VII. — Déplacement et élaboration secondaire dans le rêve et le mythe.

Dans le mythe et le rêve, une grande part des différences entre les contenus latents et manifestes est due à la condensation. La seconde méthode que l’inconscient utilise pour le déguisement onirique est celle du déplacement, ainsi que Freud l’a nommé. Cette part du travail onirique a son répondant dans le mythe. Pour des raisons qui apparaîtront bientôt, je traiterai du déplacement en même temps que du troisième aspect du travail onirique, l'élaboration secondaire.

Lorsque nous avons commencé à examiner les analogies entre rêve et mythe, nous voulions surtout justifier notre démarche. Nous avons pu réduire deux objections, nous avons laissé la troisième sans réponse. Il nous faut y revenir. On peut nous opposer, d’après les données des recherches récentes, que le mythe a subi des modifications avant d’atteindre la forme où il nous est transmis — alors que le rêve paraît être une création fugace, éphémère. Mais ce n’est là qu’une apparence. Le contenu du rêve est lui aussi préparé de longue main. Nous avons comparé les périodes de la vie d’un homme et celles d’un peuple et nous avons trouvé que le rêve et le mythe tirent leur source d’un temps préhistorique. Nous avons vu que les composantes oniriques sont préformées à l’état vigile. Ajoutons que le développement du rêve n’est pas terminé avec le réveil. La concurrence entre les représentations et les désirs qui suscitent le rêve et la censure se poursuit. Pendant que nous essayons d’évoquer un rêve, et plus particulièrement lorsque nous essayons de le raconter, la censure accomplit encore des modifications pour parfaire le remaniement onirique. C’est ce que Freud nomme « l’élaboration secondaire »35.

Elle est la poursuite, du travail de déplacement qui s’est fait au cours même du rêve. Ces deux processus de même nature poursuivent un même but. Ils déplacent le contenu et l'affect du rêve. Les éléments dont la signification est prééminente parmi les pensées du rêve tiennent dans le rêve même un rôle accessoire, tandis qu’une quelconque circonstance est traitée en long et en large. C’est ainsi que selon l’expression de Freud, il se produit dans le rêve, un « renversement de toutes les valeurs ». L’insignifiant devient le centre brûlant de l’intérêt à la place de ce qui est significatif et l’accent affectif, en relation avec les pensées du rêve, est déplacé du plus au moins significatif. Au cours de l’élaboration secondaire, ces phénomènes se répètent. Ce sont justement les passages critiques du rêve qui succombent le plus vite et le plus fortement au refoulement dès le réveil ce qui rend leur reproduction malaisée. De sorte que l’affect aussi subit une modification proche de la précédente.

Un complexe de grande valeur affective et qui fonde le rêve, se fera valoir au cours de la même nuit ou d’une des nuits suivantes. Les rêves ultérieurs tendent à la même réalisation de désir que les précédents ; ils comportent de nouveaux moyens d’expression, d’autres symboles et des associations latérales nouvelles. Un complexe puissant peut s’exprimer des années durant sous forme d’un rêve répétitif. À cet égard, il suffit de rappeler les rêves typiques dont nous avons parlé, par exemple le rêve infantile de nudité. Et ces rêves typiques ménagent la transition allant du rêve au mythe. Mutatis mutandis, nous reconnaissons un processus psychologique identique dans le fait que le même rêve accompagne longtemps un sujet et se modifie peu à peu par assimilation d’éléments nouveaux, et dans celui qu’un mythe subit au cours des périodes de la vie d’un peuple des modifications progressives.

Bien entendu, les laps de temps au cours duquel se développe un mythe sont infiniment plus grands que pour le rêve. D’autre part, nous pouvons solliciter des renseignements sur les points douteux de la part d’une personne à laquelle nous voulons interpréter un rêve. Par comparaison, l’analyse d’un mythe est rendue difficile car nous sommes réduits à pénétrer, par des comparaisons et des combinaisons, dans une formation psychique constituée il y a des millénaires. Ce n’est alors que pour quelques rares cas, spécialement favorables, qu’il sera possible de discerner quelle part du déplacement revient au temps où le mythe s’est fixé, et quelle part aux époques suivantes où la tradition orale s’est transmise de génération en génération. Lorsqu’une version ne correspondait pas aux conceptions d’une génération, celle-ci entreprenait une « élaboration secondaire » du mythe. Nous ne devons pas oublier les influences marquantes que les mythes de ses voisins ont pu exercer sur la transmission des mythes d’un peuple. Pour toutes ces raisons, ce serait forcer la réalité que d’entreprendre une séparation artificielle entre déplacement et élaboration secondaire. Lorsque je parlerai de déplacement dans le mythe, je laisserai dorénavant la question ouverte de savoir s’il s’agit d’un déplacement primaire ou secondaire.


35 Je ne prends en considération ici que les manifestations de l’élaboration secondaire qui apparaissent lors de l’essai de reproduction du rêve ; elles sont d'une signification particulière pour la comparaison avec le mythe. Je ne m’appesantirai pas sur les autres effets de l’élaboration secondaire qui agissent au cours même du rêve et en modifient la forme.