3. L’étude du contexte familial et social en matière de « schizophrénie »

I

En abordant le problème des origines de la schizophrénie, il serait bon de nous mettre d’accord sur ce qu’est la schizophrénie. Mais une étude des travaux présentés à ce congrès3 nous fait douter que nous soyons d’accord sur la chose même dont nous cherchons les origines.

Je n’aime guère utiliser le terme de schizophrénie, mais il serait quelque peu téméraire de l’éliminer de mon vocabulaire alors qu’il est sur les lèvres de tant de gens.

La plupart des orateurs, sinon tous, semblent accorder leur assentiment explicite ou tacite à ce que je tiens pour une hypothèse, à savoir que la « schizophrénie » est un état affectant des gens diagnostiqués comme schizophrènes. Leur opinion semble être que des gens sont considérés comme schizophrènes parce qu’ils souffrent de schizophrénie. Le problème des origines consiste dès lors à découvrir pourquoi certaines personnes et non d’autres sont atteintes de ce mal.

Cette attitude entraîne un certain nombre de difficultés. Qu’on considère l’état des schizophrènes comme organique, social, psychologique, génétique, ou psycho-biologico-social, je crois pouvoir dire que si, d’une part, presque tout le monde est d’accord sur le fait qu’il existe un état pathologique, appelé schizophrénie, dont souffrent les schizophrènes, d’autre part on n’est guère d’accord sur la nature de cet état ni sur ses origines.

Cela étant, je propose de remonter un peu plus haut et de partir de l’idée suivante : la schizophrénie est le nom d’un état que la plupart des psychiatres imputent à des patients qu’ils appellent schizophrènes.

Ceux qui emploient le terme de schizophrénie pour désigner l’état pathologique de certaines personnes ne font le plus souvent que coller une étiquette sur un état qu’ils constatent sans en connaître exactement la nature : ce n’est pas là un diagnostic mais une présomption ou une hypothèse. D’où il ressort que chercher les origines revient à poursuivre un lièvre dont les traces n’existent que dans l’esprit des chasseurs. Dans quelles circonstances en effet l’imputation de schizophrénie est-elle avancée ? Pourquoi ? Par qui et à qui ?

Une recherche de l’origine de la schizophrénie exige que nous commencions par le commencement, que nous mettions toutes les présuppositions entre parenthèses, que nous considérions d’abord les rapports entre psychiatre et patient.

Nous avons seulement commencé à percer la surface de ces relations transactionnelles. Nous devons nous demander seulement pourquoi et comment, dans certaines circonstances, il est commode et même apparemment inévitable de considérer un membre d’un groupe social comme atteint d’une maladie appelée schizophrénie, mais aussi dans quelle mesure un comportement diagnostiqué comme schizophrénique devient plus intelligible lorsqu’il est placé dans le contexte de la situation sociale originelle à laquelle il appartient.

Cela ne signifie pas que le comportement de la personne considérée comme schizophrénie n’ait rien à voir avec l’étiologie de la schizophrénie. On pourrait dire que son comportement, qui a entraîné le diagnostic, est l’un des nombreux facteurs étiologiques entrant en jeu dans la genèse de la schizophrénie. Ce comportement est une des « causes » de la « schizophrénie ». Mais la spirale sans fin de la trans-action sociale n’a pas débuté et ne s’achève pas là.

Nous abordons le mouvement suivant de la spirale lorsque nous demandons dans quelle mesure la « schizophrénie » est la « cause » du comportement subséquent de la personne en cause – ou, si l’on préfère, dans quelle mesure un comportement considéré comme schizophrénique entraîne une certaine forme de traitement. On peut imaginer que le diagnostic de schizophrénie, en incitant le sujet à jouer le rôle de schizophrène, engendre lui-même une grande partie du comportement considéré comme faisant partie de la symptomatologie de la schizophrénie.

***

Expérience : Prenons un groupe (N) de personnes considérées comme normales.

Traitons-les comme des schizophrènes.

Prenons, d’autre part, un groupe (X) de personnes considérées comme manifestant les premiers symptômes de la schizophrénie.

Traitons-les comme des personnes normales.

Prédiction : Beaucoup des membres du groupe (N) commenceront à manifester les symptômes d’un début de schizophrénie.

