moyens de la représentation indirecte. Toute espèce de connexion, sous la pression de la censure, suffit à créer un substitut par allusion ; le déplacement d'un élément vers n'importe quel autre semble permis. Particulièrement frappante et caractéristique de l'élabora­tion du rêve est la substitution des associations dites extrinsèques (simultanéité, conti­guïté dans l'espace, assonance), aux associations intrinsèques (similitude, causalité, etc.).

Tous ces procédés de déplacement appartiennent également à la technique du mot d'esprit, mais, le cas échéant, leur usage ne dépasse pas en général les limites qui leur sont assignées dans le penser conscient ; ils peuvent même manquer, bien que normalement le mot d'esprit ait aussi pour tâche de vaincre une inhibition. L'emploi réduit des déplacements dans l'élaboration de l'esprit tient à ce que l'esprit dispose, en général, nous nous en souvenons, d'une autre technique pour parer à l'inhibition ; nous n'avons même justement rien rencontré de plus caractéristique du mot d'esprit que cette technique. Contrairement au rêve, l'esprit ne se prête pas à des compromis, il n'élude pas l'inhibition, il s'attache à conserver intact le jeu avec les mots ou avec le non-sens ; toutefois il se borne à choisir les cas où ce jeu, où ce non-sens se présentent sous des dehors à la fois admissibles (plaisanterie) ou ingénieux (esprit), grâce au sens multiple des mots et à la variété infinie des relations cogitatives. Rien ne distingue mieux l'esprit des autres formations psychiques que sa double face et son double langage et c'est par-là, du moins, que les auteurs ont le mieux pénétré sa nature intime, en faisant ressortir le facteur « sens dans le non-sens ».

Étant donné la prépondérance absolue de cette technique particulière au mot d'esprit, technique destinée à triompher de ses inhibitions, il semblerait superfétatoire que l'esprit se servît encore, dans certains cas, de la technique du déplacement ; cependant, d'une part, certaines variétés de cette technique, telles que le déplacement proprement dit (déviation des pensées) - qui participe, en effet, du non-sens - gardent pour l'esprit leur valeur, en tant qu'objets et sources de plaisir ; d'autre part, il ne faut pas oublier que le stade le plus élevé de l'esprit, celui de l'esprit tendancieux, doit fréquemment surmonter deux sortes d'inhibitions : ses inhibitions propres et celles de ses tendances (p. 148) ; or les allusions et les déplacements sont bien à même de lui faciliter cette dernière tâche.

L'emploi fréquent et effréné, dans l'élaboration du rêve, de la représentation indirecte, du déplacement et spécialement de l'allusion, a une conséquence, que je ne mentionne pas en raison de son importance particulière, mais de l'occasion qu'elle m'a fournie d'étudier le problème de l'esprit. Si nous communiquons à un profane, à un non-initié l'analyse d'un rêve, analyse qui découvre ces voies singulières et choquan­tes à l'état de veille (allusions, déplacements dont s'est servie l'élaboration du rêve) le lecteur éprouve une impression désagréable ; il déclare que ces interprétations res­semblent à des « pointes » ; cependant il ne les considère évidemment pas comme des bons mots bien venus, mais comme des mots forcés, et pourrait-on dire, contraires aux lois du mot d'esprit. Or, cette impression s'explique aisément : elle provient de ce que l'élaboration du rêve recourt aux mêmes moyens que l'esprit mais dépasse dans leur emploi les limites que l'esprit respecte. Aussi allons-nous bientôt apprendre que la présence  du tiers impose à l'esprit une certaine condition qui n'intéresse pas le rêve.

Parmi les techniques communes à l'esprit et au rêve, deux offrent un certain intérêt : la représentation par le contraire et l'emploi du contresens. La première - est un des moyens puissants dont dispose l'esprit, comme nous l'avons pu remarquer, entre autres, dans les exemples d' « esprit par surenchère » (p. 104). La représentation par le contraire ne pouvait pas, du reste, se dérober, comme la plupart des autres tech­niques analogues, à l'attention consciente ; celui qui s'efforce d'actionner volontaire­ment en lui le mécanisme de l'élaboration de l'esprit, le faiseur de mots, ne tarde pas à s'apercevoir qu'une réponse spirituelle se fait à peu de frais en s'attachant à l'antithèse d'une assertion et en se fiant à la saillie qui, par une modification, écarte la réplique réservée à cette antithèse. Peut-être la représentation par le contraire doit-elle ce succès à ce qu'elle recèle en elle-même le germe d'un autre mode d'expression de la pensée, susceptible de déclencher le plaisir, et n'exigeant pas, pour être compris, de faire appel à l'inconscient. Je veux parler de l'ironie, qui se rapproche beaucoup de l'esprit et représente une variété du comique. Elle consiste essentiellement à dire le contraire de ce que l'on veut suggérer, tout en évitant aux autres l'occasion de la contradiction - les inflexions de la voix, les gestes significatifs, quelques artifices de style dans la narration écrite, indiquent clairement que l'on pense juste le contraire de ce que l'on dit. L'ironie n'est de mise que lorsque l'interlocuteur est prêt à entendre le contraire, de telle sorte qu'il ne peut lui-même échapper ainsi à l'envie de contredire. Cette condition fait que l'ironie risque très facilement de demeurer incomprise. La personne qui en use y trouve l'avantage de pouvoir tourner aisément les difficultés, d'une expression directe, s'il s'agit d'invectives, par exemple ; l'ironie offre à celui qui l'entend le plaisir comique, probablement parce qu'elle lui inspire un effort de contra­diction dont l'inutilité apparaît aussitôt. Cette comparaison de l'esprit à une catégorie fort voisine du comique nous confirmera peut-être dans cette opinion que le rapport avec l'inconscient est le trait caractéristique de l'esprit, trait qui sans doute le distin­gue également du comique 75.

Dans l'élaboration du rêve, le rôle de la représentation par le contraire est beau­coup plus important encore que dans l'élaboration de l'esprit. Le rêve ne se plaît pas seulement à associer deux contraires en une image composite, il va souvent jusqu'à transformer un élément de la pensée onirique en son contraire, ce qui complique singulièrement le travail de l'interprétation. « De prime abord, on ne peut savoir si un élément susceptible d'antithèse figure, dans la pensée onirique, au sens positif ou négatif 76. »

Je dois faire ressortir que ce fait n'a point encore été du tout compris. Il semble cependant impliquer un caractère important du penser inconscient, dépourvu, suivant toute vraisemblance, d'un processus comparable au « jugement ». À la place du rejet par le jugement, on trouve, dans l'inconscient, le « refoulement ». Le refoulement peut être considéré comme intermédiaire entre le réflexe de défense et la condam­nation 77.

Pourtant le non-sens, l'absurdité, dont le rêve est si coutumier, et qui lui ont valu tant de mépris injustifié, ne sont jamais dus à une mosaïque d'éléments représentatifs assemblés au hasard, mais ils sont régulièrement admis intentionnellement par l'élaboration du rêve afin d'exprimer une critique amère, une contradiction méprisante impliquée dans les pensées latentes du rêve. L'absurdité du contenu du rêve manifeste remplace donc ce jugement des pensées latentes du rêve : « C'est un non-sens. » Dans ma « Science des rêves » je me suis particulièrement attaché à cette argumentation, car elle m'a permis de combattre à outrance cette erreur que le rêve n'est en rien un phénomène psychique, erreur qui barre la route à toute reconnaissance de l'incon­scient. Nous avons encore appris (lors de l'explication de certains mots d'esprit tendancieux, p. 82) que, dans l'esprit, le non-sens est employé aux mêmes fins de représentation. Nous savons aussi que le non-sens qui sert de façade à l'esprit est particulièrement apte à augmenter chez l'auditeur la dépense psychique, et par là la somme d'énergie susceptible d'être déchargée par le rire. En outre, n'oublions pas que dans l'esprit le non-sens est un but en soi, car l'intention de récupérer l'ancien plaisir du non-sens est l'un des mobiles de l'élaboration de l'esprit. D'autres procédés nous permettent encore de récupérer le non-sens et d'en tirer du plaisir : la caricature, l'hyperbole, la parodie, le travestissement en usent et réalisent alors le « non-sens comi­que ». Soumettons ces modes expressifs à l'analyse, comme nous l'avons fait pour les mots d'esprit, et nous verrons qu'on peut tous les expliquer sans faire intervenir les processus inconscients tels que nous les concevons. Nous comprenons à présent aussi pourquoi le caractère du spirituel peut s'ajouter par surcroît à la caricature, à l'hyper­bole, à la parodie ; c'est la diversité de la « scène psychique » qui le rend possible 78.

Je crois que la localisation de l'élaboration de l'esprit dans le système de l'inconscient nous est devenue plus précieuse depuis qu'elle nous a fait comprendre que les techniques, dont dépend cependant l'esprit, ne sont pas par ailleurs son apanage exclusif. Par là même s'éclaircissent aisément certains points douteux, qu'au début de notre étude de ces techniques nous avions dû provisoirement réserver. L'objection d'après laquelle les rapports indéniables qui relient l'esprit à l'inconscient ne s'appliqueraient qu'à certaines catégories de l'esprit tendancieux, tandis que nous sommes disposés à les étendre à toutes les formes, à tous les stades évolutifs de l'esprit, cette objection, dis-je, ne s'en impose que davantage à notre attention. Nous n'avons pas le droit de nous soustraire à son examen.

La genèse de l'esprit dans l'inconscient est indubitable lorsqu'il s'agit de mots d'esprit dictés par des tendances inconscientes ou renforcées par l'inconscient, partant dans la plupart des mots d'esprit « cyniques ». La tendance inconsciente entraîne alors la pensée préconsciente dans l'inconscient, afin de l'y transformer ; l'étude de la psy­chologie des névroses nous a révélé de nombreux processus analogues. Mais cette force d'entraînement vers l'inconscient semble faire défaut dans les mots d'esprit tendancieux d'un autre ordre, dans l'esprit inoffensif et dans la plaisanterie ; le rapport de l'esprit à l'inconscient y est donc douteux.

Envisageons à présent l'expression spirituelle d'une pensée qui, en elle-même, n'est pas sans valeur, et qui surgit dans le cycle même des processus cogitatifs. Pour faire de cette pensée un mot d'esprit, il faut de toute évidence choisir, parmi les modes expressifs possibles, précisément celui qui est susceptible de réaliser le profit de plaisir verbal. L'auto-observation nous apprend que ce n'est pas l'attention con­sciente qui fait ce choix ; mais ce choix gagnera certes à ce que l'investissement de la pensée préconsciente soit abaissé à l'inconsciente, car, ainsi que nous l'avons appris par l'élaboration du rêve, les voies associatives partant des mots sont, dans l'incon­scient, traitées à la façon des associations partant des choses.

L'investissement inconscient offre des conditions infiniment plus favorables au choix de l'expression. Du reste, nous sommes fondés à admettre que le mode d'ex­pression qui implique le bénéfice de plaisir verbal agit d'une façon semblable à la tendance inconsciente dans le premier cas, en attirant dans l'inconscient la conception encore instable de la pensée préconsciente. Quant au cas plus simple de la plai­san­terie, nous pouvons nous imaginer qu'une intention, sans cesse tendue vers le profit de plaisir verbal, saute sur l'occasion fournie à point nommé par le préconscient pour entraîner dans l'inconscient le processus d'investissement, selon le schéma qui nous est déjà connu.

Je désirerais vivement qu'il me fût possible, d'une part, d'expliquer plus claire­ment ce point capital de ma conception du mot d'esprit, d'autre part, de l'appuyer sur des arguments décisifs. Mais à vrai dire il ne s'agit pas ici d'un double, mais d'un seul et même échec : je ne puis m'expliquer plus clairement en l'absence d'autres preuves à l'appui de ma conception. Cette dernière résulte de l'étude de la technique et de sa comparaison avec l'élaboration du rêve, et elle ne résulte que de là ; je trouve ensuite qu'elle s'accorde en somme parfaitement avec les particularités de l'esprit. Or ma conception résulte d'une induction ; si une telle conclusion nous mène, non point en pays connu, mais bien plutôt sur un terrain inexploré et nouveau pour la pensée, on l'appelle « hypothèse » et l'on n'accepte pas, et à juste titre, comme « preuve » le rapport qui relie l'hypothèse au matériel dont elle a été déduite. Nous ne la consi­dérons comme « démontrée » que lorsque nous l'avons également atteinte par d'autres voles, lorsqu'elle se révèle comme le carrefour de connexions nouvelles. Mais nous ne disposons pas encore de telles preuves, nous qui commençons a peine à connaître les processus inconscients. Nous sachant sur un terrain vierge, nous nous bornerons donc, de notre poste d'observation, à jeter vers l'inexploré une simple et chétive passerelle.

Nous n'édifierons sur ces fondations que de modestes superstructures. Rappro­chant les différents stades de l'esprit des dispositions psychiques qui leur sont les plus favorables, nous pourrions dire : « La plaisanterie jaillit d'une humeur joyeuse, qui semble avoir des affinités particulières en rapport avec une tendance à la réduction des investissements psychiques. Elle met déjà en œuvre toutes les techniques caractéristiques de l'esprit et satisfait déjà à ses conditions essentielles par le choix d'un matériel de mots ou d'associations d'idées, qui permettent de s'accommoder à la fois des exigences du bénéfice de plaisir et de celles de la critique rationnelle. Il s'ensuit que la chute dans l'inconscient de l'investissement de la pensée, chute favo­risée par l'humeur joyeuse, se réalise déjà dans la plaisanterie. Pour l'esprit inoffensif, mais lié à une pensée de quelque prix, le secours de l'humeur est inutile ; nous devons admettre ici l'intervention d'une aptitude personnelle, qui se manifeste par la facilité avec laquelle l'investissement préconscient est abandonné et échangé, un instant, pour l'inconscient. Une tendance, toujours à l'affût des occasions de renouveler le bénéfice primitif de plaisir, agit et entraîne dans l'inconscient l'expression préconsciente et encore instable de la pensée. Nous sommes presque tous capables de faire des plai­santeries, quand nous sommes d'humeur joyeuse ; par contre, faire des mots d'esprit lorsque l'humeur n'y est pas n'appartient qu'à une minorité. Enfin, l'aiguillon le plus puissant de l'élaboration de l'esprit est la présence de fortes tendances, atteignant l'inconscient, tendances qui représentent une disposition particulière à la production spirituelle, et qui peuvent nous expliquer pourquoi les conditions subjectives de l'es­prit se rencontrent si souvent chez les névrosés. Sous l'influence de fortes tendances, l'esprit jaillit même chez celui qui en est généralement dépourvu.

Malgré la part d'hypothèse que comporte encore notre élucidation de l'élaboration spirituelle, cette contribution épuise à proprement parler l'intérêt que nous portions à l'esprit. Il nous reste encore à achever brièvement le parallèle de l'esprit et du rêve, qui nous est plus familier : nous dirons a priori que nous nous attendons à ce que deux activités psychiques si hétérogènes ne nous permettent de saisir que des différences, eu dehors de la seule analogie que nous venons de relever. La différence la plus importante réside dans leurs rapports sociaux respectifs. Le rêve est un produit psychique parfaitement asocial ; il n'a rien à communiquer à autrui ; né dans le for intérieur d'une personne à titre de compromis entre les forces psychiques aux prises, il reste incompréhensible à cette personne elle-même et manque par conséquent tota­lement d'intérêt pour autrui. Loin d'attacher du prix à sa compréhensibilité, il doit même se garder d'être compris, sous peine de se détruire ; il est conditionné par le déguisement. Il peut donc, à son gré, user du mécanisme qui domine les processus cogitatifs inconscients et il va dans ce sens jusqu'à user des déformations les plus radicales. L'esprit, au contraire, est la plus sociale des activités psychiques visant à un bénéfice de plaisir. Il nécessite le plus souvent l'intervention de trois personnes et ne complète son cycle que grâce à la participation d'un tiers au processus psychique qu'il a déclenché. Il doit donc satisfaire à la condition d'être compréhensible, il ne doit utiliser la déformation, qui peut se réaliser dans l'inconscient grâce à la condensation et au déplacement, que dans la mesure où la compréhension du tiers peut en corriger les effets. Au reste, rêve et esprit sont issus l'un et l'autre de sphères entièrement différentes de notre vie psychique, et occupent dans le système psychologique des régions fort distantes. Malgré ses travestissements, le rêve demeure toujours un désir ; l'esprit est un développement du jeu. En dépit de toute sa non-valeur dans la vie pratique, le rêve reste lié aux intérêts primordiaux de notre existence ; il cherche à satisfaire à nos besoins par le détour régressif de l'hallucination ; il doit son admission à la vie psychique au seul besoin qui subsiste à l'état nocturne : celui de dormir. L'esprit, par contre, cherche à réaliser un petit bénéfice de plaisir par l'activité simple et désintéressée de notre appareil psychique, plus tard il s'efforce de saisir au vol un bénéfice accessoire au cours de l'activité elle-même de ce dit appareil, et il acquiert ainsi secondairement des fonctions assez importantes, orientées vers le monde extérieur. Le rêve sert surtout à épargner le déplaisir, l'esprit à acquérir le plaisir ; or, c'est autour de ces deux centres que gravitent toutes nos activités psychiques.

