4. Psychoanalysis lithographica

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(L’Apocalypif, cité par l’auteur )

« L’enfant imaginaire. » L’enfant : fruit de la conception, bénéfique objectivation de la jouissance d’un instant, promesse et projet, épanouissement vers cette même jouissance recréée dans un être à la fois nous-mêmes et déjà un autre... enfant, oui, mais de l’imaginaire, du nostalgique, de l’inassouvi ; enfant hors coït, à naître par le seul pouvoir de l’esprit, enfant privé de réalité, exclu du monde cohérent des symboles. Enfant exclu, relégué dans l’imaginaire ! Pourquoi au juste ? La réponse freudienne est univoque : pour ne jamais naître tout à fait, pour demeurer en éternelle gestation, afin de perpétuer l’analyse, dont

il serait — s’il naissait au monde « réel » — l’indésirable produit final...

Plus que le résultat, ce qui compte en effet pour Conrad Stein c’est le geste même de l’accoucheur, le geste maïeu-tique à jamais inachevable, le plaisir indéfiniment renouvelé de préparer un « accouchement »... Le préparer seulement, car s’il avait lieu pour de vrai, il donnerait vie à tout autre chose qu’un enfant. A quoi justement ? Voilà ce que nous ignorons pour le moment et que nous aurons à entrevoir au bout du chemin.

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Constatons pour commencer que le livre de Conrad Stein n’a rien, lui, d’un enfant imaginaire ; il est là bel et bien de par sa présentation élégante, frisant la coquetterie, de par son style d’une divine impavidité, de par la portée de ses théories enfin, aux leviers plaisamment dissimulés. Et voilà déjà que, depuis plus de deux ans, le livre suit son destin séparé. Habent suafala libelli (les livres ont leur destin à eux) — note Imre Hermann, en reprenant le vieil adage dans la postface de son ouvrage, si longtemps ignoré du public '. Or, abstraction faite de la conjoncture et de certaines contingences, on peut affirmer que le destin de L’Enfant imaginaire est engagé d’ores et déjà. Et ceux-mêmes qui — par programme ou par suivisme — tiennent à l’ignorer ne pourront, à la longue, échapper à son influence. Reste une question : comment un ouvrage de cette qualité n’a-t-il guère suscité, auprès des amis de l’auteur pour le moins, de prises d’acte ou de date, comment a fait défaut, le besoin ou le désir de faire partager l’expérience, d’engager le dialogue, ou encore, pour en finir avec un livre qui les gênerait, de mettre en forme irritation, objections ou critiques ? Peut-être les présentes réflexions apporteront-elles une réponse, au moins implicite, à cette question.

Pour ma part, je ne saurais pas ne pas évoquer les avatars que l’ouvrage a revêtus en moi au cours des relectures successives, relectures motivées tant par l’intérêt que je lui porte que par l’obligation que j’avais contractée envers moi-même d’en présenter une recension qui fût à la hauteur de mon estime. Or, ce dernier projet s’étant heurté à un échec répété, force m’était de m’interroger, s’il ne tenait pas à la nature même de l’entreprise de Conrad Stein de rendre futile toute glose, au moins sur le contenu théorique proprement dit.

Mais venons-en d’abord à l’historique de ces échecs. Lors de mon premier insuccès, j’énonçai, non sans dépit, que j’avais affaire là à un ouvrage digne d’un Kant et qu’il eût été plus éclairant de l’intituler d’emblée : « Critique de la Raison psychanalytique pure et a priori. » Si l’auteur 111’avait placé devant un tel titre, j’aurais tôt fait de comprendre la vanité de mes efforts, et je me serais épargné les annotations marginales que j’avais prodiguées d’abondance sur des points d’accord, de désaccord et de discussion, en vue de préparer mon essai. Depuis ma très ancienne lecture de Kant, j’aurais pu savoir qu’on ne dialogue pas avec les a priori... tout au plus on se les tient pour dits. Néanmoins, il m’était impossible de dissimuler un fait : tout à l’opposé de mes bâillements kantiens, indiscutablement, je prenais plaisir à cette lecture et j’assistais avec un intérêt soutenu à ces séances de laborieuse gymnastique, débouchant toujours sur quelques nouveaux exercices, sur quelques nouvelles trouvailles, aussi logiques qu’inattendues. A n’en pas douter, une spontanéité y perçait à chaque page. De fait, me disais-je avec un regain de courage, le propos de l’auteur ne serait rien d’autre que de faire participer, pas à pas, à sa propre démarche, tout en nous rompant, petit à petit, aux instruments de sa recherche. Et déjà, inspiré, je me mis à esquisser mon papier :

« Visite d'un laboratoire »

Réception du visiteur. Tout bien arrangé pour lui faciliter la tâche : étiquettes, un ordre exemplaire et classique : La situation psychanalytique. Le complexe d’Œdipe. Le complexe de castration. Puis la recherche personnelle : L'espace psychanalytique. De toutes ces machines, bien pro-picmem disposées, on montre comment leur fonctionnement va de soi. Mais à côté des évidences, on n’épargnera pas au visiteur les hésitations ayant précédé les résultats obtenus, les recherches, les tâtonnements, l’obstination du chercheur. Maintenant, enfin, tout est bien en place.