Beaucoup des membres du groupe (X) commenceront à paraître normaux.

***

Expérience : Prenons un groupe de personnes manifestant les premiers symptômes de la schizophrénie et

(1) traitons-les comme des malades mentaux

(2) traitons-les comme des gens normaux.

Prédiction : Dans le premier cas (1), la « symptomatologie » schizophrénique sera fortement augmentée.

Dans le second cas (2), cette symptomatologie sera sensiblement diminuée.

Une expérience de cette sorte est réalisable mais, autant que je le sache, n’a pas été tentée. N’est-ce pas curieux ? J’ajouterai que les « prédictions » formulées ci-dessus procèdent pourtant de ma propre expérience au cours de ces vingt dernières années.

Il sera difficile d’étudier les origines de la schizophrénie si notre recherche se limite à des situations où le diagnostic de la schizophrénie et tout ce qui l’accompagne ont déjà été avancés.

II

Il y a au moins trois problèmes majeurs : l’échantillonnage, le contexte et la méthode. Chacun mérite d’être étudié séparément. Dans les pages qui suivent, je me contenterai de me référer brièvement aux recherches que nous avons entreprises à Londres, et, dans la partie finale de ce chapitre, je reviendrai à l’individu, à la lumière de nos études du contexte social, et je proposerai deux ébauches de théorie.

a) Études de familles.

Nous avons essayé de découvrir jusqu’à quel point un individu considéré comme schizophrène fait partie de son contexte familial au même titre que les autres membres de la famille, en nous efforçant moins d’élaborer une typologie des structures familiales que de démystifier ce qui nous est toujours apparu comme des situations résolument artificielles. Nous avons comparé de telles situations avec ce qui se passe dans les familles « normales ».

Quiconque a étudié de près les familles de schizophrènes semble disposé à reconnaître que l’apparente irrationalité de l’individu trouve son explication dans son contexte familial originel. La famille tout entière apparaît comme irrationnelle. Cette irrationalité de la famille trouvera-t-elle sa rationalité lorsqu’elle sera considérée dans son contexte ? Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive au contexte de tous les contextes sociaux, le système mondial total.

Cela étant dit, nous avons poussé notre étude non seulement jusqu’aux opérations intrafamiliales mais jusqu’aux relations interfamiliales et extrafamiliales. Speck, à Philadelphie, a récemment mené cette entreprise plus loin que quiconque (à ma connaissance) ne l’a fait à ce jour. Il a rapporté un cas significatif de symbiose mère-fils s’étendant sur vingt années. Le père est mort peu après la naissance du fils, aujourd’hui âgé de vingt ans et qui n’a ni frère ni sœur. La mère et le fils n’ont eu presque aucun contact avec qui que ce fût. Speck s’est employé à reconstituer le réseau de personnes dont la mère s’est détachée au cours des vingt années écoulées, allant jusqu’à réunir trente-cinq personnes représentant sept familles. Il n’a pas « traité » le fils ou la mère individuellement ou ensemble mais il a « traité » l’ensemble de toutes ces personnes. Des modifications très nettes s’y sont produites et répercutées, parmi lesquelles l’éclatement de la symbiose entre la mère et le fils lorsque tous deux, pour la première fois depuis vingt ans, se sont trouvés en rapport avec leurs collatéraux.

Nous avons aussi été amenés à étudier des micro-modifications s’étendant à plusieurs générations de petits réseaux sociaux, en particulier des familles. C’est là un domaine curieusement négligé par les sociologues, les anthropologues et les historiens.

b) L’« antihôpital ».

Le Dr David Cooper a créé à l’Hôpital Shenley ce qu’il a appelé un « antihôpital », dans un des pavillons de Shenley hébergeant une vingtaine de jeunes schizophrènes du sexe masculin. Disons, en bref, qu’avec l’effacement de la distinction entre patients et personnel le pavillon 21 est devenu une sorte de communauté ou de foyer, sans « personnel » mettant des « patients » au lit, les faisant se lever, leur administrant des drogues, etc. Il devint peu à peu impossible de dire qui « traitait » qui (à supposer que quelqu’un « traitât » quelqu’un) et pour quelle maladie, dès lors qu’il n’était plus possible de savoir qui était sain d’esprit et qui ne l’était pas, la question ne se posant même plus.

c) L’étude des autobiographies et des vies.

