6. Un cas d’Érotomanie Pure - Dépit Érotomaniaque après possession67

Communication 1921

Certificat d’internement, Infirmerie spéciale

Louis G., ouvrier ajusteur, 34 ans.

Érotomanie ; cas spécial. – Objet du Délire : l’épouse divorcée. – Rancune et revendication prédominantes. Interprétations à l’égard des beaux-parents. – Conviction d’un ascendant psychique irrésistible. – Son ex-femme l’aime  toujours. Son attitude a toujours démenti ses paroles. – Quinze jours après s’être remariée, elle deviendra sa maîtresse, et, satisfait dans son orgueil, il la chassera définitivement. Il la retrouvera en quelque lieu du monde que ce soit. – Mêmes propos proférés de sang-froid et en présence de son ex-femme. Nombreux écrits confirmatifs. – Réticences. Fluctuations. Argumentation contradictoire, mais avec conclusions immuables. Négations opportunistes. – Hypersthénie passionnelle très marquée, assurance vaniteuse, ironies, rhétorique. – Démarches innombrables, attentes, intrusions, menaces. – D’après un témoin, rasoir caché dans sa poche lors d’une première séparation (1919). Impulsivité. Guet-apens avec violences (2 gifles dans la rue sans parler et sans s’être montré) (1920). – Divorce prononcé fin 1920. – Malade dissimulé, tenace, énergique et agressif. Très dangereux. – 9juin 1921.

Dr G.-G. DE CLÉRAMBAULT.

Service de l’admission (Sainte-Anne), 10 juin 1921.

Débilité mentale avec Délire de Préjudice. Préoccupations érotiques. Craintes vagues de Persécution. Interprétations fausses. – Dr Briand.

Renseignements

G. a connu Mlle L. en 1911, dans une famille amie ; la jeune fille habitait alors chez son père, ouvrier mécanicien, divorcé. Les jeunes gens se sont fiancés à l’insu de leurs parents. Dès cette époque, G. paraissait de caractère sombre, obstiné, peu communicatif. Mariage en 1913. Après le mariage, il se montra affectueux, pas spécialement érotique. La mère de la jeune femme s’était, dès avant 1911, remariée avec un homme de classe plus élevée, directeur d’une école primaire.

Pendant la guerre, G. étant mobilisé, la jeune femme habita chez sa mère et son beau-père ; entente parfaite entre les trois. Au début, la jeune femme écrit quotidiennement à son mari, puis elle l’avertit (en fin 1914) qu’elle n’écrira plus que tous les deux jours (chose alors sans inconvénient, les lettres arrivant par intervalles et par paquets). G. se formalise vexé et répond : « Ce sera assez de tous les quinze jours. » – Durant un séjour dans une ville du front, il s’adonne à l’alcoolisme (1916). – Au cours de ses trois permissions, il se montre inquiet, susceptible. – Deux ou trois jours après une permission, il est envoyé dans le Midi, et là apprend qu’il va partir pour l’Orient et part ; sa femme n’a pas occasion de le revoir avant ce départ ; il n’y a donc aucune scène d’adieux (voir plus loin).

Retour à Paris en mars 1919. En mai 1919, est envoyé à Versailles. – Démobilisé en fin juin 1919. – Caractère modifié : maussade, susceptible, méfiant ; se plaint de la guerre continuellement. – Voyage en province avec sa femme, visite aux parents de G. ; il se promène, boit et laisse sa femme seule deux jours. – Paresse : dans toutes les places travaille 2 ou 3 jours, se plaint et part. – Trois ivresses notoires. Fait grief d’événements normaux ou d’attitudes normales. En cas de contrariété, gardait longuement le silence. Lorsque sa femme lui reprochait d’être paresseux, ou bien il ne répondait pas, tout lui semblant indifférent, ou bien il entamait une discussion violente, après laquelle il gardait huit jours le silence. Durant ces huit jours, il ne travaillait pas, ne mangeait pas, restait couché dans la journée, se levait la nuit pour s’accouder à la fenêtre, et ne pouvait être déterminé par aucun moyen à répondre. Lorsqu’il voulait rompre le silence, il usait d’un moyen détourné : faire le malade ; ce procédé lui semblait sans doute sauvegarder son amour-propre.

À la suite de brutalités, la jeune femme menace plusieurs fois de partir. Un jour (août 1919), comme elle rentre, son mari lui dit : « Est-ce que cela va durer longtemps comme cela ? Il faut partir », et il la menace. Elle dit alors qu’elle va se retirer chez son frère, il l’y conduit ; avant de partir, elle l’aurait vu, nous assure-t-elle, mettre dans sa poche un rasoir. Craignant pour son frère, elle lui dit : « Tu n’as pas besoin d’emporter ce rasoir ; si tu veux me tuer, me voilà ici. » Il lui répond : « J’ai le temps. » Le lendemain, son frère la ramène chez son mari, parce qu’il le redoute.

Peu de temps après (10 septembre 1919), nouvelle séparation : la jeune femme rentre chez ses parents, et se place dans un grand magasin. – Cette fois, G. l’accuse d’avoir un amant. – Divorce prononcé au profit de la femme en décembre 1920.

À noter l’attitude de G. dans diverses scènes. Dès que sa femme parle de divorce, il l’approuve, il l’aide à faire ses paquets, il l’accompagne ; elle revient chercher des paquets, il les lui donne : elle veut partir, et c’est lui-même qui le lui rappelle ; il se donne toujours l’air d’abonder dans son sens, quelque contrarié qu’il puisse être ; sa fierté l’empêche d’implorer ou même simplement de discuter exactement comme dans d’autres cas elle éternisait son silence.

Scènes de colère. Un jour où sa femme, accompagnée de son frère, vient chez lui reprendre du linge, il jette le linge par la fenêtre dans la cour (septembre 1919). À la séance de conciliation (7 mai 1920), il invective et menace : « Tu pourras te remarier, tu peux le choisir costaud, mais je vous aurai tous les deux. » Le président dut le faire expulser par le garde, et faire sortir la femme par une porte différente. – Fréquemment, le matin ou le soir, il guette sa femme, soit dans la localité de banlieue où elle habite, soit près de son magasin, au centre de Paris. Il perd ainsi de nombreuses journées. Plusieurs fois, allant en banlieue faire le guet, il a emporté un rasoir, et l’a montré. – Un matin, vers 8 heures (octobre 1919), il guette l’arrivée de sa femme au travail, et comme elle entre dans le magasin sans s’être montrée et sans parler, par-derrière il la gifle deux fois ; la femme s’enfuit sans l’avoir vu ni entendu. La veille de ce jour, prétend-il, il aurait rencontré sa femme, et elle lui aurait tenu des propos irritants, sur la nature desquels il refuse toute explication. Sa femme nie le fait : « J’étais rassurée, ne l’ayant pas aperçu depuis 10 jours. »

Le 10 novembre, voyant sa femme rentrer, il monte l’escalier avec elle, et entre avec elle, d’autorité dans l’appartement des parents. Le 27 novembre, visite à la mère de son ex-femme, qui se trouve alors à l’hôpital. En avril 1920, il guette sa femme et l’aperçoit, elle le voit mettre la main à sa poche et elle s’enfuit. Deux jours après, il guette son ex-beau-père et lui fait des reproches véhéments.

Nombreux stationnements, dès cette date, devant la demeure de ses beaux-parents. Démarches auprès d’eux à chaque fois qu’une pièce judiciaire le touchait. Reçu par son beau-père, il tenait des propos indifférents, hors de saison, inconsistants. Jamais il ne demandait une réconciliation. Mais il tardait à s’en aller, comme quelqu’un qui attendrait des offres.

Depuis le divorce (12 décembre 1920), nombreux scandales. Le 1er janvier, il fait le guet toute la journée, suit sa femme escortée de ses beaux-parents, l’aborde et veut lui prendre son réticule pour le fouiller ; puis il écrit une lettre d’injures, qu’il remet de suite au concierge. – Le 10 janvier, il rencontre sa femme, ou monte chez elle ; elle lui dit une phrase comme : « Pourquoi m’en vouloir tant ? » ; le lendemain et le surlendemain il lui énumère ses griefs, sur cartes ouvertes (voir plus loin).

Depuis le divorce, il visite surtout ses beaux-parents. Lettres et cartes d’injures, où il traite son beau-père d’embusqué (le beau-père a près de 60 ans), de faux-patriote, de lâche, le provoque, le défie de le mener au commissaire. Surveillance de la maison des beaux-parents : souvent jusqu’à 22 heures. – Le 30 janvier, à 23 heures, les beaux-parents rentrant chez eux sont abordés par lui et injuriés : « La révolution est proche, les poilus vont se faire connaître, etc. » Il fait le geste d’enlever son manteau pour se battre. Comme les beaux-parents disparaissent, il se jette sur la porte fermée, la frappe à coups de pied, vocifère. Les beaux-parents envoient leur fille, par mesure de sécurité, en province.

Du 1er février au 31 mars, il est calme. Chez ses employeurs, il ne fait jamais allusion à sa situation conjugale. Deux fois convoqué au Commissariat, il déclare : « Ma femme et moi nous étions heureux. Sa mère a voulu le divorce. Si ma femme se remarie, quinze jours après elle sera ma maîtresse. » Admonesté, il promet de se tenir tranquille, et tient parole pendant deux mois. Au Commissariat, il donne l’impression d’un homme sournois, légèrement abruti (sic).

Durant le mois de mai 1921, il reprend sa surveillance autour de la maison des beaux-parents. Ses propos et écrits trahissent à maintes reprises sa jalousie (voir plus loin).

Il fait acte de mythomanie dans la forme suivante : dans une lettre adressée à sa femme (19 octobre 1919), il dit avoir quitté la France, être au Maroc, et vouloir y rester ; or, l’enveloppe porte le timbre d’un des bureaux de Paris ; la lettre était antidatée de 15 jours.

Le 4 juin 1921, il est arrêté, rôdant encore à la même place. « Il voulait, disait-il, contraindre ses beaux-parents à lui donner l’adresse de son ex-femme. Il avait la vision très nette que son ex-femme voulait se remarier, à seule fin que lui-même devienne son amant. » Au Commissariat, il aurait manifesté des idées de suicide (?). Il déclara être sans ressources et sans travail ; ne trouvant pas d’occupation comme ajusteur, il aurait travaillé comme maçon durant les derniers mois. Il refuse de donner l’adresse de sa mère, et semble mentir en disant qu’elle habite Paris. Envoi à l’Infirmerie spéciale.

Données diverses dont notre délirant fait usage

Le père de sa femme a été un homme tant soit peu dissolu, nombreuses maîtresses ; marié 3 ou 4 fois, paraît-il.

La mère de la jeune femme, Mme D…, aurait jadis prêté à la médisance (divorce prononcé aux torts et griefs réciproques, enfants confiés au père). Actuellement, cette personne semble posée, correcte, aimée de sa fille ; ses manières affinées et allures élégantes sont d’une femme de la bourgeoisie, ce qu’elle est devenue par son mariage. – Point important pour la compréhension de notre cas : sa fille, jolie et délicate, participe de son affinement, et le dépasse. Elle n’est nullement, par son aspect, non plus que par son élocution, la femme d’ouvrier.

