C/ Le structuralisme : précautions

Je crois utile de poser une série de précautions nécessaires afin d’enrayer préventivement quelques risques de contre-sens.

Ces risques, par ailleurs, sont largement accentués par le choix d’un discours didactique, amenant un style particulièrement à même d’engendrer des effets de compréhension, en opposition avec la pensée structuraliste. Le structuralisme se prête mal à l’exposé didactique.

Pour le lecteur non habitué à la pensée structurale, notons que ces précautions ici rassemblées seront expliquées au fil du texte.

a) La substantialisation

La structure (comme l’inconscient) n’est pas une donnée positive mais déduite. Là ou Freud demandait de « ne pas prendre l’échafaudage pour le bâtiment », il en est de même pour la structure. Elle est déduction pure et simple de ce qui s’observe dans l’échange, dans le discours. Il s’agit d’un repérage du mode articulatoire et de la qualité des valeurs exprimées par un sujet ou un groupe, au sein d’un « colloque singulier » ou du champ social, comme il peut s’agir de l’étude du champ social ou du langage.

À ce titre, en clinique, une structure apparaît dans l’échange à un moment « t » sans offrir obligatoirement les garanties permettant de conclure qu’il s’agit d’une modalité définitive ou constante. La répétition des rencontres peut être nécessaire avant de conclure que tel ou tel sujet s’inscrit de manière « habituelle » dans une structure ou une autre. La déduction par l’analyse structurale « d’invariants » permet l’élaboration d’un « modèle », d’une théorie qui n’est pas la structure, mais qui la représente.

b) Rapport à la théorie

Le structuralisme est une méthode, ce n’est pas une théorie de l’esprit ni une métapsychologie. Il n’en reste pas moins que Lacan a élaboré ou repris des concepts qui fonctionnent entre eux à la manière d’une théorie métapsychologique. Ces concepts (objet a, phallus, A, etc.) comportent, ceci étant, des particularités qui tendent à les intégrer dans une représentation théorique du sujet le moins en contradiction possible avec le structuralisme. En effet, une position structuraliste radicale impliquerait d’inventer le modèle et les concepts pour chaque situation examinée. Néanmoins, outre le fait que toute transmission implique un lexique commun, le structuralisme postule l’existence d’invariants et d’éléments irréductibles. Les « invariants » (au sens d’invariant universel) sont les aspects de l’humain qui sont obligatoirement présents quelle que soit la culture ou la structure. Par exemple, la prohibition d’une jouissance particulière organise tous les groupes humains, quelle que soit la culture, l’ethnie ou le continent : il s’agit d’un invariant universel. En outre, par définition, les invariants sont stables dans le temps.

D’autre part, les concepts ou repères usités dans le discours structuraliste se veulent irréductibles. Cela signifie qu’un élément théorique ne doit pas représenter une détermination plus profonde. Autrement dit, les concepts se doivent d’être précis au point qu’il ne soit plus possible de les préciser plus. Ainsi, l’ambition structuraliste est-elle de déterminer des éléments conceptuels « derniers », quitte à produire un discours relativement asséché. Les concepts sont autant d’index de catégories au sein desquelles tout se rapporte aux concepts en question, si bien qu’il existe peu de concepts.

Cela fait apparaître une ambition du structuralisme à l’universalité, ambition et non prétention. La méthode structurale postule que le langage, en tant que phénomène spécifiquement humain, comporte une logique qui dépasse les considérations culturalistes comme les modalités du fonctionnement psychique (psychose ou névrose, par exemple). Enfin, la théorie structurale nécessite l’aménagement d’un discours autour d’un trou dans le savoir, ce trou étant le véritable organisateur de toute structure, ce qui sera repris dans la suite.

c) Le « Mi-dire »

Tout exposé didactique se référant à Lacan est contradictoire. En effet, le souci de Lacan était d’intégrer la rupture du savoir, la vérité, en son discours, en faisant sentir le « mi-dire ». Son style, souvent décrié, procédait de cette tentative.

Or, l’exposé que je propose, n’est en rien fidèle à cette discipline, puisqu’il vise l’établissement de définitions. Ce texte propose du savoir, pas de la vérité, il n’est pas en cela « psychanalytique » bien qu’il traite de psychanalyse.

d) La temporalité

Le structuralisme se défie de toute causalité linéaire, et par conséquent d’une temporalité historique. Le temps y est logique, support de l’expression structurale, dans une conception synchronique plus que diachronique.

Par exemple, le structuralisme est « anti-stadique », il n’appréhende pas le développement d’un enfant comme le franchissement de stades ou d’étapes. L’évolution d’un enfant sera appréhendée, par contre, sous le jour de l’expression d’une structure à laquelle appartient l’enfant d’emblée. Ceci étant, l’exigence de l’exposé implique des ressorts logiques qui font intervenir la temporalité. Le temps devra donc être entendu comme support du discours et non comme vecteur d’une logique causaliste avec son réseau de conséquences.

e) Effets de personnification

Le récit clinique fait intervenir des personnages, parents, fratrie, etc. Ces personnages seront colorés de qualités et de motivations, qui ne concernent que les personnages du discours. C’est-à-dire que le sujet déploiera ces personnages au sein d’une structure, si bien qu’aucun lien n’a à être établi avec les personnages « de la réalité ». On peut se souvenir à cet égard des interrogations de Freud face aux pères incestueux des hystériques qu’il écoutait : il s’agissait des pères fantasmatiques.

f) Problème de transfert

La structure, en psychanalyse, s’exprime dans le transfert. Cela ne signifie pas que le transfert, et par conséquent le dispositif analytique, soient indispensables à un abord structural de la pathologie mentale.

En effet, du départ, le structuralisme n’est pas une démarche revendiquée par la psychanalyse, et toutes les écoles de psychanalyse ne s’en réclament pas, loin s’en faut.

Le structuralisme est initialement (dans l’acception qui nous occupe ici) anthropologique et linguistique. Si bien qu’une démarche structuraliste peut s’envisager hors le champ de l’analyse pure, pour en constituer une application. Je vais donc ici défendre une option : il n’est pas nécessaire d’être analyste pour aborder la clinique sous un jour structuraliste.

La pratique psychiatrique ou psychologique peut (et sans doute en bénéficierait) intégrer la méthode structurale.

Il ne s’agit en l’occurrence plus d’une analyse dégageant la structure au sein du transfert, mais d’une analyse du discours du sujet. Il serait aussi excessif de se défendre d’un tel exercice, sous prétexte de n’être pas analyste, qu’il le serait de se refuser à l’analyse sémiologique d’un cas sur l’argument que le contre-transfert peut en modifier l’abord.

L’abord structural favorise l’écoute d’un discours qui se déploie au sein d’une relation, tout en garantissant une rigueur permettant son intégration à des pratiques psychologiques ou psychiatriques.