Plus de gens que nous ne le pensons peut-être vivent des expériences qu’il ne serait pas permis de dévoiler s’ils devaient consulter des psychiatres à leur sujet. Nous possédons un nombre croissant de témoignages encore non publiés dont les auteurs ont réussi à traverser sans obstacle toutes sortes de transformations.

d) Les foyers.

Depuis 1946 fonctionnent à Londres des foyers dirigés par ceux qui en font partie. Plus de cent cinquante personnes y ont séjourné. Il n’y a ni personnel ni patients, personne n’y est psychiatre et personne schizophrène. Cette expérience (qui se poursuit) a montré, de manière concluante, que beaucoup d’individus qui se comportent d’une manière typiquement schizophrénique dans certains endroits se comportent différemment dans ces foyers. Ce qui s’y passe est à la fois plus banal que beaucoup ne le prévoyaient et, à d’autres égards, étrange et nouveau. Les hôpitaux psychiatriques les plus « libéraux » restreignent le champ des possibilités ouvertes aussi bien au personnel qu’aux patients. Dans ces foyers, en revanche, s’il y a des règles, elles sont ouvertes à l’examen et à la révision.

III

Un individu peut être exalté ou déprimé, hors de lui, il peut progresser, tourner en rond, revenir en arrière ou s’immobiliser. Les deux dernières de ces attitudes tendent plus particulièrement à faire parler de schizophrénie. Le comportement le plus « tabou » de tous est peut-être le retour en arrière (régression) et, en dépit de tout ce qu’on a écrit sur lui, il est encore, à mon avis, très mal compris.

Au Pavillon 21 de Cooper et dans nos foyers, cette régression n’a pas été interrompue. Non contrarié, un processus se dessine, qui apparaît être une séquence naturelle, avec un commencement, un milieu et une fin. Pour éviter les connotations pathologiques qui accompagnent des formules du genre « dépression schizophrénique aiguë », je désignerai provisoirement et simplement cette séquence hypothétique par la lettre X.

Je n’ai jamais vu cette séquence X dépasser le stade initial (dépressif) au sein d’une famille, et très rarement dans un hôpital psychiatrique. En revanche, dans nos foyers, je l’ai vue se poursuivre jusqu’à son terme, c’est-à-dire jusqu’au stade où les psychiatres parleraient de guérison, sans drogues, électrochocs ou psychothérapie proprement dite, et durer de quelques heures à plus d’un an. Il semble s’agir d’une sorte de séquence mort-renaissance, d’où l’individu, si tout va bien, revient avec un sentiment de re-naissance, de renouvellement, de réintégration dans le monde. J’ai donné ailleurs4 des exemples de ce « voyage ».

Paradoxalement, beaucoup de personnes considérées comme des schizophrènes sont incapables d’effectuer ce « voyage », parce qu’elles en sont empêchées soit par un traitement, soit par un ensemble d’obstacles à la fois intérieurs et extérieurs. Ces personnes sont souvent transférées du contexte déplorable et mystifiant de leur famille au contexte également déplorable et tout aussi mystifiant de l’hôpital psychiatrique, sans que se produise aucun changement existentiel. Leur famille et l’hôpital les empêchent l’un et l’autre de prendre la route X, pour y chercher une issue possible. Tout le monde, y compris le patient, peut avoir peur du processus X, souvent considéré comme le début d’une schizophrénie caractérisée alors qu’il peut être le commencement d’une guérison. Il est traité au moyen de tranquillisants, d’électrochocs, etc. Si processus X est confirmé par d’autres comme étant ce que je le soupçonne d’être, des possibilités de guérison sont parfois offertes à ces personnes mêmes dont le « traitement » consiste à leur refuser ces possibilités.

***

Je voudrais donner ici une idée du nœud dans lequel se trouvait bloqué un jeune homme de vingt-trois ans lorsque je l’ai vu pour la première fois. Je le présente comme un exemple de l’intériorisation d’une situation familiale impliquant plusieurs générations et conduisant encore à un diagnostic de schizophrénie. Bien entendu, je simplifierai énormément les choses.

Ce jeune homme se fait de lui-même l’idée suivante :

Côté droit : masculin.