Lors de son instance en divorce, Mme D… a articulé contre son mari une accusation infamante que le Tribunal n’a pu retenir : tentative d’inceste du père sur sa fille. La jeune femme nous dit qu’en effet, quand elle était âgée de 13 ans, son père, une nuit, s’est efforcée de la violer. Elle a exposé le fait, dès avant son mariage, à G… ; ce dernier sait donc que l’accusation portée jadis par Mme D… n’était pas fausse ; mais dans sa haine contre Mme D…, il en parle comme d’une calomnie.

Elle lui a dit aussi que quelques mois avant que sa mère ne se remariât, celle-ci était un jour rentrée ayant oublié sa montre chez M. D… (le mari actuel). Elle ne lui a jamais dit que sa mère fût rentrée en tenue négligée.

La grand-mère paternelle de la jeune femme n’aimait pas ses deux petits-enfants ; elle aurait dit plusieurs fois à la jeune fille, avant le mariage : « Tu seras une putain comme ta mère. » La jeune fille n’a pas craint de rapporter cette formule à son fiancé, qui en fait grand état aujourd’hui.

Au début de 1919, le 2 janvier, la jeune femme aurait écrit à son mari une lettre contenant cette phrase : « Tu ne reconnaîtras plus ta Gaby. » Il estime aujourd’hui que cette phrase voulait dire que, moralement transformée, elle était décidée à changer d’attitude à son égard.

Le départ de G… pour Salonique a eu lieu sans que sa femme le revît (pas de permission de départ pour G…, pas de voyage de la femme au port d’embarquement). Néanmoins, G… nous racontera que le jour de son embarquement à Marseille, sa femme a eu un chagrin fou, elle voulait se jeter à la mer pour le rejoindre sur le navire…

Un matin où G… rentrait à Paris (soit retour d’Orient, le 10 mars, soit retour de Versailles, après démobilisation, le 10 juin), il arriva chez lui à 6 heures ; sa femme le quitta à 9 heures pour aller demander un congé au magasin, et rentra vers 11 h 1/4, ayant fait dans le magasin même quelques emplettes. Elle passa avec G… le reste de la journée. – Le 1er mai 1919, où G… partit pour Versailles, sa femme a pu lui dire d’écrire ; il l’affirme, et il trouve cette demande offensante, parce que la chose allait sans dire. Le soir du 14 juillet suivant, sa femme l’invitant à sortir, il refusa ; elle sortit avec des parents et en rentrant elle le trouva au lit, fumant, très irrité, mais muet.

Vers la fin de 1919, la jeune femme a souffert d’une métrite pour laquelle elle a été opérée (décembre 1919). Le mari a vu dans cette maladie une présomption d’infidélité ; ses soupçons à ce sujet, tantôt il les formule expressément, tantôt il les laisse deviner, tantôt il les nie formellement. Il est à remarquer que jamais, semblerait-il, il n’a suspecté la conduite de sa jeune femme pour l’époque antérieure au mariage ; devant nous il affirme hautement que lors du mariage elle était pure.

D’autre part, lui-même, à son retour dans son foyer, était porteur d’une uréthrite, qu’il affirma n’être pas d’origine vénérienne. Sa femme le crut et le croit encore ; il n’y a donc eu aucune dispute sur ce sujet.

Ces divers points de fait permettront de bien juger de la véracité du malade. Il s’illusionne ou ment sur des mots ou des gestes, ou sur des scènes, sur certains faits (entrevue avec sa femme la veille des gifles, désespoir de sa femme à Marseille), il fabule : enfin, dans l’affaire de la lettre du Maroc, il a agi en mythomane.

Lettre à son ex-femme (mai 1920)

Ma chère Gaby. – J’espère que tu vas encore me permettre ce doux mot pour la dernière fois.

Maintenant c’est bien décidé, tu ne me verras plus, je pars : je vais tâcher de me faire une autre vie puisque tu as tout brisé.

Depuis ton départ (je ne dis plus ton lâche abandon), départ qui m’a causé tant de peine, mais je t’en excuse puisque c’est la maladie qui est cause de tout. Seulement tu peux croire que j’en veux tout de même à ta famille qui n’a pas du tout été à la hauteur de sa tâche et qui a tout fait, au contraire, pour te détourner de moi.

Que je m’en veux d’avoir pu réprimer ces instants de colères, colères légitimes, car enfin ta conduite pouvait tout me laisser à penser. Ah ! oui, j’ai trop souffert, beaucoup trop. Quel désir j’aurais eu cependant de te soigner moi-même au lieu de te laisser entre d’autres mains.

Tu as encore bien mal fait de refuser cette lettre recommandée puisque cela m’a permis de te revoir le mercredi soir dans le triste état où tu es. Tu ne peux croire la peine que tu m’as fait de te voir ainsi et être obligée de travailler pour faire ta vie. Tu aurais bien mieux fait de rester avec moi, tu peux le croire : enfin tout le mal est fait pour l’instant.

J’ai donné ma parole à D. de ne plus te revoir et d’éviter le scandale, je ferai donc défaut sur toute la ligne, je me moque pas mal d’avoir tort ou d’avoir raison, je n’ai rien à me reprocher, sauf le grand tort de ne pas t’avoir comprise aussi malade que tu étais ; autrement, il y a encore bien des choses sur lesquelles je serai passé…

Tu verras avec un autre comme cela ira ; je te l’ai dit le 10 novembre, je te le répète aujourd’hui, je te donne six mois avec un autre, pas un jour de plus.

Il ne me reste plus qu’à te souhaiter un grand bonheur. Si tu peux être aussi heureuse que tu m’as fait mal, tu peux croire que tu le seras ; mais j’en doute, car toute la bande de coquins qui t’a monté la tête aura beau faire, tu te souviendras toujours de Louis et du bonheur passé. N’aie aucune crainte, je viendrai, quand il en sera temps, te sortir encore une fois des mains des brutes qui t’opprimeront. Car souviens-toi que si j’ai donné ma parole à M. D., je ne l’ai pas donnée à ton futur mari.

Je pars après avoir fait bien des bêtises après ton départ, que la dernière retombe tout entière sur ceux qui t’ont ainsi monté la tête. Prends garde, il pourra avoir les mains plus blanches, les ongles mieux faits que Louis, mais il pourrait bien avoir l’âme un peu plus noire.

Je n’espère pas rentrer avant une dizaine d’années, tu seras donc complètement remise, je pourrai donc te revoir sans crainte.

Comme toi, au nom des années heureuses, je me permets de déposer sur tes lèvres un de mes meilleurs baisers.

Tout à toi pour la vie malgré et contre tous. – Louis G.

Lettre à son ex-belle-mère, Mme D… (24 novembre 1920)

… Oui, c’est bien Louis que tu as vu jeudi soir au coin de la rue.

Souviens-toi que j’ai promis de ne jamais oublier, et je n’oublierai jamais.

L’autre jour, j’avais appris quelque chose et je crois que c’est mon droit, mon droit strict, de faire une surveillance. L’embusqué de ton choix qe m’échappera pas.

Jeudi dernier, j’avais déjà été et j’ai vu que vous aviez eu l’audace de fêter ce 11 novembre (anniversaire de l’Armistice).

Ah ! Ah ! je veille, cela n’a pas l’air de t’aller, que m’importe. Apprends que s’il faut attendre dix ans, vingt ans, j’attendrai avec patience ; mais ce n’est pas pour cela que la lutte sera finie.

Oui, je serai franc, je vous ai déclaré la guerre, une guerre sans merci. Jusqu’au bout, criaient les lâches pendant ces cinq ans de grande misère. Un poilu a bien le droit de mettre sa voix à l’unisson et de te dire : « Jusqu’au bout l’on ira. »

Ah ! tu peux rire, catin, rire de ton triste passé. Ne souris pas du si triste présent, ton œuvre, et pleure sur l’avenir. Tes crimes seront punis, car je crois que la langue française (avec un tout petit f) qualifie les faux de crimes. Sache donc que ton divorce c’est-à-dire le divorce machiné par elle, celui de sa fille), basé sur des mensonges et sur des faux, sera toujours considéré comme nul et non avenu et que j’aurai donc sur ta fille toujours les mêmes droits.

Il faut te souvenir aussi que toute heure qui passe approche l’heure où le glas de ton triomphe tintera dans le carillon joyeux de ma revanche triomphante.

L’embusqué aux mains blanches, aux ongles faits, aura du fil à retordre. Il faudra le prendre costaud. Il le faut, je te l’assure. Et puis, il faudra aussi de l’or, encore de l’or, car mon appétit est bien grand.

Maintenant tu n’auras plus à te déranger si tu me revois sur ce même coin de rue, à moins que tu ne désires venir me demander des comptes sur cette lettre ; je suis votre homme, tu peux venir.

Revanche, revanche, c’est le désir de tout mon être : pas de quartier pour des fripouilles de votre genre. Quand ta fille se redonnera, elle le fera peut-être avec des larmes, mais que m’importe. Ce n’est pas la première qui ne voulait jamais revoir Louis, et qui ont été tout heureuses de se redonner.

Encore un mot. Tu peux dire à ta fille qu’elle se tienne bien, car il y en a qui la prennent depuis son travail. Ne t’en fais pas, ils ne m’échapperont pas.

En attendant le jour où je rentrerai chez toi en triomphateur, reçois tout le dégoût d’un ex poilu pour ta triste besogne.

Séries de cartes adressées à découvert à son ex femme (11 et 12 janvier 1921)

… Ta conduite le 10 mars 1919, jour de mon arrivée à Paris : je ne savais pas enfoncer un clou dans le vide… Tu avais l’oreille trop sensible, il suffisait que je mette un mot au féminin, que je fasse une liaison avec un T. pour que tu veuilles le contraire… À mon départ, le 2 mai 1919 (pour Versailles), tu as osé me dire de nous écrire, quelle différence avec le passé… Tu as dit à Mme K…, en juin 1919 :« Aussi heureuse j’aurais été d’avoir un enfant, autant je suis contente de n’en pas avoir, car je ne sais pas si je pourrai rester avec Louis. » J’aurais été très satisfait d’avoir ce petit être qui m’aurait empêché de faire tant de bêtises au cours de l’an dernier… mais si cela avait été une petite fille, n’en étant pas à un mensonge, à un crime près, vous auriez renouvelé contre moi l’accusation d’il y a 13 ans… Au contact de mes camarades et pour ne pas paraître ridicule pendant ces cinq années de guerre, j’avais pris le dur parler de chez moi, et puis j’avais les mains calleuses, deux choses dont je ne rougis pas : la femme qui m’en a fait le reproche devrait avoir honte… Un dimanche tu m’as fait une scène ; ayant un peu de tabac dans la bouche, et n’étant pas encore démobilisé, je me suis oublié à le cracher sur le trottoir… Tu m’as fait des scènes parce qu’étant en société j’avais pris un peu de marc dans mon café… Ce que tu as fait le 14 juillet, trois jours après que j’étais rentré, prendre ton chapeau le soir et sortir sans rien dire… Tu as dit à Mme M. que t’apportant ton café au lit tous les matins, je te réveillais, et que tu n’osais pas me le dire de peur de me faire encore une peine ; enfin tu te décides à me le dire ; le matin je me contente d’aller t’embrasser ; je n’ai pu en croire mes oreilles, j’ai écouté 3 jours de suite. Ta réponse ensuite : « J’avais peur de ne pas me réveiller » ; quelle controverse ! (sic). Et puis, j’en passe, des coups d’épingle. Je passe le jour où tu as reconduit ton amie le jour où tes oncles t’ont relevée si vertement (?), et le mois de septembre où je t’ai mise à la porte… Pour moi, tu ne te serais pas dérangée pour avoir du tabac, chose que tu faisais avec tant de plaisir pour d’autres… J’ai reçu de toi la seule, l’unique caresse depuis mon retour le matin de ton vil et infâme abandon… Tu as le mépris de toutes les honnêtes femmes… Ta conduite inqualifiable me laisse tout à supposer… La lutte entre dans une nouvelle phase ; malgré cela je n’irai pas me poser en ridicule devant un tribunal… Autre question : pourquoi as-tu si peur de moi ? Tu te sens donc bien coupable ? Autre chose… Et maintenant j’exige, j’ordonne. Je t’attendrai mercredi soir 19 janvier, de demain en huit, au métro Caumartin. Au cas où tu ne viendrais pas, le jeudi soir 20 j’attendrai ce cher et tendre ami que ton triste milieu reçoit parce qu’il a de l’argent (?). Ne crois pas que c’est une vaine menace ; s’il n’y a que ce moyen pour être reçu, je l’emploierai.

