Chapitre XVI. L'idée obsessionnelle. Moyen de valorisation de la personnalité

Chaque névrose obsessionnelle a la fonction de soustraire le malade à toute contrainte extérieure, de façon à lui permettre d'obéir uniquement à sa propre contrainte. On peut formuler cette conception autrement en disant que l'obsédé se défend d'une façon si intense contre la coopération, contre toute volonté extérieure et toute influence étrangère que dans cette lutte, il arrive à considérer sa propre volonté comme sacrée et irrésistible. Par cette attitude il trahit sa structure psychique où il ne pense qu'à lui-même et nullement aux autres, attitude qui malgré toute apparence perce à travers tout son compor­tement dans la vie. Un cas excessivement instructif est celui d'une femme âgée de 40 ans, se plaignant de ne rien pouvoir faire à la maison, étant donné qu'elle a perdu l'intérêt pour les choses banales de la vie. Elle se trouve sous une contrainte, l'obligeant à répéter dans son for intérieur tout ce qu'elle devrait faire. À ce prix elle arrive à un rendement. Si par exemple elle doit placer une chaise près de la table, elle est obligée de se dire : «  il faut que je mette la chaise près de la table. » Elle peut alors réaliser son projet.

La malade doit d'abord s'approprier l'impératif étranger, l'obligation aux travaux ménagers (féminins !), à la coopération, afin de pouvoir arriver à un rendement. Dans son travail sur l'Éthique et la psychanalyse (Éditeur Reinhardt 1912), Furtmuller analyse ce mécanisme comme étant un pilier de l'éthique. Il se retrouve également dans l'infrastructure de la névrose obses­sionnelle, permettant ainsi au malade de se prouver sa ressemblance à Dieu, en annulant toute autre influence. La contrainte de se laver permet au malade de démontrer que tout l'entourage est sale, et la contrainte à se masturber annule l'influence du partenaire sexuel, alors que dans les prières à caractère obsessionnel le malade semble vouloir disposer d'une façon curieuse de toute la puissance divine. «  Si je ne fais pas ceci, si je ne dis pas cela, si je n'exécute pas tel geste, si je ne prononce pas telle parole ou ne récite pas telle prière, telle ou telle personne devra mourir. »

Le sens devient immédiatement compréhensible si nous saisissons l'aspect positif de la formule, à savoir : suivant que je fais ou ne fais pas ceci ou cela, si je mets en oeuvre ma propre volonté, la personne ne mourra pas. De ce fait le malade se fournit lui-même la preuve illusoire d'être maître de la vie et de la mort, donc ressemblant à Dieu.

Il faut ajouter que la folie du doute et que la névrose d'angoisse représen­tent également des moyens utiles pour le tableau morbide permettant au malade de suivre sa ligne dynamique et de contrecarrer toute influence étran­gère (concernant la profession ou l'attitude dans la vie) et toute influence et projet étranger. On trouvera toujours que la contrainte du doute et que l'angoisse représentent, dans la névrose, des dispositifs de sécurité, permettant au malade de paraître comme étant dans une situation privilégiée, en haut, supérieur, viril, attitudes que j'ai déjà largement analysées dans mes travaux antérieurs.

Une de mes malades âgée de 35 ans, souffrant d'un manque d'énergie et de scrupules obsessionnels, doutant constamment de ses capacités, se présente, dès sa première séance, comme étant une admiratrice enthousiaste de l'art. L'impression la plus profonde lui a été procurée par les œuvres suivantes : 1º un autoportrait de Rembrandt vieillissant ; 2º les fresques de la Résurrection de Signorelli ; 3º Les trois âges (appelé aussi le Concert) de Giorgione.

On voit l'intérêt de la patiente dirigé sur le problème de l'âge et de l'avenir. On peut supposer qu'il s'agit d'un être humain croyant ne pouvoir se maintenir en équilibre qu'avec difficulté et craignant que la perte de la jeunesse ne la jette dans une grave confusion. Un être humain donc qui, à partir d'une situa­tion instable, désire atteindre un équilibre approximatif, manœuvre qu'elle s'efforce de réaliser grâce à un artifice, le symptôme névrotique. On peut déjà deviner qu'il s'agit d'une femme de grande beauté. Le moment est venu où elle doit renoncer à sa jeunesse, sa beauté et son influence sur les autres. Deux voies sont possibles. Un retour sur soi-même et la recherche d'une nouvelle voie dynamique, contrecarrée toutefois par des impressions gênantes, prove­nant de son ancienne position ; cette voie la conduit au thérapeute. Ou encore l'accentuation des symptômes qui par leur amplification augmentent son pouvoir. Ces malades sont souvent présentés au médecin par leur entourage.