Côté gauche : féminin.

Le côté gauche est plus jeune que le côté droit.

Les deux côtés ne se rejoignent pas.

Tous deux sont pourris, et le sujet est condamné avec eux à une mort précoce.

Détails fournis par la psychanalyse et d’autres sources :

Les parents du jeune homme se sont séparés quand il avait cinq ans.

Sa mère lui a dit qu’il ressemblait à son père.

Son père lui a dit qu’il ressemblait à sa mère.

Sa mère lui a dit que son père n’était pas un vrai homme.

Son père lui a dit que sa mère n’était pas une vraie femme.

Pour Paul (le jeune homme) tous deux avaient raison.

Conséquemment, d’une part (ou, comme il dirait, par son côté droit) il était homosexuel passif et d’autre part (son côté gauche) une lesbienne mâle.

Le père de sa mère (PM) est mort peu après la naissance de Paul.

La mère de Paul a dit qu’il tenait de son père.

Mais les choses remontant plus loin encore :

La mère de sa mère (MM) ne considérait pas son mari (PM) comme un vrai homme.

Le père de sa mère (PM) ne considérait pas davantage sa femme (MM) comme une vraie femme.

Par le truchement de sa mère, Paul pensait que le père de celle-ci (PM) s’identifiait à l’identification de sa propre mère (l’arrière-grand-mère de Paul) à la relation de son père (l’arrière-arrière-grand-père de Paul) avec sa femme (l’arrière-arrière-grand-mère de Paul).

Par le truchement de son père, Paul pensait que le père de son père s’identifiait à l’identification de sa propre mère (l’arrière-grand-mère de Paul) avec la femme idéale de son père (l’arrière-grand-père de Paul).

Lorsque nous nous efforçons sérieusement de pénétrer dans un ensemble familial couvrant trois générations, la situation devient complexité presque inextricable.

Les seules altérations5 de l’identité familiale sont incroyables. Considérons, par exemple un homme et une femme, Jack et Jill. Jack est un mari, un père, un grand-père, un fils. Jill est une épouse, une mère, une grand-mère, une fille. S’ils ont un fils qui se marie et a une fille, Jill est finalement une petite-fille, une fille, une sœur, une épouse, une mère, une grand-mère, une nièce, une cousine, etc.

Dans une famille, les gens peuvent être désignés par un nom (Jill), par des altérations pronominales (elle, je, toi, etc.) ou par des altérations familiales (fille, épouse, mère, belle-mère, grand-mère). Ces altérations familiales sont les autres que Jill est pour tel ou telle ou tels autres, ou encore pour elle-même. Pour que son existence familiale totale soit réalisable, ces altérations doivent constituer un ensemble viable.

Une personne est, dans un sens, un ensemble de relations. Bill a des relations de fils avec son père. Mais qui est son père et qu’est-il ? Cet homme, Tom, qu’il appelle père est lui-même un ensemble de relations. Ainsi, dans sa relation avec Tom (père), Bill (fils) a des relations non seulement avec les relations de Tom avec Bill, mais aussi avec beaucoup d’autres relations :

 

Fils (Bill) → P (Tom)

→ F (Bill)

→ M (Mère)

→ gmp M (grand-mère paternelle)

→ gpp P (grand-père paternel)

→ gmp M ⇄ gpp P

→etc.

En outre, Bill (fils) est apparenté aux relations de Tom (père avec ses relations à lui, Bill). Par exemple : Bill peut être très conscient de la façon dont son père (Tom) a des rapports avec la relation de Bill avec la relation de son père avec Jeanne (mère de Bill, femme de Tom).

C’est-à-dire : la relation de F avec la relation de P avec la relation de F avec la relation de P avec la relation de M :

F → P → F → (P ⇄ M)

Si M (Jeanne) est par exemple en désaccord avec la nature des relations de P avec la relation de F avec PM ou MP, F se trouve alors impliqué dans

F → M → P → F (P ⇄ M)

Et la discorde familiale peut, entre autres choses, tourner autour des différentes conceptions que F, P et M ont de M → P → S (P ⇄ M), c’est-à-dire :

F  → (M → (P → (F → (P ⇄ M))))

≠ M → (M → (P → (F → (P ⇄ M))))

≠ P → (M → (P → (F → (P ⇄ M))))6

Ce n’est là qu’un fragment très simplifié d’un exemple très simple…

Considérons la relation de A avec lui-même. Il y a la relation de A avec lui-même en tant que fils et la relation de A avec lui-même en tant que père. Considérons alors la relation entre la relation de A avec lui-même en relation avec son père et la relation de son père avec lui, et la relation de A avec lui-même en relation avec sa relation avec son fils, et la relation de son fils avec lui. La relation de chaque personne avec elle-même est influencée par les relations existant entre les relations qui comprennent l’ensemble des relations qu’elle a avec d’autres.