Lettre adressée à son ex-femme (29 avril 1921)…

Le maquereau officiel de ta mère…- et ses deux gardes du corps… si c’est dans ces deux-là qu’il y a ton marlou, tu es bien montée, car il ne m’arrêtera pas longtemps quand l’heure aura sonné de jouer le grand acte… la grande revanche… Ton divorce n’est qu’un mensonge… Tu m’as dit que ta mère sortant de chez son amant n’avait pas même la pudeur de se mettre dans une tenue correcte pour venir vous retrouver… elle accuse un homme du plus monstrueux des crimes pour pouvoir se prostituer… Pour toi, c’est de même ; tu me fais les mille sottises pendant six mois et c’est soi-disant moi qui cherche des disputes… Le 10 mars, jour de mon arrivée, tu es partie toute la journée à courir les magasins… ensuite mon départ pour Versailles ; pourquoi m’as-tu dit de vous écrire ; tu ne l’aurais pas dit en 1917… tu as dit que quand j’aurais fini mes cigarettes, ce n’est pas toi qui irais en chercher, mais tu en demandais à ton père pour un autre, bien entendu. Et puis il ne s’agissait pas que je mette un mot au féminin pour que tu le veuilles au masculin ; que je fasse une liaison avec un S pour tu veuilles un T ; le lendemain, que je mette le mot au masculin ou fasse la liaison par un T, pour toi c’était devenu le contraire. Tu t’es moquée de moi à propos de tes varices, quand je t’ai dit que cela s’opérait, demande si cela ne s’opère pas… et le jour où tu voulais dire un magnéto… Le soir du 14 juillet, 3 jours après ma rentrée, tu as pris ton chapeau, tu es sortie sans me dire où tu allais et sans me demander si je voulais t’accompagner (?). Et ce jour où tu es rentrée à 10 heures du soir, venant d’accompagner une collègue (ici décompte minutieux du temps suivant lui nécessaire pour cette mission, elle serait restée absente, selon lui, une heure de trop)… Ta conduite qui consiste à dire d’une façon aux uns, d’une autre façon aux autres, prouve que c’était voulu et que tu t’es remise avec moi pour me faire prendre des semblants de torts… Tu dis que je t’ai mise à la porte : oui, je l’ai fait, pour te faire peur, pensant que tu allais prendre conscience de tes actes lâches et vils… Devant ta mauvaise tête, le jeudi matin (deuxième départ), je te parle gentiment pour faire revenir les choses à leur état normal ; que fais-tu ? pour me mettre hors de moi tu me reprends d’une façon peu aimable, tu as réussi, et je t’ai lancé des mouchoirs par la figure, en te disant que si tu étais un homme tu ne m’en aurais pas fait le quart de ce que tu me faisais, et à brûle-pourpoint je t’ai demandé le nom de l’embusqué. Ah ! ne t’en fais pas, le nom que tu as voulu me donner, je l’aurai bien un jour… Mme M. m’a dit aussi qu’elle était bien obligée de croire que tu avais quelqu’un le soir du 14 juillet… cette brave dame m’a demandé la permission de t’écrire pour te supplier de revenir ; je me suis vu obligé de répondre par un refus, estimant que le moment n’était pas venu… Et ces cigarettes dans ta table à ouvrage, que je n’ai pas retrouvées le samedi d’après ! Ah ! oui, mon petit, tout cela, va donc le faire à un autre… C’est même bien pour cela, mon tout petit, que j’attends avec patience l’avenir, sachant bien qu’avec un autre cela n’ira pas. Ce jour où tu m’as envoyé au café avec ton frère, que s’est-il passé avec Suzanne ? Le soir je te demande à m’embrasser, tu refuses ; depuis un mois je te demandais un mot en te prenant sur mes genoux, et tu me répondais par bonsoir. Tout cela est grave ; et, que veux-tu, je n’ai que cela à faire, penser à cette chose si triste qui a tout brisé en moi. Oui, Gabrielle-Jacqueline E. Et cette nuit où à 5 heures du matin tu me demandes à boire, j’ai ajouté un peu de rhum à ton eau, et tu as eu peur… Ce matin où nous avons pris notre dernier déjeuner en tête-à-tête, j’ai reçu alors la seule caresse, la seule gentillesse de toi depuis mon retour… Ta mère peut pleurer sur l’avenir… Prépare-toi à souffrir, je te jure que ma revanche sera terrible. Il faut le prendre costaud, ton mec, et puisqu’ils veulent te faire vendre tes baisers, vends-les cher, car je te promets de te faire payer les miens un bon prix. Ta putain de mère me lance le défi de te retrouver, mais il faut bien que tu saches que Louis on ne le défie pas… On dit que je suis fou, moi-même je ne suis pas sûr d’avoir tous mes esprits depuis ton départ, le coup a été trop dur… Souviens-toi bien que ton divorce, basé sur des mensonges et sur des faux est considéré par moi comme nul et non avenu, et que Gabrielle-Jacqueline E. est toujours ma femme… Tu es une pauvre petite victime, prends bien garde de ne pas l’être davantage avec un autre, surtout avec ton sale petit caractère ; c’est bien là-dessus que je me fie ; malgré ton infecte famille, tu te redonneras tout entière à celui qui t’a aimée comme peu de femmes ont été aimées. Souviens-toi… Ci-joint la copie du serment que j’ai fait le 3 janvier 1920 sur la tombe de mon père.

Serment fait sur la tombe de mon père

Adieu, pauvre vieux père… Je viens le cœur serré, car toi encore tu m’aurais peut-être empêché de faire une grande folie. Je doute de moi-même… il t’aurait fallu près de moi… Ah ! je sais que je suis fou, fou depuis le 9 septembre au soir. Est-il vrai que dans l’Au-Delà l’on voit. Ah ! que je le voudrais, car tu verrais où sont les torts, tu jugerais du fond de ta tombe la conduite de ton fils et de celle qui fut ta fille. Si cela est, et que tu puisses voir l’avenir, plains-moi peut-être. Plains un fou, un fou qui veut sa revanche. Ne tremble pas dans ta terre froide, j’irai à la bataille haut le cœur. Si la lutte tournait au drame et si je tombe, tant mieux, la vie n’est pas si gaie, et le plus tôt j’irai te rejoindre, le mieux sera. Je jure sur ton cercueil encore nu, je jure d’avoir raison de la femme qui a été deux fois parjure à la parole donnée. Je jure de la suivre dans la vie pas à pas, d’être sa propre ombre pour pouvoir bondir au moment opportun. Que les mains blanches, que celui qui, pendant cinq ans de misère, n’a pas repris le dur parler de chez lui, pendant le grand crime, n’a pas appris à jeter sur le trottoir un brin de tabac qu’il avait dans la bouche, que celui-là ne vienne pas y mettre empêchement, car je jure, Je te jure de lui casser proprement les reins. Je te jure que cette femme, six mois après qu’elle sera remariée, sera ma maîtresse, que rien ne pourra l’empêcher… Je jure pour ne pas oublier ce serment, je te jure de le signer deux fois par an : ce 3 janvier, jour où je l’ai prêté, et le 10 septembre, jour de l’acte sans nom fait par cette femme… Ce 3 janvier 1920. Louis G. – Ce 10 septembre 1920. Louis G. – Ce 3 janvier 1921. Louis G. – Dont la minute pour cause d’envoi à cette femme, afin que rien ne la surprenne. Ce 29 avril 1921. Louis G. – Ce jour qui rappelle un si doux anniversaire.

Billet adressé à son ex-femme (mai 1921)

Je tenais à te prévenir de ton nouveau crime.

Les lâches qui t’ont détournée ont par trop peur, ce qui ne me permet pas de les voir.

Il faut que tu saches qu’après avoir tué mon père, tu viens de tuer Marie (sa belle-sœur) qui a rendu le dernier soupir hier au soir.

Si tu tiens à voir ton œuvre, tu pourras donc venir rue D. – Devant ce corps, je ne te demanderai aucun compte.

Billet adressé à son ex-beau-père (1er janvier 1921)

Tu t’es complètement dévoilé ce soir. Tu n’es qu’un imposteur, faux éducateur, digne complice de l’infamie commise contre moi, menteur et faussaire, j’irai te demander compte demain dimanche de ta conduite. Tu étais brave ce soir parce que vous étiez trois ; tu peux battre le rappel pour en amener le double, vous ne me faites pas trembler.

Tu veux voir si les poilus ont encore du sang dans les veines pour se faire respecter. Tu auras la preuve de l’affirmative.

Reçois en attendant le dégoût d’un ex-poilu. À demain. – Louis G.

1er janvier 1921 (remise à la concierge).

Carte découverte adressée à son ex-beau-père (26.1.1921)

« Aussi lâche que plat… superpatriote… Telle mère, telle fille… Ah, ah, elle est libre ?… mais pour qu’un acte de justice soit viable il faut la vérité, toute la vérité, rien que la vérité… Tu n’empêcheras pas mon contrôle… Seulement nous ne sommes pas de même rang, vous êtes du monde, je n’en suis pas, j’ai donc un peu plus de cœur que vous… Pour moi, la lutte devrait durer dix ans, vingt ans, il n’y aura pas de pardon ; il faudra que je châtie les actes bas et vils ourdis contre moi après la grande tourmente. »

Mémoire rédigé à l’infirmerie spéciale (5 juin 1921)

Que me demande-t-on ? des preuves de l’amour de ma femme ?…

Depuis 1912 jusqu’à 1913, chaque jour ne se passait pas sans m’apporter une preuve. En a-t-elle écrit des lettres, pour avoir le prétexte de venir m’attendre ! Et ce 15 juillet 1912 où me voyant dans la rue elle fut bien vite près de moi, ce jour où elle me fit tant de mal. Ah ! elle doit s’en souvenir de ce 15 juillet où elle ne cessait de me répéter ces termes de sa grand-mère : « Tu ne feras qu’une putain comme ta mère. » Et puis, à cette époque, il y a trop de preuves, puisque ce n’était pas moi qui lui faisais la cour, mais elle qui me la faisait.

