6. Cruauté. - Scrupules de conscience. - Perversion et névrose

Les notions abstraites « haut » et « bas » ont manifestement joué un rôle capital dans l'évolution de l'homme civilisé, et cette abstraction remonte fort probablement à l'époque où l'homme a adopté la position verticale. Comme chaque enfant reproduit ce changement au cours de son évolution indivi­duelle, le jour où il commence à se tenir droit sur le sol, et comme, d'autre part, l'éducation, pour des raisons d'hygiène générale, s'applique à lui incul­quer que le fait d' « être en bas », de se tenir et de ramper sur le sol, est répré­hensible, incompatible avec la dignité humaine, il se forme nécessairement, dans l'esprit de chaque individu, dès sa première enfance, une association étroite entre le « haut » purement spatial et toutes les autres supériorités : morale, intellectuelle, etc. Nous en avons une preuve frappante dans la conduite des petits enfants qui, lorsqu'ils sont en colère, se jettent par terre, cherchent à se salir, et tout cela pour imposer leur volonté aux parents, révé­lant ainsi qu'ils ont l'intuition de l'analogie symbolique qui existe entre le fait d' « être en bas » et les actes défendus, malpropres, condamnables. Et nous voyons, quant à nous, dans ce geste psychique de petits enfants le prototype de certains autres traits névrotiques ultérieurs, fortement accentués, et plus particulièrement du pseudo-masochisme. l'histoire de la civilisation et la psychologie religieuse nous montrent que l'aspect du firmament et des corps célestes n'a pu que raffermir dans l'esprit des hommes l'association entre la supériorité spatiale et la supériorité morale. De même que l'enfant, les peuples primitifs en arrivent à ranger sous la rubrique « supériorité » le soleil, le jour, la joie, l'ascension humaine vers des niveaux de vie supérieurs, et sous la rubrique « infériorité », le péché, la mort, la malpropreté, la maladie, la nuit. Dans les systèmes religieux modernes, l'opposition entre « haut » et « bas » n'est pas moins marquée que dans les anciens. Cette opposition a été mise en évidence, d'une façon toute particulière, par K. Th. Preuss, dans son travail Die Feuergötter als Ausgangspunkt zum Verständniss der mexikanischen Religion (Mitteilungen der Anthropologischen Gesellschaft in Wien, 1903). Le dieu du feu est en même temps le dieu des morts qui séjourne avec lui dans le lieu de la descente. Des vases renversés, des hommes tombés à terre étaient consi­dérés comme des images symboliques de l'opposition « haut-bas », c'est-à-dire de la chute dans le royaume des morts ; et à cette opposition purement spatiale se rattachaient l'idée d'une activité salutaire et celle d'une activité destructrice, effrayante 102.

Des sensations et impressions infantiles contribuent, de leur côté, à l'éla­boration et au renforcement de l'opposition spatiale dont nous nous occupons ici. Tomber, « tomber en bas », est chose honteuse, douloureuse, déshono­rante, parfois punissable. Très souvent la chute est la conséquence d'un manque d'attention, d'adresse, de précautions, et elle suscite dans beaucoup de cas le rire des assistants. Aussi ses sensations et impressions sont-elles conser­vées à l'état de souvenirs de protection et de préservation, si bien que le fait d' « être en bas » devient l'expression caractérisée de la « chute » (morale), du manque d'attention et d'adresse, de la défaite, tout en déclenchant ou encourageant la protestation dirigée contre le sentiment d'infériorité qui surgit à ce propos.

Cette catégorie « haut-bas », dont chacun des termes est, dans l'esprit humain, inséparable de l'autre, implique, aussi bien chez l'homme normal que chez le névrosé, des suites d'idées qui expriment une opposition entre défaite et victoire, entre triomphe et infériorité. On voit, en particulier, au cours de l'analyse, surgir, d'une part, des traces de souvenirs se rapportant à l'équita­tion, à la natation, au vol, à l'ascension de montagnes, à la montée d'escaliers, etc. ; et, d'autre part, on se trouve en présence de souvenirs opposés, dans lesquels le sujet s'apparaît, non plus comme un cavalier, mais comme la monture supportant un cavalier, accuse des cauchemars, est obsédé par des idées de noyade, de chute, de lutte contre des obstacles qui s'opposent à son ascension ou à sa marche en avant. Plus le souvenir devient abstrait et figuré, et c'est ce qui se produit dans le rêve, dans l'hallucination, dans certains symp­tômes névrotiques, plus l'opposition « haut-bas » montre la tendance à se transformer progressivement en l'opposition « masculin-féminin », le principe mâle, considéré le plus souvent comme un principe de force, représentant le « haut », et le principe femelle se confondant avec le « bas ». On comprend que la vue et le souvenir de rixes et de querelles soient de nature à fournir une confirmation à cette manière de voir.

On retrouve généralement cette tendance vers le « haut » dans les jeux des enfants qui peuvent être considérés, d'une manière générale, comme des préparations à la vie (Karl Groos). On la retrouve également dans les idées que les enfants se font de leur profession future 103. A mesure que la vie psychique évolue, elle se heurte à l'action modératrice de la réalité qui oblige le sujet à donner à l'abstraction « haut » un revêtement concret. On voit alors souvent se réveiller l'esprit de prudence et de circonspection, sous la forme de l'angoisse des hauteurs ; tel garçon qui voulait être couvreur, ne désire plus qu'être maçon, tel autre, qui aspirait à devenir aviateur, se contenterait désor­mais volontiers d'être simple constructeur d'avions ; tandis que la petite fille abandonne son rêve primitif de devenir semblable au père, pour le rêve plus réalisable d'acquérir un pouvoir égal à celui de la mère.

