Femme fatale

Immortalisée par le cinéma hollywoodien des années quarante, la femme fatale est une blonde platine, portant une robe fourreau noire, des talons hauts et un fume-cigarette. Affublée des accessoires de la féminité, de leur mascarade, elle séduit et anéantit ceux qu’elle attire dans ses filets, en provoquant leur ruine, leur suicide, voire en commanditant leur assassinat. Solidaire en apparence de la domination masculine, elle la dément violemment pour des mobiles aussi profonds qu’obscurs, au point qu’elle apparaît comme une moderne image du destin venant briser la trajectoire de l’homme faible qui n’a pas su résister à la tentation de la beauté.

La « femme fatale » est une invention du XIXe siècle et de sa crainte du pouvoir nouveau des femmes sur le plan politique et social, mais la Carmen de Mérimée, la Lulu de Wedekind, et bien d’autres, sont les sœurs cadettes des antiques Hélène de Troie, Cléopâtre, Messaline, Omphale, Dalila, Salomé, Judith, également remises au goût du jour par les romantiques. Leur mère à toutes est Lilith, la toute première femme sur terre, à la sexualité insatiable, qui se considère comme l’égale d’Adam et refuse de se tenir sous lui quand ils font l’amour. Ce « non » à l’homme et cette suprématie de la jouissance* féminine, dont la frigidité* n’est qu’un des avatars possibles – « Personne ne me fera jouir ! » –, nourrit toute la lignée des femmes fatales qui, contrairement aux épouses loyales et aimantes, infligent à la primauté du phallus le violent camouflet du mépris ou de l’indifférence.

La femme fatale rappelle à l’homme que la femme lui est fatale, fatale à son pouvoir qu’elle rend dérisoire, à son désir qu’elle frustre à l’envi, et même à sa vie, dont elle peut arrêter le cours sans remords ni regret. Narcissique, elle contemple son propre reflet quand l’homme la dévore des yeux. Impénétrable et phallique, elle est semblable à Méduse qui fascine parce qu’elle condense dans une même image effrayante la mère, la castration et la mort. Fantasme* masculin par excellence, la femme fatale célèbre le scandale, non pas tant du désir féminin que du désir inassouvi que les hommes ont des femmes, ces femmes qui, à l’image de la première d’entre elles, la mère, leur sont par définition inaccessibles.