Arrivons maintenant à ce jour où elle me dit ce qui s’était passé. Ces paroles toujours contrôlables : « Je n’avais qu’un désir, me marier avec un homme que j’aime pour pouvoir tout lui dire. »

Enfin, c’est le mariage, le mariage avec tout son bonheur, avec toutes les joies qu’apporte la vie commune de deux cœurs véritablement épris. Pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que la grande guerre arrive pour tuer ce bonheur, pour tuer cette joie de vivre !…

À nous deux, Marthe D. (sa belle-mère), il faut aussi que tu paraisses sur ces pages. Toi, la pourvoyeuse de bagnes en 1908, tu peux bien te faire pourvoyeuse de cabanons en 1921. – Oui, mère indigne, pour te prostituer dans un autre mariage, tu n’as pas craint d’accuser ton premier mari François D. (je spécifie, d’avoir abusé de sa fille). Ton coup a été manqué, les médecins (?) étaient là pour reconnaître le malfondé de ta cause et au lieu d’envoyer ton mari au bagne, un tribunal t’a retiré le soin de tes enfants.

Pour moi, que penses-tu faire ? Ah, ah, la partie est dure, elle est serrée entre nous. Pour moi, pas de bagne possible, j’ai la conscience trop droite, je suis par trop connu et partout d’une façon honorable, et puis je n’ai pas de petite fille, alors pour moi c’est le cabanon.

Que veux-tu encore ? C’est six mots ce point fixe pour que mon ex-femme soit ma maîtresse après son remariage. Que dis-je après son remariage, après que ces êtres indignes l’auront prostituée, elle aussi, dans un autre remariage.

Six mois, ne vous en déplaise, Monsieur, la date n’est pas fixe. Six mois chez moi est un chiffre, n’ayant jamais eu pour habitude de discuter dans le vague, trouvant que cela est trop idiot. Oui, six mois après qu’elle se sera prostituée, je me mettrai en campagne. Six mois après qu’elle sera prostituée, j’entreprendrai ma course. C’est vrai que cette course ne durera pas longtemps, je suis trop bien sûr de moi, hein, Gaby ?

Ne parlons plus de 1912-1913, laissons même la grande tourmente de côté. Voyons du 11 juillet 1919, date de ma démobilisation, au 10 septembre 1919, date qu’elle partit. Mais ce 10 septembre, jour même de son départ, j’ai reçu ce jour-là la seule caresse d’elle depuis mon retour, quand elle me prit la tête pour me la déposer sur son sein en me disant : « Il faut que je t’embrasse au nom des années heureuses passées ensemble. » Et lorsque tout de suite après, je lui ai dit que je ne voulais pas du divorce, sa réponse : « Qui te parle de divorcer ? » Et puis ses pleurs lorsque je lui ai retiré toutes mes photographies, ses larmes lorsque je lui ai pris 3 cartes postales que je lui avais envoyées lorsqu’elle était jeune fille, avec ces paroles : « Tu n’as pas le droit de m’enlever les seules choses à qui je tienne tant, car pour tout cela est le seul bonheur. »

Allons maintenant au 10 novembre 1919, jour où je suis monté chez elle pour lui demander ce qu’elle pensait faire. Nous voyant tous les deux, sa mère lui dit que nous pouvions aller dans sa chambre. Refus de Madame ; pourquoi ce refus ? il ne faut pas en aller chercher les causes bien loin : il ne fallait pas que je voie ce qui se passait dans sa chambre (?). Devant le refus de Madame, sa mère m’offre un siège dans la salle à manger. Ce siège se trouve à côté d’un fauteuil dans lequel elle vient s’asseoir ; elle penche sa tête sur moi comme au temps du bonheur, mais sur la parole de sa mère, elle se ressaisit et se sauve. Après la discussion, c’est là que je lui ai promis que six mois après qu’elle serait remariée, elle serait ma maîtresse. Elle ne sait que fondre en larmes. Ces êtres ignobles ont bien senti que la menace était énorme, et trop facile pour moi à exécuter, car au moment de prendre congé, D. est sorti avec moi pour me supplier de ne rien faire.

27 décembre 1919. – Ayant une course, ou plutôt ayant un renseignement à demander à Mme D., je monte la voir ; lui ayant exposé la cause de ma démarche je prenais congé en lui disant : « Nous allons rire. » C’est alors que cette dame me rappelle et me dit : « Je ne sais si vous avez envie de rire, mais ce n’est guère le moment, Gabrielle étant mourante à l’hôpital. » Je demande à cette dame si elle s’était tout de même décidée à se faire opérer ; devant sa réponse affirmative et devant cette douleur, je lui ai donné la lettre que je venais de recevoir, en lui promettant de ne rien faire. C’est alors que Mme D. a été obligée d’avouer (?) « que nous aurions bien mieux fait de rester ensemble » (?). Ma réponse : « S’en repent-on déjà ? ce n’est pas fini puisque cela ne fait que commencer. »

Grand silence de ma part ensuite, car il faut aller jusqu’à avril 1920. Il ne faut pas que je dise qu’elle a été plus loquace. Pour dire le jour, je ne m’en souviens pas, tout au moins de la date, car c’était un mardi. Rentrant ma journée faite, je trouve une lettre, c’était son avoué me prévenant d’avoir à me présenter le 7 mai pour la réconciliation. Fou de colère en voyant ce que l’on osait me servir, je repris mon chapeau pour aller bien vite rue M. Le malheur voulut que mon ex-femme se trouvât seule. En me voyant ce seul cri : « Ah ! Louis. » Comme je cherchais dans ma poche pour lui donner cet acte ignoble, elle en profita pour se sauver. Pourquoi toujours la crainte d’être seule avec moi ? Deux jours après, voyant M. D. je l’arrête pour le remercier de tout ce que l’on me servait. Ses paroles : « Il faudrait que je sache, Louis, ce que vous voulez dire. » Puis, ayant lu cet acte monstrueux : « Non, Louis, personne chez nous n’a rien dit, c’est son avoué qui a tout fait pour que sa cliente ait raison. Et puis ce que je vous ai recommandé surtout, Louis, il ne faut pas vous réconcilier. » Pourquoi me faisait-il cette recommandation ? Il n’avait donc pas toute confiance en sa belle-fille ?

7 mai. – Séance de conciliation. Ah ! que ce « non » sonnait faux ! Qu’il n’aurait pas fallu beaucoup la travailler pour que ce soit un oui ! Il faut attendre, car ce ne sont pas eux qui sont maîtres de mes actes, pas eux qui seront maîtres des événements : il n’y a que le temps et moi.

Et ce jour de fin mai, ayant refusé une lettre recommandée où je leur annonçais ma visite, désirant avoir une nouvelle explication. La rattrapant sur le seuil de l’école, je lui remis cette lettre : que son merci était tendre, que ce soupir en se portant la main à la poitrine en voulait dire long…

Ah ! oui, c’est dur après le bonheur passé d’être ainsi chacun de son côté. Et ce premier janvier où elle ne savait que dire, qu’elle aurait voulu avoir un sac pour me le donner (?). Ses pleurs toujours lorsque je lui ai promis de la revoir. Non, la chose n’est plus possible, cet amour si grand ne peut être mort. Que ces êtres indignes qui l’ont détournée gardent encore l’avantage, en étant obligés de la cacher, mais cela je m’en moque. Mais ses années heureuses sont là, ce sont elles qui la tiennent, et ce sont par elles que la grande revanche se fera. Je dis et répète la revanche, et non pas la vengeance. La grande, puisque ayant perdu deux manches je leur ferai la belle en une seule.

Ma peine a été trop grande pour pouvoir laisser cela. Elle ne sera que la petite victime des pourvoyeurs de bagne qui se font aujourd’hui pourvoyeurs de cabanon.

Comme nous avons le temps de jouer cette partie, ce n’est pas cette détention arbitraire qui les sauvera. Depuis quand est-ce qu’un citoyen de cette libre république n’a plus le droit de faire les cent pas dans la même rue et sur le même trottoir ? Où est le crime, où est le simple délit ? Je serais curieux de savoir sur quels codes l’on se base et surtout de connaître l’article de ces codes.

L’espoir n’est pas mort chez moi, il ne s’en va pas facilement ; au contraire, plus la lutte est serrée, mieux cela vaudra pour moi, étant bien davantage dans mon élément.

Je vous demanderai bien de déposer en mon nom une plainte en faux et usage de faux ayant occasionné mon arrestation et cette détention. – 5 juin 1921.

Observation à l’Infirmerie spéciale (4-9 juin 1921)

Calme durant les 5 jours de son observation. Attitude uniforme, réservée mais souriante, un peu hautaine. Proteste contre sa claustration, mais n’en paraît pas affecté. Converse avec les surveillants. Dépeint la famille de sa femme comme une collection d’êtres lascifs et incestueux, les qualifie de « Tuyaux de poêle », expression qu’il juge spirituelle, car il la répète fréquemment. Refrain constant : « Dès que sa femme sera remariée, elle deviendra sa maîtresse. » Son séjour se prolongeant, il se plaint en souriant, plaisante, dit à un surveillant : « Si je reviens ici, je ferai du bruit, pour qu’on m’expédie rapidement ; je suis gentil, aussi on me garde. » – Finalement, lassé par l’attente et excité par deux entrevues avec son ancienne famille, il devient quelque peu hostile : « Je ne dirai plus rien au docteur, ma femme est aussi une catin. » Dort bien, mange bien ; accepte volontiers une purge. – Aucun besoin d’occupation ni de société ; son idéation lui suffit, et elle paraît être invariable. Son hypersthénie se manifeste dans la vivacité de ses mouvements et de ses propos, dans sa haute confiance en lui-même, dans ses ripostes, ironies et arguties, dans certains effets de rhétorique, dans un sourire empreint de supériorité et de mystère. Par ces traits, il rappelle l’hypomaniaque.

Voici le prototype immuable de ses réponses.

« Certainement, ma femme m’aime toujours. Notre amitié était trop grande. Pendant la guerre, elle a fait pour moi tout ce qu’elle a pu, plus qu’elle n’a pu. Le jour même où elle m’a quitté pour le divorce, elle m’a embrassé en disant : « Voilà pour les années heureuses passées ensemble. » Chaque fois que je l’ai revue, ses regards ne contenaient que de l’amour pour moi, de la pitié, et du regret de ne pouvoir pas me suivre. Quand elle suivait sa mère et l’autre, elle semblait me demander pardon. Elle m’a dit qu’elle aurait voulu avoir un sac pour me le donner (?). Je l’ai vue seule, elle s’est sauvée, mais en portant la main à son cœur ; ce n’est pas du tout comme elle le dit, parce qu’elle avait peur du rasoir. Quand je me suis introduit chez elle elle a refusé un tête-à-tête, mais parce qu’elle était trop émue, et parce qu’elle avait peur ; d’ailleurs elle s’est approché de moi et a penché sa tête sur moi. Si elle n’était pas avec ces fripouilles, elle serait revenue depuis longtemps ; si on l’a éloignée de Paris, c’est parce qu’on n’est pas sûr d’elle. Je l’aurais reprise déjà, si je l’avais voulu. »

Assertion orgueilleuse : son père et sa belle-sœur sont morts du chagrin que leur a causé son divorce.

Fabulation : lors de son départ de Marseille pour Salonique, sa femme était présente (inexact) ; elle a eu un tel désespoir qu’elle voulait se jeter à la mer pour gagner à la nage le navire où était son mari.

Interprétations au sujet de ses beaux-parents : ils veulent à tout prix le compromettre ; ils ont tenté de le faire passer pour un souteneur, en envoyant demander chez lui s’il ne reçoit pas de l’argent des femmes (?) ; ils ont tenté de le faire passer pour anarchiste, car dans le journal l’Humanité, dans une liste de souscription, il a trouvé son nom avec mention « 10 francs » ; or son nom est rare, on a donc donné son nom et remis 10 francs, bien par calcul.