Suivra la liste des appareils : l’inceste, la parole instau-ratrice, la bi-identification d’avant le Verbe, l’acceptation de la castration, la différence des sexes... On n’oubliera pas de signaler que ces appareils sont eux-mêmes, pour la plupart, les produits du Laboratoire ; on expliquera toujours les motifs de leur achat ou de leur invention, de leur usage, de leur destination.

Il faudra noter également un apparent conformisme, pure exigence de courtoisie à l’égard du visiteur, supposé de haut rang. On n’usera jamais de persuasion à son égard ni on n’essaiera de le gagner à la cause du laboratoire. L’ouvrage aura à parler par lui-même. Mais chaque fois qu’il est question d’un appareil, son fonctionnement est illustré par des exemples minutieusement analysés.

Le visiteur de bonne foi ne pourra pas ne pas adhérer à leur évidence. De bonne foi, il importe qu’il le soit. Sans quoi, il risque, derrière les évidences présentées, de relever un vice : celui même qu’implique la volonté, aussi masquée qu’elle fût ; de faire reconnaître son propre Laboratoire, alors qu’il est présenté comme l’instrument même de la reconnaissance, précisément.

Suivraient alors des considérations sur l’autoanalyse. Celle-ci n’est pas une application de la science présentée mais son élaboration même à l’aide de sujets couchés sur le divan. Inséparabilité donc de 1’ « autoanalyse » et de I’ « hétéro-analyse ». Les patients ne seraient rien d’autre que l’équipe de collaborateurs tendant à Pautoanalyse, à jamais inachevable, de l’auteur. Leur rencontre, privilégiée, avec l’autoanalysant serait l’analyse tout court.

Je terminais ainsi : Plein d’admiration et de dépit, le visiteur de haut rang prend congé. Il franchit le seuil sans proférer le moindre commentaire de ce qu’il vient de vivre, sûr qu’il est que bientôt il écrirait au directeur pour obtenir l’insigne faveur d’être admis au sein de l’équipe, afin qu’un jour, il devienne directeur de son propre laboratoire, apte, à son tour, à régir sa propre équipe d’autoanalvse.

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 » *

Décidément, je ne suis bon qu’à faire de l’esprit à bon marché, me dis-je, en relisant mon projet. Je me laisse « posséder » à mon propre piège. A vouloir prendre mes distances — au lieu de pénétrer dans les ressorts de la pensée —, j’ai réduit mon rôle à celui d’un reporter, épinglant des particularités, juste bonnes pour le folklore. Or, un propos dense et multivoque comme celui de Conrad Stein requiert une première exigence : dégager le dessein profond de l’auteur. Le péril le plus redoutable d’une telle entreprise est, certes, de rester court. Ce n’est pas un hasard si mon visiteur du Labo est resté coi. Force m’est de constater que ce livre me cloue le bec, ou me pousse dans le rôle ingrat de l’innocent du village. A moins... oui, à moins de tourner la difficulté et de parler de l’auteur, non pas de celui que je connais bien, mais de celui qui se dégage de son livre, dans son rapport à son livre précisément. Voyons un peu ce que ça donnerait.

« Pour une théo-logie ou comment devenir dieu en parlant »

Conrad Stein est un auteur consciencieux. Il décrit consciencieusement sa difficulté à écrire son livre et tout ce que cela implique comme enseignement. Il peut en parler, lui, car il sait que, quant à ses inhibitions, il n’y est pour rien. Elles ne sont que l'effet inéluctable et omniprésent d’une donnée qui tous nous dépasse : celle même du péché originel. Il importe de le savoir, comme il convient de ne pas ignorer que le péché originel, à son tour, résulte de la parole originelle, d'autant que celle-ci énonce un interdit, mais trop tard, lorsqu'il a déjà été enfreint. Ainsi sommes-nous, certes, tous innocents d’être coupables mais tous coupables aussi à vouloir nous innocenter. Car, acceptons-le une bonne fois, nous sommes tous des pécheurs. Un original poserait-il la question : est-ce notre faute de désirer notre mère ? Il faudra lui répondre : oui ; n’est-il pas prescrit d’être fautif, le moyen étant, préci-sèment, de la désirer ?... Être coupable d’un désir, c’est cela être tout court. Dire : je ne suis pas coupable est une véritable tautologie. Il suffirait alors de dire : je ne suis pas... Ce qui est absurde. Ce que l’on doit dire, au contraire, est ceci : Je ne suis pas coupable d’être coupable, comme je suis innocent de toute innocence. Conclusion : pour pouvoir énoncer cela, il faut que je ne sois ni « innocent » ni « coupable », mais tout simplement un analysé-analyste.

J’accepte donc ma coulpe anthropologique, moyennant quoi je suis déchargé de tout soupçon de quelque péché réel. Je puis soutenir par conséquent et en toute innocence ceci : tout ce que je dis dans mon livre est bon pour moi et tout le monde doit reconnaître également qu’il en est de même pour vous tous. Avis contraire ? Néant. Vous avez raison de ne pas me contredire. Je peux vous le garantir, moi, parce que j’ai étudié la question consciencieusement et avec impartialité. Puisque la position de l’impartialité est bien celle que j’ai prise, j’ai le privilège — et il ne tient qu’à vous de le partager avec moi — d’avoir une jambe en deçà, une jambe au-delà de la « barrière »... de l’inceste. A cheval sur ce qui me divise, je fonce en avant, en fendant l’entre-deux des illusions, dans l’immortalité de la mort, vers la vie immortelle.