La tendance à la sécurité et la protestation virile utilisent à l'extrême ce « désir d'être en haut ». Sous l'influence de cette fiction, le névrosé fait preuve tantôt de décision virile, d'amour du combat et de la lutte, tantôt de doutes, d'hésitations, de circonspection exagérée. Il se croit obligé, à chaque instant, de faire face aux exigences de la vie, et cela même dans des cas qui échappent encore à l'attention des autres. Il pressent, grossit et arrange des situations dont l'importance nous parait tout à fait insignifiante. Examinons d'un peu près cette manière de se comporter.

Une jeune fille de vingt-cinq ans, de petite taille, se plaint de céphalées fréquentes, de nervosité, d'inaptitude au travail ; elle se dit dégoûtée de la vie. On constate de nombreuses traces de rachitisme. Dans ses antécédents infantiles on découvre un formidable sentiment d'infériorité, entretenu en état de tension constante par la préférence dont jouissait auprès de la mère un frère plus jeune qu'elle et par la supériorité intellectuelle de celui-ci. Le désir conscient le plus ardent de cette malade a toujours été d'être grande, très intelligente, d'être un homme. C'est au père qu'elle a emprunté, dans la mesure du possible, les attitudes qui devaient l'aider à réaliser cet idéal de person­nalité virile. Toutes les fois que cette possibilité lui faisait défaut, elle cherchait à assurer, surtout à l'encontre de sa mère, son imaginaire sentiment de personnalité par des explosions affectives telles que la colère et la rage, ou en simulant la bêtise, la maladresse, la maladie, la paresse. Je laisse de côté tous les dispositifs qui, chez elle, se rattachaient à la virilité, à la méchanceté, à la désobéissance, et je n'insisterai pas davantage sur son ambition déme­surée, sur son penchant pour le mensonge et la vantardise :je me contenterai de montrer que tous ces traits se trouvent réunis dans son désir d' « être en haut » et sont au service de sa tendance à la dépréciation. Je citerai à cet effet un de ses rêves qui apporte en même temps une modeste contribution à la psychologie du « somnambulisme ». La malade a rêvé qu'elle était devenue lunatique et qu'elle montait sur la tête de tout le monde.

Elle avait assisté, quelques jours auparavant, à une conversation sur le somnambulisme. Pendant qu'elle essaie de nous expliquer son rêve, une foule d'idées ambitieuses surgissent dans son esprit, dont quelques-unes se rappor­tant au rôle de dominatrice à l’égard de son futur mari. Elle se souvient de rêves antérieurs dans lesquels elle se voyait montée sur des chevaux et sur des hommes 104. Je n'ai jamais eu l'occasion de traiter un somnambule véritable. Mais on trouve incontestablement des allusions à ce symptôme névrotique dans le rêve qui nous occupe. Il y apparaît, de même que l'acte de voler ou de monter un escalier dans d'autres rêves, comme l'expression dynamique du désir d' « être en haut », qui accompagne l'agressivité masculine. Chez un malade aux forts penchants masochistes, j'ai constaté, pendant son sommeil, des efforts pour atteindre le plafond, en faisant glisser les jambes le long du mur. L'analyse avait montré que le malade en question, dont le masochisme, réputé par lui comme incompatible avec la virilité, était réel ou imaginaire, voulait ainsi formuler sa protestation virile, en lui donnant l'expression symbolique d'une aspiration vers le « haut ».

L'autre idée du rêve : « Je monte sur la tête de tout le monde », présente la même signification. La malade exprime ainsi d'une façon imagée le fait qu'elle est supérieure à tout le monde. Son aspiration à s'élever doit être comprise d'une manière dialectique, antithétique, par analogie avec la pensée du névrosé en général qui, dans son incertitude, oscille toujours entre les deux pôles opposés du schéma abstrait : « masculin-féminin ». Les phases intermé­diaires sont négligées, car les deux pôles névrotiques, à savoir le sentiment d'infériorité d'une part et le sentiment de personnalité exagéré d'autre part, ne laissent parvenir à l'aperception que les valeurs les plus opposées 105.

La suite des idées dont se compose ce rêve trahit les dispositifs névro­tiques de la patiente. En fait, sa protestation virile, sa tendance à humilier les autres, son ambition, sa sensibilité, son allure provocante, son entêtement, son humeur capricieuse sont assez manifestes, et la signification psychique de ses céphalées nous est également révélée par ce rêve. L'analyse a montré notam­ment que ce symptôme survenait toujours lorsque la malade éprouvait un sentiment de diminution, d'humiliation, lorsqu'elle se trouvait elle-même trop « féminine » ; bref, pour nous servir de sa propre expression, lorsqu'il lui semblait qu'on « lui montait sur la tête ». Pendant que duraient ses céphalées, c'est-à-dire grâce à la construction du dispositif « douleur », avec les halluci­nations douloureuses qui en résultaient, elle était soustraite à la domination des autres, et plus particulièrement à celle de sa mère, et pouvait obtenir le relèvement de son sentiment de personnalité plus sûrement et à un degré plus prononcé que par l'entêtement, la désobéissance, la paresse ; bref, grâce aux céphalées, c'est elle qui pouvait « monter sur la tête » des autres.

