Préface de l’auteur à la seconde édition

Pour Vélaboration de ce livre, dans la recherche et l'analyse des données anthropologiques et dans bien d'autres domaines encore, Ruth Marquis m'a apporté son aide précieuse. Le manuscrit était terminé quand elle fut appelée par d'autres intérêts. Kathleen Ray lui a succédé et a mis au point le texte de la première édition. Je la remercie infiniment d'avoir bien voulu se charger de cette tâche ardue.

Le projet de cette seconde édition m'a permis d'éliminer quelques-unes des imperfections dont j'avais pris conscience dans l'intervalle, d'ajouter aussi certaines remarques qui, je l'espère, rendront ma thèse plus claire, enfin de corriger des erreurs signalées par divers critiques et amis. Cette révision facilitera, je pense, la lecture de l'ouvrage. J'ai eu la chance que Ruth Marquis puisse à nouveau me seconder dans la préparation de cette édition. Grâce à sa collaboration, le texte est plus proche de nos projets initiaux et s'enrichit de ce que nous avons tous deux appris depuis la première publication. Les remerciements que je lui adresse ici ne sont que l'expression imparfaite de ma gratitude.

Les observations qui ont suscité mon intérêt pour les rites d'initiation, ont été faites sur des enfants vivant à VÉcole Orthogénique Sonia Shankmann 1 de V Université de Chicago, par plusieurs membres de l'équipe auxquels je tiens à exprimer ma reconnaissance.

J'ai dû dépasser dans cet ouvrage les limites de ma spécialisation et de mon expérience ; les avis et les critiques m'ont donc été particulièrement précieux. Je désire tout spécialement témoigner ma reconnaissance à Paul Bergmann, William Caudill, Fred Eggan, Robert Fliess, Maxwell Gitelson, Jules Henry, Morris Janowitz, Gardner Murphy, David Rapaport, Fritz Redl, Jack Seeley, Walter Weisskopf et Fred Wyatt qui m’ont fait de nombreuses suggestions pertinentes pour la rédaction du premier manuscrit. Ils ne sont aucunement responsables des insuffisances de ce texte (ils m'en ont signalé quelques-unes) ; en revanche, si celui-ci a des qualités, il leur en est largement redevable.

Je tiens aussi à remercier ceux qui ont rendu compte de mon livre. Ils ont témoigné d'une grande générosité à l'égard du novice que j'étais dans le domaine de l'anthropologie. J'ai commenté certaines de leurs critiques dans le corps du texte. Toutefois, je préférerais répondre dès maintenant à certaines d'entre elles, qui se rapportent à la méthode globale que j'ai utilisée et non aux conclusions spécifiques auxquelles je suis parvenu.

On m'a reproché de « fourrer dans le même sac les populations dites primitives 2 » et de « mettre sur le même plan l'enfant, le psychotique et l'homme primitif 3,4 ». C'est vrai : je suis convaincu que tous les hommes partagent certains sentiments, désirs et envies qui sont communs non seulement aux diverses tribus sans tradition écriteaussi bien qu'aux enfants, aux adultes psychotiques et aux primitifsmais à nous tous.

La pratique de la psychanalyse ainsi que mon travail avec les schizophrènes qui, tous, appartiennent à la société occidentale contemporaine, m'ont convaincu, comme beaucoup d'autres avant moi, que Von peut et doit effectivement découvrir les mêmes tendances chez tous les hommes. Chez les enfants et certains schizophrènes, elles se voient plus facilement alors que chez les adultes « normaux » du monde occidental, elles peuvent être soigneusement cachées.

Loin de vouloir mettre en parallèle les hommes dits primitifs et les jeunes schizophrènes, j'ai essayé de montrer combien sont parallèles les souhaits primitifs de tous les hommes. Le parallèle est simplement plus apparent entre les préadolescents schizophrènes (qui ont radicalement refusé de s'adapter aux demandes de l'homme occidental contemporain) et ceux qui n'ont jamais eu à rejeter ces demandes, leur comportement s'accordant, plutôt qu'il ne s'oppose, aux demandes de leur propre société.

Il est à peine besoin d'apporter la preuve que les hommes sont terrifiés par le pouvoir de procréation des femmes, qu'ils désirent y participer et que ces deux sentiments se retrouvent aisément dans la société occidentale. Pour certains poètes, ces sentiments sont, effectivement, la source même de quelques-uns des accomplissements les plus élevés de l'esprit occidental 4 ; il s'est trouvé au moins un critique littéraire, pour parvenir à ces mêmes conclusions 5. Mon but était de montrer que certaines sociétés sans écriture, loin de nous être inférieures à cet égard, sont allées spontanément de l'expérience négative de la crainte à l'expérience positivecelle qui consiste à maîtriser une telle crainteen essayant de faire leur le pouvoir des femmes.