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 » « 

Ce n’est pas trop mal tourné cette fois — me dis-je — non sans inquiétude. N’est-ce pas que j’ai l’air moins demeuré que dans la tentative précédente ? Et je vois Conrad se tourner vers moi, avec l’indulgence due aux simples d’esprit : « Mais enfin, Nicolas... » — l’entends-je dire avec infiniment de points de suspensions. Non, décidément, une fois de plus, je n’ai encore rien compris à son livre et il y a peu de chance pour m’en tirer jamais ! « Mais, enfin, Conrad, quoi ? Un livre est un livre » — dis-je — en rendant, coup pour coup, les points de suspensions. Conrad répond par le silence. Je sens bien pourtant qu’il a avalé une phrase. Je ne suis pas fort en devinettes, mais cette fois je crois saisir. Il s’agit d’une phrase non dite, parce qu’imprononçable. Cette phrase, la voici : t Le Livre, c’est moi. i Oufïf ! ! ! Voilà ce que c’est qu’un dialogue « qui vient à point ». Pourtant je l’ai un peu dit que le livre c’était lui, mais je n’ai pas su en tirer les conséquences correctes. Il faut entendre : le livre est une œuvre et cette oeuvre c’est mot. Voilà qui est clair. Je peux repartir.

« Le livre qui écrit un livre »

Le lithographe. La pierre (= Stem) qui écrit. Mais elle n’est qu’un cliché, ne sait que reproduire. Il reproduit ce qui a été gravé par celui qui lui en a donné le nom et la fonction. Le cliché a le pouvoir (et le devoir) de reproduire son dessin. Or, ce dessin n’est pas donné immédiatement, il faut d’abord le déterrer, le nettoyer, le restaurer, telle une empreinte paléontologique. C’est seulement lorsque ce travail est accompli que la pierre est prête à servir. Alors elle imprimera ce qui avait été gravé en elle lors du Commencement : la création du monde. Il suffira de lire les dessins : autant d’évidences anthropologiques. Le travail de la pierre consistera tout d’abord à mettre au jour ces évidences, millimètre par millimètre. Il importera par-dessus tout que l’ouvrage soit soigné, prudent, procédant pas à pas, de manière à ne pas altérer les précieuses inscriptions. (Suit : la revue de tout ce qu’on apprendra au fur et à mesure et le « livre » proprement dit ne sera rien d’autre que le journal de cette restauration...)

A distinguer entre le Livre (grand L) et le livre qui écrit un livre. Quand la reconstitution du cliché arrivera près de son terme, le journal des évidences (aussi au sens de témoignages illustrés), comme s’il avait épuisé ses dons, va déboucher sur un phénomène inédit : jusque-là dépositaire des vérités sur l’art d’imprimer les « livres », sur les règles qui régissent leur contenu, leur typographie, ne voilà-t-il pas que ce même journal enregistre un fait inouï : le Livre a fait un rêve ! Et ce rêve, il cherche à tout prix à le graver en lui-même, dans sa pierre, en témoigner au même titre que de toutes les autres évidences gravées en lui. Or, rien ne prouve qu’il y soit effectivement parvenu. Ce rêve de l’archéoptéryx est-il encore le double des empreintes immémoriales ou a-t-il été ajouté à la main subrepticement, sur le papier, au gré d’un auteur encore lithographe, certes, en esprit, mais ne disposant plus de clichés ? Ou bien, est-il devenu, précisément, lui-même l’auteur d’un Livre virtuel, fut-il en état manuscrit et dont toute pierre serait vierge encore ? Une intouchée de pierre... voilà aussi le papier intact. Mais par-dessus plane une présence : le manuscrit du rêve, le graveur en personne. Un envol difficultueux, tel celui de ces animaux préhistoriques mi-reptile, mi-oiseau, nommés de leur nom scientifique complet : archéoptéryx lithographica.

Le lithographe, de père en fils, a pour vocation de graver la pierre. Une vocation qui était à découvrir. C’est fait. Et à accomplir. C’est fait également. Conrad Stein est devenu à son tour, comme son père, graveur de pierre. Comment Stein grave-t-il sa pierre ? Comment en fait-il un cliché ? un lithogramme ? Un STEINDRUCK ? Par la vertu de la parole. Parce qu’être pierre, c’est n’être rien. Mais être pierre gravée c’est cela : être. Être gravé par la parole inaugurale... Chercher cette parole dans les souvenirs... A force de rebrousser le temps, ainsi va-t-on de l’avant. L’oiseau préhistorique, pressé dans la pierre, revit déjà, encore qu’il ne soit qu’un archéoptéryx, et en tant que tel, quelque peu lâche d’opter pour X... l’inconnu... Il est prêt à prendre son envol. Tel est le livre de Conrad Stein, préliminaire à une nouvelle parole originaire : « N’ayez de cesse à chercher, jamais, jamais ne trouvez, mais ayez, en vous gravée... la PIERRE DE TOUCHE. » Car, désormais, nul ne saurait être... intouché de... Stein.