Chez les enfants cette tendance à monter saute aux yeux et coïncide le plus souvent avec le désir d'être grand. Ils veulent s'élever, au sens littéral du mot, et c'est pour satisfaire ce désir qu'ils grimpent sur des fauteuils, sur des tables, sur des coffres et cherchent, ce faisant, à se montrer désobéissants, courageux, virils. A cela se rattache étroitement la tendance à déprécier les autres, et nous en avons la preuve dans la joie qu'ils éprouvent, lorsqu'ils constatent qu'ils ont pu s'élever de façon à dépasser les adultes. Cette passion de se montrer, de paraître, exalte de bonne heure chez les enfants névrotiques les penchants agressifs. C'est ainsi, par exemple, que se trouvant dans la salle d'attente d'un médecin, ces enfants manifestent un mépris complet pour ceux qui s'y trou­vent en même temps qu'eux et se conduisent souvent de façon très inconve­nante, en grimpant sur les chaises, sur les tables, sur les bancs, etc.

Les risques de chutes, d'accidents auxquels ces enfants s'exposent dans leurs efforts de « monter », ainsi que la poltronnerie qu'on leur inculque géné­ralement par l’éducation familiale, poussent ces jeunes malades à imprimer à leur ligne d'orientation un changement de forme ou à recourir à des détours névrotiques ; et c'est ainsi qu'on voit se développer chez eux la peur des altitudes, l'angoisse des hauteurs, qui, jouant le rôle d'un avertissement sym­bolique, les empêche de se lancer dans des entreprises plus ou moins osées, et souvent même les arrête au milieu d'une action quelconque, à la manière d'un frein. Dans certains cas, on voit survenir l'agoraphobie par laquelle les malades expriment la crainte qu'ils ont d'avoir à descendre de leur hauteur, c'est-à-dire d'être dépouillés de leur grandeur. Chez d'autres malades, l'aspira­tion à la grandeur s'exprime par la tendance à abaisser les autres, à les froisser, à les outrager, et dans les cas les plus prononcés, les malades sont atteints d'une véritable jalousie furieuse. J'ai observé une autre manifestation, très intéressante, de cette même tendance dans la sollicitude anxieuse que certains nerveux éprouvent pour d'autres personnes, dans l'intérêt exagéré qu'ils portent au sort de celles-ci. Ils se comportent, comme si les autres étaient incapables de se passer de leur aide. Ils interviennent sans cesse avec leurs conseils, avec leurs offres d'aide et d'assistance et ne se calment que lorsque leur victime, abasourdie et découragée, se remet entièrement entre leurs mains. Les parents nerveux traitent ainsi leurs enfants auxquels ils font sou­vent plus de mal que de bien, et dans l'amour et dans le mariage une pareille conduite provoque souvent des frictions et des désaccords fort graves. Il s'agit de nerveux qui cherchent à dicter la loi aux autres. Un de mes patients qui, dans son enfance, fut à deux reprises victime d'accidents de voiture, réussit à associer ce souvenir a son sentiment de personnalité, à tel point que toutes les fois qu'il se trouvait avec quelqu'un dans la rue, il le tenait anxieusement par le bras, comme s'il le croyait incapable de se débrouiller sans son aide. Beaucoup de nerveux éprouvent une angoissante inquiétude toutes les fois qu'ils voient un de leurs proches monter en wagon de chemin de fer, nager ou canoter, accablent de leurs conseils les bonnes d'enfants et expriment leur tendance à la dépréciation en usant d'une critique exagérée et de réprimandes acerbes. On retrouve cette obsédante tendance à l'humiliation des autres à l'école, dans les administrations, chez les maîtres ou les chefs nerveux. Lors­qu'on a recours à la psychothérapie, on doit s'attacher tout d'abord à éliminer cette disposition, même de la part du médecin à l'égard du patient. Autrement dit, le médecin doit renoncer à exercer une autorité oppressive. Ceux qui connaissent l'hypersensibilité des nerveux savent avec quelle facilité ils se laissent déprimer. Un de mes malades, atteint d'hystéro-épilepsie et qui se conduisait toujours en faisant preuve de la soumission la plus complète, tomba un jour sans connaissance devant la porte de ma maison. La tendance à la dépréciation est évidente dans les « accidents » de ce genre. Alors qu'il était encore dans l'état d'obnubilation, il me traita de « maître » et me dit en balbutiant qu'il m'apporterait une lettre. L'accès termine, il m'avoua qu'il était venu cette fois à contrecœur. L'analyse révéla qu'il m'avait transformé dans son esprit (ce qui, en apparence, n'était pas incompatible avec la situation) en son professeur, afin de s'assurer une certaine distance de combat et de pouvoir agir comme s'il était obligé de venir chez moi comme à l'école et de m'ap­porter après chaque manquement une lettre d'excuses. Après s'être placé affectivement dans cette situation d'infériorité, il pouvait faire agir, pour m'effrayer, les dispositifs de compensation qui en découlaient 106.