Chapitre VI. L’esprit et les variétés du comique

Nous avons abordé les problèmes du comique d'une façon insolite. Il nous sem­blait que l'esprit, considéré habituellement comme une variété du comique, présentait assez de particularités pour être étudié en lui-même ; nous avions ainsi négligé, dans la mesure du possible, ses rapports avec la catégorie plus compré­hensive du comi­que, non sans avoir, chemin faisant, saisi au vol quelques indications utiles à l'étude de ce dernier. Il ne nous a point été difficile de comprendre que, socialement parlant, le comique se comporte autrement que l'esprit. Le comique peut se contenter de deux personnages : celui qui le découvre et celui chez qui on le découvre. Le tiers, à qui le comique est communiqué, intensifie le processus comique sans y ajouter aucun élément nouveau. Dans le cas de l'esprit, ce tiers est indispen­sable pour clore le cycle qui réalise le plaisir ; par contre, la deuxième personne peut être omise, sauf dans le cas de l'esprit tendancieux ou agressif. L'esprit se fait ; le comique se trouve, et cela tout d'abord chez les personnes et, par extension seulement, dans les objets et dans les situations, etc. Nous savons, qu'en matière d'esprit, les sources auxquelles le plaisir s'alimente n'ont pas leur origine en autrui, mais dans nos propres processus cogitatifs. Nous avons appris, par ailleurs, que l'esprit sait à l'occasion retrouver les sources du comique devenues inaccessibles, et que le comique sert souvent de façade à l'esprit (p. 232) pour suppléer au plaisir préliminaire, dans d'autres cas conditionné par la technique qui nous est déjà si bien connue. Tout cela indique que les rapports respec­tifs de l'esprit et du comique ne sont pas des plus simples. D'autre part, les problèmes du comique lui-même se montrent si complexes, ils ont si victorieusement défié les efforts des philosophes, que nous ne pouvons pas nous flatter d'être en mesure de nous en rendre maîtres comme par un coup de main, si nous les abordons en partant de l'esprit. Pour l'exploration de l'esprit, nous étions munis, en outre, d'un instrument qui manquait à nos devanciers, la connaissance de l'élaboration du rêve ; pour l'étude du comique, nous ne disposons pas d'un tel avantage, et il faut nous résigner à n'atteindre de son essence que ce que l'esprit nous en a déjà livré, et encore dans la mesure où l'esprit fait partie du comique et comporte, dans sa propre nature, des traits communs, identiques ou modifiés.

La forme du comique la plus voisine de l'esprit est le naïf. À l'instar du comique, le naïf. en général, se trouve ; il ne se fait pas comme l'esprit ; le naïf ne peut même se faire en aucun cas, tandis qu'en matière de comique pur, il peut être question d'un comique intentionnel, d'une provocation du comique. Le naïf doit spontanément se manifester dans les discours et dans les actions d'autres personnes, qui tiennent la place du deuxième personnage du comique ou de l'esprit. Le naïf jaillit lorsque quelqu'un ne tient aucun compte d'une inhibition, parce que cette inhibition n'existe pas en lui, et que, par conséquent, il semble la surmonter sans aucun effort. Pour que l'homme naïf fasse un effet sur nous, il est indispensable que nous sachions qu'il ne possède pas cette inhibition, sans quoi nous ne l'appelons plus naïf mais effronté, nous ne rions pas de lui mais nous sommes indignés. L'effet du naïf est irrésistible et paraît simple à comprendre. Un effort d'inhibition qui nous est habituel devient, à l'audition des paroles naïves, subitement inutile et se décharge par le rire ; il n'est pas nécessaire, en l'espèce, de détourner l'attention, probablement parce que la levée de l'inhibition s'effectue directement et se passe de l'intermédiaire d'une opération indui­te. Nous nous comportons, en ce cas, d'une façon analogue au troisième personnage du mot d'esprit, lequel réalise, sans frais et sans effort personnel, l'épargne de l'inhibition.

Vu l'intelligence de la genèse des inhibitions que nous avons acquise au cours de l'étude de l'évolution du jeu vers le mot d'esprit, nous ne serons pas étonnés de retrouver le naïf le plus souvent chez l'enfant et, par extension, chez l'adulte illettré que nous pouvons considérer, en raison de son développement intellectuel, comme un infantile. Il va de soi que les discours naïfs se prêtent mieux à la comparaison avec l'esprit que les actions naïves, étant donné que ce sont les discours, et non les actes, qui sont les modes d'expression habituels de l'esprit. Il est significatif que les discours naïfs, tels que ceux des enfants, peuvent, sans contrainte, être qualifiés également de « mots d'esprit naïfs ». La concordance entre l'esprit et la naïveté et la raison de leur divergence se dégageront aisément des quelques exemples suivants.

Une fillette de trois ans et demi sermonne son frère en ces termes : « Ne mange donc pas tant de ce plat, sans quoi tu seras malade et il faudra que tu prennes de la Bubizin. » - « Qu'est-ce que c'est que ça que de la Bubizin ? » demande la mère. - « Lorsque j'ai été malade, dit la petite en manière de justification, on m'a bien donné de la médecine ! » - La petite Allemande pense que le remède ordonné par le médecin s'appelle Maedi-zin (Maedi = fillette ; Medizin = médecine), quand il est destiné aux filles, et que, par conséquent, il doit s'appeler Bubi-zin lorsqu'il est prescrit à un petit garçon (Bubi = garçonnet). Voilà qui est construit à la façon d'un mot d'esprit des mots fondé sur la technique de l'assonance et qui aurait pu en effet être conté comme un vrai mot d'esprit, mais n'aurait alors provoqué de notre part qu'un sourire à demi contraint. Comme exemple de naïveté, ce mot nous paraît, par contre, excellent et nous fait rire aux éclats. Mais qu'est-ce qui établit ici la différence entre l'esprit et le naïf ? Évidemment ni le texte ni la technique, identiques dans l'un et l'autre cas, mais un facteur qui, à première vue, semble être très éloigné des deux. Il s'agit tout simplement de ce que, dans un cas, nous supposons que l'interlocuteur fait un mot d'esprit intentionnel, tandis que, dans le second, l'enfant veut de bonne foi tirer une conclusion sérieuse basée sur son ignorance encore intégrale. Seul le second cas est celui de la naïveté. C'est ici que nous remarquons pour la première fois l'immixtion d'une autre personne dans le processus psychique qui a pour théâtre la personne productrice.

L'analyse d'un deuxième exemple confirmera cette conception. Un frère et une sœur, âgés respectivement de dix et douze ans, représentent devant un parterre d'oncles et de tantes une pièce de leur composition. La scène figure une hutte au bord de la mer. Au premier acte, les deux auteurs- acteurs, braves pêcheurs, déplorent la dureté des temps, la modicité du gain. Le mari se décide à courir les mers, pour chercher fortune ; après des adieux touchants, le rideau tombe. Le second acte se passe quelques années plus tard. Le pêcheur a fait fortune et revient la bourse pleine ; il raconte à sa femme, qui l'attend devant la chaumière, les péripéties de son activité prospère. La femme l'interrompt avec orgueil : « Et moi aussi, pendant ce temps-là, je n'ai guère chômé ! » - elle ouvre la chaumière et montre sur le sol douze grosses poupées dormant, qu'elle présente comme ses enfants... À ce moment, les artistes furent interrompus par les éclats de rire bruyants de l'auditoire ; ils ne comprenaient point, ils regardaient avec étonnement leur chère famille qui jusqu'ici s'était bien tenue et les avait écoutés avec une attention soutenue. Ce rire s'explique ainsi : l'auditoire pose comme prémisses que les jeunes auteurs ignorent tout des conditions de la génération des enfants, et partant se figurent qu'une femme peut se flatter d'une nombreuse postérité née pendant une longue absence de son mari, et que ce dernier a tout lieu de s'en réjouir. Cependant ce que les jeunes auteurs ont produit, en raison de leur ignorance, peut s'appeler un non-sens, une absurdité.

Un troisième exemple montrera encore la mise en œuvre, au service du naïf, d'une autre technique, à laquelle l'esprit nous a déjà initiés. On engage, pour une fillette, une gouvernante soi-disant « française », qui ne lui agrée point. À peine la nouvelle engagée s'est-elle éloignée, que la petite ne peut s'empêcher de dire sur un ton de critique : « Das soll eine Französin sein ! Vielleicht heisst sie sich so, weil sie einmal bei einem Franzosen gelegen ist ! » (« Ça, une Française ! Cela veut peut-être dire qu'elle a une fois couché auprès d'un Français ! » Ce serait, à la rigueur-, un mot d'esprit tolérable (double sens avec équivoque ou avec allusion équivoque) si l'enfant avait pu soupçonner le double sens. En réalité, elle n'avait fait que transposer à la peu sympathique étrangère une plaisanterie qu'elle avait souvent entendu appliquer à des objets faux. (« Das soll echtes Gold sein ? Das ist vielleicht einmal bei Gold gelegen ! » - Ça, de l'or véritable ? on l'a peut-être un jour posé - couché à côté de l'or !) L'ignorance de l'enfant modifie radicalement le processus psychique des auditeurs au moment où ils s'en rendent compte ; c'est cette ignorance qui confère la naïveté aux paroles de l'enfant. Mais, cette condition fait qu'il y a place encore pour un pseudo-naïf : on peut, en effet, supposer chez l'enfant une ignorance qui n'existe plus, et les enfants feignent souvent la naïveté pour s'octroyer des libertés qui, autrement, ne leur seraient point concédées.

Ces exemples montrent quelle situation le naïf occupe entre l'esprit et le comique. Le naïf (du discours) coïncide avec l'esprit par sa forme et par son fond, il peut donner naissance à une impropriété de terme, à un non-sens ou à une grivoiserie. Mais dans le naïf, les processus psychiques qui ont pour théâtre la première personne - la personne productrice - et qui, dans l'esprit, nous ont présenté tant de traits inté­ressants et énigmatiques, font totalement défaut. L'individu naïf se figure avoir pensé et s'être exprimé d'une façon simple et normale sans soupçonner aucune arrière-pensée : aussi ne réalise-t-il aucun bénéfice de plaisir par la production du naïf. Les caractères du naïf sont déterminés exclusivement par la conception de la personne réceptrice qui correspond au troisième personnage du mot d'esprit. En outre, la per­sonne productrice commet le naïf sans aucun effort : la technique compliquée qui, dans l'esprit, est destinée à paralyser l'inhibition de la critique rationnelle, fait défaut en elle, parce qu'elle ne possède pas encore cette inhibition, et ainsi elle peut exté­rioriser le non-sens et la grivoiserie de plain-pied et sans compromis. Envisagé sous cet angle, le naïf est le cas limite de l'esprit : il se réalise lorsque l'on réduit à zéro le coefficient de cette censure dans l'équation de la formation de l'esprit.

Or, tandis que l'effet du mot d'esprit est subordonné à cette condition que les deux sujets possèdent à peu près les mêmes inhibitions ou les mêmes résistances internes, nous voyons que la condition du naïf réside en ce fait qu'un des sujets possède des inhibitions dont l'autre est dépourvu. C'est la personne en puissance d'inhibitions qui saisit le naïf, elle seule réalise le bénéfice de plaisir dû au naïf, et nous sommes par là près de deviner que ce plaisir provient de la levée d'une inhi­bition. Étant donné que l'origine du plaisir de l'esprit est la même - un noyau de plaisir par les mots et par le non-sens, entouré d'une coque de plaisir par levée ou par allégement d'inhibition - il s'ensuit que ces rapports analogues à l'inhibition établis­sent la parenté interne du naïf et du mot d'esprit. Dans les deux cas, le plaisir résulte de la levée d'une inhibition interne. Mais le processus psychique qui se déroule chez la personne réceptrice (laquelle, dans le naïf, correspond régulièrement à notre moi, tandis que nous pou­vons, dans le mot d'esprit, nous mettre également à la place de la personne productrice) est, dans le cas du naïf, d'autant plus compliqué que celui qui se déroule chez la personne productrice est plus simplifié en comparaison de ce qui se passe dans le cas de l'esprit. Sur la personne réceptrice, l'audition du naïf doit agir d'une part comme un mot d'esprit, ce dont témoignent justement nos exemples, car chez elle, comme pour l'esprit, le seul effort d'entendre suffit à lever la censure. Mais cette explication ne s'applique qu'à une partie seulement du plaisir engendré par le naïf, et même cette fraction serait, dans d'autres formes du naïf, assez menacée, par exemple dans le cas de grivoiseries naïves. Une grivoiserie naïve serait même susceptible de nous faire aussitôt réagir par une indignation identique à celle que provoquerait parfois en nous la grivoiserie intentionnelle, si un autre facteur ne faisait avorter cette indignation et ne fournissait en même temps la majeure partie du plaisir du naïf.

Cet autre facteur est représenté par la condition ci-dessus mentionnée, à savoir que, pour reconnaître le naïf, il importe de nous rendre compte de ce que la personne productrice ne possède point l'inhibition interne. Ce n'est qu'après nous en être assurés que nous rions au lieu de nous indigner. Nous tenons en effet compte de l'état psychique de la personne productrice, nous nous mettons à sa place et cherchons à comprendre son état psychique par comparaison avec le nôtre. De cette manière de nous mettre à sa place et de nous comparer à elle résulte une épargne d'effort psy­chique, qui se décharge par le rire.

On pourrait préférer cette explication plus simple : en pensant à l'absence de l'inhibition chez la personne qui commet le naïf l'indignation deviendrait inutile, le rire se produirait donc aux dépens de l'indignation épargnée. Pour écarter cette con­ception qui, en général, est propre à nous égarer, je veux établir une distinction plus nette entre deux cas que, dans l'exposé qui précède, j'avais tout d'abord associés.

Le naïf qui se présente à nous peut être de nature spirituelle, comme le montrent nos exemples, ou de nature grivoise, choquante, ce qui arrivera notamment si le naïf s'extériorise non point par le discours, mais par l'acte. Ce dernier cas pourrait, en effet, nous induire en erreur en nous faisant supposer que le plaisir résulterait de l'indignation épargnée et transformée.

Mais c'est le premier cas qui tranche la question. Les paroles naïves, comme par exemple la « Bubizin », peuvent en elles-mêmes faire l'effet d'un mot d'esprit médiocre et n'offrir aucune prise à notre indignation. C'est certainement le cas le plus rare, mais le plus clair et de beaucoup le plus instructif. Dès que nous avons dans l'idée que c'est sérieusement et sans arrière-pensée que l'enfant a identifié la syllabe (Madi », du mot « Medizin » à celle de son propre nom « Maedi », le plaisir causé par ce mot s'accroît dans une proportion qui n'a plus rien de commun avec le plaisir du mot d'esprit. Nous considérons à présent cette parole successivement à deux points de vue : la première fois à celui de l'enfant, la seconde à notre point de vue à nous, et cette comparaison nous fait voir que l'enfant a découvert une identité et surmonté un obstacle qui nous arrêtait. Et alors c'est à peu près comme si nous nous disions : si tu veux comprendre ce que tu viens d'entendre, tu peux t'épargner l'effort nécessité par le maintien de cet obstacle. L'effort libéré à la faveur de cette comparaison est la source du plaisir que nous offre le naïf, et il se décharge par le rire ; il est vrai qu'il s'agit ici de cette même dépense psychique que nous aurions transformée en indi­gnation, si la compréhension de la personne productrice, et, dans le cas présent, aussi la nature du propos, n'excluaient pas une telle indignation. Mais si nous prenons l'exemple de l'esprit naïf comme prototype de l'autre cas, celui du choquant naïf, nous voyons que, là encore, l'épargne des inhibitions peut résulter directement de la comparaison, qu'il est inutile d'admettre une indignation ébauchée, puis étouffée, et que cette dernière n'équivaut qu'à un autre emploi de la dépense devenue disponible ; c'est justement pour empêcher ce remploi que l'esprit devait édifier des organisations défensives compliquées.

Cette comparaison, cette épargne de dépense réalisée par notre immixtion dans le processus psychique de la personne productrice, ne peuvent acquérir de l'importance pour le naïf que si elles ne s'appliquent pas exclusivement à lui. En effet, nous en venons à supposer que ce mécanisme, absolument étranger à l'esprit, constitue une partie, et peut-être même la partie essentielle, des processus psychiques du comique. Vu sous cet angle - et c'est là certainement l'aspect le plus important du naïf -le naïf est ainsi une des variétés du comique. Ce qui, dans nos exemples de propos naïfs, s'ajoute au plaisir de l'esprit, c'est le plaisir du « comique ». Quant à ce dernier, nous serions portés à admettre qu'il résulterait en général de la dépense épargnée par la comparaison des faits et gestes d'autrui avec les nôtres propres. Mais comme nous abordons ici des considérations d'un ordre fort général, il convient tout d'abord d'en finir avec l'appréciation du naïf. Le naïf serait donc une forme du comique, en tant que le plaisir qu'il déclenche résulte de la différence de dépense psychique réalisée par notre « volonté de comprendre » autrui, et il se rapprocherait de l'esprit par cette condition que la dépense, épargnée par la comparaison, doit être un effort d'inhi­bition 79.