Le maintien de la position de supériorité, grâce à des manifestations de pédanterie, angoisse ou contrainte, trahit toujours l'originel sentiment d'insé­curité du névrosé. Nous pouvons supposer que cette femme, qui nie avoir été mécontente de son rôle féminin, a abouti à la névrose du fait de sa protestation virile. Le lendemain elle déclara que la fréquentation de la société dans la capitale la fatiguait. En province on pouvait mieux se reposer. On peut facile­ment comprendre que cette fatigue représente un arrangement tendancieux, devant fournir la preuve qu'un déménagement vers la capitale lui paraît peu indiqué.

En réunissant par une ligne directrice les données de ces deux séances nous arrivons à l'image suivante : une femme excessivement ambitieuse, désirant toujours jouer le premier rôle, ne se contente pas du fond très riche de ses capacités, mais tremble devant l'idée de devoir un jour, en vieillissant, rejoindre la capitale et ne pas pouvoir supporter dans la société la concurrence d'autres rivales. Elle regarde attentivement l'avenir, afin de prévenir sa chute, et à partir de ses impressions utilisables et des difficultés de la vie, elle formule une conception de forte tonalité affective qui la présente comme étant inapte pour la vie pratique, c'est-à-dire pour la vie d'une femme d'intérieur, vieillissante.

Elle arrive ainsi par sa maladie et par le symptôme névrotique, dans notre cas, par des idées obsessionnelles et le sentiment de son incapacité, par sa fatigue aussi, à éviter «  une vérité » admise inconsciemment : à savoir que l'âge dégrade la femme, surtout elle, qui déjà auparavant n'était que l'auxiliaire de son mari, un être de luxe, à présent davantage détérioré par son vieillisse­ment. La preuve de l'exactitude de ma supposition est fournie par le fait que plus elle est testée quant à son rôle féminin, plus manifestement elle renonce à toute coopération. Elle est frigide et elle a l'habitude, au moment de ses règles, de se retirer, pendant quatre jours, de la vie familiale. Le deuxième jour elle raconte le rêve suivant : «  Sur votre table se trouve l'œuvre d'Oscar Wilde, Dorian Gray. Dans ce livre se trouve un carré de soie blanche, brodée. Je me demande comment ce morceau de soie a pu parvenir dans le livre. »

La première partie du rêve confirme ma supposition concernant son état actuel. Le portrait de Dorian Gray commence à vieillir. La soie blanche, des rideaux en soie attiraient particulièrement l'intérêt de notre malade. Un livre sur ma table signifie un livre que j'ai dû écrire. Ces richesses, ces colifichets dans mon livre, elle s'en étonne et elle exprime l'idée que j'écrirai peut-être quelque chose concernant sa crainte de vieillir.

Son ancienne attitude méfiante s'interpose entre nous pour augmenter sa distance par rapport au médecin.

La lutte contre le rôle féminin, en conséquence la surestimation de la profession d'artiste, autrefois poursuivie en tant que manifestation masculine, la dépréciation du rôle féminin de femme d'intérieur, les événements naturels : mariage, amour, vieillissement, décisions de toutes sortes, qui menacent l'idéal de sa supériorité, imposent la contrainte de l'accentuation de la névrose. Cette dernière se compose d'un ensemble d'artifices psychiques et physiques, main­tenant dans leur ensemble la fiction de l'originalité, de la puissance, de la volonté indomptée. L'exclusion des exigences extérieures est assurée par l'amplification de la puissance légitimée grâce au processus morbide.

Sa très grande beauté place l'être humain en face d'un problème vital particulier. Ce problème est généralement mal résolu. L'être humain doté d'une grande beauté physique se trouve dans l'état d'âme de quelqu'un qui s'attend à récolter des triomphes ininterrompus, à atteindre tout sans le moin­dre effort, ce qui évidemment le met bien souvent en contradiction avec la réalité. Cette attitude se retrouve souvent chez la beauté vieillissante, si elle n'a pas pu trouver une relation vitale qui n'est pas exclusivement basée sur la puissance, émanant de son effet séducteur physique. Dans le cas contraire se développe, au moment de la perte de la beauté, la vieille volonté de puissance, sous ses formes névrotiques les plus insolites.

Les êtres humains de semblable structure psychique qui, partant d'un trait caractériel erroné, s'attendent à tout obtenir des autres, peuvent facilement donner l'impression d'avoir des traits féminins ou des traits masculins insuffi­sants.

On trouve souvent parmi les criminels de très beaux sujets et des êtres parfaitement sains. Il en est de même pour les caractériels et les pervers. Ils se recrutent parmi le grand nombre d'enfants gâtés du fait de leur beauté. Mais on trouve également parmi ces êtres dévoyés des sujets particulièrement laids. Cette circonstance a amené certains auteurs à croire à des défauts psychiques innés. On peut facilement comprendre que ces derniers souffrent de cette surestimation de la beauté physique qui règne dans notre civilisation. Elle est l'origine de ce complexe d'infériorité que nous trouvons chez les sujets laids ou chez les très beaux enfants, survenant à la suite d'un échec ou d'une décep­tion. C'est ainsi qu'un problème social peut influencer le sort de l'individu.