Narrations stéréotypées. Formules détaillées et pompeuses, toujours les mêmes, pour certains faits. Solennité. Nombreuses locutions à effet. Redondance dans la tournure des phrases : plusieurs phrases de suite commenceront par « parce que » pour donner à toutes un élan, une cohésion, une apparence de force logique qu’elles ne possèdent ni dans le détail ni dans l’ensemble.

Confrontation avec les ex-beaux-parents (Infirmerie spéciale)

En présence de ses beaux-parents, il se tient immobile, assis, ne regardant que nous, observant une retenue hautaine, ne parlant que par réponses brèves et toujours adressées à nous.

« J’attends, dit-il. Avant le mariage, c’est ma femme qui fait la cour. Je l’ai connue chez une concierge, je l’y voyais presque tous les jours. C’est moi qui ai parlé de mariage, parce que je m’étais aperçu, dès le premier instant, de l’amour qu’elle éprouvait pour moi. Si j’avais voulu en faire ma maîtresse à ce moment-là, elle le serait certainement devenue. Avant le mariage elle a toujours eu une conduite irréprochable, et il est probable qu’elle est encore d’une conduite irréprochable à l’heure actuelle. Avant le mariage, nous étions au même niveau, je n’aurais pas été prendre une femme pour sa fortune. Son père est un simple ouvrier comme moi. Nous n’avions rien, nous étions petits. Son esprit a été travaillé longtemps d’avance pour supprimer notre amitié ; dès le 2 janvier 1919, elle m’écrivait : « Tu ne reconnaîtras plus ta Gaby », ce qui voulait dire qu’elle sentait un changement opéré en elle. Ma belle-sœur aussi, ma chère belle-sœur, a eu sur elle une influence néfaste. »

Nous lui demandons si son ex-femme lui a donné motif à soupçons. Était-elle attendue au sortir du magasin ? allait-elle à des rendez-vous ? l’a-t-il guettée, suivie, épiée ? l’a-t-il fait vingt fois ou cent fois ? donnait-elle du tabac à une certaine personne ? est-elle parfois rentrée en retard ? cette métrite pour laquelle on a dû l’opérer, d’où venait-elle ? prouvait-elle selon lui une infidélité ? Sur tous ces thèmes, réponses variables et évasives. Rien de tout cela n’a eu lieu, il n’a rien dit ni rien écrit sur de telles choses. Il n’a jamais été jaloux. Nous lui objectons les soupçons formulés devant nous, et les phrases jalouses dont ses lettres sont parsemées ; il équivoque sur des détails. Nous lui reprochons d’être peu logique, puisque, d’une part, il accuse sa femme d’inconduite, et, d’autre part, il garantit sa bonne conduite. Il nous répond qu’il a bien le droit d’être illogique après tout ce qu’on lui a fait subir. Il accorde que s’il est allé gifler sa femme, c’est parce qu’il supposait qu’elle avait un amant, certains propos le lui avaient fait croire ; il se refuse à affirmer qu’il regarde la salpingite comme non suspecte. Nous lisons alors ses lettres, remplies d’insinuations jalouses ; il en nie le sens, et dit : « Je me suis mal exprimé. » Peu de temps après, il revient sur la salpingite, et toujours sans rien en conclure.

Griefs contre ses beaux-parents.

« Pour le divorce on a bien pris garde de ne pas chercher des témoins dans ma maison, car tous auraient été pour moi. On peut se demander si Madame (sa belle-mère) aimait sa fille, puisque vous avez accusé votre premier mari d’avoir abusé de sa fille et que cela a été reconnu faux par les médecins (?) ; d’ailleurs vous ne vous êtes pas présentée au divorce. On a voulu en envoyer un au bagne, on veut en envoyer un au cabanon. Je ne dirai rien ici. Il y a des tribunaux, il y aura un jugement. Je ne suis pas fou ; ma place n’est pas ici, mais devant un tribunal. On a essayé de dire que je faisais de la politique, et le souteneur, pour me perdre. Un jour j’ai vu mon nom sur la souscription de l’Humanité ; qui a fait cela, je ne puis pas le dire. Comment on a tâché de prouver que j’étais souteneur, mais c’est en faisant des enquêtes et en demandant si je pratiquais le métier de souteneur. (À son ex-beau-père.) Vous me demandez en quoi vous m’avez nui ? Mais vous n’aviez, au mois de janvier, qu’à me parler un peu sentiment, tout se serait fini. La question du rasoir est assez idiote, je n’ai pas eu de rasoir dans ma poche. Et puis la mort de mon pauvre père, et de ma belle-sœur, vous en êtes cause : ils sont morts, du chagrin d’avoir vu mon divorce-, mon père était sentimental, ma belle-sœur aussi ; c’est mon divorce qui les a tant impressionnés qu’ils en sont morts. »

Il nie que jamais il ait lui-même parlé d’argent à recevoir du futur mari. Nous lui lisons de longs fragments de ses lettres tâchant de faire valoir, au passage, toutes ces locutions à effet ; en les entendant, il sourit avec orgueil, se frotte les mains, frise sa moustache ; au balancement de certaines périodes il rayonne. La phrase : « Je veux de l’or, beaucoup d’or » ne le démonte pas ; il prend son parti de la franchise et nous répond : « Je n’aurai pas honte à faire la noce avec eux deux et à palper l’or du mari. Je n’ai jamais fait ce métier-là, mais je n’en vivrai pas longtemps. À quelle somme j’estime le dommage qu’on m’a causé ? mais je l’estime inestimable. Et cet or, on ne doit pas le garder, il doit rouler, je le gaspillerai. Lorsque je serai vengé complètement, je ficherai le camp et je la laisserai pour compte. Je veux la reprendre quinze jours, un mois, et la plaquer. U y a bien d’autres femmes dont j’ai tiré vengeance. Madame le sait ; je le lui ai dit ; je les revoyais quinze jours, ensuite je les plaquais. Comment je saurai son remariage ? c’est bien facile ; je lis l’état civil dans le journal du pays, tout simplement ; il est forcé qu’on y parle de son remariage. »

D. – Que ferez-vous en sortant d’ici ? – R. —-Je l’attendrai un soir, je ne lui ferai pas de mal, elle le sait bien. Je la reprendrai, ensuite je la plaquerai. – D. – Cela vous suffira comme vengeance ? – R. – Parfaitement. – D. – Pourquoi alliez-vous la guetter ? – D. – C’était parce que Madame m’a jeté en janvier le défi de la retrouver. – D. – Êtes-vous bien sûr de la quitter au bout de quinze jours ? – R. – Oui, parfaitement.

Confrontation avec son ex-épouse (Infirmerie spéciale)

La jeune femme accepte difficilement cette entrevue ; elle s’y résigne avec des larmes. Pour la réconforter, nous plaçons auprès d’elle un de nos confrères qui s’en occupe paternellement.

Le malade, en entrant, feint de ne pas voir la femme ; il prend un air hautain, s’assied, les bras croisés, avec un port de tête rigide, et le regard fixe. Nous le faisons parler, au début, difficilement.

R. – Je vous ai dit mes projets, inutile de les répéter.

D. – Êtes-vous amoureux ?

R. – Je ne sais pas.

D. – Il faut que vous soyez amoureux.

R. – Non, c’est une affaire d’amour-propre.

D. – Vous laissez votre femme à autrui, c’est singulier.

R. (avec fierté). – Je suis un philosophe. Il le faut bien.

D. – Quand vous avez connu votre femme,

c’est bien elle qui a reçu le coup de foudre ?

R. – Je vous l’ai dit.

D. – Pourquoi avez-vous écrit une lettre supposée partir du Maroc ?

R. (avec arrogance). – C’était mon droit.

D. – Pourquoi vous a-t-elle quitté ?

R. – Je ne sais pas. Il faut le lui demander.

D. – Il semble qu’elle n’est guère amoureuse.

R. – Ces deux femmes se sont unies pour envoyer le père au bagne, elles s’unissent pour m’envoyer au cabanon… C’est la mère qui exerce une influence sur sa fille. Elle ne l’influence même que depuis sa maladie ; avant elle ne se laissait jamais influencer. Son regard et sa voix ont toujours démenti ce qu’elle me disait.

D. – Vous demanderez une indemnité au mari ?

R. – Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.

D. – Comment vous y prendrez-vous pour la reconquérir ?

R. – Peu vous importe la façon dont je m’y prendrai, pourvu qu’elle vienne.

D. – Ce sera plus difficile, maintenant où elle est avertie.

R. – Elle est bien venue une fois, elle viendra une seconde.

D. – Comment ferez-vous ?

R. – D’abord, elle est comme son père, elle aime le changement. Sa mère aussi. Six mois après s’être mariée, elle ne sera plus d’accord avec son mari.

D. – Nous voudrions savoir le secret de ramener les femmes.

R. – Vous voulez me pousser pour me mettre au cabanon.

D. – Vous la guetterez le jour du mariage ?

R. – Ce jour-là je ne me dérangerai pas. Je resterai à mon travail.

D. – Vous la capterez par le regard ; mais elle ne vous regardera pas étant prévenue.

R. – C’est mon affaire.

D. – Ferez-vous semblant d’avoir dans votre poche un rasoir ?

R. – Ah ! le fameux rasoir avec lequel je suis allé plusieurs fois menacer Madame à Asnières !

D. – Comment expliquez-vous cette haine qu’on a contre vous ? est-ce parce que vous êtes un ouvrier ?

R. (solennellement). – Peut-être.

D. – Votre femme est gracieuse, distinguée ; ce serait votre plus jolie maîtresse.

R. – Si ce n’était pas la question d’amour-propre, je m’en ficherais.

D. – Alors si vous la supprimez, vous ne vous suiciderez pas après ?

R. – Non, car j’aurais déjà pu le faire.

D. – Vous ne tenez pas à la supprimer ?

R. – Je préfère qu’elle soit malheureuse.

D. – Vous ne pourrez pas la retrouver, elle voyagera. Son mari aura une auto.

R. – J’ai le chemin de fer.

D. – Le mari pourra avoir un yacht.

R. – Je les rejoindrai.

D. – Un ouvrier ne fait pas facilement le tour du monde.

R. – Partout où je pose les pieds, c’est ma patrie. Partout où elle sera réfugiée, je la rejoindrai.

Durant tout ce dialogue, sa fierté et son énergie ont augmenté. Un sourire contenu l’illumine. On croirait qu’il joue sur la scène le rôle d’un jobard de village, et charge le rôle ; toutefois sa fermeté en assombrit le comique.

L’interne prend son pouls et énonce « 72 ». Il se rengorge et dit : « Vous voyez, je suis calme, je ne suis pas fou. »

Au moment de sortir, il se retourne et il nous dit : « Allez-vous bientôt faire cesser cette comédie. Pouvez-vous, puisque je suis fou, adresser une plainte contre X. pour arrestation arbitraire ? Pouvez-vous prévenir la Ligue des Droits de l’Homme ? »

Le lendemain, son hypertonie persiste ou même a augmenté. Son regard est dur, il reste silencieux sur sa chaise, les bras croisés, comme impassible. Nous essayons de l’irriter un tant soit peu, seule façon de rompre son silence.