Une jeune fille de vingt ans était obsédée par l'idée (qui l'empêchait de voyager en tramway) que sa montée dans un tramway entraînerait nécessaire­ment la descente d'un voyageur du sexe masculin et sa chute sous les roues. L'analyse montra que cette névrose obsessionnelle représentait la protestation virile de la patiente sous la forme d'une supériorité spatiale à laquelle corres­pondait une infériorité, une humiliation de l'homme, condamné à subir le préjudice et les dommages ayant pour auteur une femme. En même temps, sa tendance à la sécurité exaltée élabore une anticipation de l'angoisse, desti­née à renforcer la crainte que lui inspirait l'homme : alors même que sa supériorité serait assurée, elle ne pourrait jamais se décider à contracter mariage, de peur de faire trop souffrir son futur mari. Et elle finit, en inventant toutes sortes de difficultés névrotiques, par s'interdire toute possibilité de remplir son rôle féminin. En se plaçant à ce point de vue, on comprend le mobile qui pousse tant de jeunes filles et de femmes névrotiques à exiger de leur partenaire sexuel les plus grands sacrifices et à lui imposer les plus dures épreuves : en agissant ainsi, elles ne cherchent au fond qu'à relever leur propre sentiment de personnalité, à se procurer l'illusion ou l'apparence d'une égalité sexuelle par rapport à l'homme. Une de mes malades avait réussi à se soustraire à toute société féminine, en s'inculquant l'idée fixe qu'une fois en contact avec des individus de son sexe elle ne pourrait s'empêcher de pousser le cri du coq (masculin).

Le fait de la pensée antithétique constitue donc déjà par lui-même un signe d'incertitude, et cette pensée s'en tient à la seule « opposition réelle », qui est celle existant entre l'homme et la femme. Cette opposition réelle implique un jugement de valeur qui s'étend insensiblement à toutes les autres antithèses, parce que toutes ont une source commune : la décomposition de l'herma­phrodite en une moitié mâle et en une moitié femelle. Et jusqu'à Kant l'intui­tion humaine s'est montrée impuissante à se dégager des filets de sa propre fiction. Mais l'enfant prédisposé à la névrose, dans ses efforts pour échapper à son état d'incertitude et trouver des lignes d'orientation pour l'idée de person­nalité dont il s'inspire, s'accroche à cette opposition des sexes et à la préfé­rence qui s'y rattache pour le principe mâle, comme présentant une valeur plus grande. Il arrive ainsi que cette fiction directrice revêt un aspect masculin et que la protestation virile anime toutes les expériences internes et toutes les aspirations du nerveux, comme principe de coordination et d'orientation. L'opposition sexuelle se laisse exprimer d'une façon parfaite dans l'opposition spatiale « haut-bas », dont il a été question dans les pages qui précèdent. Rien d'étonnant si on retrouve dans toutes les analyses psychologiques, sous une forme ou sous une autre, cette expression d'un schéma fortement antithétique. Que le sujet ait été poussé à adopter cette opposition par les événements et les impressions de sa première enfance, par des observations se rattachant aux rapports sexuels chez l'homme ou chez les animaux, peu importe, et la question reste ouverte.

Le désir « d'être en haut », que manifeste la femme nerveuse, est provoqué par son idéal masculin et se confond avec son désir d'être l'égale de l'homme. L'insistance et la « rigidité intellectuelle » avec laquelle elle cherche et obtient, par des moyens névrotiques il est vrai, cette identification avec l'hom­me témoignent de son incertitude primitive et de la crainte qu'elle éprouve de subir une humiliation, une dégradation, une chute « en bas », si elle reste femme. C'est ainsi que l'idée de personnalité transcendantale s'empare totale­ment de l'esprit du sujet auquel elle fait entrevoir pour « plus tard », dans l' « au-delà », une compensation rassurante du sentiment d'infériorité. « Je veux être un homme... » « Je veux être en haut », « parce que je crains, en tant que femme, d'être victime d'oppressions et d'abus, parce que l'homme seul jouit du sentiment de puissance » . voilà ce qu'exprime alors chaque geste du sujet. L'ambition, la jalousie (envie), etc., subissent un renforcement, la mala­de devient extraordinairement méfiante, se dresse d'avance contre toute possi­bilité de diminution. Mais en présence d'une diminution réelle, la protestation virile éclate avec force, au point que des prétextes insignifiants suffisent sou­vent à créer un état de tension désagréable entre la malade et son entourage, celle-là mettant en œuvre, pour donner libre cours à son sentiment de puissance, sa prétention à l'infaillibilité, son amour de la justice, sa clair­voyance et sa perspicacité. Mais en même temps, et surtout aux périodes d'incertitude particulièrement grande, on voit la malade fouiller dans sa vie antérieure, alors qu'elle était encore « en bas », retrouver un souvenir très vif de toutes les contrariétés, humiliations et diminutions qu'elle avait subies et se montrer accablée de dépression, d'angoisse, de remords, de sentiments de culpabilité et de scrupules de conscience. Des moyens de défense plus effica­ces devenant alors nécessaires, on voit apparaître de nouveaux symptômes et expédients névrotiques, les traits de caractère névrotiques deviennent plus abstraits, et on se trouve en présence d'un tableau névrotique complet 107. La révolte ayant pour but la conquête d'un sentiment de personnalité supérieur se trouve ainsi parfaitement organisée ; elle a pour prélude l'état maladif lui-même et les moyens de puissance qu'il fournit au sujet à l'égard de son entourage.