Faisons un pas de plus. Nous avons la relation de A avec son père et la relation de A avec sa mère, la relation de A avec la relation de son père avec lui, la relation de A avec la relation de sa mère avec lui, la relation de A avec la relation de sa mère avec son père, la relation de A avec la relation de son père avec sa mère, et aussi la relation de A avec la relation de son père avec sa relation avec la relation entre son père et sa mère. La nature de la relation de A avec la relation de son fils avec la relation de A avec sa femme est en relation avec la nature de la relation de A avec la nature de la relation de son père avec la relation de A avec la relation de son père avec la mère de A, etc., etc.

Mais revenons à Paul. Sa mère pensait pouvoir être un meilleur mari et un meilleur père que son véritable père, et son père pensait pouvoir être une meilleure épouse et une meilleure mère que sa mère véritable.

Dans cette optique, il n’y avait jamais eu un homme ou une femme réels, dans la famille, depuis quatre générations.

Paul, à cause de son intériorisation de cet ensemble embrouillé de relations, est prisonnier d’un nœud qui, en fait, le paralyse.

Son côté droit ressemble à l’idée que son père se fait de sa ressemblance avec sa mère – une femme irréelle et un faux homme. Son côté gauche ressemble à l’idée que sa mère se fait de sa ressemblance avec son père – un homme irréel et une fausse femme. Mais il se passe également que son côté droit s’identifie avec l’idée qu’il se fait de son père et son côté gauche avec l’idée qu’il se fait de sa mère. En outre, son côté droit s’identifie avec l’idée que sa mère se fait de lui en tant qu’époux et père idéal de sa mère (à elle), et son côté gauche s’identifie avec l’idée que son père se fait de lui en tant qu’épouse et mère idéale de son père (à lui).

Le corps de Paul était donc une sorte de mausolée, de cimetière hanté où les fantômes de plusieurs générations vivaient toujours alors que leur corps physique s’était décomposé. Cette famille avait enterré ses morts les uns dans les autres, et ce qui précède est un schéma très simplifié du processus complexe de la confusion sexuelle de plus en plus torturée et tortueuse qui s’était développée au sein de la structure familiale.

Ce jeune homme était prisonnier d’un nœud qu’il avait fallu au moins quatre, et peut-être cinq ou six générations, pour nouer.

Conclusions.

Le concept de schizophrénie est une camisole de force qui emprisonne psychiatres et patients. En ôtant cette camisole de force, nous pourrons voir ce qui arrive. Il a été démontré, dans le domaine de l’éthologie, que l’observation du comportement d’animaux en captivité ne nous dit rien de valable sur leur comportement dans leur milieu naturel. Toute notre civilisation actuelle est peut-être une forme de captivité. Mais les observations sur lesquelles psychiatres et psychologues se sont basés pour élaborer l’image classique de la schizophrénie ont presque entièrement été faites sur des êtres humains doublement, voire triplement captifs.

L’homme n’a pas toujours besoin de barreaux pour faire des cages : les idées aussi peuvent être des cages. Des portes sont ouvertes dans les hôpitaux psychiatriques à mesure que les remèdes chimiques deviennent plus efficaces, mais les portes de notre esprit sont les plus difficiles à ouvrir.

Marx disait qu’en toutes circonstances un Nègre a une peau noire mais que c’est seulement dans certaines conditions socio-économiques qu’il est un esclave. En toutes circonstances un homme peut être coincé, se perdre lui-même, avoir à faire demi-tour et faire un long chemin en arrière pour se retrouver – mais c’est seulement dans certaines conditions socio-économiques qu’il sera atteint de schizophrénie.