« Je suis têtu, je ne vous répondrai pas. Si je suis coupable, il n’y a qu’à m’envoyer de l’autre côté pour qu’on me juge. »

D. – Que dites-vous de l’attitude de votre femme hier ?

R. – Je ne l’ai pas vue.

D. – Vous n’avez pas tourné la tête de son côté ; mais de temps à autre, malgré vous, vous lanciez un petit regard sur elle (exact).

R. – Ce n’est pas vrai. Je n’ai pas bougé.

D. – Vous aviez une belle occasion de la reconquérir. Vous auriez pu l’embrasser, l’endoctriner, la faire pleurer.

R. – Je n’avais ni à lui parler ni à la voir.

D. – Vous tenez donc à ce qu’elle se remarie ?

R. – J’y tiens beaucoup, pour qu’elle fasse la comparaison.

D. – Voudriez-vous vous remarier avec elle ?

R – – Ah ! non, je ne veux pas briser ma vie complètement.

D. – Hier, vous l’avez vue pleurer.

R. – Je ne l’ai pas vue.

D. – Le monsieur qui lui tenait la main, l’avez-vous vu ? Le voici, il est encore là, regardez-le.

R. – Je m’en fiche. Ils ne sont pas mariés. Je l’aurais su.

D. – Ils avaient plutôt l’air très amoureux l’un de l’autre.

R. – Cela me laisse froid.

D. – Pour moi, il ne sera pas cocu.

R. – Bien, c’est ce que je veux.

D. – Regardez-le, il se moque de vous.

R. – Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse.

D. – Vous ne lui en voudrez pas, au monsieur ?

R. – Mais non, du tout, il en faut un.

D. – Ce qu’il vous faut, ce n’est pas la femme, c’est la vengeance.

R. – Oui, parfaitement.

D. – Voulez-vous serrer la main du fiancé ?

R. – Qu’est-ce que cela peut me faire ?

D. – Je crois bien qu’il ne vous redoute pas.

R. – Nous verrons bien.

D. – Lui trouvez-vous l’air assez riche ?

R. – Nous verrons bien. C’est son affaire.

Interrogatoire a Sainte-Anne (21 juin 1921)

Nous le revoyons à Sainte-Anne (Service du Dr Briand), le 21 juin, avant la Séance de la

Société Clinique de M. M… Il ne nous reproche pas de l’avoir interné.

Il nous démontre d’abord la passion de sa femme par les exemples déjà connus (baiser d’adieux, etc.).

« Son divorce n’est pas valable ; il n’a été qu’une comédie. Il n’est basé que sur des allégations fausses. Les juges ont dû être complices, et non pas dupes. Il ne faudrait pas grand-chose pour que je puisse le démolir, et puisse réépouser ma femme. Si l’on s’était informé dans ma maison, on aurait su qu’il n’y avait aucun motif, rien que des rires et des baisers. Je ne crois pas que le jugement ait été stimulé, il est donc valable, légalement. De toutes façons, je ne ferai pas opposition. – Je ne crois pas du tout qu’actuellement elle soit fiancée. Je ne l’ai même jamais cru. Quand vous avez voulu me faire croire qu’elle l’était en me présentant l’autre monsieur, je ne l’ai pas cru, mais je n’ai pas voulu le montrer, je le regrette maintenant. Quand bien même elle serait fiancée, cela ne changerait rien. – J’ai eu tort de ne pas écouter le propre frère de sa mère, quand il me disait qu’elle ne vaudrait jamais rien, et qu’elle devrait bien, en tout cas, ne pas revoir sa mère. »

Présentation à la Société Clinique (21 juin 1921)

Pour commencer, refus de parler. Parle quand on lui fait entrevoir que sa sortie peut dépendre de son attitude devant les médecins, assemblés pour juger s’il est calme ou non.

« Le jugement n’a pas été simulé, ou tout au moins je ne pense pas. Mais c’est un divorce par défaut, il ne vaut rien. Mais je ne veux pas qu’il soit cassé. Je n’ai pas dit qu’elle a reçu le coup de foudre, je n’ai pas dit qu’elle m’a fait la cour. C’est cependant vrai. Je lui ai donné deux gifles en traîtrise, si vous voulez, oui, mais elles étaient justifiées depuis la veille ; ce qu’il y avait eu, demandez-le lui, je n’ai pas à le dire. Je n’étais pas jaloux, je n’ai rien dit pour le faire croire. Je ne serai violent pour personne. Qu’elle se marie, tant mieux. Elle fera la comparaison. J’y tiens beaucoup. Oui, quinze jours après son mariage, je la reprendrai. Où et comment, je la retrouverai ? j’attendrai 15 ans s’il le faut. Contre l’auto, il y a le chemin de fer. Son père était coureur, elle sera coureuse aussi. Qu’elle le veuille ou non, elle cédera. J’ai toujours repris mes maîtresses, comme je voulais. Le futur mari, l’homme aux mains blanches, ce sera un bourgeois certainement. Je n’ai pas dit que j’accepterais de l’argent de lui, je n’en accepterai jamais. Évidemment il en aura. Et quand même j’en accepterais, ce ne serait que juste. Je ne veux pas vivre de cet argent, je le ferai rouler. Et puis cela ne durera pas longtemps. »

À mesure qu’il pérore, il s’irrite. Il réédite ses griefs, ses prédictions, ses preuves. Avant de sortir, il nous déclare : « J’aurais bien dû me marier ailleurs. »

Commentaires

Notre malade n’est pas un simple Quérulent ; c’est un Érotomane au Stade de Dépit. Il est primitivement un Orgueilleux Sexuel, et secondairement un Récriminateur.

I. - Dans deux communications antécédentes (décembre 1920 et février 1921), nous avons démontré que l’élément générateur des Délires Érotomaniaques réside dans une Triade affective (Orgueil, Espoir, Amour), laquelle engendre le Postulat, lequel engendre des Constantes. Le Postulat consiste dans la conviction erronée de l’Emprise Totale sur le Psychisme Sexuel d’une Personne Déterminée. Cette donnée essentielle existe dans notre cas, elle en commande tous les détails, elle seule permet de mettre chaque détail à son plan.

Nous avons dit que dans l’Érotomanie l’élément Orgueil l’emporte de beaucoup sur l’élément Amour, il n’y a donc pas lieu de rejeter de l’Érotomanie un cas où le sentiment Amour paraîtrait d’un mauvais aloi. Notre cas met nettement en lumière la prééminence de l’Orgueil. L’attrait sexuel, d’autre part, est rendu évident par le fait d’une entente rompue contre son gré, par les lettres qui expriment fréquemment la pitié, la tendresse, la jalousie, et par le genre même de la femme qui est jolie et délicate, relativement raffinée, très propre à flatter l’amour-propre d’un ouvrier.

Notre cas présente plusieurs traits inusités.

Tout d’abord l’Objet est une femme que le sujet a possédée. Ce fait heurte les notions classiques du Platonisme et de l’Inégalité Sociale.

Nous avons démontré que le Platonisme est une donnée sans importance dans le tableau de l’Érotomanie ; c’est un détail individuel, variable, inconstant, improuvé, sans influence sur la genèse et l’évolution du délire. Une cohabitation de longue durée a certes dépouillé la femme de l’attrait global du mystère, mais ses refus lui font actuellement une nouveauté, l’éloignement la repoétise, c’est de la psychologie normale ; d’autre part, la femme peut encore flatter l’Orgueil de notre Sujet, et c’est là le point le plus important.

En second lieu, cette femme est de rang social égal. Ce fait ne l’empêche pas d’avoir pour notre malade, outre son attrait, du prestige. Elle n’est pas seulement jeune et jolie, mais physiquement et psychiquement elle présente une certaine distinction (son affinement s’explique d’ailleurs par sa profession, l’influence de son beau-père, l’exemple de sa mère elle-même) ; elle appartient virtuellement à la caste bourgeoise et il lui est loisible d’y entrer par le mariage ; son mari sent nettement ses infériorités : il ne l’imagine remariée qu’à un homme riche, l’homme aux mains blanches. Elle a donc pour lui un prestige individuel augmenté d’un prestige social, et notre cas rentre dans la règle, ou moins dans l’esprit de la règle. On a d’ailleurs exagéré en admettant que l’écart social entre le Sujet et l’Objet est constamment considérable ; nous connaissons des cas où il était minime ou nul. Le seul point important est que l’Objet possède aux yeux du sujet un prestige.

Le Sujet semble être entré d’emblée dans la Phase de Dépit. Cette particularité est le fait des circonstances. Tant que le Sujet était heureux dans son amour, il n’y avait lieu pour lui à nulle sorte de poursuite, il s’agite seulement du moment où il se voit dépossédé. La cohabitation a supprimé la phase de revendication affectueuse, phase d’espoir des cas ordinaires. Mais cette phase doit avoir eu lieu ; il y a 10 ans, lors des fiançailles ; dès cette époque, l’orgueil d’être aimé dépassait probablement la mesure normale, certains de ses propos d’aujourd’hui le donnent à penser. Si à cette époque il avait été repoussé, ne serait-il pas devenu alors persécuteur ? Nous sommes en droit de le supposer. – Ainsi, la première phase de l’Érotomanie aura été non supprimée, mais indécelable. – La cohabitation a eu un autre effet, celui de donner aux griefs une teneur très inusitée, du moins en Érotomanie, celle des discordes domestiques.

Toutes ces particularités résultent des circonstances seules, et en résultent logiquement. Elles changent l’expression du délire, mais elles laissent intacte et complète la condition tant suffisante que nécessaire d’un délire érotomaniaque : la conviction de polariser à son profit l’Idéation Sexuelle de l’Objet, et de posséder parla incoerciblement tout son psychisme.

Notre cas semble encore être spécial par l’absence de la jalousie ; mais il n’y a là qu’une apparence, due au dépit. La jalousie existe, nous en trouvons la preuve dans des paroles, lettres et actes, mais elle est refoulée par l’orgueil qui, dans notre cas, est extrême. Jadis déjà notre sujet avait pour principe de ne pas paraître s’opposer à ce qui le vexait, de paraître même le vouloir, et d’y aider. Il prend aujourd’hui la même attitude, et il y ajoute un projet de vengeance assorti : elle se mariera, soit, il la reprendra quand même ; son pouvoir n’en sera que mieux prouvé, et sa vengeance sera plus grande, puisqu’il fera plusieurs malheureux. Ainsi son orgueil trouve son compte dans ce qui paraît, à première vue, une concession.

Le fait de vouer la femme aux embrassements d’autrui ne prouve nullement l’absence d’amour et de jalousie. Une telle réaction est en germe dans tout dépit d’amour normal, a fortiori est-elle possible dans un cas de dépit morbide.

En outre, et c’est un trait jusqu’ici négligé de l’Érotomane, sa passion compose assez facilement avec les idées de Jalousie. L’Érotomane admet parfois, soit (côté hommes), le partage, au moins provisoire avec l’Époux, soit (côté femmes), le partage même indéfini avec l’épouse. La cause en est évidemment que l’amour-propre du sujet se juge encore flatté : 1) de jouir de l’Objet dans quelque mesure ; 2) de posséder tout son cœur. Beaucoup de sujets jugés normaux s’accommodent de telles conditions, sans même exiger la deuxième.

Le fait de vouloir quitter sa femme après l’avoir quelque temps reprise n’est pas non plus exclusif d’un amour réel. Une telle réaction est aussi en germe dans un dépit d’amour normal. Nous ne sommes d’ailleurs pas du tout sûrs que le sujet, comme il le prétend, rejetterait la femme. Il pourrait se raviser après la possession, et la garder, et son orgueil trouverait facilement une formule pour s’accommoder de ce parti. On peut douter de son détachement, de même qu’en principe nous doutons fort du platonisme qu’allèguent certains Érotomanes. Tel plan est admissible dans une période d’attente, qui ne l’est plus après réussite.