Une malade, âgée de vingt et un ans, vient réclamer mes soins pour un état de dépression grave, compliqué d'insomnie et d'idées obsédantes, dont la principale était qu'elle était guettée par la mort. La névrose obsessionnelle avait éclaté lorsque ses rapports avec un homme qu'elle devait épouser étaient devenus assez sérieux. Il en résulte généralement une situation pathogénique qui aboutit au « non » névrotique ; aussi notre malade, tout en faisant ses préparatifs de mariage et semblant décidée à dire « oui », arrange-t-elle fort à propos sa névrose et se comporte comme si elle ne voulait pas se marier. Il est vrai que, dans ces cas, d'ailleurs très fréquents, le ou la malade fait la réserve mentale suivante : « Je me marierai quand j'aurai recouvré ma santé, quand je n'aurai plus mes symptômes. » (Ou, lorsqu'il s'agit d'hommes : « quand je serai guéri de mon impuissance »). Cette réserve mentale, qui trahit une hési­tation, un doute, une circonspection particulière, sert au malade à verrouiller la porte, mais jusqu'à nouvel ordre seulement, et de façon à ce qu'il puisse la rouvrir à volonté. La méfiance, la prétention d'avoir toujours raison, le désir de domination, d'être « en haut », apparaissent très nettement au cours de l'analyse, et on se rend fort bien compte que ce sont la crainte de se montrer inférieur au partenaire, l'insuffisante préparation à la vie sociale, la crainte de succomber dans l’amour ou dans le mariage qui imposent au malade une sournoise retraite et aboutissent au symptôme névrotique. Souvent le malade attache une valeur tendancieuse à son propre sexe : sans se soucier de preuves ou se référant seulement à des souvenirs comme en possède chacun de nous, ou recourant à des déformations inconscientes, il cherche à se persuader qu'il est doué d'une sexualité exagérée ou insuffisante, ou perverse, qui lui interdit de courir le risque du mariage. Herder avait déjà noté que tous les chants de fiançailles respiraient une profonde tristesse.

Au cours des séances ultérieures, la malade se plaignit de ne pouvoir rien entreprendre, à cause de l'idée qui la poursuivait que tout ce qu'elle ferait serait inutile, étant donné que nous devons tous mourir. Idée à la fois absurde et profonde, puisqu'elle supprime les facteurs temps et évolution et a pour effet d'affermir la malade dans sa décision de ne pas contracter mariage. C'est contrainte et forcée qu'elle vient se soumettre au traitement, étant donné qu'elle ne tient pas à guérir ; mais elle veut précisément fournir la preuve de son incurabilité. Un de ses rêves reflète fort bien cette constellation d'idées. Le voici :

Je reçois la visite d'un médecin qui me conseille de sauter et de chanter toutes les fois que je serai obsédée par l'idée de la mort. Cette idée, dit-il, ne tarderait pas alors à disparaître. On apporte ensuite un enfant... (ici elle hésite un peu) assez grand. Il souffre de douleurs et pleure. On lui administre un médicament qui le calme, et il s'endort.

Le médecin qu'elle a vu dans son rêve lui avait donné des soins au cours d'une scarlatine alors qu'elle était encore enfant. Les paroles qu'elle l'entend prononcer dans le rêve sont celles qu'elle entend tous les jours, depuis qu'elle est atteinte de sa maladie actuelle, de la bouche de ses parents et des méde­cins. Il la conseille comme on conseille un enfant, ce qui revient à dire que ses recommandations sont sans aucune utilité. Ceci est une pierre dans mon jardin, la malade voulant me faire comprendre que tout ce que je pourrais faire n'aurait aucune efficacité. La nuit pendant laquelle elle avait fait ce rêve avait été sa première nuit de sommeil, après une longue période d'insomnie. La patiente voyant dans cette disparition ou, tout au moins, dans cette interruption de l'insomnie un effet partiel de mon traitement, y réagit par une agressivité plus grande, en s'efforçant de se persuader et de me persuader que mes moyens ne valent rien, étant donné que nous devons tous mourir. La deuxième scène contient la description d'une naissance. L'hésitation qu'elle met à désigner la « taille » de l'enfant nous révèle l'orientation de ses idées : elle pense certainement à un petit enfant, à un nouveau-né. L'expression : on apporte un enfant (lisez : au monde) est empruntée à la représentation d'un accouchement qui disparaît derrière le tableau symbolique esquissé dans le rêve. Celui-ci nous révèle la situation que la malade pressent, dans laquelle elle s'installe, pour ainsi dire, par anticipation : un enfant qui crie ! Et l'on veut que je suive les conseils du médecin ? Que je saute et que je chante ? En d'autres termes, la patiente veut dire : je ne veux pas dormir, car je pense à l'accouchement et aux douleurs qui l'accompagnent. Accouchements, dou­leurs, mort : tel est son sort certain, et si elle veut mourir, c'est pour éviter les douleurs de l'accouchement. Elle tourne autour du point principal sans s'y arrêter.

Dans sa défense exagérée contre l'enfantement se manifeste le changement de forme et d'intensité de sa fiction virile. Pour se soustraire au rôle féminin, elle s'engage dans le chemin de détour de la névrose, fixe par anticipation ses pensées sur l'enfantement et sur la mort et aimerait mieux être elle-même enfant, recevoir un médicament, plutôt que de subir le traitement psycho­thérapique. Car la guérison signifierait pour elle la résignation au rôle féminin. C'est alors qu'elle dirige son hostilité, avec une force accrue, contre le médecin qui veut la guérir de son insomnie. Il faut qu'elle lui reste supérieure, qu'elle le laisse dire des absurdités et qu'elle insiste pour être traitée comme elle l'avait été dans son enfance, c'est-à-dire par des médica­ments. La névrose obsessionnelle inspire à la malade, à titre de défense contre le rôle féminin, une philosophie ad hominem qui proclame la vanité de tout ce qui existe.