« »

Conrad n’avait pas tort de me souffler le mot : son livre, c’était donc bien lui. Non seulement — fallait-il l’entendre — en tant que lettre gravée dans sa pierre par son père, mais aussi en tant que le journal même du paléontologue, de l’oniromante, de l’autoanalyste. Voilà bien des thèmes féconds à développer, sans risque de passer pour un béotien. Tout cela je me le répète d’un ton un peu forcé, comme pour emporter ma propre conviction. N’est-il pas clair que je cherche à dissimuler un malaise ? Avant de me lancer, je ferais mieux d’en avoir raison. A dire vrai, je ne suis pas sans me douter de ce qui me gêne dans cette entreprise autolithographique : c’est non pas de voir l’auteur poursuivre son analyse publiquement mais de me sentir, lecteur, condamné à une totale passivité. Si je suis admis à assister i’autoanalysant ce n’est qu’après coup, à froid, pour ainsi dire, comme témoin, tout juste bon à reconnaître sa propre inutilité. Ce qui ne va pas sans contraster avec la thèse maîtresse du livre, thèse à laquelle j’étais particulièrement sensible, et selon laquelle l’analyse est l’œuvre commune des deux protagonistes. Pourquoi, dans ces conditions, ma lecture devrait-elle se réduire à n’être qu’un reflet, fût-il accommodé à ma façon, mais d’une œuvre non mienne ? Et je repense à mes tentatives laborieuses d'en rendre compte. Quel que fût le biais adopté : la soumission aux a priori ou la peinture syncrétique d’une appréhension personnelle ou encore l’explicitation philosophico-théologique de l’intention cachée de l’auteur ou enfin, selon la dernière formule, une version condensée, allusive et métaphorique, sorte de paraphrase suggestive, non, mon effort n’aboutissait en aucun cas à cette œuvre commune — si enviable — qui serait le seul privilège des partenaires divan-fauteuil et dont l’auteur me frustre à chaque page. La cause est entendue ; la décision, prise : je ne me laisserai pas reléguer au rôle du chroniqueur, du styliste ou du journaliste. S’il faut être deux pour faire un enfant imaginaire, je suis bien là, moi aussi. Conrad n’invite-t-il pas son public à lui servir d’analyste ? Ne dit-il pas textuellement : « On peut noter le rôle que mon public imaginaire, celui de mes futurs lecteurs, joue dans la poursuite de mon autoanalyse » (p. 252). Déclaration non sans malice qui ponctue le commentaire du cru de l’auteur d’un sien rêve très court : « Quelqu’un s’était fait raser. » Enfin, je sens l’oreille se déboucher ! Rasieren, ou mieux, barbieren, en allemand, signifie ; « couillonner ». Mais, peut-être, et en même temps pour le rêveur ; « se faire doter de couilles »...

Quoi qu’il en soit, de mon côté, le geste décisif est lait. Désormais, il aura beau venir avec ses pistes brouillées. Qu’il s’amuse donc aux dépens du producteur de Télévision à se laisser interviewer de manière à rendre le montage impossible, pour ma part, je suis bien prêt à ne pas subir la même infortune. Tenez par exemple le mot énigmatique, sorti d’un rêve : « archéoptéryx ». Ce mot apparaît-il au réveil comme un néologisme, alors qu'avec bonhomie, on omet d’en préciser et la provenance et le signifié référentiel ? Je n’ai pas à me sentir battu pour autant. Néologisme pour néologisme, je suis tenté, à mon tour, d’en créer un et qui, lui, soit, en même temps, le réfèrent de l’archéoptéryx, précisément. Ainsi arrive-t-il à de vieux vocables tombés en désuétude de revivre brusquement, de s’imposer avec toute leur vigueur oubliée, en boutant hors le nouveau-venu indésirable et artificieux. C’est ce que les linguistes appellent un néologisme par récurrence et le psychanalyste, quelquefois, un archéonyme. je cherche encore à apaiser mes scrupules en me répétant qu’à offrir d’abondance rêves et associations, on s’expose fatalement à l’analyse sauvage. '*nis le mot, le mien, est déjà là, il s’est imposé à moi avec son inéluctable évidence. Non, je n’ai pas le sentiment cette fois que ce serait le fugace produit de mon humeur de l’instant. La conviction me tient, au contraire, que ce mot a surgi comme le couronnement logique de mes lectures et relectures. Il a surgi de façon providentielle et, tel qu’il se présente, il a l’allure d’un véritable mot sacré, d’un hieronyme. A l’instar du Verbe divin, il porte en lui un miracle de densité et je pressens qu’il est appelé à supporter d’inépuisables exégèses. Eh bien ! ce mot, à la fois nouveau et ancien, disant

archéoptéryx t d’une autre manière, n’est autre qu’un terme de médecine qui désigne le fait d’avoir au moins un « testicule caché », non descendu dans les bourses, mais demeuré dans le canal inguinal : à savoir : cryptorchia. Mot aussi rare qu’« archéoptéryx » qu’il est appelé à supplanter. Certes, la terminologie française préfère-t-elle le mot : « cryptorchidie ». Qu’à cela ne tienne ! En latin, on doit dire bel et bien : cryptorchia. D’où une première et utile précision, et qui inaugure incontinent le travail d’exégèse : ce nom n’a guère pu être prononcé par un médecin français. Mais avant tout, voyons de plus près les correspondances « génotypiques » des deux « grammatosomes » :