Signalons encore brièvement quelques concordances et quelques divergences entre les conceptions auxquelles nous venons d'aboutir et celles qui, depuis long­temps, ont cours dans la psychologie du comique. Cette immixtion dans les processus d'autrui, cette « volonté de comprendre » n'est évidemment que le « prêt comique » qui, depuis Jean Paul, joue son rôle dans l'analyse du comique ; la « comparaison » du processus psychique qui se déroule chez autrui avec celui qui se déroule en soi-même correspond au « contraste psychologique » auquel, enfin, nous pouvons assi­gner ici sa place, tandis que, dans l'esprit, nous ne savions qu'en faire. Dans l'expli­cation du plaisir comique, nous nous écartons toutefois de bien des auteurs, qui le considèrent comme lié à des oscillations de l'attention entre les représentations qui se font réciproquement contraste. Nous ne saurions comprendre un tel mécanisme du plaisir ; nous observons que la comparaison, qui préside au contraste, détermine une différence de dépense psychique qui, en l'absence de toute autre occasion de remploi, est susceptible d'être déchargée et de devenir ainsi une source de plaisir 80.

Ce n'est pas sans appréhension que nous osons aborder le problème du comique proprement dit. Ce serait trop présumer de nous-mêmes que d'espérer voir nos efforts contribuer, d'une façon décisive, à sa solution, après que les travaux de tant de penseurs remarquables n'ont rien apporté qui nous satisfasse complètement. En effet, toute notre ambition se bornera à suivre, dans le domaine du comique, les directives qui ont déjà fait leurs preuves dans le domaine de l'esprit.

Le comique se présente tout d'abord comme une trouvaille involontaire au cours des rapports sociaux de l'humanité. On le trouve chez les personnes . particulièrement dans leurs gestes, leurs formes, leurs actions et les traits de leur caractère ; proba­blement à l'origine dans leurs seules qualités physiques, plus tard aussi dans leurs qualités psychiques ou plus précisément dans les manifestations extérieures de ces dernières. Par un processus très courant de personnification, les animaux et même les objets inertes deviennent comiques. Le comique peut aussi se détacher de la personne elle-même dans la mesure où l'on reconnaît  la condition qui rend une personne comi­que. C'est là l'origine du comique de situation, et cette connaissance nous permet de rendre à volonté une personne comique en la plaçant dans une situation qui confère à ses actes ces conditions du comique. La découverte du pouvoir que nous avons de rendre notre prochain comique nous procure tin bénéfice inopiné de plaisir comique, et engendre une technique fort raffinée. On peut se rendre comique soi-même, tout aussi bien que les autres. Les moyens mis en œuvre sont - la transposition dans une situation comique, l'imitation, le déguisement, le démasquage, la caricature, la paro­die, le travestissement, etc.  Il est évident que ces techniques peuvent se mettre au service de tendances hostiles et agressives. On peut rendre comique quelqu'un pour le rendre méprisable, pour attenter à sa dignité ou à son autorité. Mais même si l'acte de rendre comique répondait régulièrement à cette intention, celle-ci ne constituerait pas nécessairement le sens du comique spontané.

Dans son caractère désordonné, cette vue d'ensemble des domaines où se ren­contre le comique montre que son lieu d'origine est fort étendu, et que le comique ne comporte pas de conditions aussi spécialisées que, par exemple, le naïf. Pour décou­vrir la condition favorable au comique, il importe, avant tout, de choisir un point de départ idoine : nous choisissons le comique des mouvements, parce que nos souvenirs nous apprennent que la figuration scénique la plus primitive, la pantomime, se sert du mouvement pour nous faire rire. Pourquoi rions-nous des gesticulations des clowns ? Parce que ces mouvements sont démesurés et qu'ils ne répondent pas à leur objectif. Nous rions d'un effort exagéré. Recherchons maintenant cette condition en dehors du comique artificiel, c'est-à-dire là où le comique est involontaire. Les mouvements de l'enfant ne nous semblent pas comiques, malgré ses ébats et ses sautillements. Par contre, l'enfant est comique lorsque, en apprenant à écrire, il tire la langue et suit avec elle les mouvements du porte-plume ; nous voyons dans cette synergie de la langue, une dépense inutile de mouvement qu'à la place de l'enfant nous eussions évitée. De même, chez l'adulte, nous nous amusons de ses gestes inutiles ou même de sa mimique expressive exagérée. Citons, comme exemples purs du comique de ce genre, le geste du joueur de quilles, qui se poursuit après le lancement de la boule, comme si celle-ci pouvait encore en être influencée ; de même sont comiques toutes les grimaces qui exagèrent la mimique expressive normale des émotions, même si elles sont involontaires comme celles des personnes atteintes de la danse de Saint-Guy (chorée) ; de même encore un homme, qui n'entend rien à la musique, trouvera comi­ques les gesticulations passionnées d'un chef d'orchestre moderne, dont il ne saisit pas la nécessité. C'est bien de ce comique du mouvement que dérive encore le comique des formes du corps et le comique des traits du visage en tant que ces formes, ces traits sont conçus comme le résultat d'un mouvement exagéré et inutile. Des yeux écarquillés, un nez crochu qui tombe dans la bouche, des oreilles décollées, une bosse, ne produisent l'effet du comique qu'en tant que nous nous figurons les mouve­ments nécessaires à la production de ces difformités ; en cette occurrence on attribue au nez, aux oreilles, aux autres parties du corps, une mobilité qu'ils ne possèdent pas dans la réalité. Il est incontestablement comique que quelqu'un puisse remuer les oreilles, il le serait plus encore s'il était en état de lever et de baisser isolément le nez. Une bonne partie de l'effet comique que nous produit l'animal tient à ce que nous lui voyons exécuter des mouvements que nous ne pouvons reproduire.

Mais qu'est-ce qui déclenche en nous le rire au moment où nous nous apercevons que les mouvements d'autrui sont démesurés et contraires à leur objectif ? C'est, je pense, la comparaison des mouvements de cette personne à ceux que j'eusse faits à sa place. Il va sans dire qu'il faut appliquer aux deux grandeurs comparées une com­mune mesure, et cette mesure est ma dépense d'innervation liée, dans un cas comme dans l'autre, à la représentation du mouvement. Cette assertion demande à être illus­trée et commentée.

Ce que nous mettons ici en parallèle, c'est, d'une part, la dépense psychique néces­saire à une certaine représentation, d'autre part, le contenu de cette représentation. Notre assertion tend à dire que la première n'est pas, en général et en principe, indé­pendante du second, c'est-à-dire du représenté, et en particulier que la représentation du grand nécessite plus de dépense psychique que la représentation du petit. Tant qu'il ne s'agit que de la représentation de certains mouvements d'amplitudes diverses, le bien-fondé théorique de notre proposition et sa démonstration par l'observation courante semblent faciles à établir. Nous verrons, en effet, qu'en pareil cas une qualité de la représentation coïncide réellement avec une qualité du représenté, bien que, d'ordinaire, la psychologie nous mette en garde contre une telle confusion.

J'ai acquis la représentation d'un mouvement d'une certaine amplitude en exécu­tant ou en imitant moi-même ce mouvement, et, à l'occasion de cet acte, j'ai appris à connaître, dans mes sensations d'innervation, une mesure de ce mouvement 81.

Or lorsque je perçois, chez un autre, un mouvement similaire, de plus ou moins grande amplitude, la voie qui me mènera le plus sûrement à sa compréhension - à son aperception - coïncidera avec celle que je suivrais moi-même pour reproduire, par imitation, ce même mouvement : je puis alors décider lequel de ces deux mouve­ments nécessite, chez moi, une dépense supérieure. Cette impulsion à l'imitation se produit sans aucun doute lors de la perception du mouvement. Mais je n'imite pas en réalité ce mouvement, pas plus que je n'épelle quoique ayant appris à lire en épelant. Au lieu d'imiter ce mouvement en contractant mes muscles, je représente ce mouve­ment à l'aide des traces de souvenir laissées en moi par les dépenses que des mouvements analogues ont exigées de moi. Le « représenter » ou le « penser » se distingue de l' « agir » ou de 1'« exécuter » surtout en ce qu'il déplace des énergies d'investissement beaucoup moindres et qu'il empêche la liquidation de la dépense principale. Mais de quelle manière la notion quantitative - du plus grand ou du plus petit - du mouvement perçu est-elle figurée dans notre représentation ? Et si une figu­ration du quantitatif ne trouve plus sa place dans la représentation, qui se compose de qualités, comment puis-je alors distinguer les représentations de mouvements d'amplitudes différentes, comment puis-je établir entre elles la comparaison qui importe ici ?

C'est là que la physiologie nous montre la voie en nous apprenant que, même au cours de la représentation, des influx nerveux s'écoulent vers les muscles, influx qui, il est vrai, ne correspondent qu'à une dépense modique. On est alors tout près d'ad­mettre que cette dépense d'innervation, liée à la représentation, est employée à figurer le facteur quantitatif de la représentation, que cette dépense est plus grande pour la représentation d'un grand mouvement, plus petite pour celle d'un petit mouve­ment. Donc, la représentation du plus grand mouvement serait ici véritablement la représen­tation la plus grande, c'est-à-dire s'accompagnant d'une plus grande dépense.

Or, l'observation courante démontre, de façon immédiate, que les hommes ont coutume d'exprimer, au moyen de dépenses variées, par une sorte de mimique repré­sentative, le grand et le petit impliqués dans leurs représentations.

Il est facile de voir qu'un enfant, un homme du peuple, un sujet de certaines races, ne se contente pas, dans ses récits et dans ses prescriptions, de mots clairs et expli­cites pour communiquer sa représentation à l'auditeur ; il en traduit le contenu par une mimique expressive, il associe le langage mimique au message verbal, il appuie surtout sur la quantité et l'intensité. Il lève la main par-dessus la tête pour parler d'une « haute montagne », il la rapproche du sol pour parler d'un « petit nain ». S'il s'est déshabitué de dépeindre avec les mains, il se laisse aller à dépeindre avec la voix, et si, sur ce point, il arrive à se maîtriser, il y a gros à parier qu'il écarquille les yeux pour parler de ce qui est grand et qu'il cligne des yeux pour parler de ce qui est petit. Ce ne sont pas ses propres affects qu'il extériorise ainsi, mais vraiment le contenu de ce qu'il représente.

Faut-il donc admettre que cette impulsion à la mimique ne soit éveillée que par le besoin de se communiquer, quand on voit qu'une bonne partie de ce mode expressif échappe entièrement à l'attention de l'auditeur ? Je crois plutôt que cette mimique, bien que moins active, existe, abstraction faite de toute communication, qu'elle se réalise encore si le sujet « représente » pour lui seul, s'il pense à quelque chose d'une façon figurative ; il exprime alors physiquement, comme dans le discours, le grand et le petit, en modifiant, tout au moins, l'innervation des traits de son visage ou de ses organes des sens. Je puis même me figurer que l'influx nerveux somatique qui corres­pond au contenu du représenté a marqué le début et l'origine de la mimique destinée à communiquer une représentation, il suffirait d'accroître cet influx, de le rendre perceptible à autrui, pour lui faire remplir cette mission. En avançant qu'à « l'expres­sion des émotions », reconnue comme effet somatique accessoire de certains proces­sus psychiques, il faudrait joindre cette « expression du contenu des représenta­tions », je conçois certes bien que mes observations relatives à la catégorie du grand et du petit n'épuisent pas le thème. Il y a même bien des considérations que je pourrais ajouter avant d'en arriver aux phénomènes de tension par lesquels une personne indique physiquement la concentration de son attention et le degré d'abstrac­tion actuel de sa pensée. Je considère ce sujet comme important, et je crois que dans d'autres domaines encore de l'esthétique l'étude de cette mimique serait utile, comme elle nous le fut ici à la compréhension du comique.

Pour en revenir au comique du mouvement, je rappelle que la perception d'un mouvement donné s'accompagne de l'impulsion à le représenter par une certaine dépense, un certain effort. Donc, lorsque j'éprouve la « volonté de comprendre » ce mouvement, lorsque j'en réalise l'aperception, j'engage une certaine dépense, et, à ce stade du processus psychique, je me comporte exactement comme si je me mettais à la place de la personne observée. Je saisis probablement en même temps le but de ce mouvement, et je peux estimer, en vertu de l'expérience acquise. quelle dépense serait nécessaire à l'atteindre. Je fais alors abstraction de la personne observée, et je m'y prends comme si, pour mon propre compte, je cherchais à atteindre le but du mouvement. Ces deux virtualités représentatives reviennent à une comparaison entre le mouvement observé et le mien propre. Si le mouvement de l'autre personne est dé­mesuré et contraire à son objectif, l'excès de ma dépense, nécessitée par la com­préhension, est inhibé in statu nascendi, pour ainsi dire pendant la mobilisation ; cet excès est déclaré superflu, et il est ainsi libre d'être utilisé par ailleurs, éventuellement d'être déchargé par le rire. De cette façon, quand d'autres circonstances favorables surviennent, le plaisir dû au mouvement comique serait engendré par un excès de dépense d'influx nerveux, excès qui résulte de la. comparaison avec mon propre mou­vement et qui est devenu inutilisable.

Nous voyons à présent qu'il nous faut poursuivre nos discussions dans deux directions différentes : premièrement déterminer les conditions nécessaires à la dé­charge de l'excès, deuxièmement voir si les autres cas du comique peuvent être conçus sur le modèle du comique du mouvement.

Nous aborderons tout d'abord ce dernier problème et, après le comique des mouvements et des actes, nous envisagerons le comique qui réside dans les productions intellectuelles et dans les traits de caractère d'une autre personne.

Nous pouvons prendre comme type du genre le non-sens comique réalisé, à l'examen, par le candidat ignorant ; il est certes plus difficile de citer un exemple simple concernant les traits du caractère. Ne nous laissons pas induire en erreur par ce fait que le non-sens et la sottise, qui sont si souvent comiques, ne le sont pourtant pas dans tous les cas, de même que les mêmes caractères qui nous font rire une fois par leur côté comique peuvent nous paraître d'autres fois abjects ou haïssables. Ce fait, dont nous ne devons Pas oublier de tenir compte, indique simplement qu'il y a, en dehors de la comparaison qui nous est déjà bien connue, d'autres conditions dont dépend l'effet comique ; nous pourrons chercher à démêler ces conditions dans un autre contexte.

Le comique que je trouve dans les caractères intellectuels et psychiques d'une autre personne ressort évidemment, lui aussi, d'une comparaison de cette personne avec mon propre moi ; il est, cependant, remarquable que le plus souvent le résultat de cette comparaison soit l'opposé de celui que l'on obtient dans le cas du mouvement ou de l'acte comiques. Dans ce dernier Cas, mon congénère me semblait comique, parce que sa dépense était supérieure à celle que je croyais nécessaire ; dans le cas de la production psychique, au contraire, le comique surgit lorsque ce congénère s'est épar­gné une dépense qui me parait indispensable, car le non-sens et la sottise résultent d'un fonctionnement psychique à un niveau inférieur. Dans le premier cas, je ris parce que l'autre personne a fait trop d'efforts ; dans le second, parce qu'elle en a fait trop peu. Il apparaît donc que la cheville ouvrière du comique n'est que la différence de deux dépenses d'investissement, - dépense « par sympathie » et dépense de mon moi - ; peu importe au profit de qui s'établit cette différence. Cette bizarrerie, qui semblerait tout d'abord appelée à égarer notre jugement, s'efface toutefois si nous considérons que restreindre notre activité musculaire et accroître notre activité intellectuelle est conforme à la direction que nous poursuivons dans notre évolution vers un degré de culture supérieure. L'élévation de notre dépense cogitative restreint la dépense mo­trice nécessaire à un même effet, progrès dont témoigne notre machinisme actuel 82.

C'est donc d'après ce même principe qu'une personne nous paraît comique lorsqu'elle déploie, par rapport à nous, trop d'effort dans ses actes physiques et trop peu dans ses actes psychiques ; il est incontestable que, dans ces deux cas, notre rire est la manifestation du plaisir causé par la supériorité que nous nous attribuons sur autrui. L'ordre, dans ces deux cas, est-il interverti, la dépense somatique de l'autre personne est-elle trouvée inférieure, sa dépense psychique supérieure à la nôtre : loin de rire, nous nous en étonnons et nous nous en émerveillons 83.