Rejetterait-il la femme après l’avoir reprise, ce fait ne prouverait encore rien, sinon que son orgueil l’emporte sur son amour, ce qui est certain par avance.

Cet usage de son ascendant, prendre pour rejeter, n’est pas le plus naturel possible ; son degré de fixité au moins est anormal. Nous pouvons remarquer que ce projet est aidé par les circonstances, une possession de plusieurs années ayant affaibli chez le sujet plusieurs des éléments de l’amour, l’attrait du nouveau, par exemple. D’autre part, il entend faire acte d’autorité, et de toute façon ce programme sera rempli. Enfin il a toujours été dans les habitudes du sujet de ne jamais paraître s’opposer, sur le moment, à ce qui le vexait, mais de paraître s’y prêter et de simuler l’indifférence. C’est sa réaction personnelle en cas de dépit ; il ne fait que persister dans ce genre de réaction.

Le Sujet déclare son ex-femme subornée par les beaux-parents. Il y a là, pourrait-on nous dire, une atteinte à cette conviction de domination psychique totale, que nous prétendons essentielle : nous répondrons que précisément des affirmations de ce genre, et infiniment moins soutenables, sont habituelles de la part des Érotomanes, et que le besoin d’expliquer la conduite imprévue de l’Objet force le Sujet à lui prêter une psychologie fantastique, et notamment une passivité incroyable envers les tiers.

On a pu remarquer que notre Sujet ment fréquemment : c’est là un trait commun à tous les Passionnels. Il est marqué surtout chez les Revendicateurs, qui n’hésitent pas à faire des faux pour appuyer ce qu’ils jugent être la vérité. Quand notre sujet dénature des incidents, rapporte faussement des propos, on peut penser à des illusions du souvenir, mais la mendacité devient bien évidente dans une manœuvre mythomaniaque comme le faux départ au Maroc, et un récit forgé de toutes pièces comme celui des adieux de Marseille.

Notre sujet fait montre d’une cupidité de très mauvais goût, quand il se promet de recevoir de l’argent du mari de sa femme ; mais ce trait ne permet pas de nier l’Érotomanie. Il est fréquent chez les Érotomanes femmes, arrivées à la période d’hostilité ; il n’est pas sans exemple chez les Érotomanes masculins ; nous avons vu un valet de chambre, après la phase d’espoir usuelle, réclamer, à défaut de la jeune fille aimée (fille de ses maîtres), une indemnité de 10000 francs. Les débiles ruraux nous paraissent être spécialement disposés à cette réaction processive. Elle est plus commune chez la femme, la femme étant accoutumée à l’idée d’être soutenue par l’homme.

Notre sujet ne se figure pas que tout un public a les yeux sur lui, il semble en cela manquer à une des habitudes de l’Érotomane. Mais, par compensation, il déclare sa famille affectée à ce point de son divorce, que deux des siens en sont déjà morts. Ce n’est là qu’une formule nouvelle de l’illusion traditionnelle : intérêt passionné d’autrui pour son affaire. Dans cette variante, l’intensité remplace le nombre.

Fréquemment, les Érotomanes, quand il y a lieu, nient la réalité du mariage de l’Objet : ici, le Sujet nie la valabilité du Divorce et du Remariage, c’est une variante de la négation générale de tout obstacle, habituelle aux Érotomanes ; elle résulte des circonstances. Ce qui est constant dans les formules, du moins les formules secondaires, ce ne sont pas leurs termes exacts, c’est leur esprit.

De notre cas, après une facile analyse, se dégagent nettement les Constantes du Syndrome Érotomaniaque, telles que nous les avons récemment définies : la Triade Affective (Orgueil, Amour, Espoir), le Postulat, enfin les formules dérivées du Postulat : 1) l’Objet ne peut avoir de bonheur sans le Sujet ; 2) la conduite de l’Objet est paradoxale, contradictoire, à double sens. Cette dernière formule est inévitable, car elle résulte du besoin d’accommoder les faits indéniables avec l’infrangible Postulat.

Notre Sujet étant au Stade du Dépit, croit haïr, mais l’espoir inconsciemment subsiste, avec une dose d’attrait sexuel non négligeable. Sa haine est mixte : c’est le cas normal.

Ainsi les règles déjà émises se trouvent vérifiées, dans le cas actuel : ses détails appartiennent à l’Érotomanie, et la synthèse en fait une Érotomanie.

II. – Notre malade doit-être appelé un Revendicateur ? 1) À l’égard de l’Objet, il ne l’est pas ; il n’est que récriminateur, protestaire, vindicatif. Tel est le cas de la Passion Normale ; c’est aussi le cas général des Érotomanes à la période de Dépit. Ces malades ont des traits communs avec les Revendicateurs, mais ne sont pas des Revendicateurs. S’ils revendiquent, c’est très secondairement, c’est en outre sur des thèmes tardifs : indemnité, dommages-intérêts, dédit. On doit même noter que fréquemment leur demande d’indemnisation n’est pas sincère, c’est une manœuvre. 2) Dans ses rapports avec les tiers (en l’espèce les beaux-parents), notre malade n’est pas non plus revendicateur ; il est protestaire, récriminateur, vindicatif, rien de plus, du moins pour le moment. Il réclame bien son ex-épouse, mais il la réclame à elle-même, il juge tenir son droit sur elle de causes psychiques (souvenirs profonds, passion latente) et non d’arguments juridiques. Les points de droit ne l’intéressent pas, il ne chicane pas sur des objets, la négation de la validité du divorce n’est pas constante, elle est d’ailleurs, quand elle a lieu, bien plus morale que juridique, il n’est aucunement processif. S’il devient processif, ce sera une complication du délire.

Notre malade doit-il être appelé un Interprétatif ? pas davantage. Certes, il fait quant à l’Objet des interprétations favorables, mais ces interprétations sont d’origine passionnelle, la conviction d’être aimé leur est antérieure ; ces interprétations surviennent à titre justificatif. Tant que le sujet raisonne, il le fait forcément au bénéfice de son délire ; les Confus eux-mêmes interprètent quand ils sont tant soit peu anxieux, ce n’est pas être interprétatif, au sens le plus étroit du mot. À l’égard des tiers, notre sujet interprète-t-il ? oui, mais cela seulement dans l’orbe de sa passion ; ici encore les interprétations sont secondaires aux deux sens du mot ; elles n’ont aucune autonomie, elles sont un résultat lointain de l’effervescence passionnelle. Examinons comment le sujet pense à l’avenir. Sûr de reconquérir sa femme, il ne veut même pas prendre la peine de faire des plans pour la retrouver, non plus, que pour s’imposer à elle ; sa méthode sera telle ou telle, une seule chose, dès maintenant est fixe, sa réussite. Ce mode d’idéation s’applique à son passé. Pas plus qu’il n’a besoin d’un plan pour être sûr de réussir, pas plus il n’a eu besoin de base pour être convaincu d’être aimé, sa conviction lui tient lieu de preuves. Nous tenons là un test de son idéation, montrant combien il est superflu et injuste de regarder l’interprétation comme l’origine des convictions d’un Passionnel.

III. – L’Érotomanie est un Syndrome Psychologique, ou du moins presque exclusivement psychologique. La déviation pathologique spéciale qui entre en jeu au premier moment de sa genèse nous échappe, mais elle n’est pas niable ; d’autre aberrations de même ordre, c’est-à-dire pathologiques, doivent se produire dans l’idéation ultérieure, à côté de la dyslogie passionnelle pure : néanmoins l’ensemble du délire présente de grandes analogies avec la Passion dite Normale ; leurs dyslogies sont presque les mêmes : c’est manifeste, en particulier dans le Dépit. Aucun délire ne parodie ou n’utilise à ce degré les processus psychologiques normaux, pas même les Délires Interprétatifs. Le fait d’être psychologiques, ou du moins de contenir, dès le départ, nombre d’éléments psychologiques, confère aux délires en question une très grande variabilité ; les variations résultent soit du caractère individuel des malades, soit simplement des circonstances. Les cas varient par le degré et la nature des exigences du délirant, par le degré et les formes de sa jalousie, par le degré de sensualité, par le degré de la propension au suicide, etc. Plus on observe de cas et plus on se sent porté à supposer que l’atypisme serait la règle.

La variabilité susdite est le résultat du caractère relativement superficiel d’un tel délire. Elle se rencontre, et pour une raison identique, dans les Délires Interprétatifs. Si nous comparons les Délires Passionnels aux Psychoses qui sortent déjà presque complètes de l’Inconscient, par exemple les Délires à base d’Automatisme Mental, nous dirons que ces derniers n’offrent qu’une portion réduite, en outre tardive, d’éléments psychologiques ; pour cette raison, ces cas se reproduisent en séries beaucoup plus stéréotypées ; leurs variations sont presque insignifiantes, en regard de leurs éléments fixes. De même les Délires Alcooliques Aigus offrent moins de variantes individuelles que les Ivresses, les Anxiétés Aiguës moins que les Simples Dépressions, etc. Cette variabilité n’empêche pas des Constantes de se découvrir à l’analyse. Dans le cas de Délires Passionnels, ces Constantes sont d’autant plus nettes et plus nombreuses que le Cas Passionnel est plus pur, autrement dit que le Délire est, dans sa genèse, plus exclusivement Passionnel.

L’Érotomanie étant, à peu de chose près, un Syndrome Psychologique, peut se développer soit isolée, soit associée à un autre processus morbide bien plus profond, ou en tout cas plus général. L’association la plus fréquente a lieu avec des Délires Interprétatifs ou Imaginatifs. Elle est alors provoquée par eux sans résulter d’eux entièrement. Elle est un incident de leur évolution, souvent même le premier en date. Ces cas qui sont les plus fréquents, seraient de nature à jeter quelque confusion dans la conception du Syndrome, si l’on n’avait soin de séparer très soigneusement les cas associés (ou encore symptomatiques), des cas purs. Dans les cas symptomatiques, on remarque souvent une conviction née sur des bases encore plus fragiles que dans les cas purs ; souvent l’Objet n’est pas réel, mais inventé ; dans de tels cas, l’intensité affective est moindre, elle offre toutes les dégradations de la passion au sentiment ; le développement logique est aussi dans de tels cas moins implacable, le passage aux actes moins impérieux, l’évolution moins rigoureuse.

Les Polymorphes et les Subdéments présentent de véritables diminutifs de l’Érotomanie, des Érotomanies Sommaires, pourrait-on dire, réduites à l’idée vaniteuse d’être aimé d’un grand personnage : chez de tels malades cette conception reste béate et ne conduit à aucun acte : du fait même de son mode de genèse, elle laisse hors de jeu l’élément volonté, elle ne s’associe pas à de l’Hypersthénie, elle est torpide.

Les Érotomanies associées sont comparables aux Revendications Épisodiques de certains Persécutés Hallucinés Systématiques. Ces Revendications constituent un Délire Passionnel surajouté à un processus plus profond et plus durable ; sa genèse n’est pas pure, mais complexe, aidée notamment par une certaine dose d’activité interprétante préétablie. Ces délires de Revendication Épisodiques n’ont pas, en fait, l’intensité des délires purs.