12    3    4    5 6 7 8 9 10 11 12

ARCHEOPTERY C S 112106759    3    ?    1

CRYPTORCHIA

Je dois constater que le second mot, mon archéonyme, comporte deux phonèmes en moins que le premier. A faire le décompte, je trouve ceci : Le 1 du deuxième mot n’a pas de répondant dans le premier ; vice versa, les deux E et le X du premier manquent dans le second. A moins, toutefois, de prononcer les E du premier mot à l’anglaise, en I. Alors, on obtient mon hieronyme au complet. Voilà qui apporte de l’eau à mon moulin : et j’en tire, sans tarder, une seconde précision : le mot fatidique, le mot originaire aurait donc été proféré par un médecin de langue anglaise. Soit. Mais que faire du reliquat, le X final ? Heureusement, les associations sont là : le mot « Narthex » se profile aussitôt après l’évocation du « néologisme » et que l’auto-analyste interprète en anglais, précisément : not-rex : pas roi. Pour ma part, je serais enclin de m’arrêter à une autre variante, non moins anglaise d’ailleurs et qui serait : not the X (naa-thi-ex, à quoi j’associe, latéralement et par pure plaisanterie, mais pourquoi pas ? : naughty eggs = des œufs polissons). Ce que le rêveur se dit clairement, c’est que dans l’anagramme il ne convient pas de tenir compte du X, du moins pas en entier (mais seulement du son K qui s’y trouve contenu). S’il subsistait encore le moindre doute que le rêveur, ou même le sujet éveillé, ait eu réellement commis un tel cryptogramme, l’association suivante devra le dissiper. Elle évoque précisément une récente performance de déchiffrage, accompli par l’auteur, sur un autre mot très long : (Nabuchodonosor).

Admettons donc — à moins d’extraordinaires coïncidences — qu’une cryptorchidie a été diagnostiquée chez le petit garçon lors d’un séjour en Angleterre, un fait dont l’établissement n’a d’ailleurs pas d’autre intérêt psychanalytique que de définir des lignes de force qui gouvernent l’espace de l’analyse. La question qui se pose alors avec pertinence est ceci : pourquoi envelopper un tel souvenir, en lui-même anodin, surtout que toutes les conséquences du fait sont notoirement effacées, dans un rébus servi, non sans coquetterie, comme étant de toute façon indéchiffrable ? A cette question, on obtiendra un commencement de réponse si l’on songe, en continuant l’exégése, qu’à l’époque, au début des années 1930, une fois un tel diagnostic posé, il était de rigueur de prescrire un traitement de massage et de gymnastique tendant à faire descendre le ou les testicules coincés dans le canal. Or, voici la réponse : une telle pratique ne pouvait manquer de procurer des sensations aussi vives qu’inavouables.

Et probablement demeurées inavouées jusqu’à ce jour

— dit, péremptoirement, l’analyste sauvage. Sauvage ou non, n’a-t-il pas été, incontestablement, sollicité en vue de cette tâche ? Peut-être un des buts secrets de l’auteur, en publiant des fragments de son autoanalyse, était-il précisément de se faire entendre de la sorte, à défaut de mieux ? Ce rêve de l’archéoptéryx donne bien l’impression d’une « bouteille dans la mer ». Et je suis fort aise que le destin m’ait laissé le privilège de la pêcher. Néanmoins — et j’y insiste —, il serait tout à fait incongru de la part de quiconque, moi-même y compris, de demander à l’intéressé confirmation ou infirmation de ma construction sur le plan de la réalité des faits. Et j’ose espérer que, sur ce point, il laissera toute latitude au déploiement de l’hypothèse qui s’est avérée d’une productivité certaine. Car, l’enjeu de cette construction n’est pas de deviner une t réalité t cachée — même si l’on aboutit à leur coïncidence quelquefois — mais de découvrir dans le discours de l’analysé ce par quoi ce discours devient une ontxrre '. Voilà qui est fait, me semble-t-il.

1 « Pour nous les donnés de la perception des « riens réels » ne renvoient pas à une figure intemporelle inscrite dans le ciel intelligible de l’histoire du sujet comme une forme platonicienne incorruptible dont routes les autres ne seraient que les décalques conformes, mais les mêmes éléments seront remaniés, recomposés et réorganisés dans l’espace analytique où l’on ne se borne pas à répéter des formes mais à les faire exister d’une existence qui est aussi un commencement Lire le passé inconscient du sujet ce n’est pas seulement déchiffrer les sédimentations déposées par la mémoire, recomposer l’ordonnance rompue des traces historiques pour y lire des significations obliques qu’il suffira de remettre d'aplomb pour qu’elles coïncident avec une vérité qui ne cesse jamais d’être elle-même, c’est travailler doublement : du côté de l’analyste par l'interprétation ; du côté de l’analysé par l’interprétation de

I interprétation pour faire surgir dans le procès de la cure et dans

Et maintenant il ne reste qu’à justifier cette prétention et à écouter quelques rêves, pour assister à leur transformation en poésies.

Commençons par le rêveprinceps, celui de l'Archéoptéryx (p. 246).

« Un archéoptéryx et son petit. Ce petit, il l’a fait, ayant repris vie après avoir été sorti des fouilles. Dommage qu’on n’ait pas trouvé un autre archéoptéryx : il aurait aussi fait un petit, les deux petits auraient procréé ; l’espèce aurait été conservée. »

« Un archéoptéryx et son petit » : Archéoptéryx (= cryptorchia) est le nom à la fois de l’enfant et de son testicule. Ce nom lui a été conféré par la « prédication » inaugurale du médecin anglais.