Cette origine du plaisir comique, le fait que ce plaisir tient, comme nous venons de le montrer, à la comparaison de l'autre personne avec notre moi propre - de la différence entre la dépense « par sympathie » et la dépense propre du moi - constitue sans doute son élément génétique le plus important. Mais assurément cet élément n'est pas seul en cause. Nous avons appris quelque part à faire abstraction de cette comparaison entre l'autre personne et le moi et à ne rechercher cette différence qui nous procure le plaisir que, d'un seul côté, soit dans la « sympathie », soit dans les processus qui ont pour théâtre notre moi propre, ce qui prouve que le sentiment de supériorité n'est pas une condition essentielle du plaisir comique. Une comparaison est indispensable à l'éclosion de ce plaisir ; nous trouvons que cette comparaison s'établit entre deux dépenses d'investissement qui se succèdent de près et s'appliquent à une même production : ou bien nous produisons ces deux dépenses par la voie de la « sympathie » par une autre personne, ou bien nous les trouvons, en dehors de tout rapport avec l'autre personne, dans nos propres processus psychiques. Dans le pre­mier cas, où l'autre personne joue encore un rôle, mais indépendant d'une compa­raison avec notre moi, la différence des dépenses d'investissement, qui procure le plaisir, tient à des influences extérieures, que nous pouvons embrasser sous le nom de « situation » ; c'est pourquoi cette sorte de comique peut être qualifiée de comique de situation. Les qualités de la personne qui fournit le comique n'interviennent pas à titre principal : nous rions même si nous reconnaissons que, nous trouvant dans la même situation, nous eussions agi comme elle. Nous tirons ici le comique des rapports de l'homme avec le monde extérieur qui le domine souvent, rapports qui, dans les pro­cessus psychiques humains, sont aussi représentés par les conventions, les nécessités sociales, et même par les propres besoins corporels du sujet. Un cas typique de ce dernier genre est celui d'un homme qui, au cours d'une activité nécessitant le plein déploiement de ses forces psychiques, est saisi tout à coup d'une violente douleur ou du besoin de déféquer. Le contraste qui, par la voie de la « sympathie », nous fournit la différence comique est celui qui s'établit entre le grand intérêt que l'autre personne prenait avant la perturbation à son activité psychique et l'intérêt minime dont elle dispose encore après cette perturbation. La personne qui nous fournit cette différence nous apparaît à nouveau comique, parce qu'inférieure ; elle n'est, toutefois, inférieure que par rapport à son moi précédent, et non par rapport à nous, car nous savons qu'en pareille occurrence, notre attitude eût été la même. Mais il est remarquable que ce ne soit que dans les cas par « sympathie », dans le cas où c'est un autre qui se trouve dans une pareille situation, que nous trouvions comique cette infériorité, cette défaite de l'homme, tandis que, si nous nous trouvions nous-mêmes dans un pareil embarras, nous n'éprouverions que des émotions pénibles. Il est probable qu'il nous faut nous sentir nous-mêmes à l'abri d'un pareil embarras pour pouvoir trouver plaisante la différence qui résulte de la comparaison des investissements successifs.

L'autre source du comique, celle que nous trouvons dans la variation de nos pro­pres investissements, intéresse particulièrement nos relations avec l'avenir, que nous avons coutume d'anticiper dans nos représentations d'attente. Je suppose qu'une dépense quantitativement bien déterminée est le fond de chacune de nos représen­ta­tions d'attente, dépense qui, dans le cas de la désillusion, est ainsi rabaissée d'une différence déterminée, et je rappelle ici à nouveau les remarques que j'ai faites plus haut au sujet de la « mimique de représentation ». Mais il me semble plus facile de mettre en évidence la dépense d'investissement effective ment mobilisée par l'attente. Il est toute une série de cas où, de toute évidence, l'attente se manifeste sous forme de préparations motrices, surtout lorsque l'événement attendu fait appel à la motilité ; on peut même apprécier quantitativement ces préparations. Je m'apprête à reprendre une balle qu'on me lance ; tout mon corps se tend pour résister au choc de la balle ; et les mouvements excessifs que j'exécute, si la légèreté de la balle trompe mon attente, ne font que me rendre comique aux yeux des spectateurs. Cette attente m'a poussé à faire une dépense de mouvement excessive. De même, si je sors d'un panier un fruit que j'estimais lourd, et que le fruit soit creux, modelé dans la cire, ma main trahit, par l'élan que j'avais préparé à cet effet, un excès de potentiel nerveux et par là je prête à rire. Dans un cas, tout au moins, l'expérience physiologique peut démontrer, chez l'animal, la dépense d'attente, et cela d'une façon directement mesurable. Dans ses recherches sur la sécrétion salivaire, Pavlov montre à des chiens, porteurs de fistules salivaires, des aliments divers : la quantité de salive sécrétée varie suivant qu'au cours de l'expérience l'attente de l'animal qui se préparait à consommer la pâture présentée, est renforcée ou trompée.

Là encore où l'attente intéresse simplement mes organes des sens et non ma motilité, il me semble qu'elle se manifeste par une certaine dépense motrice, qui met les sens en tension et les neutralise à l'égard des autres impressions non attendues ; je me crois en droit de concevoir, en général, la fixation de l'attention comme un acte moteur qui équivaudrait à une certaine dépense. Il convient de supposer aussi que l'activité préparatoire de l'attente ne sera pas sans relation avec l'intensité de l'impres­sion attendue, mais que je représenterai la grandeur ou la petitesse de cette intensité par ma mimique à l'aide d'une dépense de préparation plus grande ou plus petite, tout comme dans le cas de la communication verbale ou dans celui du penser qui n'est pas expectatif. Il est vrai que la dépense d'attente comportera plusieurs composantes et que ma désillusion, elle aussi, sera influencée par divers facteurs ; il ne s'agira pas seulement de déterminer si, sensoriellement parlant, la réalité est supérieure ou inférieure à mon attente, mais encore si elle est digne du grand intérêt que je lui avais réservé dans mon attente. Je suis ainsi amené à faire entrer en ligne de compte, outre la dépense nécessaire à la représentation du grand et du petit (mimique représen­tative), la dépense que nécessite la tension de l'attention (dépense d'attente), et, par surcroît, dans certains cas, la dépense d'abstraction. Mais ces autres types de dépense peuvent se ramener aisément à celle du grand et du petit, car ce qui est plus inté­ressant, ce qui est plus relevé, et même ce qui est plus abstrait, ne constitue que des cas d'espèce, particulièrement qualifiés, de ce qui est plus grand. Ajoutons que, sui­vant Lipps et d'autres, c'est le contraste quantitatif - et non qualitatif - qui est consi­déré, en première ligne, comme source du plaisir comique ; nous voilà donc, en somme, satisfaits d'avoir adopté comme point de départ de nos recherches le comique du mouvement.

Conformément à la thèse de Kant, « le comique est une attente qui se réduit à rien », Lipps, dans un ouvrage souvent cité ici, a tenté de faire dériver, sans excep­tion, tout plaisir comique, de l'attente. Bien que sa tentative ait donné maints résultats fort instructifs et fort précieux, je voudrais m'associer aux auteurs qui, dans leur critique, ont prétendu que Lipps avait rétréci outre mesure le champ des origines du comique et forcé les phénomènes du comique pour les faire entrer dans le cadre de sa formule.

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Les hommes ne se sont pas contentés de savourer le comique au hasard des rencontres ; ils se sont efforcés de le produire intentionnellement, et l'on en apprend davantage sur la nature du comique par l'étude des différents moyens dont on dispose pour le produire. On peut, avant tout, le produire en se rendant soi-même comique pour mettre les autres en gaieté, par exemple en jouant la maladresse ou la sottise. On produit alors le comique tout comme si l'on était réellement comique, du fait qu'on remplit la, condition de la comparaison, dont résulte la différence de dépense ; mais on ne se rend pas, de ce fait, ridicule ou méprisable, - on peut même, le cas échéant, inspirer de l'admiration. Le partenaire, en effet, n'éprouve pas de sentiment de supé­riorité, s'il comprend que l'on s'est borné à simuler ; ce qui démontre clairement, une fois de plus, qu'en principe, le comique est indépendant du sentiment de supériorité.

Pour rendre autrui comique, nous avons tout d'abord la ressource de le placer dans une situation où la sujétion de l'homme aux contingences extérieures, en particulier aux contingences sociales, le rend comique, quelles que soient ses qualités propres ; c'est là l'exploitation du comique de situation. Cette transposition du prochain dans une situation comique peut être des plus réelles (a practical joke), si, par exemple, on lui lance un croc-en-jambe afin de le faire tomber gauchement, si on le fait paraître sot, si on exploite sa crédulité pour lui faire accroire des absurdités, etc. ; ou bien cette transposition peut être simplement fictive, réalisée alors par la parole ou le geste. L'agression, qui use souvent de cette arme du comique, profite largement de la prérogative du plaisir comique d'être indépendant de la réalité même de la situation comique, de sorte qu'au fond tout homme est susceptible d'être rendu comique.

Mais il y a encore d'autres moyens de tourner au comique quelqu'un ou quelque chose ; ces moyens, qui méritent une attention particulière, nous découvrent en partie de nouvelles sources du plaisir comique. Signalons, parmi ces moyens, l'imitation qui procure à l'auditeur un plaisir extrême, et qui rend son objet comique, en dehors de toute exagération caricaturale. Il est plus facile de scruter l'effet comique de la cari­cature que celui de l'imitation pure et simple. La caricature, la parodie et le travestis­sement, comme son contraire pragmatique, le démasquage, s'attaquent aux personnes et aux objets à qui l'on doit le respect, qui détiennent quelque autorité, qui s'élèvent, dans un sens ou dans l'autre, au-dessus du commun. Ce sont des procédés de dégra­dation, procédés pour lesquels la langue allemande possède l'heureuse expression de : Herabsetzung 84. Ce qui est élevé est grand au sens figuré, au sens psychique, et je suis porté à supposer, ou plutôt à renouveler à ce propos cette supposition que, comme le grand au sens somatique, le grand au sens psychique est représenté par une dépense supplémentaire. Il n'est pas nécessaire d'aller chercher bien loin pour observer que, si je parle de ce qui est élevé, l'innervation de ma voix se modifie, ma mimique change, tout mon maintien cherche à se mettre au diapason de la dignité de ce que je repré­sente. Je m'impose une contrainte solennelle, à peu près comme si je devais affronter la présence d'un haut personnage, d'un monarque ou d'Un prince de la science. Ce ne serait guère me tromper que de supposer que cette nouvelle innervation de la mimi­que de représentation témoigne d'une dépense supplémentaire. Un troisième cas de dépense supplémentaire se présente lorsque je m'engage dans un ordre d'idées abstrai­tes, au lieu de m'en tenir aux représentations familières du concret et du plastique. Or, si les procédés signalés plus haut, destinés à la dégradation du relevé, me font représenter ce relevé comme ce qui m'est familier, me permettant, en sa présence idéale, de prendre mes aises, de « me mettre au repos », comme on dit dans le militai­re, je m'épargne la dépense supplémentaire de la contrainte solennelle, et la comparai­son de ce mode de représentation suggéré « par sympathie », au mode de représenta­tion usité en pareille occurrence, et qui cherche à se réaliser simultanément, cette comparaison, dis-je, crée à nouveau la différence de dépense susceptible d'être déchargée par le rire.

La caricature réalise, comme on sait, la dégradation, en extrayant de l'expression générale du sujet haut placé un seul trait, comique par lui-même, qui devait dans l'ensemble passer inaperçu. Par l'isolement de ce trait on peut alors produire un effet comique qui, dans notre souvenir, irradie au sujet tout entier. Néanmoins, une condi­tion s'impose, c'est que la présence même du sujet haut placé ne nous contraigne pas à persévérer dans notre tendance au respect. Lorsque l'original n'offre pas, par lui-même, un trait qui prête au comique, la caricature n'hésite pas à créer un trait comique en outrant un trait nullement comique par lui-même. C'est là encore une caractéristique de l'origine du plaisir comique que de telles entorses à la vérité ne nuisent guère à l'effet de la caricature.

La parodie et le travestissement parviennent par une autre voie à rabaisser ce qui est haut placé : ils détruisent la conformité qui existe entre le caractère d'une per­sonne, telle qu'elle nous est connue, et ses actes et ses paroles ; ils remplacent, ou les personnages haut placés ou bien leurs faits et gestes, par des personnages ou par des gestes d'un ordre inférieur. C'est par là qu'ils se distinguent de la caricature, mais ils produisent le plaisir comique par le même mécanisme. C'est encore le même méca­nisme qui est mis en œuvre par le démasquage, mais celui-ci ne vise que la dignité et l'autorité usurpées par l'imposture et de ce fait dignes d'être arrachées à leur détenteur. Nous avons appris à reconnaître l'effet comique du démasquage dans quelques mots d'esprit, par exemple dans celui qui vise cette femme distinguée criant aux premières douleurs de l'enfantement : « Ah ! mon Dieu ! » et à qui le médecin ne veut porter secours que lorsqu'elle s'écrie : « Ai waih ! » Après ce que nous venons d'apprendre des caractères du comique, il est incontestable que cette histoire constitue un type parfait de démasquage comique et n'a aucun droit au titre de mot d'esprit. Elle ne rappelle le mot d'esprit que par sa mise en scène, par le procédé technique de la « représentation par un détail », dans le cas particulier par le cri qui fournit l'indica­tion suffisante. Avouons cependant que, si nous faisons appel au sentiment de notre langue pour trancher cette question, rien ne nous empêchera de qualifier cette histoire de mot d'esprit. Nous comprendrons cette particularité, si nous observons que l'usage de la langue ne s'est pas moulé sur nos conceptions scientifiques touchant la nature de l'esprit, conceptions que nous avons acquises à grand-peine au cours de nos recher­ches. Étant donné qu'il est dans les attributions de l'esprit de rendre à nouveau acces­sibles d'anciennes sources du plaisir comique (p. 151) on peut, si l'on se contente d'une lointaine analogie, qualifier de mot d'esprit tout artifice qui dévoile un comique non flagrant. Mais ce dernier trait s'applique par excellence au démasquage, ainsi qu'à d'autres méthodes de ridiculisation 85.

On peut encore faire rentrer dans le « démasquage » certains procédés de ridicu­lisation qui nous sont déjà connus, procédés qui ravalent la dignité d'un homme en montrant qu'il participe à l'infirmité humaine, et particulièrement que son activité psychique est dominée par ses besoins corporels. Le démasquage revient alors à dire : Tel ou tel, que l'on admire à l'égal d'un demi-dieu, n'est qu'un homme comme toi et moi. Se rangent encore dans cette catégorie tous les efforts destinés à mettre en évi­dence, derrière la richesse, la liberté apparente de la production psychique, l'automa­tisme psychique dans toute sa monotonie. Les exemples que nous avons donnés des mots d'esprit de marieurs se présentent ainsi comme des « démas­quages » ; il est vrai que lorsque nous les citions nous nous demandions si nous étions bien en droit de ranger ces histoires parmi les mots d'esprit. Nous voilà maintenant en état d'affirmer avec plus de certitude, que l'anecdote de l'écho, qui fait chorus à toutes les assertions du dit marieur et même, finalement, corrobore l'aveu de la bosse par l'exclamation : « Et encore quelle bosse ! », que cette anecdote, disons-nous, est essentiellement une histoire comique, un exemple de démasquage de l'automatisme psychique. Mais l'histoire comique ne fait ici office que de façade ; pour qui veut bien saisir le sens caché des anecdotes de marieurs, elle demeure dans son ensemble un mot d'esprit parfaitement campé. Celui qui n'approfondit pas s'en tient à l'histoire comique. Ces considérations s'appliquent encore à un autre mot d'esprit, celui du marieur qui, pour rétorquer une objection, finit par dire la vérité en s'écriant : « Qui prêterait donc à de telles gens ! » : démasquage comique servant de façade 86 à un mot d'esprit. Mais le caractère de l'esprit est ici beaucoup moins méconnaissable, puisque le discours du marieur est en même temps une représentation par le contraire. En voulant démontrer que ces gens sont riches, il démontre par là même qu'ils ne le sont pas, qu'ils sont même fort pauvres. L'esprit se combine ici au comique, nous apprenant ainsi qu'une même allégation peut être à la fois spirituelle et comique.

Nous sommes heureux de saisir l'occasion de revenir du comique par démasquage au mot d'esprit, car, au fond, notre programme comporte, non pas la détermination de la nature du comique, mais l'élucidation des rapports respectifs de l'esprit et du comique. Nous joindrons au cas de la révélation de l'automatisme psychique, où le sentiment de l'alternative entre le comique et l'esprit nous a laissés désemparés, un autre cas où l'esprit se confond de même avec le comique. Je veux parler des mots d'esprit par le non-sens. Or, nos recherches montreront finalement que, dans ce dernier cas, la rencontre de l'esprit et du comique possède une dérivation théorique.

Nous avons vu plus haut, dans notre discussion des techniques de l'esprit, que nombre de mots d'esprit usent de ce procédé technique : laisser le champ libre à cer­taines manières du penser, qui sont en usage dans l'inconscient, mais qui ne peu­vent être considérées, dans le conscient, que comme des « fautes de raisonne­ment » ; nous avons pourtant plus tard douté de leur caractère de mot d'esprit, de sorte que nous étions disposés a les ranger simplement parmi les histoires comiques. Nous ne pouvions nous défendre de quelques hésitations, car nous ne connaissions pas encore le caractère essentiel du mot d'esprit. Plus tard nous avons trouvé, par analogie avec l'élaboration du rêve, ce caractère, dans un compromis ménagé par l'élaboration de l'esprit entre les exigences de la critique rationnelle, et la pulsion à ne pas renoncer à ce plaisir d'antan lié au non-sens et au jeu avec les mots. Le compromis ainsi réalisé, lorsque la pointe préconsciente de la pensée était confiée pour un moment à l'élabo­ration inconsciente, satisfait dans tous les cas à l'un et l'autre désideratum, mais offrait prise à la critique à différents égards et se trouvait ainsi exposé à subir de sa part des jugements divers. L'esprit avait une fois réussi à usurper, par ruse, la forme d'une phrase insignifiante mais admissible ; une autre fois à se faufiler dans l'expres­sion d'une pensée intéressante ; dans le cas extrême du compromis, il avait renoncé à satisfaire aux exigences de la critique et, se fiant à ses propres sources de plaisir, il se présentait à la critique dans le simple appareil du non-sens. Il ne craignait alors pas d'encourir sa désapprobation, car il pouvait escompter que l'auditeur redresserait, par le traitement inconscient, la déformation de l'expression du mot d'esprit et, par là, eu rétablirait le sens réel.