Si notre conception psychologique des névroses est exacte, on est obligé d'admettre que le comportement névrotique, tel qu'il apparaît à la vue, est orienté exactement et d'une façon précise vers le terme final, vers le but final fictif. La tâche du psychologue et du psychothérapeute consiste donc à recon­naître, à saisir ce comportement, c'est-à-dire les symptômes, les dispositifs et les traits de caractère et à découvrir leur but. Or, chaque attitude névrotique contient des allusions pour ainsi dire cachées à ses origines et à son but 108. Ce fait forme la base de la méthode dite « de psychologie individuelle » et s'accorde avec toutes nos autres constatations. On retrouvera donc toujours, au cours de l'analyse d'un symptôme ou d'un rêve, en même temps que le sentiment d'infériorité féminine (« bas »), des traces de protestation virile, des indications relatives au but final (« haut »), sous la forme d'une attitude de redressement psychique ; le tout formant un tableau « hermaphrodique » for­tement antithétique et obtenu par un détour névrotique qui, comme tel, carac­térise la tendance à vaincre les résistances à l'aide d'artifices. Dans beaucoup de cas les phénomènes existent à l'état séparé, les oscillations et les alternan­ces des manifestations psychiques faisant apparaître au premier rang tantôt le « haut », tantôt le « bas ». - Souvent, ce « désir d'être en haut » s'exprime d'une façon très imagée, et cela aussi bien dans les symptômes que dans les rêves : course à pied, élévation dans les airs, ascension de montagnes, montée d'un escalier, retour à la surface de l'eau après un plongeon, etc., tandis que le « bas » est représenté symboliquement par une chute, un mur de prison, par des obstacles de toute sorte, par des retards faisant manquer un train, etc., bref, par tout mouvement rétrograde et descendant. Je me propose d'exposer ici les rêves d'un patient qui, obsédé par des souvenirs de faiblesse et par d'autres se rapportant à des occasions dans lesquelles il croyait s'être comporté en femme, lui faisaient craindre pour son avenir au point de vue de la virilité. Jeune enfant, il avait eu un rêve, dont il avait gardé pendant longtemps un sentiment de frayeur, dans lequel il se voyait poursuivi par un taureau. Fils de paysan, il savait déjà à cette époque que ce poursuivant mâle recherchait avant tout les vaches, et c'est ainsi que son rêve peut être interprété comme une révélation de son rôle inférieur, d'une sexualité psychique opposée à son sexe réel. Lorsqu'il commença à aller à l'école, il se dirigeait toujours vers l'école des petites filles, et il fallut souvent user de moyens violents pour l'obliger à prendre le chemin de l'école des garçons. Inconsciemment, il se représentait la vie comme une course à pied à laquelle il se préparait sans cesse, en vue de laquelle il s'entraînait inlassablement. A un moment donné, il faisait la cour à une jeune fille, mais il fut évincé par un ami. En raison même de sa névrose, il recula devant la décision définitive. Sur le point de se marier, il eut peur de la supériorité de sa future femme, se livra à la masturbation, eut des pollutions fréquentes et fut pris d'un tremblement qui le gênait dans ses travaux et l'empêcha d'avancer dans les fonctions qu'il occupait. Il va sans dire qu'il s'était promis de ne se marier que lorsqu'il serait tout à fait guéri, idée qui parait sage et justifiée, mais qui avait permis au malade de se soustraire, sous un faux prétexte, au mariage dont il n'attendait rien de bon, qui lui faisait même craindre une diminution de son sentiment de personnalité à cause, prétendait-il, du niveau d'instruction supérieur de la fiancée. Le tremblement représentait l'anticipation subjective d'un début de paralysie que lui faisaient craindre ses excès de masturbation. Après s'être entouré de sécurités de ce côté, il voulut encore avoir la confirmation de l'incurabilité de son mal et se mit à consulter des médecins, en leur exposant son cas avec force larmes et lamentations. Des conversations que j'eus avec lui, j'emportai l'impression que c'était un homme d'une ambition démesurée, cherchant toujours à humilier les autres, mais reculant devant toute décision. Même dans ses relations amou­reuses il ne voyait également qu'un moyen d'obtenir la preuve de sa supériorité virile. Quelque passion qu'il mît à faire la cour à une jeune fille, celle-ci perdait tout charme à ses yeux dès l'instant où elle commençait à répondre à ses avances, car son désir de puissance perdait alors toute base et tout appui. En outre, lorsque le moment des fiançailles approchait, il s'éver­tuait à nouer de nouvelles relations qui ne devaient pas avoir de lendemain ou qu'il arrangeait de façon à ce qu'elles n'eussent pas de lendemain, se heurtait ainsi à des échecs et à des refus, afin de pouvoir opposer à sa future fiancée son insignifiance, son infériorité qui le rendaient partout et toujours indé­sirable. Il trouvait dans ces procédés de nouvelles raisons de se soustraire au mariage qu'il faisait semblant de désirer. Voici un de ses rêves :

Je me trouve chez un de mes vieux amis et nous parlons d'une connais­sance commune. Mon ami dit en parlant de lui-même : à quoi me sert mon argent, étant donné que  je n'ai aucune instruction ?

Le vieil ami, celui qui avait supplanté notre malade auprès d'une jeune fille, était un fruit sec, n'ayant pas terminé ses études secondaires. Lui-même se sentait supérieur à l'ami, puisqu'il était allé jusqu'au baccalauréat. Il professe la sublime doctrine : le savoir est plus précieux que l'argent ; et il la professe d'autant plus volontiers qu'elle s'accorde avec son but fictif, qui est d'être « en haut », et lui sert de consolation. La connaissance commune n'est autre que la jeune fille riche à laquelle tous deux avaient fait la cour. C'est la course qui commence de nouveau. Notre malade est proclamé vainqueur par son rival.