« Ce petit » : ce testicule,

« il l’a fait, ayant repris vie » : étant né, a repris vie

0 après avoir été sorti des fouilles » : du ventre

« Dommage qu’on n’ait pas trouvé un autre archéoptéryx » : une autre cryptorchidie

« il aurait fait aussi un petit n : ça aurait fait un autre massage « les deux petits auraient procréé ; l’espèce aurait été conservée » : tes deux phrases relèvent de l’élaboration secondaire.

La pensée du rêve semble la suivante : Je vais finir mon livre comme j’avais fini par accoucher de mon testicule.

h L’archéoptéryx et son petit sont étendus côte à côte, les ailes repliées le long du corps, dans une sorte de boîte en matière transparente » : allusion, sans doute, à la séance de radiographie exploratoire. Allusion également à la mère avec son nouveau-né et, enfin, à l’auteur avec son livre.

« Il est tout de même curieux que mes patients n’aient pas fait grand cas de mes archéoptéryx (sous-entendu : ils

l'espace qui le spécifie des vérités qui n’étaient nulle part ailleurs avant qu elles ne fussent découvertes dans la situation analytique par le travail qui les constitue »

Serge Viderman : La construction de l'espace analytique, Denoèl, 1970, P >*>S

Une telle mise entre parenthèses de la n vérité » transforme le procès analytique en « poésie » et son compte rendu en « vérité poétique », un peu (omme la réduction phénoménologique transforme le verbe « être » en « signifier » Cette attitude n constructiviste » a le mérite de libérer la démarche analytique d’une servitude majeure et paradoxale : celle de la n reconstruction 11 impossible, avec tout le juridisme, le prédication-nisine et le véridisme qu’implique son idéal avaient été visibles chez moi). Sur cette pensée, je me réveillais au petit matin. »

« Il est tout de même curieux que mes patients » : mes parents « n'aient pas fait grand cas de mes archéoptéryx » : de ma cryp-torchidie,

« sous-entendu : ils avaient été visibles chez moi » : elle avait été visible.

Bref, le rêveur (comme le médecin) s’étonne de la négligence de ses parents. Aussi : va-t-on faire cas de son livre ?

« Je rêvais ensuite que j’étais installé seul dans un appartement sombre et laid (vraisemblablement celui où I ’on avait pu voir mes archéoptéryx) et qu’il en résultait pour moi de grands avantages, je ne saurais dire lesquels... Il appartenait à la catégorie de mes rêves géographiques ou topographiques qui, dans l’ensemble, se rapportent à l’absence de mon père alors que j’étais enfant, et qu’il avait dû être de la même espèce que le rêve d’une nuit précédente où j’explorais un site urbain centré sur un édifice médiéval qui était à la fois cathédrale ou crypte, selon l’extrémité par laquelle on l’abordait et où j’avais fini par installer un musée que je faisais visiter. »

« J’étais installé seul » : je = testicule « dans un appartement sombre et laid (vraisemblablement celui où l’on avait pu voir mes archéoptéryx) » : ainsi qualifie le rêveur ses bourses, ne contenant qu’un unique testicule « et qu’il en résultait pour moi de grands avantages, je 11e saurais dire lesquels » ; lesquels ? On le devine...

« Il appartenait à la catégorie de mes rêves géographiques ou ropographiques qui, dans l’ensemble, se rapportent à l’absence de mon père » : (père = testicule)

« alors que j’étais enfant et qu’il avait dû être de la même espèce que le rêve de la nuit précédente » : avec la différence, ajouterait le commentateur, que le précédent faisait allusion au traitement de la cryptorchidie (« il en résultait pour moi de grands avantages ») alors que celui-ci évoque l’examen médical.

« où j’explorais un site urbain » : ainsi reviennent les paroles gravées du médecin anglais : t / shall explore it, sit doxrn ' t (urbain — ville — towndoum).

« centré sur un édifice médiéval » : ...a disease... medically « qui était à la fois cathédrale ou crypte » :

(called) crypte or chia (chia : phonétisme incompréhensible pour l’enfant).

« selon l’extrémité par laquelle on l’abordait » : élaboration secondaire sur le thème de or ou bien crypte ou bien...

« et où j’avais fini par installer un musée que je faisais visiter » : où j’ai fini par m’amuser en faisant visiter.

La sentence médicale a donc été gravée. La voici : • I shall explore il, sit doum. (Ht présents) a disease medically (called) cryptorchia t

(Le verdict était angoissant, mais) à la fin ça m’amusait de « la » faire n visiter » (allusion aux séances de massage prescrites et aussi à la rédaction du livre).

Remarquable, évidemment, la conservation textuelle des bribes anglophones, reproduisant les paroles du médecin ainsi que leur traduction française en homéophonie (the disease — l’édifice) ou en cryptonymie (dourn — toum — ville

— urbain). De la même veine est l’intérêt de l’auteur pour un certain bateau sorti de l’eau et s’étant placé près d’un promontoire — il s’agit d’une gravure de Jacques Callot — bateau naufragé assorti d’un fourmillement de petits personnages (bateau shipshe : nous allons voir l’importance de ce pronom féminin anglais ; « fourmillement » — au figuré : comme sensation du corps) ; tout comme, symétriquement, le rêve du « père (= testicule) subaquatique » (c’est-à-dire demeuré sous le réservoir d’urine = water). « Mon père de corail et de perles (= mon testicule qui risquait de se lignifier s’il était resté plus longtemps dans le canal inguinal) était donc fait », conclut-il avec perspicacité, « pour être exhibé comme un archéoptéryx » (= pour être descendu dans les bourses. Aussi : mon livre est fait pour être lu).