En quel cas l'esprit apparaîtra-t-il à la critique comme un non-sens ? Tout spé­cialement lorsqu'il adoptera les façons de penser que l'inconscient accepte, mais que le conscient réprouve, c'est-à-dire lorsqu'il usera des fautes de raisonnement. Quel­ques modes du penser inconscient subsistent, comme nous le savons, également dans le conscient, par exemple certaines formes de la représentation indirecte, l'allusion, etc., bien que leur emploi conscient soit soumis à des restrictions assez importantes. Grâce à ces techniques, le mot d'esprit ne heurte que peu ou prou la critique ; ce résultat n'est atteint que lorsque la technique met en œuvre des moyens que la pensée consciente a définitivement rejetés. Le mot d'esprit peut encore éviter de heurter la critique, s'il sait dissimuler la faute de raisonnement, s'il sait la revêtir d'une appa­rence de logique, comme dans l'histoire de la tarte et de la liqueur, du saumon mayonnaise et autres anecdotes du même genre. Mais s'il laisse subsister la faute de raisonnement sans la travestir, il encourt, à coup sûr, l'opposition de la critique.

Voici encore une autre conjoncture qui, dans ce cas, tourne à l'avantage de l'esprit. Les fautes de raisonnement dont il use dans sa technique comme modes de penser de l'inconscient paraissent - souvent, sinon constamment - comiques à la critique. La tolérance consciente des modes de penser propres à l'inconscient et rejetés comme dé­fectueux est un des moyens utilisés pour produire le plaisir comique ; cela se com­prend aisément, car l'investissement préconscient nécessite certainement une plus forte dépense que l'investissement qu'on laisse se produire dans l'inconscient. En entendant et en comparant la pensée, conçue sur le mode inconscient, à la pensée correcte, nous réalisons la différence de dépense d'où résulte le plaisir comique. Or, un mot d'esprit qui use dans sa technique de telles fautes de raisonnement, et qui de ce fait paraît absurde, peut, en même temps, avoir un effet comique. Si nous ne parve­nons pas à dépister le mot d'esprit, il ne subsiste encore, dans ce cas, que l'histoire comique, la farce.

Un excellent exemple d'un effet de comique pur, par tolérance du mode de penser propre à l'inconscient, est fourni par l'histoire du chaudron emprunté qui, au rendu, -avait un trou. L'emprunteur, prétendait, premièrement, qu'il n'avait point emprunté de chaudron ; deuxièmement, que le chaudron avait déjà un trou lorsqu'il l'avait emprunté et, troisièmement, qu'il l'avait rendu intact, sans trou (p. 89). C'est justement l'incom­patibilité de plusieurs pensées contradictoires, dont chacune a, prise isolément, sa raison d'être, qui n'existe plus dans l'inconscient. Le rêve qui, nous le savons, est une manifestation des modes de penser de l'inconscient, ne connaît pas, conformément à cette loi, l'alternative : « Ou - Ou Bien 87 », mais seulement la juxtaposition simul­tanée. Dans le songe que, malgré sa complication, j'avais choisi pour servir le type au travail d'interprétation dans ma Science des Rêves 88, je cherche à me blanchir du reproche de n'avoir pas guéri les troubles d'une malade par le traitement psychothé­rapique. Voici mes arguments : 1º la malade serait le propre auteur de ses maux, parce qu'elle ne voulait pas admettre ma solution ; 2º ses douleurs seraient d'origine organique, donc ne me regarderaient pas ; 3º ses souffrances tiendraient à son veuva­ge, dont je n'étais évidemment pas responsable ; 4º ses douleurs proviendraient d'une injection faite avec une seringue malpropre par un autre que moi. Tous ces arguments sont ainsi juxtaposés, comme s'ils ne s'éliminaient pas l'un l'autre. Il me faudrait, pour ne pas être taxé d'absurdité, remplacer le « et » du songe par le « ou » - ou bien ».

Voici une autre histoire comique du même genre. Dans un village de Hongrie, un forgeron commet un crime méritant la mort ; le maire toutefois décide de faire pendre non point le forgeron, mais un tailleur, sous prétexte que le village a deux tailleurs, mais seul forgeron et que, d'autre part, justice doit être faite. Cette sorte de dépla­cement de la personne du coupable à celle d'un autre est en contradiction avec toutes les lois de la logique consciente, mais non point avec la façon de penser propre à l'inconscient. Je n'hésite pas à considérer cette histoire comme comique et pourtant j'ai rangé l'histoire du chaudron parmi les mots d'esprit. Je dois cependant avouer que cette dernière, elle aussi, mérite plutôt la qualification de « comique », que de spiri­tuelle. Mais je comprends maintenant pourquoi mon sentiment, si net en d'autres circonstances, m'a fait hésiter entre le caractère comique ou spirituel de cette histoire. Il s'agit ici d'un cas où il m'est impossible de prendre une décision par intuition, du cas où le comique résulte du dévoilement des modes de penser exclusivement propres à l'inconscient. Une telle histoire peut être à la fois comique et spirituelle ; elle me donnera néanmoins l'impression du spirituel, même si elle est simplement comique, parce que l'emploi des fautes de raisonnement propres à l'inconscient m'oriente vers l'esprit, de même que plus haut les procédés mis en œuvre pour révéler le comique qui se dissimule (p. 311).

Je dois m'attacher à bien expliquer ce point particulièrement délicat de  mon analyse, les rapports de l'esprit et du comique, et, dans cette intention, je voudrais compléter mon exposé par quelques propositions négatives. Je ferai remarquer tout d'abord que ce cas de rencontre de l'esprit et du comique n'est pas identique au précédent (p. 312). La distinction, il est vrai, est subtile, mais on peut l'établir avec certitude. Dans le cas précédent, en effet, le comique résidait dans la révélation de l'automatisme psychique. Or, celui-ci n'est nullement l'apanage de l'inconscient et, dans les techniques de l'esprit, il ne joue pas non plus un rôle de premier plan. Les rapports entre le démasquage et l'esprit ne sont que fortuits, ils se présentent lorsque le démasquage prête ses services à une autre technique spirituelle, par exemple à la représentation par le contraire. Par contre, dans le cas de tolérance des modes de penser propres à l'inconscient, la rencontre de l'esprit et du comique est une nécessité, car le procédé même qui, chez la première personne du mot d'esprit, est mis au service de la technique de déclenchement du plaisir, produit, de par sa nature, chez la troisième personne, le plaisir comique.

On serait tenté de généraliser ce dernier cas et de chercher les rapports de l'esprit avec le comique dans ce fait que l'esprit agit sur la troisième personne suivant le mécanisme du plaisir comique. Mais il ne saurait en être question, car le contact avec le comique ne s'établit pas dans tous les mots d'esprit, pas même dans la majorité d'entre eux. Le plus souvent, on peut discerner nettement l'esprit du comique. Dès que l'esprit parvient à éviter l'apparence de l'absurde, donc dans la majorité des mots d'esprit par double sens ou par allusion, il ne détermine en aucune façon chez l'audi­teur un effet comparable à celui du comique. On peut s'en convaincre par les exemples cités précédemment et par quelques autres, que je rapporte ici :

Congratulation à un joueur à l'occasion de ses 70 ans :

« Trente et quarante. » (Morcellement avec allusion).

Hevesi décrivant la fabrication du tabac : « Die hellgelben Blätter... wurden da in eine Beize getunkt und in dieser Tunke gebeizt. » (Les feuilles jaune clair reçurent un bain de mordant et se mordancèrent dans ce bain.) (Emploi multiple du même matériel.)

Madame de Maintenon fut appelée Madame de Maintenant. (Modification de nom.)

Le professeur Kästner dit à un prince qui, au cours d'une observation astro­nomique, s'était placé devant le télescope : « Mein Prinz, ich weiss wohl, dass Sie durchläuchtig sind, aber Sie sind nicht durchsichtig. (Mon Prince, je sais bien que vous êtes transcendant (sérénissime), mais non pas transparent.)

On qualifia le comte Andrassy de : Minister des schönen Aeusseren (Ministre du bel extérieur), il était ministre des Affaires étrangères (Minister des Aeusseren, de l'extérieur).

On pourrait croire, du moins, que tous les mots d'esprit à façade absurde doivent avoir l'apparence et l'effet du comique. Je rappelle cependant que bien souvent les mots d'esprit de ce genre ont sur l'auditeur un autre effet, celui de la sidération et de la tendance à les rejeter. C'est évidemment selon que le non-sens du mot d'esprit apparaît comme un non-sens comique ou comme un non-sens pur et simple, ce dont nous n'avons pas encore démêlé la condition. Nous nous en tenons donc à cette conclusion que, de par sa nature, l'esprit doit être distingué du comique, et que leur rencontre n'a lieu, d'une part, que dans certains cas spéciaux, d'autre part, dans la tendance à puiser le plaisir à des sources intellectuelles.

En cherchant à établir les rapports respectifs de l'esprit et du comique, nous découvrons à présent cette différence, que nous devons faire ressortir comme la plus importante et qui, de plus, signale un des caractères psychologiques primordiaux du comique. Nous étions amenés à placer la source du plaisir spirituel dans l'incon­scient ; nous ne saurions trouver aucune raison d'y localiser le comique. Bien plus, toutes nos analyses concourent à démontrer que la source du plaisir comique réside dans la comparaison de deux dépenses, elles-mêmes attribuables au préconscient. L'esprit et le comique se distinguent donc avant tout par leur localisation psychique : l'esprit est, pour ainsi dire, au comique, la contribution qui lui vient du domaine de l'inconscient.

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Nous n'encourrons pas le reproche de nous être laissés aller à une digression, car ce sont les rapports de l'esprit et du comique qui nous ont amenés à l'étude du comique. Mais il est grand temps de revenir à notre thème d'alors, c'est-à-dire aux moyens qui servent à rendre comique. Nous avons commencé par la discussion de la caricature et du démasquage, en raison des points de repère qu'ils sont susceptibles de nous fournir dans l'analyse du comique de l'imitation, que nous allons tenter. L'imitation, dans la plupart des cas, s'allie certes à un soupçon de caricature, d'exa­gération de certains traits, qui sans elle passeraient inaperçus ; elle comporte aussi le caractère du rabaissement. Pourtant ces traits n'épuisent pas son essence - incontes­ta­blement l'imitation en elle-même représente une source de plaisir comique particu­lièrement riche, puisque c'est justement l'imitation fidèle qui nous fait le plus rire. Il est fort malaisé d'en donner une explication satisfaisante, si l'on ne veut pas se rallier à l'opinion de Bergson 89, qui rapproche le comique de l'imitation de celui de la révélation de l'automatisme psychique. Bergson estime que tout ce qui, chez une personne vivante, rappelle le mécanisme inanimé, fait un effet comique. Telle est sa formule : « Mécanisation de la vie 90. » Bergson explique le comique de l'imitation en partant d'un problème soulevé par Pascal dans ses Pensées : « Deux visages sembla­bles, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance. » Il dit que le vivant, selon notre attente, ne devrait jamais se répéter d'une façon complètement similaire. Là où il y a cette répétition, nous soupçonnons toujours un mécanisme fonctionnant derrière le vivant. Si l'on voit deux visages qui se ressem­blent trop fidèlement, on pense à deux moulages, issus d'un même moule ou dus à un procédé mécanique analogue. Bref, la cause du rire, dans ces cas, résiderait dans la transposition du vivant à l'inanimé ; nous pourrions dire la dégradation du vivant à l'inanimé (I. c., p. 35). Si nous adoptons la thèse si séduisante de Bergson, nous n'aurons pas de peine à faire rentrer son point de vue dans notre propre formule. Instruits par notre expérience, qui nous apprend que chaque être vivant est divers et sollicite, de notre compréhension, une sorte de dépense, nous nous trouvons désillusionnés si, en vertu de la conformité complète ou de l'imitation fidèle, nous n'avons plus besoin d'engager une nouvelle dépense. Mais nous sommes désillusionnés dans le sens de l'allègement ; aussi la dépense d'attente, devenue inutile, se solde par le rire. Cette même formule s'appliquerait aussi à tous les cas de raideur 91 comique, signalés par Bergson : habitudes professionnelles, idées fixes et expressions répétées à tout propos. On pourrait ramener tous ces cas à la comparaison entre notre propre dépense d'attente et celle qu'implique la compréhension de ce qui est simplement demeuré pareil, comparaison où la dépense d'attente, des deux la plus importante, se fonde sur l'observation de la diversité et de la plasticité individuelles du vivant. Ainsi, dans l'imitation, la source du plaisir comique ne serait pas le comique de situation, mais le comique d'attente.

Puisque nous avons fait dériver le plaisir comique en général d'une comparaison, nous voici tenus d'analyser le comique de la comparaison elle-même, également apte à « rendre comique ». Notre intérêt s'accroîtra si nous nous rappelons que, dans le cas de la comparaison, le « sentiment », auquel nous faisons appel lorsqu'il s'agit de distinguer un mot d'esprit d'un mot tout simplement comique, nous laisse souvent désemparés. (Voir p. 118.)

Ce thème mériterait certes plus de développement que ne nous le permet le programme de nos, recherches. La qualité primordiale que nous exigeons de la comparaison, c'est d'être juste, c'est-à-dire d'attirer notre attention sur une concordance réellement existante entre deux objets différents. Le plaisir primitif que nous éprouvons à retrouver le semblable (Groos, p. 133), n'est pas le seul facteur qui favorise l'emploi de la comparaison ; il faut encore ajouter que la comparaison est susceptible d'un emploi qui allège le travail intellectuel, quand l'on compare, comme il est en général d'usage, le moins connu au plus connu, cette comparaison, ce que l'on élucide, grâce à cette comparaison, ce que l'on connaît le moins bien et ce qui semble le plus difficile. Chacune de ces comparaisons, en particulier celle de l'abstrait au concret, est liée à un certain abaissement et à une certaine épargne de dépense d'abstraction (dans le sens de la mimique de représentation) ; toutefois cette économie ne suffit naturellement pas à faire surgir nettement le caractère du comique. Ce caractère ne surgit pas d'emblée, mais peu à peu, du plaisir d'allègement produit par la comparaison : il y a bien des cas qui ne font que côtoyer le comique, et à propos desquels on peut se demander s'ils possèdent vraiment le caractère du comique. La comparaison devient indubitablement comique, lorsque la différence de « niveau » de la dépense en abstraction s'accroît entre les deux termes de la comparaison, lorsque le sérieux et l'inconnu, surtout dans l'ordre intellectuel et moral, entrent en parallèle avec le vulgaire et le banal. Le plaisir de l'allègement, dont il vient d'être question, et la contribution fournie par les conditions qui commandent la mimique de repré­sentation, peuvent peut-être nous expliquer comment, dans la comparaison, on passe d'une sorte d'agrément général au comique par des transitions graduelles déterminées par des relations quantitatives. J'éviterai probablement un malentendu, en faisant ressortir que, dans la comparaison, je ne fais pas dériver le plaisir comique du con­traste des deux objets comparés, mais de la différence des deux dépenses en abstrac­tion. Ce qui est inconnu, abstrait, réellement élevé du point de vue intellectuel, est difficile à saisir ; or, en affirmant sa concordance avec le vulgaire qui nous est familier et dont la représentation ne nécessite aucune dépense d'abstraction, nous le démasquons comme étant tout aussi vulgaire. Le comique de la comparaison se réduit donc à n'être qu'un cas particulier de la dégradation.

La comparaison peut, comme nous l'avons vu précédemment, être spirituelle sans aucun mélange de comique, précisément lorsqu'elle évite le rabaissement. Ainsi la comparaison de la Vérité à un flambeau qui ne peut être promené à travers une foule « sans brûler la barbe à quelqu'un », est purement spirituelle, parce qu'elle prend au sens littéral une locution qui est tombée en désuétude (« le flambeau de la Vérité ») ; cette comparaison n'est pas du tout comique car, malgré son caractère  concret, le flambeau n'est pas exempt d'une certaine noblesse, Toutefois une comparaison peut aisément être tout aussi spirituelle que comique ; elle peut être l'un indépendamment de l'autre, quand elle se fait l'auxiliaire de certaines techniques de l'esprit, par exem­ple de l'unification ou de l'allusion. Ainsi la comparaison de Nestroy, qui assimile la mémoire à un « magasin » (p. 125), est à la fois comique et spirituelle : comique parce que la comparaison d'une notion psychologique à un magasin représente un rabaissement extraordinaire ;  elle est par ailleurs spirituelle, parce que celui qui en use est un commis qui établit ainsi, par cette comparaison, une unification des plus inattendues entre la psychologie, et sa propre activité professionnelle. Ces lignes de Heine : « Jusqu'à ce que tous les boutons me soient sautés du pantalon de la patien­ce » n'apparaissent tout d'abord que comme un excellent exemple de comparaison comique et ravalante ; à un examen plus approfondi, il faut cependant leur recon­naître aussi le caractère spirituel, car la comparaison représente un procédé d'allusion à l'obscène et permet ainsi la libération du plaisir que nous procure l'obscène. Le même matériel détermine, par une rencontre, il est vrai, pas tout à fait fortuite, un double bénéfice de plaisir, comique et spirituel ; bien que les conditions de l'un favo­risent l'éclosion de l'autre, une telle unification ne peut qu'agir de façon troublante sur le « sentiment » qui doit nous indiquer si, dans ce cas, il s'agit d'esprit ou de comique. Seule une analyse minutieuse, et libérée de la disposition joyeuse qui accueillit le mot, saura trancher la question.