On peut rencontrer ainsi des Érotomanies prodromiques, associées, surajoutées, d’une intensité qui varie de l’impériosité passionnelle à la douceur sentimentale, enfin des Érotomanies frustes et sommaires, qui sont torpides. Les différences d’intensité et de pronostic sont liées à la seule différence dans l’origine. Les différences d’intensité dépendant aussi, dans une mesure très étendue, du caractère individuel.

Nous envisagerons une autre fois cette question qui, à notre connaissance, n’a pas encore été posée ; existe-t-il vraiment des cas d’Érotomanie pure, c’est-à-dire des cas réellement non prodromiques d’un autre délire ? À notre avis, il existe bien des Délires d’Érotomaniaques purs, exactement comme il existe des Délires de Jalousie et de Revendication purs.

Dr LEGRAIN. – Ce malade est un Dégénéré faisant à la fois des Idées de Persécution et des Idées Mégalomaniaques. C’est un Persécuté-Persécuteur.

Dr DE CLÉRAMBAULT. – Qualifier notre Délire de Mégalomanie, ce n’est pas le caractériser. De quelle mégalomanie s’agit-il ? d’une mégalomanie à thème érotique. Cette mégalomanie érotique est-elle diffuse ? non, elle est circonscrite, polarisée ; elle se réfère à un seul objet. Y a-t-il lubricité ? nullement ; il y a seulement idée de domination psychique, de cause sexuelle. Ainsi resserrée, que devient cette mégalomanie ? L’Érotomanie pure et simple.

Qualifier notre Délire, Délire de Préjudice, Quérulence, Revendication, c’est encore n’en voir qu’une partie et en oublier l’origine. De quel genre de revendication s’agit-il ? d’une revendication orgueilleuse, à thème et point de départ sexuels, visant une personne supposée en état d’emprise amoureuse irrésistible. Ainsi resserré, que devient ce délire quérulent ? une Érotomanie à sa deuxième période, Stade de Dépit.

Ainsi, de quelque côté que nous abordions le sujet, nous sommes ramenés, aussitôt que nous en faisons le tour, au même terme : Érotomanie. C’est le seul qualificatif qui soit complet, parce que seul il est causal.

Il arrive constamment que chez les Érotomanes, au cours des Stades de Dépit et de Rancune, l’élément Amour soit méconnu. On ne doit pas prendre au pied de la lettre les paroles de haine des malades. Dans le dépit amoureux normal, tel que l’on peint les romanciers et dramaturges, la haine passagère refoule même la jalousie, l’orgueil suggère exactement les mêmes défis que profère notre Érotomane. Il n’y a pas de sujet amoureux qui, dépité, n’ait formulé les mêmes dédains de l’objet aimé, les mêmes vœux de le voir infidèle, la même certitude de l’en voir un jour contrit, le même projet de le reprendre un jour pour le rejeter, la même joie douloureuse à se prévoir trompé, pour être ensuite plus méprisant. Si l’idée de reprendre sa maîtresse pour la rejeter n’a pas été mise en valeur au théâtre ou dans les romans, c’est parce que les brutalités sont moins de mise en littérature que dans la vie. Un homme de 30 ans, furieux d’être quitté par une maîtresse de 35, nous disait, certainement dans une inspiration toute passagère : « J’aurai sa fille quand elle sera grande. » Or, la fille de cette femme, pour lui, sûrement, c’était encore cette femme. Il n’y aurait rien de surprenant à ce que chez un Érotomane une idée de ce genre apparût, et fût durable ; a fortiori, l’idée plus simple dont il s’agit en l’occurrence.

Cette idée d’ailleurs est conforme au psychisme de l’Érotomane. Nous avons déjà fait valoir antérieurement que dans la Triade Affectivité, base de toute Érotomanie (Triade Orgueil, Espoir, Amour), l’élément Orgueil est de beaucoup le plus important, or cet orgueil reste satisfait, dans notre cas, par l’idée de garder l’infidèle jusque dans l’infidélité, idée pénible seulement pour l’élément Amour, lequel, nous le savons, n’est jamais prédominant.

L’élément Amour, dans notre cas, ne fait pas défaut. N’oublions pas que le délire a pour origine une femme jeune, jolie, délicate, très supérieure à tous points de vue à notre Sujet, qu’il aimait encore (bien ou mal, mais qu’il aimait), très peu de temps avant la rupture ; on ne doit pas oublier non plus que, contrairement au Concile de Trente, cette femme, aux yeux de notre délirant, a une âme, que c’est cette âme dont notre sujet déclare être le souverain maître, qu’il attend la mainmise physique de la volonté de cette âme seule (force des souvenirs, passion latente), en un mot qu’il ne réclame pas cette femme comme une chose, à des tiers, mais comme une personne, à elle-même.

C’est l’illusion de l’Emprise Psychique dans le domaine amoureux d’abord, et tous les autres domaines ensuite, qui constitue l’Érotomanie, et qui la différencie de tout autre Erotisme. Cette illusion résulte de la Triade Affective (Orgueil, Amour, Espoir), elle se formule dans le postulat et elle engendre les dérivés (pensées et actes) que nous avons énumérés précédemment.

Cette illusion de l’Emprise Psychiatrique différencie encore la Revendication Érotomaniaque de toute autre Revendication. Dans les autres Revendications, les protestations et les demandes, s’adressant non à l’Objet même, mais aux détenteurs d’un objet, revêtent d’emblée la forme litigieuse : les souffrances d’orgueil, l’idée de préjudice, les interprétations hostiles sont initiales. La marche, dans l’Érotomanie est différente ; le délire débute par une phase d’espoir, l’orgueil du sujet est flatté, il ne fait, à propos de l’Objet, que des suppositions favorables, il n’est pas quérulent ni hostile en principe ; quand il le devient, ses arguments ne sont pas de nature juridique, il n’est pas processif, ou, s’il le devient, il n’est que partiellement sincère, etc.

Si notre sujet n’était qu’un Revendicateur, ce serait le point de droit qui l’obséderait. Il contesterait radicalement et constamment la validité du divorce, intenterait des actions diverses, aurait pour objectif unique le maintien du lien conjugal, prétendrait reprendre sa femme immédiatement et la garder, qu’elle soit heureuse ou malheureuse, il parlerait en juriste comme les Dépossédés, ce serait moins un Érotomane qu’un Processif.

Le terme Revendicateur, appliqué aux Érotomanes, deuxième phase, n’est pas totalement juste. Certes l’Érotomane dépité a de très nombreux traits communs avec les vrais Revendicateurs (hypersthénie, conviction incoercible, combativité, etc.), mais il ne revendique plus l’objet, il l’invective et veut se venger. S’il revendique littéralement, c’est sur des données accessoires, comme celle du dédit, et souvent sans sincérité. Il a l’air revendicateur plus qu’il ne l’est, cela du moins envers l’Objet : à son égard, il est seulement vindicatif. Par contre, celle des périodes où le sujet mériterait l’épithète de revendicateur, bien qu’on ne la lui donne pas encore, c’est celle où il n’est pas hostile, c’est la première phase, celle d’espoir. Mais sa revendication de l’Objet est amicale, comme le serait celle d’un gros lot qu’il viendrait de gagner.

Notre sujet a paru entrer d’emblée dans la phase de dépit : mais il n’avait lieu de révéler aucun trait érotomaniaque durant toute sa période heureuse, c’est-à-dire avant son divorce. L’orgueil morbide a dû exister dès le début, mais n’ayant pas été repoussé, il n’a pas eu à se révolter.

À la réalité du sentiment Amour, on pourrait objecter le peu d’intensité de la Jalousie, et les exigences pécuniaires.

Au sujet de la jalousie, nous avons déjà fait remarquer que de vouer au diable l’infidèle est assez dans les habitudes du dépit amoureux normal. Deux autres points sont à noter. Notre sujet a pour réaction personnelle, dans toutes les circonstances qui le vexent, de simuler l’indifférence, de se prêter à ce qui l’irrite, voire d’y aider. Les notes personnelles sont fréquentes dans les Délires Érotomaniaques, et celle-ci se comprend d’autant mieux qu’elle est une réaction d’orgueil. D’autre part, nous pourrions montrer que l’Orgueil des Érotomanes compose parfois avec les Idées de Jalousie. Le cas est fréquent chez les femmes, il n’est pas sans exemple chez l’homme.

Le sentiment de Cupidité n’est pas du tout inhabituel chez les Érotomanes. Les demandes dommages-intérêts sont fréquentes de la part des femmes ; du côté hommes, les grands débiles, surtout ruraux, ont parfois les mêmes exigences.

En résumé, notre cas d’Érotomanie présente plusieurs particularités : choix de l’Objet dans une classe sociale non différente, choix de son ex-épouse pour Objet, entrée d’emblée dans la seconde phase (phase de dépit), prédominance spécialement visible de l’Orgueil, acuité extrême du dépit, forme spéciale de la vengeance. Mais nous croyons avoir montré que de ces particularités les unes s’expliquent par les circonstances (dépit d’emblée, choix de l’ex-épouse), les autres sont réductibles aux règles générales du genre, règles qu’elles obligent à élargir, mais dont elles confirment l’esprit : ce ne sont donc des anomalies qu’en apparence.

Les notes subjectives sont fréquentes dans les cas d’Érotomanie, au point qu’on pourrait presque dire que tous les cas sont atypiques. La raison en est que ce délire est un Syndrome Psychologique, tout au moins pour la plus grande part. Or la portion fixe des délires est surtout la portion profonde, et la portion la plus variable est la portion superficielle. Plus le délire est superficiel, plus le psychisme subjectif s’y fait valoir, et plus aussi les influences circonstancielles s’y font sentir. Rien d’étonnant par suite à ce que la variété soit plus grande dans les délires psychologiques que dans les autres.

Cette variabilité n’exclut pas les Constantes. Ces Constantes sont d’autant plus fermes et plus nombreuses que le délire est plus passionnel, nous l’avons déjà fait remarquer. Les Cas Purs ont le plus d’énergie, le plus de rigueur dans le développement et le plus de parité entre eux.

On peut se demander s’il existe des cas d’Érotomanie Pure, et si tous les cas semblant purs, ne sont pas seulement prodromiques d’un Polymorphisme très lent à se révéler. Cette question de l’existence de cas totalement purs ou d’un constant polymorphisme n’a pas encore été posée, à notre connaissance du moins.

Les cas dont tout le décours soit observé sont rares. Nous croyons toutefois avoir vu des cas très purs, par exemple celui d’une femme de 50 ans, érotomane du même prêtre depuis l’âge de 17 ans, et quelques autres.

D’ailleurs, n’y aurait-il pas de cas totalement purs, que le Syndrome Érotomaniaque garderait sa valeur pratique. Il correspondrait à une phase très spéciale, et souvent très longue d’un polymorphisme délirant ; sa connaissance guiderait les interrogatoires et nous permettrait de prévoir les réactions ; il resterait un Syndrome Clinique.

À notre avis, l’Érotomanie est tantôt un Syndrome Clinique Surajouté et Transitoire, tantôt un Syndrome Prémonitoire, tantôt une Entité complètement Autonome. Les Cas Purs en sont les plus rares. Ils sont, par contre, les plus nettement réglementés, les plus complets, les plus véhéments, les plus stables.


67 G. de Clérambault, « Dépit érotomaniaque après possession (Communication) », Bul. Soc. Clin. Méd. Ment., juin 1921, p. 175.