Plus difficile à interpréter le long rêve du bouquiniste. Voyons-en quelques flashes : « Le libraire me présente un livre de mon père dont le titre résulte de la condensation de deux livres qu’il a écrits en réalité. » (11 s’agit des deux testicules paternels, condensés dans l’unique que le petit garçon détient dans ses bourses et auquel se réfère sans doute le « libraire », c’est-à-dire le spécialiste, pour le comparer à l’autre, au cryptique et dont le rêve dit « qu’il avait été laissé trop longtemps et par négligence dans une malle », dans le canal.) « Je l’examine avec le libraire et nous parvenons à la conclusion que les dégâts sont réparables. »

Associations... La révélation des choses cachées, l’apoca-lvpse est proche. Autre association : « l’ange annonciateur pousse une clameur pareille aux rugissements du lion ».

On devine que ce cri s’articule comme le mot latin à usage testimonial bien connu : habet.

Pour conclure ce passage, l’auteur note ceci, textuellement : « Le livre de mon père que j’aurais porté dans mes entrailles est comme un enfant, mais un enfant que je mettrais au monde, en étant à la fois son père et sa mère. »

Et, assurément, on ne peut mieux dire.

Voici, enfin, le rêve terminal de cette longue autoanalyse qu’aura été L’enfant imaginaire, rêve, complétant l’évocation de la consultation médicale et des « massages ». « Le rêve se passe à Alger. Un embarcadère à Alger, la traversée jusqu’à Marseille doit durer deux heures. Ensuite la scène de mon embarquement qui est burlesque. J’arrive en retard, juste à l’heure de mon départ. Pour gagner la passerelle, il faut traverser un petit bâtiment qui s’ouvre côté ville par une porte assez étroite. Cette porte est encombrée par des Américains, vêtus de blanc et qui, sans paraître se soucier de ce que le bateau s’apprête à appareiller, font la chaîne en se passant d’épaule à épaule de grosses valises molles en cuir beige-clair, gonflées comme des baudruches. Une valise semblable sur l’épaule, je me faufile à travers le groupe d’Américains. Je passe devant le douanier sans m’arrêter... »

Le récit du rêve continue encore, ainsi que celui des associations, mais pour les raisons qu’on verra, j’ai dû renoncer à poursuivre des interprétations au-delà !

« Le rêve se passe à Alger » : En anglais Alghir, prononcé sensiblement comme algia — douleur. S agit-il d’une période d’algies, ayant précédé la consultation ?

« Un embarcadère à Alger, la traversée jusqu’à Marseille » : le massage (Marseille-Massilia) « doit durer deux heures » : allusion probable non seulement aux deux testicules mais aussi à des « massages » qui auraient été prescrits.

En résumé : Pour faire partir (= « embarcadère ») les algies, il faut faire (au testicule douloureux) la traversée (du canal). Le massage doit durer jusqu’à ce que j’aie « mes deux ».

« J’arrive en retard, juste à l'heure du départ » :

Il est tard pour le faire mais pas encore trop tard. Aussi : c’est le dernier moment pour terminer mon livre.

« Pour gagner la passerelle il faut traverser un petit bâtiment qui s’ouvre côté ville par une porte assez étroite » : pour obtenir le passage (du testicule) il faut traverser le petit « fondement » (le petit « bâtiment » — basement) — et ouvrir vers le bas (down) l’orifice trop étroit (du canal inguinal).

« Cette porte est encombrée » : Cet orifice est encombré « par des Américains vêtus de blanc » (= Mary can — dit le médecin, ce qui déclenche une remarque pertinente du jeune novice en anglais : can veut dire, ici (en allemand) non pas kann mais weiss, non pas « peut » mais « sait ». Or, weiss veut dire également « blanc », d’où peut-être la formule des « Américains vêtus de blanc » Mary — on l’a deviné — doit être le nom de l’infir-miére, assistante du médecin21.)

et qui sans paraître se soucier de ce que le bateau s’apprête à appareiller : « Ne te fais pas de soucis, elle va t’appareiller » : (te faire recouvrer ton appareil). (Bateau = shipshe — elle = Mary) « font la chaîne en se passant d’épaule à épaule » : (shoul-der to shoulder = d’un commun effort), bribe, vraisemblablement, des paroles du médecin.

« de grosses valises molles en cuir beige-clair, gonflées comme des baudruches » : « Valise » évoque dans ce contexte « vaseline » ou pommade, utilisée lors du massage, et • release t (= lâcher), en formant le mot-valise : « valise », de même que « baudruche » et « cuir beige-clair » font penser aux bourses et à ballon.

« Une valise semblable sur l’épaule, je me faufile à travers le groupe d’Américains » ; description de la sortie du testicule ( ?)

« Je passe devant le douanier sans m’arrêter » : le « douanier » — customer — probablement aussi le qualificatif de Mary : t she is accustomed i = elle a l’habitude (de le faire).

Toute cette dernière partie du rêve semble évoquer les séances de « massage » décisives mais aussi l’anxiété devant l’accueil qui sera fait au livre.