Quelque tentant qu'il soit de dépister ces conditionnalités plus profondes de l'acquisition du plaisir comique, je dois me rappeler que ni mes études antérieures, ni ma profession journalière ne me qualifient pour pousser mes recherches au-delà du domaine de l'esprit, et j'avoue que c'est justement le thème de la comparaison comi­que qui me fait sentir mon incompétence.

Nous serons donc heureux qu'on nous le rappelle - beaucoup d'auteurs n'admettent pas de distinction tranchée entre l'esprit et le comique, ni du point de vue théorique, ni du point de vue pratique. Ces auteurs considèrent l'esprit tout simplement comme « le comique du discours » ou « des mots », tandis que nous-mêmes nous avons été amenés à les distinguer l'un de l'autre. Pour éprouver l'opinion de ces auteurs, nous choisirons un exemple de comique intentionnel et un autre de comique involontaire du discours, afin de les comparer à l'esprit. Nous nous étions déjà flattés antérieu­rement de distinguer le discours comique du discours spirituel.

« Avec la fourchette et mille maux

Sa mère le retira du pot. »

n'est que comique ; par contre, la phrase de Heine sur les quatre castes de la population de Göttingen :

Professeurs, étudiants, philistins et bétail.

est au plus haut point spirituelle.

Je prends pour type du comique intentionnel du discours de « Wippchen » de Stettenheim. On qualifie cet auteur de spirituel, parce qu'il possède, à un très haut degré, le talent d'évoquer le comique. En effet, cette faculté caractérise précisément l'esprit que l'on « a », par opposition à celui que l'on « fait ». Il est indéniable que les lettres écrites par « Wippchen », de la ville de Bernau, en sa qualité de correspondant d'un journal, sont spirituelles, parce qu'elles comportent nombre de mots d'esprit, fort divers, dont certains sont vraiment réussis (« fastueusement déshabillés » à propos d'une parade chez les sauvages) ; mais ce qui donne à ces productions leur caractère propre, ce n'est pas chacun de ces mots d'esprit pris en soi, mais le véritable feu roulant comique du discours, « Wippchen » est à coup sûr, à l'origine, un personnage à intention satirique, une variante du « Schmock » de G. Freytag, un de ces ignorants qui usent et mésusent des trésors de la culture nationale. Mais il apparaît que l'agrément que Stettenheim trouvait aux effets comiques obtenus par la présentation de son personnage a progressivement relégué à l'arrière-plan ses tendances satiriques. Ce que dit et fait « Wippchen » est en majeure partie du « non-sens comique » ; l'auteur, à raison après tout, profite de la disposition joyeuse créée chez son lecteur par le fatras de pareilles productions pour sortir, à côté de propos tout à fait admissi­bles, toutes sortes de niaiseries, qui, prises isolément, eussent paru intolérables. Or le non-sens de « Wippchen » garde sa personnalité spécifique grâce à une technique toute spéciale. En examinant de plus près ces « mots d'esprit », on en remarque tout spécialement certains qui impriment leur cachet à l'œuvre tout entière. « Wippchen » use principalement d'assemblages (fusions), de modifications de locutions et de citations connues, et il remplace volontiers, dans leur texte, les banalités par des expressions plus prétentieuses et plus choisies. Il est vrai que tout cela se rapproche beaucoup des techniques de l'esprit.

Voici des fusions (extraites de la préface et des premières pages de la série entière) :

« La Turquie a autant d'argent qu'il y a de foin dans la mer », ce qui résulte de la fusion de ces deux dictons :

« de l'argent comme du foin »

« de l'argent comme les sables de la mer »,

rajustés l'un à l'autre. Ou bien : « Je ne suis plus qu'une colonne effeuillée qui témoigne de sa splendeur passée », condensation de : « arbre effeuillé » et de « une colonne qui témoigne, etc. » Ou bien : « Où est le fil d'Ariane qui nous tirera du Scylla de ces écuries d'Augias ? », propos auquel trois légendes grecques ont fourni chacune leur apport.

Les modifications et substitutions peuvent être aisément envisagées dans leur ensemble. Leur caractère apparaît dans les exemples suivants qui appartiennent en propre à « Wippchen », et dans lesquels émerge régulièrement une autre locution courante, le plus souvent banale, devenue un lieu commun :

« Me poser le papier et l'encre plus haut. » On dit, dans un style imagé, « poser la corbeille à pain plus haut » 92 pour dire : placer quelqu'un dans une situation pénible. Pourquoi ne pas étendre cette image à d'autres sujets ?

« Schlachten, in denen die Russen einmal den Kürzeren, einmal den Längeren ziehen » (Des batailles au cours desquelles les Russes tirent tantôt la courte paille, tantôt, la paille longue). La première expression seule est d'usage courant ; d'après sa dérivation, il ne serait pas absurde d'admettre aussi la seconde.

« De très bonne heure déjà, Pégase s'agitait en moi. En rétablissant « le poète » à la place de « Pégase » nous obtenons une formule autobiographique, galvaudée et périmée. « Pégase » ne se prête certes pas à être substitué au met « poète », mais il y a entre les deux termes association d'idées, et de plus c'est un mot grandiloquent.

« C'est ainsi que je vivais dans des chaussures d'enfant pleines d'épines. » Encore une métaphore au lieu d'un simple mot. « Quitter ses chaussures d'enfant » est une des métaphores qui ont trait à l'enfance.

Dans la foule des autres productions de « Wippchen », nous pouvons encore relever des exemples de comique pur, p. ex. de désillusion comique - « Pendant des heures la lutte oscilla et finit par rester indécise. » Ou bien le démasquage comique (de l'ignorance ) - « Clio, la méduse de l'histoire » ; des citations : « Habent sua fata morgana. » Mais nous nous intéressons plutôt aux fusions et aux modifications, parce qu'elles rappellent les techniques de l'esprit, qui nous sont déjà connues. Que l'on compare à ces modifications les mots d'esprit suivants : « Il a un grand avenir derrière lui. » - « Il a un idéal devant la tête » ; -puis les mots par modification lancés par Lichtenberg :« Nouveaux bains guérissent bien », et autres semblables. Les propos de « Wippchen », qui usent de ces mêmes techniques, peuvent-ils être considérés comme des mots d'esprit ou, sinon, comment peut-on les distinguer ?

Il n'est certes pas difficile de répondre. Rappelons que le mot d'esprit présente à l'auditeur un double visage et lui impose deux conceptions différentes. Dans les mots d'esprit par non-sens, comme ceux que nous venons justement de citer, l'une des conceptions, celle qui s'en tient uniquement au texte, affirme le non-sens ; l'autre, celle qui, au fil des allusions, suit sa voie à travers l'inconscient de l'auditeur, atteint le sens profond. Dans les propos de « Wippchen », qui se rapprochent de l'esprit, l'un des masques du mot d'esprit est vide, comme étiolé, c'est une tête de Janus dont un seul visage serait modelé. Si l'on se laisse entraîner dans l'inconscient par la techni­que, on ne trouve que le néant. Ces fusions, par la synthèse de leurs deux éléments, ne donnent jamais un sens vraiment nouveau : le moindre essai d'analyse les dissocie aussitôt. Les modifications et les substitutions - tout comme dans le mot d'esprit - ramènent à une formule courante et familière, mais la modification ou la substitution n'expriment par elles-mêmes rien. Il ne reste ainsi à ces soi-disant « mots d'esprit » que l'une des conceptions, l'une des faces : celle du non-sens. On peut alors, à son gré, ou bien appeler ces productions, qui se sont affranchies d'un des caractères les plus essentiels de l'esprit, « mauvais » mots d'esprit, ou bien leur refuser l'épithète de spirituelles.

Incontestablement, ces mots d'esprit avortés produisent leur effet comique, qui peut s'expliquer de plus d'une manière. Ou bien le comique résulte de la révélation des modes de penser propres à l'inconscient, comme dans les cas envisagés plus haut, ou bien le plaisir jaillit de la comparaison avec le mot d'esprit parfait. Rien ne nous empêche d'admettre ici le concours de ces deux sources du plaisir comique. On ne peut nier que ce qui fait ici du non-sens un non-sens comique, c'est précisément sa ressemblance imparfaite avec l'esprit.

Dans d'autres cas, dont la technique est transparente, le contraste entre ce que l'on apporte et ce qu'il faudrait apporter confère au non-sens un comique irrésistible. La contrepartie du mot d'esprit, l'énigme, pourra peut-être, à cet égard, nous fournir de meilleurs exemples que l'esprit. Voici un exemple de question comique : « Qu'est-ce qui pend à la muraille et permet de s'essuyer les mains ? » Ce ne serait qu'une sotte énigme si la réponse était : l'essuie-mains. Cette réponse n'est justement pas la bonne. - « Non, c'est un hareng. » - « Mais, pour l'amour de Dieu, objecte l'interlocuteur interloqué, un hareng n'est pas suspendu au mur. » - « Tu peux l'y accrocher. » - « Mais qui aurait l'idée de s'essuyer les mains à un hareng ? » - « Mais, répond l'autre de façon conciliante, personne ne t'y oblige. » Cette explication, donnée par deux déplacements typiques, montre tout ce qui manque à cette question pour être une énigme véritable et, en raison même de cette insuffisance absolue, elle apparaît non point comme absurdement sotte mais comme irrésistiblement comique. Ainsi, du fait de ne pas répondre à des conditions essentielles, mots d'esprit, énigmes, et autres pro­pos incapables, en toute autre circonstance, de déclencher le plaisir comique, sont susceptibles de devenir des sources de ce dit plaisir.

Encore moins difficile à pénétrer est le comique involontaire du discours, que nous trouvons en particulier dans les poèmes de Friederike Kempner 93 à l'état de véritables cascades :

GEGEN DIE VIVISEKTION

Ein unbekanntes Rand der Seelen kettet

Den Menschen an das arme Tier.

Das Tier hat einen Willen - ergo Seele -

Wenn auch'ne kleinere als wir.

CONTRE LA VIVISECTION

Un lien inconnu des âmes

Lie l'homme à l'animal infortuné.

L'animal sait vouloir - ergo il a une âme -

Bien qu'elle soit plus petite que la nôtre.

Voici encore un exemple de dialogue entre deux tendres époux :

DER KONTRAST

« Wie glücklich bin ich », ruft sic leise,

« Auch ich » -  sagt lauter ihr Gemahl,

« Es macht mich deine Art und Weise

« Sehr stolz auf meine gute Wahl ! »

CONTRASTE

« Comme je suis heureuse », dit l'épouse à voix basse,

« Et moi », répond l'époux, plus haut.

« Ta manière d'être et de te comporter

Me rendent fier de mon bon choix ! »

Ici rien ne rappelle l'esprit. Sans aucun doute, c'est l'insuffisance de ces « poè­mes » qui les rend comiques, l'extraordinaire lourdeur de l'expression, tirée des lieux communs les plus rebattus ou de locutions feuilletonesques, la niaiserie, le caractère borné des pensées, l'absence de toute trace d'idée ou de langage vraiment poétiques. Tout cela ne nous explique pourtant pas pourquoi nous trouvons comiques les poèmes de Mme Kempner ; bien d'autres productions du même genre nous paraissent franchement mauvaises et, loin de nous faire rire, nous irritent. C'est justement parce que les productions de Mme Kempner sont si nettement inférieures à ce que nous exigeons d'un poème qu'elles nous paraissent comiques ; une marge notablement plus réduite nous disposerait plutôt à critiquer qu'à rire. D'autres facteurs accessoires ajoutent encore à l'effet comique des poèmes de Mme Kempner : l'incontestable bonne intention de l'auteur, une certaine sentimentalité qui désarme notre ironie et notre irritation, et qui se laisse deviner derrière cette phraséologie misérable. Un pro­blème, dont nous avions remis l'examen à plus tard, vient ici solliciter notre attention. La différence de dépense psychique est à coup sûr la condition fondamentale du plaisir comique, mais l'observation montre qu'une telle différence ne produit pas constamment le plaisir. Quelles conditions doivent s'adjoindre, quelles perturbations doivent être évitées, pour que le plaisir comique puisse effectivement résulter de la différence de dépense ? Avant de répondre à cette question nous clorons les discus­sions qui précèdent par cette conclusion : le comique du discours ne se confond pas avec l'esprit ; l'esprit doit donc être autre chose que le comique du discours.

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Sur. le point d'aborder cette dernière question, celle des conditions dans lesquelles le plaisir comique peut résulter de la différence de dépense, nous nous permettrons un allègement qui ne peut tourner qu'à notre propre plaisir. La réponse précise à cette question équivaudrait à un exposé complet de la nature du comique, ce dont nous nous sentons incapables et qui dépasse notre compétence. Nous nous bornerons encore à n'envisager le problème du comique que jusqu'au point où ce problème se sépare nettement de celui de l'esprit.

Les critiques ont reproché à toutes les théories du comique de laisser dans leurs définitions échapper l'essentiel du comique lui-même. Le comique résulte d'un con­traste de représentations ; oui, mais dans la mesure où ce contraste fait un effet comique et non point un effet différent. Le sentiment du comique résulterait de la suppression d'une attente ; oui, s'il se trouve que cette désillusion n'est pas pénible. Ces objections sont sans doute fondées, mais c'est aller trop loin que d'en conclure que le critère essentiel du comique nous ait jusqu'ici échappé. Ce qui empêche ces définitions d'avoir une portée générale, c'est qu'il existe des conditions indispensables à l'éclosion du plaisir comique, qui toutefois ne recèlent pas l'essence du comique. La réfutation des objections, l'explication des contradictions soulevées par ces défini­tions du comique, seront cependant assez aisées si nous faisons émaner le plaisir comique de la différence qui s'établit quand on compare entre elles deux dépenses psychiques. Le plaisir comique et son critérium, le rire, ne peuvent se produire qu'à la condition que cette différence devienne inutilisable et susceptible d'être déchargée. Nous ne pouvons éprouver cet effet de plaisir, mais tout au plus un plaisir fugitif qui n'a en rien le caractère du comique lorsque cette différence, aussitôt perçue, trouve un autre emploi. De même que l'esprit a besoin d'organismes spéciaux destinés à empê­cher le remploi de la dépense psychique reconnue superflue, de même le plaisir comi­que ne peut se produire que lorsque cette dernière condition se trouve réalisée. C'est pourquoi, dans notre vie représentative, les cas qui comportent de telles différences de dépense psychique sont très nombreux, au regard de ceux, comparativement fort rares, qui engendrent le comique.

Deux observations s'imposent d'emblée à qui embrasse, fût-ce d'un coup d'œil rapide, les conditions qui président à l'éclosion du comique par la différence de dépense : premièrement, il est des cas où le comique se présente infailliblement et pour ainsi dire nécessairement, et, par contre il en est d'autres où le comique semble absolument dépendre de certaines conditions et du point de vue du spectateur ; deuxièmement, des différences particulièrement importantes triomphent très fré­quemment de conditions défavorables et le comique jaillit malgré elles. On pourrait, conformément au premier point, diviser le comique en deux classes, le comique inéluctable, et le comique circonstanciel ; dans la première classe, on devrait néan­moins s'attendre a priori à ce que l'inéluctabilité du comique souffrît des exceptions. Il serait fort séduisant de rechercher les conditions requises par l'une et l'autre classe.