Un autre rêve, qu'il avait fait au cours de la même nuit, fait ressortir cette situation avec plus de netteté encore : il a rêvé notamment qu'il a causé la chute et le déshonneur d'une jeune fille du peuple. La fiction de ce rêve souligne encore davantage sa « supériorité ». La jeune fille à laquelle il avait fait jadis la cour se trouve maintenant dominée à ses yeux, appauvrie et reconnaît en lui son maître. L'absence du sentiment de camaraderie et de solidarité sociale apparaît dans ce cas avec une netteté particulière, de même que la prédominance de la « politique de puissance ».

Je dirai ici, en passant, que la succession de plusieurs rêves au cours de la même nuit équivaut à une succession de tentatives d'anticipation, d'essais de solution d'un problème. On constate alors généralement (ce qui n'a rien d'étonnant étant donné qu'il s'agit de névrosés) que ces sujets sont trop circonspects pour se contenter, dans leur désir de réaliser leur idéal de person­nalité, d'une seule voie, d'un seul moyen ou procédé. Sous l'influence de la tendance à la sécurité qui s'accentue de plus en plus, le rêve devient de plus en plus abstrait, de plus en plus symbolique et, après avoir interprété tous les rêves d'une nuit, on obtient plusieurs attitudes psychiques dont la comparaison donne une idée suffisamment nette du dynamisme et du but de la névrose. Dans le cas dont il s'agit, nous avons donc deux rêves : dans le premier, l'ami s'humilie, avoue son ignorance, tandis que la richesse, la puissance de la jeune fille sont dépouillées de toute valeur ; dans le deuxième rêve, la jeune fille est dépouillée de cette puissance même, reléguée dans la situation féminine, « inférieure », et cela de la manière la plus abstraite, au point qu'il ne reste plus à la jeune fille en question rien de personnel, sauf son rôle subordonné. Le patient ne cesse d'ailleurs de proclamer que ce qui lui convient le mieux, c'est une paysanne ignorante à l'égard de laquelle il puisse s'affirmer en maî­tre, en dominateur. La jeune fille qu'il voudrait choisir pour fiancée, l'effraie également par son intelligence. Cela s'accorde bien avec la tendance des névrosés à choisir toujours une femme faisant partie d'une classe sociale inférieure à la leur, à accorder leurs préférences à une prostituée, à une petite fille simple et ignorante, etc. Dans tous ces cas il s'agit d'une manifestation de la tendance à la dépréciation à l'égard de la future partenaire sexuelle, de la tendance à humilier la femme, en usant à son égard de méfiance, de jalousie, d'autorité impérieuse, en invoquant contre elle des principes moraux et des exigences éthiques. C'est ainsi que le sentiment d'infériorité empêche le développement de l'altruisme et du sentiment de solidarité sociale.

Dans un autre rêve le symbolisme représenté par la course apparaît d'une façon encore plus frappante. Je voyageais dans le train et essayais de voir par la portière si le chien le suivait toujours. Je me disais qu'il avait dû tomber inanimé ou être écrasé sous les roues d'un wagon. Je souffrais pour lui, tout en songeant que je pourrais maintenant avoir un autre chien, mais qu'il était trop grossier. Il a souvent fait avec son vieil ami et rival des courses à bicyclette et s'est la plupart du temps montré inférieur dans ce sport. Aujour­d'hui que l'ami se trouvait dans une situation sociale inférieure, c'était à lui de rester en arrière. La transformation en un chien, fait assez fréquent, est un effet de la tendance à la dépréciation. Un de mes malades, atteint de démence précoce, donnait à tous les chiens des noms de femmes plus ou moins con­nues. Le chien représente également sa future fiancée sur laquelle il n'espérait pas pouvoir exercer une autorité suffisante. Si elle mourait, il serait débarrassé de la crainte dans laquelle il vivait de se montrer inférieur à elle ; il obtiendrait d'ailleurs le même résultat, si, ainsi que le lui insinuait sa méfiance, elle s'avisait de répondre aux avances d'un autre adorateur ou si elle tombait sous les roues d'un wagon. Il déplorerait cependant ce dernier malheur, car il est « noble et généreux ». Dans le rêve, il voit cette triste éventualité déjà réalisée et éprouve une douleur anticipée. Le « chien grossier » symbolise une jeune fille qui, vers cette époque, l'avait dégoûté par ses avances et dont il avait réussi à se débarrasser.

Son aversion pour les personnes qui sont « au-dessus » de lui est illimitée et absolue. Il rêve une nuit : notre chorale donne un concert. La place du chef d'orchestre est vide. La société dont il faisait partie a été obligée un jour de chanter, sans être dirigée par le chef, qui avait manqué le train. Voilà la  situation qui lui convient le mieux : nous n'avons pas besoin de chef ! Il est mal à l'aise partout où il n'est pas son propre chef.