A partir de ce moment, l’interprète éprouve un malaise ; il ne sait plus où donner de la tête. A juste titre, semble-t-il, puisque, à ce moment précis, l’auteur, de son côté, se rappelle son exploit télévisuel, ayant mis le réalisateur en échec... Il devrait donc en être ainsi de moi désormais

— me dis-je — avec résignation, tout heureux des résultats obtenus. Mais comment me résigner à en rester là ? Pourquoi, au contraire, ne pas faire flèche de la surdité même dont je me vois frappé inopinément ? Et de m’écrier : Voyons, le brouillage cache ce qu’on ne veut pas montrer ! Et qu’est-ce qui peut être le plus proche du conscient à ce moment précis sinon ce qu’on a éprouvé au contact de « Mary », sensation incongrue au plus haut point, et qui n’avait pas figuré au programme... Tout cela nous le soupçonnions déjà — mais sans en posséder une présomption aussi concrète, prise sur le vif d’une « séance ».

Arrivé à ce point presque terminal, précisons bien que la qualité de ce qu’on avait ressenti importe peu pour l’analyse. Il n’en est pas de même quant à sa signification et, partant, quant à son effet : le sentiment, dit à tort, de « toute-puissance », et que j’appellerais simplement : sentiment des pouvoirs de soi. Il est assurément le bien le plus précieux et le plus envié. Et c’était certes une exaltation narcissique qui était à dissimuler, plus encore que l’orgasme inopiné, sa cause. « Avoir été joui » — pour reprendre une expression née sur le divan — c’est, en bref, avoir acquis, pour soi, droit à la vie. Ce droit, comment le camoufler ou comment le faire reconnaître ? Tel est l’enjeu de bien des activités humaines, tel est aussi le pari de mainte psychanalyse. Car — indépendamment de la question de savoir si les massages prescrits ont ou non abouti à la naissance d’un testicule sain, c’est-à-dire, somme toute, à telle représentation plutôt qu’à telle autre — demeure la certitude de ce qui a été inauguralement éprouvé comme sienne, la capacité d’être « l’égal des dieux ». Proscrire la » toute-puissance » signifie désavouer la toute-jouissance ; préconiser la castration comme moyen d’advenir, c’est renier le privilège de la volupté grâce à laquelle on s’est éveillé à soi, fût-ce, dans l’esprit de l’enfant, d’une manière indue. Et, assurément, un tel avènement à soi n’aurait pu avoir lieu sans l’obligation de le tenir en secret. Aussi le désaveu se comprend-il au niveau de l’enfant précocement promu en « adulte », alors que chez l'adulte il peut devenir caduc et sans objet. La divulgation du souvenir n’entraîne plus alors aucune déperdition narcissique.

Ce qui, dans le cas présent, est le plus étrangement paradoxal c’est qu’une théorisation fondée sur un tel désaveu soit valable, non pas, certes, pour se comprendre soi-même, mais pour comprendre et analyser des cas où une telle expérience inaugurale aurait pu, aurait dû avoir lieu mais où en réalité, elle a fait douloureusement défaut. Je veux parler de la souffrance de l’hystérie. Or, en arrivant à cette constatation, il me souvient de ma première remarque générale, concernant L’enfant imaginaire « Tiens — me disais-je — c’est un manuel d’analyse d’hystériques. » Hystérique, c’est ce que Stein n’est pas, pas plus que Freud ne l’a été.

Devrait-on en conclure que le fait et la teneur même d’un désaveu impliquent un élément positif quant à la compréhension psychanalytique d’autrui ? Réflexion faite, c’est le contraire qui serait étonnant. Car en effet le désaveu ne se fonde-t-il pas sur l’idée que l’aveu entraînerait de la part de l’autre des conséquences catastrophiques ? On peut aller jusqu’à dire que, dans le cas présent, le partenaire à laisser dans l’ignorance était, par excellence, un sujet hystérique. Néanmoins, il n’y aurait pas de théorie, ni de pratique analytique fondée sur la dissimulation. Pour que Conrad Stein soit l’authentique analyste que l’on reconnaît à chaque page de son livre, il faut aussi, en se mettant constamment à la place, tantôt du« médecin », ordonnateur inaugural de son salut, tantôt de « Mary », l’accoucheuse de testicules, que soit vivace en lui un désir profond et véritable, celui de faire partager, symboliquement, à ses patients, ainsi qu’à ses lecteurs, l’expérience inavouée à laquelle il est redevable de ses richesses. L’analyse n’est-elle pas toujours, aussi, accouchement du propre sexe ? La guérison réelle d’une cryp-torchidie, élaborée dans l’inconscient comme enfantement imaginaire acquiert au travers de l’analyse une valeur exemplaire et véritablement poétique.

Ce que l’on ressent chez Conrad Stein c’est que ses théories psychanalytiques ne sont pas pur exercice intellectuel — comme ses détracteurs l’insinuent quelquefois — mais s'authentifient par et dans un inconscient actif et productif, où elles prennent ancrage. Pour ma part, je suis heureux qu'il m’ait été donné de soulever un coin du voile et de retrouver pour moi, et peut-être pour vous, dans un ouvrage technique de grande valeur, une œuvre qui, sans rien ôter au premier, l’enrichit d’une poésie que seule la psychanalyse peut mettre au jour.

N. A.

Critique, décembre 1973.

(A propos de L’Enfant imaginaire, de Conrad Stein, Paris, Denoél, 1971.)