Ce sont les conditions groupées en partie sous la rubrique d' « isolation » du cas comique qui régissent essentiellement la deuxième classe. Une analyse plus serrée permet de reconnaître, à peu près, les conditions suivantes :

a) La condition la plus favorable à l'éclosion du plaisir comique dérive d'un senti­ment général de bonne humeur qui « dispose à rire ». Dans la gaieté d'origine toxi­que, presque tout paraît comique, probablement par comparaison entre la dépense actuelle et celle qu'exigerait la disposition normale. L'esprit, le comique, et toutes les méthodes analogues destinées à nous procurer du plaisir au moyen d'une activité psychique, ne sont en effet rien autre que des moyens destinés à retrouver, de ce seul fait, cette humeur enjouée - cette euphorie - quand elle n'existe pas en tant que disposition générale du psychisme.

b) On peut également citer parmi les conditions favorables l'attente du comique, la préparation au plaisir comique. Ainsi, lorsqu'on a l'intention de provoquer le comique et que cette intention est partagée par le partenaire, des différences infimes -suffisent, des différences qui passeraient inaperçues en l'absence de cette intention. Tel qui se met à une lecture comique ou va au théâtre voir une farce doit à cette seule intention de rire de choses qui, dans la vie de tous les jours, ne lui eussent presque jamais sem­blé comiques. Il finit par rire du souvenir d'avoir ri, de l'attente du rire, dès l'entrée en scène de l'acteur comique, avant même que celui-ci ait pu tenter de le faire rire. C'est pourquo4 après coup, on est parfois honteux de ce dont on a pu rire au théâtre.

c) Des conditions défavorables au comique sont liées à la nature de l'activité psychique actuelle du sujet. Le travail représentatif et cogitatif orienté vers un objec­tif sérieux entrave la possibilité de la décharge des investissements, ces investisse­ments étant nécessaires aux déplacements exigés par ce travail, de telle sorte que seules les différences de dépense d'une importance inattendue parviennent à se frayer une voie jusqu'au plaisir comique. Sont particulièrement défavorables au comique toute espèce de processus cogitatifs suffisamment éloignés du plastique pour mettre fin à toute mimique représentative ; la méditation abstraite ne laisse aucune place au comique, sauf dans le cas où cette opération cogitative est subitement interrompue.

d) L'occasion de déclenchement du plaisir comique s'évanouit encore lorsque l'attention est justement accaparée par la comparaison dont le, comique pourrait résulter. Dans ces circonstances tout ce qui autrement eût infailliblement engendré le comique perd tout son pouvoir comique. Un mouvement, une production intellec­tuelle, ne peuvent devenir comiques pour celui dont l'intérêt se porte, à ce moment, sur la comparaison de ce mouvement, de cette production avec un étalon qu'il se représente clairement. Ainsi l'examinateur ne trouve point comique le non-sens dû à l'ignorance du candidat ; il s'en irrite, tandis que les camarades du candidat, plus soucieux du résultat de l'examen que du savoir de leur concurrent, rient de bon cœur de ce même non-sens. Le professeur de gymnastique ou de danse n'est que rarement sensible aux mouvements comiques de ses élèves ; au prédicateur échappe complète­ment tout ce qui est comique dans les défauts du caractère humain, défauts dont l'auteur de comédies tire ses meilleurs effets. Le processus comique ne peut supporter un excès d'investissement par l'attention ; il est nécessaire qu'il puisse se dérouler en passant inaperçu - en ceci d'ailleurs semblable à l'esprit. - Il y aurait, cependant, antinomie avec la nomenclature des « processus de la conscience » dont je nie suis servi à bon escient dans ma Science des Rêves, si l'on voulait qualifier ce processus de nécessairement inconscient. Il appartient bien plutôt au préconscient, et l'on peut donner à juste titre le nom d' « automatique » aux processus qui ont pour théâtre le préconscient et sont privés de l'investissement de l'attention, auquel est précisément liée la conscience. Le processus qui consiste à comparer les dépenses doit rester automatique, s'il veut engendrer le plaisir comique.

e) Le comique est tout particulièrement troublé quand le thème qui doit le pro­voquer déclenche, du même coup, un affect violent. La décharge de la différence efficace d'énergie est en général, alors, complètement impossible. Les affects, la disposition, l'attitude de l'individu dans chaque cas particulier, font comprendre que, suivant le point de vue de chacun, le comique surgisse ou avorte, et qu'il n'existe de comique absolu que dans des cas exceptionnels. La marge de contingence ou de relativité est par là bien plus étendue pour le comique que pour l'esprit, que l'on ne rencontre jamais sur sa route, mais qu'il faut toujours faire et dont la production permet déjà de tenir compte des conditions susceptibles de le faire accepter. Mais le développement de l'affect est l'obstacle le plus sérieux que puisse rencontrer le comi­que, c'est là un point universellement admis 94. C'est pourquoi l'on dit que le sentiment comique apparaît au mieux dans les cas où l'état d'âme est à peu près indifférent, sans participation notable du sentiment ni de l'intérêt. Cependant, dans certains cas où précisément se déclenche un affect puissant, une différence de dépense particulièrement importante peut provoquer l'automatisme de la décharge. Lorsque le colonel Butler répond avec un rire amer aux exhortations d'Octavio par cette exclamation :

« Remerciements de la Maison d'Autriche ! »

son amertume ne l'a pas empêché de rire au souvenir du traitement décevant dont il croit avoir été victime ; d'autre part l'énormité de cette déception ne peut trouver, de la part du poète, une expression plus saisissante que cette effraction du rire dans le tourbillon même de la passion déchaînée. Cette explication s'appliquerait, à mon avis, à tous les cas où le rire se déclenche dans des circonstances qui n'ont rien de plaisant et en même temps que des affects particulièrement pénibles et poignants.

f) Si nous ajoutons encore que le développement du plaisir comique peut être favorisé par l'adjonction d'un élément plaisant quelconque, qui agit pour ainsi dire par contact (à l'instar du principe du plaisir préliminaire dans le cas de l'esprit tendan­cieux), nous aurons envisagé les conditions du plaisir comique d'une manière, sinon complète, du moins suffisante pour le programme que nous nous sommes tracé. Nous voyous de la sorte qu'aucune autre hypothèse ne rend aussi aisément compte de ces conditions, ainsi que de l'inconstance et de la contingence de l'effet comique, que celle qui fait dériver le plaisir comique de la décharge d'une différence susceptible, en raison de la variabilité des circonstances, de trouver un emploi autre que la décharge.

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Il conviendrait aussi de réserver une place plus importante à l'étude du comique du sexuel et de l'obscène ; sur ce point nous nous bornerons cependant ici à quelques remarques. Notre point de départ serait, là encore, le déshabillage. Un déshabillage fortuit nous paraît comique, parce que nous comparons la facilité avec laquelle nous le savourons au grand effort qu'exigerait de nous, dans les circonstances habituelles, la réalisation d'un objectif semblable. Par là, ce cas se rapproche du comique naïf, mais il est plus simple. Tout déshabillage, auquel un tiers nous fait assister en specta­teur ou, dans le cas de la grivoiserie, en auditeur, équivaut à placer la personne déshabillée dans une situation comique. Nous avons appris que l'objectif de l'esprit consiste à supplanter la grivoiserie grossière et à nous rendre ainsi une source perdue du plaisir comique. Par contre, surprendre volontairement un de ces déshabillages n'est pas comique pour le guetteur, car l'effort supprime alors pour lui la condition du plaisir comique ; il ne subsiste ici que le plaisir sexuel du spectacle. Mais si, après coup, le guetteur raconte à un autre sa découverte, la personne guettée redevient co­mique, car elle est considérée par le tiers comme ayant omis l'effort qu'eût nécessité le mystère de son intimité. Ce cas mis à part, le sexuel et l'obscène nous fournissent amplement l'occasion d'atteindre, en dehors de l'excitation sexuelle agréable, le plaisir comique, en tant que l'homme y peut être représenté comme rivé à ses besoins corporels (dégradation) ou que derrière l'amour éthéré se dévoilent les exigences somatiques (démasquage).

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Nous serons surpris de nous trouver également, par l'ouvrage charmant et vivant de Bergson (Le Rire), invités à chercher à comprendre le comique par sa psycho­genèse. Nous connaissons déjà les formules que Bergson a appliquées au caractère comique : Mécanisation de la Vie, Substitution quelconque de l'artificiel au naturel 95 Bergson, par une association d'idées, du reste facile à concevoir, va de l'automatisme à l'automate, et cherche à ramener toute une série d'effets comiques au souvenir pâli des jouets de notre enfance. Dans cet ordre d'idées, il s'élève en une page à un point de vue qu'il abandonne d'ailleurs bientôt ; il tente de faire dériver le comique du contrecoup de nos joies d'enfant. « Peut-être devrions-nous pousser la simplification plus loin encore, remonter à nos souvenirs les plus anciens, chercher, dans les jeux qui amusèrent l'enfant, la première ébauche des combinaisons qui font rire l'homme... Trop souvent surtout nous méconnaissons ce qu'il y a d'encore enfantin, pour ainsi dire, dans la plupart de nos émotions joyeuses 96 » (p. 68 et suivantes). Pour nous, qui avons remonté, dans l'étude de l'esprit, jusqu'à l'assimilation au jeu de l'enfant, jeu avec les mots et les pensées, proscrit par la critique raisonnante, il serait fort séduisant de dépister également les racines infantiles du comique, soupçonnées par Bergson.

En effet, en étudiant les rapports du comique à l'enfant, nous trouvons toute une série de relations qui s'annoncent pleines de promesses. L'enfant par lui-même ne semble nullement comique, bien que sa nature réalise toutes les conditions qui, par comparaison avec la nôtre, déterminent une différence comique ; citons, parmi elles, l'excès des dépenses en mouvement, le trop peu de dépense intellectuelle, la domi­nation des opérations psychiques par les fonctions somatiques, et ainsi de suite. L'enfant nous paraît comique, non pas quand il reste enfant, mais seulement quand il se pose en grande personne sérieuse, et ceci alors à la façon de tout être qui se déguiserait. Mais tant qu'il conserve sa nature d'enfant, nous éprouvons, à l'observer, un plaisir pur, rappelant peut-être, de fort loin, le plaisir comique. Nous qualifions l'enfant de naïf, en tant qu'il nous montre son absence d'inhibition, et nous qualifions de naïf-comique tout ce que, dans ses propos, nous aurions considéré comme obscène ou spirituel de la part d'un adulte.

D'autre part, l'enfant n'a pas le sentiment du comique. Cette proposition semble se borner à dire que le sentiment du comique surgit un jour, au cours du développement psychique, comme nombre d'autres facultés : ce qui ne serait nullement remarquable, attendu que ce sentiment - il faut l'avouer - apparaît déjà nettement à un âge qui appar­tient encore à l'enfance. On peut toutefois démontrer que cette assertion à l'enfant manque le sentiment du comique est mieux qu'un simple truisme. Tout d'abord on concevra aisément qu'il ne peut en être autrement, si tant est que soit juste notre conception qui fait dériver le sentiment du comique d'une différence de dépense résultant du fait de vouloir comprendre l'autre personne. Prenons à nouveau l'exemple du comique du mouvement. La comparaison qui fournit la différence se formulerait dans le langage du conscient comme suit : Il fait ainsi, et moi je ferais, j'ai fait autrement. Mais l'enfant manque de cet étalon qui figure dans la seconde proposition, il ne comprend que par la voie de l'imitation et il agit ainsi qu'il voit agir. L'éducation lui apporte cet étalon : « Voici comme tu dois faire », et lorsque l'enfant arrive à employer cet étalon à ses comparaisons, il est bien près d'aboutir à cette conclusion : voilà qui est mal fait, j'aurais fait mieux. Il rit dans ce cas de l'autre personne, il se rit d'elle avec le sentiment de sa propre supériorité. Rien n'empêche de faire dériver aussi ce rire de la différence de dépense, mais l'analogie avec les cas où nous-mêmes nous rions d'un autre nous permet de conclure que l'enfant n'éprouve nullement le sentiment du comique lorsqu'il rit par supériorité. Ce rire est le rire du plaisir pur. Là où le jugement de notre propre supériorité se manifeste nettement, nous ne rions pas, nous sourions seulement ou, si nous rions, nous pouvons nettement distinguer le sentiment conscient de notre supériorité du comique qui nous fait rire.

Il est probablement exact de dire que l'enfant rit par pur plaisir dans des circons­tances variées qui nous paraissent « comiques », sans que nous puissions dire pour­quoi, tandis que chez lui les motifs sont nets et transparents. Par exemple, lorsque nous voyons, dans la rue, quelqu'un glisser et tomber, nous rions car, sans qu'on sache pourquoi, cette impression est comique. L'enfant rit dans les mêmes conditions par sentiment de supériorité ou par joie maligne : « Tu es tombé, et moi pas. » Il semble que, si certains mobiles du plaisir de l'enfant se perdent pour nous autres adultes, nous éprouvons en revanche, dans ces mêmes circonstances, le sentiment du comique qui supplée à ces plaisirs perdus.

S'il nous était permis de généraliser, nous serions fort tentés de rapporter le caractère spécifique du comique que nous recherchons au réveil de l'infantile, et de concevoir le comique comme la récupération du « rire infantile perdu ». On pourrait dire alors que je ris de la différence de dépense faite par l'autre ou par moi-même, chaque fois que je retrouve, en l'autre, l'enfant. Ou plus exactement, le parallèle complet qui aboutit au comique s'exprimerait ainsi dans son intégralité :

Ainsi fait-il. - Moi je fais autrement -

Il le fait comme je le faisais, enfant.

Ainsi le rire serait chaque fois dû à la comparaison de mon moi adulte avec mon moi infantile. Même la variabilité du sens de la différence comique, à savoir que c'est tantôt le plus, tantôt le moins de la dépense qui me paraît comique, s'accorderait fort bien avec la condition infantile ; dans ces cas le comique se trouve effectivement toujours du côté de l'infantile.

Cette assertion n'est pas en contradiction avec ce fait que, en tant que terme de comparaison, l'enfant lui-même ne me produit pas une impression comique, mais une impression de plaisir pur, ni avec cet autre fait que la comparaison à l'infantile ne produit un effet comique que si un autre emploi de la différence est évité. Car les conditions de la décharge entrent ici en jeu. Tout ce qui agrège un processus psychique à un « ensemble » s'oppose à la décharge de l'investissement en excès et oriente cet investissement vers un autre emploi ; tout ce qui isole un acte psychique est favorable à la décharge. Il s'ensuit qu'une attitude consciente qui adopte l'enfant comme terme de comparaison rend impossible la décharge nécessaire à l'éclosion du plaisir comique ; seul l'investissement préconscient est susceptible d'approcher d'une « isolation » semblable à celle qu'il nous est par ailleurs loisible d'attribuer également aux processus psychiques qui se déroulent chez l'enfant. Cette adjonction à la comparaison : « Voilà ce que j'ai fait également dans mon enfance », qui serait l'origi­ne de l'effet comique, ne jouerait, quand il s'agit de différences moyennes, que si aucun autre ensemble ne pouvait se saisir de l'excès d'énergie libéré.

Si nous persistons à chercher l'essence du comique dans la liaison préconsciente avec l'infantile, nous devons aller un peu plus loin que Bergson et convenir de ce que la comparaison qui doit faire naître le comique n'est pas tenue d'évoquer les anciens plaisirs ou jeux de l'enfance ; il lui suffit de toucher en général à la nature de l'enfant, peut-être bien même aux chagrins infantiles. Sur ce point, nous nous écartons de Bergson, mais nous demeurons d'accord avec nous-mêmes en faisant dériver le plaisir comique, non point du souvenir d'un plaisir, mais encore et toujours d'une compa­raison. Les cas de la première catégorie se superposent peut-être aux cas dans lesquels le comique est infaillible et irrésistible. Appliquons donc ici le schéma des possibilités du comique, établi plus haut. Nous disions que la différence comique pouvait résulter :

a) de la comparaison de l'autre personne avec le moi,

ou b) d'une comparaison ayant pour seul théâtre l'autre personne,

ou c) d'une comparaison ayant pour seul théâtre le moi.

Dans le premier cas, l'autre personne m'apparaîtrait comme un enfant ; dans le second, elle s'abaisserait elle-même jusqu'à l'enfant ; dans le troisième, je trouverais l'enfant en moi-même. Au premier cas appartiennent le comique du mouvement et des formes, de même que le comique des opérations intellectuelles et du caractère ; les traits infantiles correspondants seraient le besoin de mouvement et le moindre développement intellectuel et moral de l'enfant : le sot m'apparaîtrait ainsi comique, dans la mesure où il me rappellerait un enfant paresseux ; l'homme mauvais, dans la mesure où il me rappellerait un enfant méchant. D'un plaisir de l'enfance perdu par l'adulte, il ne pourrait être question que dans le cas de la joie du mouvement, si propre à l'enfant.

Le deuxième cas, dans lequel le comique repose intégralement sur la « sympa­thie », embrasse les éventualités les plus nombreuses : le comique de la situation, de l'hyperbole (caricature), de l'imitation, de la dégradation et du démasquage. C'est le cas qui tire le plus grand profit de l'intervention du point de vue infantile. Le comique de situation est, en effet, conditionné en majeure partie par les circonstances embar­rassantes dans lesquelles nous nous retrouvons aussi désarmés qu'un enfant ; la pire de ces situations, celle où nous sommes troublés, au cours de nos occupations, par les exigences impérieuses de nos besoins corporels, répond à la maîtrise encore incom­plète de l'enfant sur ses fonctions somatiques. Dans les cas où le comique de situation réside dans la répétition, il s'appuie sur ce plaisir si particulier que l'enfant trouve à répéter (des questions, des histoires) et qui fait de lui le fléau de l'adulte. L'hyperbole, qui plaît encore à l'adulte, à condition toutefois qu'elle trouve moyen de ne pas heurter sa critique, correspond au manque de mesure propre à l'enfant, à son ignorance de toutes les relations quantitatives dont la notion est, chez lui, postérieure à celle des relations qualitatives. Observer la mesure, modérer même les impulsions permises, voilà qui représente une acquisition tardive de l'éducation, et résulte d'une inhibition réciproque des différentes activités psychiques agrégées en un ensemble. Là où cette cohérence faiblit, dans l'inconscient du rêve, dans le mono-idéisme des psychonévroses, le dérèglement propre à l'enfant reparaît.

Le comique de l'imitation nous avait semblé relativement difficile à comprendre, tant que nous y avions négligé le facteur infantile. L'imitation est, cependant, l'art suprême de l'enfant et le promoteur de la plupart de ses jeux. L'ambition de l'enfant vise bien moins à se distinguer parmi ses pareils qu'à imiter les grands. Des rapports de l'enfant à l'adulte dépend aussi le comique de la dégradation, à laquelle corres­pond, dans la vie infantile, la condescendance de l'adulte. Rien ne fait plus de plaisir à l'enfant que de voir l'adulte condescendre à oublier sa supériorité écrasante pour partager ses jeux de pair à compagnon. Cet allègement, qui procure à l'enfant un plaisir pur, devient chez l'adulte, sous les espèces de la dégradation, à la fois un moyen de rendre comique et une source de plaisir comique. Quant au démasquage, nous savons qu'il se ramène à la dégradation.