Ces faits, un critique les a reconnus en disant : « L'auteur, toutefois, ne semble pas défendre sa cause aussi bien qu'il l'aurait pu en présentant le transvestisme (chez les Indiens des Plaines, par exemple) comme étant, en partie, une fuite de l'homme devant les responsabilités du rôle masculin avec ses exigences de combat et de prestance, alors que son nouveau rôle (de berdache 5) lui évite aussi, en fait, le fardeau du “travail” et la “malédictionde la menstruation imposés aux femmes. Dans le monde moderne, où un tel évitement formel ne se rencontre pas, l'homosexualité masculine peut servir des buts semblables. Mais, dans l'ensemble, les hommes, en vertu de la supériorité patriarcale qui les met au faite de la société, doivent réprimer leur envie des possibilités créatrices du rôle féminin, à la fois incontestables et si simples, alors que les femmes sont beaucoup plus libres d'exprimer leur envie des accessoires mâles et des rôles masculins 6. »

C'est justement parce que ce désir est si profondément refoulé chez l'homme occidental et la crainte d'un tel désir si grande de nos jours, que les hommes qui s'évadent dans une homosexualité manifeste ou inconsciente sont très nombreux.

En résumé, loin de « fourrer dans le même sac toutes les populations primitives », je suis convaincu qu'elles partagent avec nous tous certains besoins et désirs essentiels à l'humanité. Ces émotions sont si fondamentales que, plus les sociétés sont variées, plus grandes sont les vicissitudes qu'elles subissent ; dans certaines de ces sociétés, elles sont soigneusement refoulées, déniées et cachées ; dans d'autres, elles sont tout aussi laborieusement transformées en coutumes sociales, ou bien les deux attitudes coexistent. Je dis que ces désirs sont primitifs, non parce qu'ils sont ceux d'individus ou de sociétés primitives, mais dans leur sens littéral qui est d'être primaires, originels, non dérivés. C'est pourquoi mon livre ne traite pas de l'homme primitif (un concept dont je ne saurais que faire), mais de ce qui est primitif chez tous les hommes (ce qui m'intéresse vivement).

Je n'ai rien contre les ethnologues qui redoutent qu'en insistant sur ce qui est commun à tous les hommes, nous rendions plus obscures les différences entre les tribus et les coutumes qui, vues de l'extérieur, paraissent se ressembler beaucoup. C'est là une position plus juste que celle, toute marquée d'ethnocentrisme, qui avait tenté d'évaluer les coutumes selon les degrés de ressemblance qu'elles présentent avec les nôtres. Certes, la psychanalyse envisage les voies particulières par lesquelles chacun de nous traite les besoins primitifs et les angoisses que nous partageons avec tous les hommes. Le désaccord, s'il en existe un, entre certains de mes critiques et moi-même, réside en ce que, pour moi, les rites de puberté se réfèrent à quelque chose de si primitif que tous les hommes y participent ; ou ces critiques réfutent cette thèse, ou ils cherchent simplement à connaître les manières différentes dont est expérimentée cette tendance dans différentes cultures.

A mon avis, le développement scientifique est souvent un processus dialectique, du moins dans les sciences qui traitent des êtres humains dans leurs relations réciproques. Les généralisations globales constituent la thèse, l'étude des différences spécifiques forment l'antithèse, condamnant les anciennes généralisations (ou l'inverse). Dans le cas des rites d'initiation, une série de généralisations excessives reposant sur un certain mépris du détail, a conduit à une thèse psychanalytique : les anthropologues fonctionnantes, en insistant sur le fait que les différences spécifiques invalidaient la thèse générale, ont fourni une antithèse très utile.

Cet ouvrage peut donc être considéré comme un effortsi incomplet et peut-être même prématuré soit-ilpour parvenir à une nouvelle synthèse. Si un nouveau processus antithétique se déclenchait, il pourrait éventuellement susciter une nouvelle synthèse à un niveau de savoir plus élevé.

En concluant cette digression sur les mérites ou les inconvénients de généralisations s'appliquant à différentes cultures, je renvoie le lecteur intéressé à une récente controverse provoquée par Frazer, le père de l'anthropologie moderne, qui résume ces deux positions opposées1. Aussi longtemps que semblables controverses existeront, il sera possible de parvenir à une plus large synthèse.

7. E. R. Leach, « Golden Bough or Gilded Twig ? • et H. Weiwager, « The Branch that Grew Full Straight •, Daedalus (printemps 1961), p. 371 sq.


1 Le lecteur trouvera dans la préface à La Forteresse vide, ouvrage paru dans cette même collection, des indications sur le fonctionnement de cet établissement. (N. d. T.)

Les notes de l’auteur et du traducteur sont appelées par un astérisque, les références par des chiffres.

2    M. E. Spiro (compte rendu des Blessures symboliques), American Journal of Sociology, LXI (septembre 1955), n° 2, p. 163.

3    Ibid.

4    D. F. Aberle (compte rendu des Blessures symboliques), American Sociolo-gical Review, XX (avril 1955), n° 2, p. 248.

5 Dans les tribus indiennes de l’Amérique du Nord, le berdache est un homme qui adopte le genre de vie et les fonctions des femmes. (N. d. T.).

4.    R. Graves, The White Goddess, Creative Age Press, New York, 1948.

5.    M. Praz, The Romantic Agony, Oxford University Press, 1933.

6.    D. Riesman (compte rendu des Blessures symboliques), Psychiatry (1954), XVII, p. 300 sq.