De même que chez les névrotiques du sexe masculin, la masturbation excessive fait naître chez les femmes névrosées la tendance à se soustraire à des décisions, au commerce sexuel, tendance qui leur sert de moyen d'assurer leur « supériorité ». Dans les fantasmes qui, chez les jeunes filles, se ratta­chent à la masturbation, la femme assume souvent un rôle masculin. Aux hommes, la masturbation fournit la preuve qu'il est possible de se passer de femme et le prétexte de se soustraire aux rapports sexuels qu'ils redoutent à cause de la supériorité éventuelle de la femme. Elle est donc née de la tendance à la sécurité. Lorsque la situation exige des moyens de sécurité plus forts, c'est l'impuissance ou la névrose déclarée qui s'installe, non par suite du renoncement à la masturbation ou comme une manifestation d'auto-érotisme, mais, nous le répétons, en tant que moyen de sécurité renforcé. Chez les nerveux, les fantasmes liés à la masturbation présentent souvent un caractère masochiste ou sadique, selon la phase de la protestation virile à laquelle ils se rattachent. La masturbation est une pratique très répandue chez les jeunes gens, et ce n'est pas elle qui, comme telle, pose au psychothérapeute un pro­blème à résoudre : ce qu'il y a de grave dans la masturbation, c'est sa persistance, c'est la complaisance avec laquelle le sujet s'y attarde. Et la psychologie individuelle n'a pas de peine à monter alors dans la masturbation une manifestation érotique de l'homme isolé, de l'homme antisocial.

Parmi les actions préparatoires et les dispositifs névrotiques destinés à garantir la « supériorité », la curiosité, l'amour de la recherche, le désir de tout voir (les « voyeurs » des auteurs) occupent une place prépondérante. Ces penchants constituent toujours la preuve d'un sentiment d'insécurité et d'incer­titude originel que le sujet cherche à compenser, en stimulant sa curiosité, en donnant libre cours à son esprit de recherche. Dans la névrose déclarée, ils ont pour effets secondaires de rendre le malade hésitant, indécis et se transfor­ment souvent dans la vie, et plus spécialement dans la vie érotique, de moyen enfin vers laquelle convergent toutes les manifestations psychiques. Fureter, scruter, chercher la vérité, vouloir se rendre compte de tout, le pédantisme connu des névrosés, voilà de quoi est fait le sentiment de personnalité, tels sont les moyens destinés à relever et à préserver ce sentiment. Chez les enfants, ces penchants se manifestent souvent par une passion irrésistible pour la lecture qui, en même temps qu'elle satisfait leur amour, leur permet de se soustraire aux autres exigences de l'école. Ils peuvent encore s'exprimer par une attitude de provocation à l'égard des parents, l'enfant se faisant un plaisir de troubler l'ordre et l'organisation de la vie domestique.


102   Je suis redevable au professeur Dr D.Oppenheim d'un grand nombre de données histo­riques relatives à ce sujet.

103   Voir Kramer, Berufsfantasien, dans Heilen und Bilden, l.c.

104   L'image d'une femme montée à cheval sur un homme a été utilisée, directement ou d'une façon masquée, par beaucoup de peintres. Je citerai Burgkmair, Hans Baldung, Grien, Dürer et les nombreuses images qui représentent Kampaspa, la favorite d'Alexandre, chevauchant Aristote.

105   On a déjà montré que la philosophie à ses débuts, dans son incertitude tâtonnante, avait hypostasié cette manière de penser antithétique. Dans Geschichte der Zahlprinzipien in der griechischen Philosophie (Zeifschrift f. Philosophie und philosophische Kritik, Bd. 97), Karl Joël, discutant ce problème, dit entre autres : « La véritable raison, la raison primitive de cet antithétisme doit être cherchée dans la rigidité instinctive, obstinée de la pensée qui ne veut connaître que les absolus. »

106   Je dirai plus loin quelles transformations le déclin de l'autorité, qui caractérise notre époque de socialisme, est susceptible d'imprimer à toute notre vie, et plus particuliè­rement à l'éducation et à l'école.

107   Pendant que j'écrivais ce chapitre, j'ai trouvé une description remarquablement intuitive de cette variété humaine, avec ses aspirations « vers le haut », dans Hofrat Eysenhardt, d'Alfred v. Berger (voir ma Praxis und Theorie, l. c.), dont je recommande la lecture à tous les psychothérapeutes. Dans cette description on retrouve le type complet, tel que nous l'avons esquissé, mais vu ou, plutôt, deviné par un poète. Le pouvoir trop impérieux du père, le sentiment d'infériorité du jeune garçon, avec la protestation virile compen­satrice, avec l'exaltation du désir sexuel, de la volonté de puissance, idées de parricide, fétichisme, carrière judiciaire, renforcement des moyens de défense à la suite d'une défaite, construction de complexes affectifs tels que remords, scrupules de conscience, hallucination, représentations obsessionnelles, comme expression d'une révolte, pleine de rancune, contre l'autorité de l'État, perte d'une dent et aggravation de la crainte devant la femme, avec exaltation consécutive de la protestation virile et du désir sexuel : rien de plus impressionnant et de plus conforme à la réalité que cette description du défaut névrotique qui rappelle les tableaux de Dostoïevski (voir Praxis und Theorie, l. c.), et se passe de tout commentaire.

108   C'est avec raison que Bergson envisage de la même manière le mouvement en général. Avec une connaissance et une expérience suffisantes, on peut découvrir dans chaque phénomène psychique le passé, le présent et le futur, de même que le but vers lequel il tend. C'est pourquoi tout phénomène psychique, de même que tout trait de caractère, tout organe affligé d'infériorité doivent être considérés comme des symboles de la vie individuelle, comme des tentatives individuelles ayant pour but l'ascension et inspirées par la protestation virile.