Il est beaucoup plus difficile de fonder le troisième cas, le comique de l'attente, sur les rapports avec l'infantile ; ce qui explique que, parmi les auteurs, ceux qui ont placé ce cas au premier plan de leur conception du comique n'ont pas pu trouver occasion de faire entrer en ligne de compte, dans le comique, le facteur infantile. Le comique de l'attente est, en effet, celui qui s'éloigne le plus de la mentalité de l'enfant, la faculté de le saisir apparaît plus tardivement chez lui. Dans la majorité des cas de ce genre, là où l'adulte trouvera du comique, l'enfant n'éprouvera que du désappointe­ment. On pourrait cependant en appeler à la félicité de l'attente, à la crédulité de l'enfance, pour comprendre qu'on puisse se considérer soi-même comme comique « en tant qu'enfant » lorsqu'on est victime de la désillusion comique.

Bien que les développements précédents nous permettent de traduire, avec une certaine vraisemblance, le sentiment du comique à peu près en ces termes - « Est comique tout ce qui ne sied pas à l'adulte », je n'oserais, pourtant, vu mon attitude en présence du problème du comique, défendre cette dernière proposition avec la même conviction que les précédentes. Je ne saurais décider si la dégradation « vers l'en­fant » n'est qu'un cas particulier de la dégradation comique ou si le fond de tout comique réside dans une dégradation vers l'enfant 97.

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Si superficielle que soit une étude du comique, elle paraîtrait notoirement incom­plète si elle ne comportait encore quelques remarques relatives à l'humour. La parenté de leur nature est si peu douteuse qu'un essai sur le comique doit apporter au moins un appoint à la compréhension de l'humour. Tout ce que l'on a écrit de juste sur l'humour, tous les éloges qu'on lui a décernés (car l'humour est une des manifesta­tions psychiques les plus élevées et les plus chères aux penseurs), le tout ne nous dispense pas de chercher à exprimer son essence suivant les formules que nous avons appliquées au comique et à l'esprit.

Nous avons vu que le déclenchement d'affects pénibles constitue le plus grand obstacle à l'effet comique. Du moment que le mouvement mal adapté à ses fins cause, un dommage, que la sottise mène à mal, que la désillusion produit la douleur, la pos­sibilité de l'effet comique n'existe plus, du moins pour celui qui ne peut se défendre de ces sentiments pénibles, qu’il soit frappé lui-même ou qu'il soit atteint par rico­chet ; par contre, l'attitude d'un tiers désintéressé fait voir qu'en pareil cas la situation comporte tout ce qui est nécessaire à un effet comique, Or, l'humour nous permet d'atteindre au plaisir en dépit des affects pénibles qui devraient le troubler ; il supplante l'évolution de ces affects, il se met à leur place. Voici ses conditions : une situation où, par la force de nos habitudes, nous sommes tentés de déclencher un affect pénible, tandis que, d'autre part, certains mobiles nous déterminent à réprimer cet affect in statu nascendi. Dans ces cas, la personne lésée, la personne qui souffre, etc., pourrait ainsi éprouver du plaisir humoristique, tandis que le tiers désintéressé rirait par la vertu du plaisir comique. Le plaisir de l'humour naît alors, nous ne saurions dire autrement, aux dépens de ce déclenchement d'affect qui ne s'est pas produit ; il résulte de l'épargne d'une dépense affective.

De toutes les variétés du comique, l'humour est la plus modeste ; il parcourt tout son cycle chez le même individu ; la participation d'autrui n'y ajoute rien, Je puis garder pour moi seul la jouissance du plaisir qui jaillit de mon humour, sans me sentir poussé à en rien communiquer. Il n'est pas facile de dire ce qui se passe chez la personne qui engendre le plaisir de l'humeur ; nous pouvons cependant nous en former quelque idée, si nous envisageons les cas où l'humour nous a été communiqué, ou bien ceux où nous l'éprouvons « par sympathie », et arrivons ainsi, par la compré­hension de la personne humoristique, à goûter le même plaisir qu'elle. Le cas le plus grossier, ce que l'on appelle « l'humour de gibet à, est particulièrement instructif. Le fripon que l'on mène à la potence un lundi s'écrie : « Voilà une semaine qui com­mence bien ! » C'est, à la vérité, un mot d'esprit, car la remarque est par elle-même bien topique ; d'autre part elle est déplacée de façon tout à fait absurde, puisque la semaine ne comportera plus pour lui d'autres événements. Il faut cependant de l'humour pour lancer un tel mot d'esprit, c'est-à-dire pour ne pas tenir compte de ce qui distingue ce début de semaine des autres, pour démentir la différence qui serait capable de susciter des réactions émotives d'un ordre tout particulier. Voici un autre cas du même genre. Sur le chemin du supplice, le fripon, dans la crainte de prendre froid, demande un foulard pour protéger son cou nu ; cette précaution, fort louable en toute autre circonstance, est plus que superfétatoire et oiseuse, en raison de la destinée imminente de ce cou. On doit convenir qu'il y a quelque grandeur, d'âme dans cette « blague » 98, dans cette pleine possession de soi-même et dans cette façon de se détourner de tout ce qui devrait jeter à bas et réduire au désespoir. Cette sorte de magnanimité de l'humour apparaît de toute évidence dans les cas où notre admiration n'est plus inhibée par les circonstances où se trouve le sujet qui fait l'humour.

Dans l'Hernani de Victor Hugo, le bandit, impliqué dans une conspiration contre son roi Charles Ier d'Espagne, Charles-Quint, empereur d'Allemagne, est tombé aux mains de son puissant rival ; il connaît le sort réservé au coupable de haute trahison. Sa tête va tomber. Mais cette perspective ne l'empêche pas de revendiquer sa qualité de grand d'Espagne et de proclamer qu'il ne renoncera à aucune des prérogatives attachées à son rang. Un grand d'Espagne avait le droit de rester couvert devant son souverain :

... Oui, nos têtes, ô roi,

Ont le droit de tomber couvertes devant toi.

Voilà de l'humour de grand style, et, si l'auditoire n'en rit pas, c'est parce que l'admiration étouffe en nous le plaisir humoristique. Dans le cas du fripon qui ne veut pas attraper froid sur le chemin du gibet, nous rions à gorge déployée. Cette situation, qui devrait réduire le délinquant au désespoir, pourrait éveiller chez nous une profonde pitié ; mais notre pitié est inhibée, car nous comprenons que lui, le principal intéressé, est indifférent à son propre sort. Par suite de cette compréhension, la dépense de pitié que nous tenions toute prête ne trouve plus son emploi, et nous la soldons par le rire. L'indifférence du fripon nous gagne pour ainsi dire, bien que nous soyons conscients de la grande dépense de travail psychique qu'elle a dû lui coûter.

La pitié épargnée, voilà une des sources les plus fréquentes du plaisir humoris­tique. C'est le mécanisme habituel de l'humour de Mark Twain. Dans les récits qui ont trait à la vie de son frère, il nous raconte que celui-ci, attaché à une vaste entre­prise de travaux publics, fut surpris par l'explosion précoce d'une mine et s'en fut, par les airs, retomber fort loin de son chantier ; nous sommes irrésistiblement saisis de compassion pour ce malheureux sinistré ; nous voudrions savoir si son accident n'a pas eu de conséquences graves, mais la suite de l'histoire nous apprend qu'on lui retint une demi-journée de salaire « pour s'être éloigne de son chantier » ; notre pitié s'évanouit, et notre cœur se cuirasse à l'égal de celui des entrepreneurs ; nous deve­nons aussi indifférents qu'eux à l'éventualité du préjudice causé à sa santé. Une autre fois, Mark Twain nous expose son arbre généalogique, qu'il fait remonter à un compagnon de Christophe Colomb. Cependant, lorsqu'il en vient à nous décrire le caractère de cet ancêtre, dont les bagages se bornaient à quelques pièces de linge portant des chiffres différents, nous ne pouvons que rire aux dépens du respect que nous nous épargnons et auquel nous étions tout disposés aux premières phrases de cette histoire de famille. Le mécanisme du plaisir humoristique n'est point troublé de ce fait que nous le sachions : cette généalogie est fictive, cette fiction sert la tendance satirique visant à stigmatiser ceux qui parent leurs récits généalogiques de couleurs éclatantes. Car ce mécanisme est tout aussi indépendant de la condition de réalité qu'il l'était dans le cas du « rendre comique ». Voici encore une autre histoire de Mark Twain : Son frère s'était aménagé une demeure souterraine, dans laquelle il avait placé un lit, une table et une lampe, et dont le toit était fait d'une toile à voile trouée ; à peine sa chambre était-elle en état qu'une vache, qu'on ramenait le soir du pâturage, tomba par le trou de la toile sur la table et éteignit la lampe. Le frère déploya la plus grande patience à faire sortir la vache et à réparer le désordre ; il fit de même lorsque les mêmes tribulations se renouvelèrent la nuit suivante, et ainsi de suite toutes les nuits. Cette histoire devient comique par sa répétition. Mark Twain la termine ainsi - lorsque, à la 46e nuit, la vache revint à tomber, le frère se dit - « La chose commence à devenir monotone. » C'est alors que nous ne pouvons retenir notre joie humoris­tique, car il y avait longtemps que nous nous attendions à voir le frère s'irriter de l'acharnement de cet accident. L'humour au petit pied que nous faisons, le cas échéant, dans notre existence, se produit en général aux dépens de notre méconten­tement il remplace notre colère 99.

Les variétés de l'humour sont extraordinairement nombreuses, selon la nature de l'émoi affectif qui est économisé pour produire l'humour : pitié, dépit, douleur, attendrissement, etc. Il semble que la série de ces variétés ne soit pas encore épuisée, car le domaine de l'humour s'élargit chaque jour davantage, chaque fois qu'un artiste ou un écrivain parvient à soumettre au joug de l'humour des émois affectifs jusque-là indomptés et, comme dans les exemples précédents, à en faire, au moyen d'artifices semblables, des sources de plaisir humoristique. Les artistes du Simplizissimus, par exemple, sont à ce point de vue arrivés à des résultats tout à fait étonnants en pro­duisant l'humour aux frais de l'épouvante et du dégoût. Du reste, les formes sous les­quelles l'humour se présente sont déterminées par deux particularités, qui dépendent des conditions de son éclosion. L'humour peut, tout d'abord, fusionner avec l'esprit ou avec une autre variété du comique ; son rôle consiste alors à éliminer l'éventualité du développement d'un affect, éventualité impliquée par la situation et susceptible d'en­traver l'effet de plaisir. Il peut, en second lieu, ou compenser complètement le déve­loppement de cet affect, ou simplement l'atténuer, ce qui représente même le cas le plus fréquent, car le moindre effort, ainsi que les diverses formes de l'humour « émoussé » (« gebrochener » Humor) 100, réalise cet humour qui sourit à travers les larmes. Il enlève à l'affect une partie de son énergie et lui donne en échange la résonance humoristique.

Comme nous l'ont montré les exemples précédents, le plaisir humoristique obtenu « par sympathie » avec l'auteur de l'humour tire son origine d'une technique parti­culière, qu'on pourrait comparer au déplacement, technique qui déçoit l'affect déjà prêt à se déclencher pour porter l'investissement sur un autre point, souvent ac­cessoire. Mais nous n'en sommes pas plus avancés dans la compréhension du proces­sus qui effectue, chez la personne humoristique elle-même, le déplacement inhibant l'évolution de l'affect. Nous voyons que l'endosseur de l'humour imite le créateur de l'humour dans ses propres processus psychiques, mais nous n'apprenons pas par là quelles forces permettent chez ce dernier la réalisation de ce processus.

On ne peut dire qu'une chose, c'est que, dans le cas où un homme triomphe de son affect douloureux, en comparant l'immensité des intérêts mondiaux à sa propre petitesse, ce triomphe n'est pas le fait de l'humour, mais de la pensée philosophique, aussi n'éprouvons-nous aucun plaisir à nous transporter au sein de ses pensées. Le déplacement humoristique est donc aussi impossible au plein jour de l'attention consciente que la comparaison comique ; comme cette dernière, il est lié à la condi­tion de demeurer préconscient ou automatique.

On peut acquérir quelque lumière sur le déplacement humoristique en le considérant sous l'angle d'un processus de défense. Les processus de défense sont les équivalents psychiques des réflexes de fuite et sont destinés à empêcher l'éclosion du déplaisir qui dérive de sources internes ; à cet effet, ils agissent comme régulateurs automatiques des opérations psychiques ; il est vrai qu'en fin de compte cette régu­lation se manifeste comme nocive et c'est pourquoi il lui faut être subordonnée au contrôle du penser conscient. J'ai démontré qu'un certain type de cette réaction de défense, le refoulement avorté, est l'agent des psychonévroses. Or l'humour peut être considéré comme la manifestation la plus élevée de ces réactions de défense. Il dédai­gne de soustraire à l'attention consciente, comme le fait le refoulement, le contenu de la représentation lié à l'affect pénible et il triomphe ainsi de l'automatisme de défen­se ; pour ce faire, il trouve moyen de soustraire au déplaisir son énergie déjà prête à se déclencher et de transformer cette énergie en plaisir par la voie de la décharge. On peut même penser que là encore ce sont les rapports avec l'infantile qui lui fournis­sent les moyens de s'acquitter de cette tâche. Seule notre enfance connut des affects, alors fort pénibles, dont, adultes, nous souririons aujourd'hui tout comme l'adulte, en tant qu'humoriste, rit de ses affects pénibles de l'heure présente. L'élévation de son moi, dont témoigne le déplacement humoristique - et qui d'ailleurs pourrait se formuler comme suit : « Je suis trop grand pour que ces événements me touchent de façon pénible » -, cette élévation, dis-je, l'adulte pourrait bien la tirer de la comparaison entre son moi actuel et son moi infantile. Cette opinion se trouve, dans une certaine mesure, corroborée par le rôle dévolu à l'infantile dans les processus névropathiques du refoulement.

En somme, l'humour se rapproche plus du comique que de l'esprit. Comme le comique, il a sa localisation psychique dans le préconscient, tandis que l'esprit, d'après nos recherches, représenterait un compromis entre l'inconscient et le pré­conscient. D'autre part, il ne participe point d'un caractère particulier commun à l'esprit et au comique et que peut-être nous n'avons pas jusqu'ici suffisamment mis en valeur. Le comique ne peut naître qu'à une condition : nous devons avoir l'occasion d'employer, simultanément ou à brève échéance, pour la même opération repré­sentative, deux modes différents de représentation, entre lesquels s'établira la « com­paraison » et se réalisera la différence comique. De telles différences surgissent entre ce qui nous est étranger et ce qui nous est propre, entre l'habituel et le modifié, l'attendu et le fortuit 101.

Ce qui, dans le cas du spirituel, importe au processus qui se déroule chez l'audi­teur, c'est la différence existant entre deux conceptions simultanées d'une même chose, conceptions qui travaillent chacune avec des dépenses différentes. La première de ces deux conceptions, orientée par les indications contenues dans le mot d'esprit, suit le chemin de la pensée à travers l'inconscient ; l'autre demeure en surface et présente le mot d'esprit comme une proposition quelconque issue du préconscient et devenue consciente. Ce ne serait peut-être pas errer que de faire dériver le plaisir qu'éprouve l'auditeur du mot d'esprit de la différence de ces deux mots repré­sentatifs 102.

Ce que nous venons d'énoncer touchant l'esprit n'est rien d'autre que ce que nous avons appelé sa double face, sa tête de Janus, alors, que la relation de l'esprit au comi­que ne nous semblait pas encore élucidée 103.

Dans le cas de l'humour ce trait caractéristique que nous avons mis ici en valeur s'efface. Nous éprouvons, il est vrai, le plaisir humoristique là où nous évitons un émoi affectif auquel nous nous attendions en raison de sa corrélation habituelle avec la situation présente ; dans ce sens l'humour peut aussi trouver sa place dans le con­cept élargi du comique d'attente. Mais, dans l'humour, il ne s'agit plus de deux modes représentatifs de même contenu ; ici, l'émotion désagréable qui doit être évitée domine la situation, et ainsi se trouve supprimé tout élément de comparaison entre les caractères respectifs de l'humour, d'une part, du comique et de l'esprit, de l'autre. Au fond, le déplacement humoristique représente un cas particulier de cette utilisation différente d'une dépense devenue disponible, utilisation qui, comme nous l'avons vu, fait si aisément échec à l'effet comique.

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Nous voilà donc arrivés au terme de notre tâche, après avoir ramené le mécanisme du plaisir humoristique à une formule analogue à celles du plaisir comique et de l'esprit. Le plaisir de l'esprit nous semblait conditionné par l'épargne de la dépense nécessitée par l'inhibition ; celle du comique par l'épargne de la dépense nécessitée par la représentation (ou par l'investissement) ; celle de l'humour par l'épargne de la dépense nécessitée par le sentiment. Dans les trois modes de fonctionnement de notre appareil psychique, le plaisir découle d'une épargne ; tous trois s'accordent sur ce point : ils représentent des méthodes permettant de regagner, par le jeu de notre activité psychique, un plaisir qu'en réalité le développement seul de cette même activité nous avait fait perdre. Car cette euphorie, à laquelle nous nous efforçons par-là d'atteindre, n'est rien autre que l'humeur d'un âge où notre activité psychique s'exerçait à peu de frais, l'humeur de notre enfance, temps auquel nous ignorions le comique, étions incapables d'esprit et n'avions que faire de l'humour pour goûter la joie de vivre.