Introduction

On est toujours libre de ne rien comprendre à rien.

Gabriel Marcel

Si nous considérons l’histoire récente de la psychiatrie, disons : pendant les dix dernières années, nous constatons qu’il y a en gros deux types d’approche de ce que l’on appelle la schizophrénie. D’un côté, l’approche traditionnelle, qui déclare, ou plus souvent suppose, sans éprouver le besoin de le déclarer, qu’il existe une entité nosologique (c’est-à-dire répertoriée parmi toutes les maladies) appelée schizophrénie, dont il faut expliquer les causes. D’un autre côté, une approche fondée sur la remarque qu’on n’a d’aucune façon établi cette entité pathologique, que ce « modèle », ou cette manière de penser, ne sont peut-être pas les mieux appropriés pour aborder le « champ schizophrénique »3 voire même que ledit modèle est en totale contradiction avec la véritable nature de ce champ.

Soit l’approche nosologique, quasi médicale : puisqu’il s’agit d’une maladie, il y a des symptômes et des signes observables sur une personne qu’on peut elle-même objectiver, qu’on peut (implicitement ou explicitement) abstraire de son environnement humain pour les besoins d’une telle observation ; ensuite, les symptômes et les signes induisent un diagnostic qui, en retour, induit un pronostic et un traitement. Cette entité supposée diagnostiquée doit par définition avoir une cause ; et là les points de vue divergent entre, d’un côté, l’anomalie biochimique, l’infection virale, le défaut structurel du cerveau, l’origine constitutionnelle génétique (qui peut être elle-même liée à d’autres causes), et de l’autre côté une causalité psychologique.

La seconde approche, à laquelle il est difficile de donner un nom, tend à considérer la « schizophrénie », comme un mauvais tour de ce que Wittgenstein appelait « la séduction de notre intelligence par le langage ». Le psychiatre américain T.S. Szasz applique à la schizophrénie le terme de panchreston. Un panchreston est un « explique-tout », de même qu’il y a des « panacées » et des drogues à large spectre psychotropique. En fait, suggère-t-on, le terme de schizophrénie n’a fait que rendre confus le vrai problème, et il n’y a pas l’ombre d’une preuve non équivoque commandant de faire entrer la schizophrénie comme entité pathologique dans le champ de la nosologie médicale.

Reste que la schizophrénie n’est pas un terme dépourvu de sens même pour ceux qui travaillent dans cette dernière direction, et je donnerai à titre d’essai la définition suivante, pour guider notre recherche : la schizophrénie est une situation de crise microsociale4. dans laquelle les actes et l’expérience d’une certaine personne sont invalidés par les autres, pour certaines raisons culturelles et microculturelles (généralement familiales) compréhensibles, qui finalement font que cette personne est élue et identifié plus ou moins précisément comme « malade mentale » et ensuite confirmée (selon une procédure d’étiquetage spécifiable mais hautement arbitraire) dans l’identité de « patient schizophrène », par des agents médicaux ou quasi médicaux. Cette définition, on voudra bien le noter, se réfère à un désordre extrême (crise) à l’intérieur d’un groupe, et ne dit rien sur le désordre chez la personne « schizophrène ». Cependant, la personne élue a généralement, antérieurement à la crise, grandi en faisant du monde une expérience conditionnée par le manque global ou partiel de validation consensuelle et de sa perception de soi et de sa perception d’autrui. L’état qui en résulte, sur le plan de l’expérience et du comportement, est parfois désigné par les psychiatres comme « schizoïde ». Là encore, je ne suppose aucun défaut préalable chez le futur patient ; je suggérerais seulement qu’il y a un échec démontrable dans un champ microsocial de personnes en relation.

Avec cette définition comme point de départ, le problème central m’apparaît être le suivant : dresser le tableau comportemental (la totalité du comportement communicatif, verbal et non-verbal) présenté par celui qu’on a diagnostiqué comme un « patient schizophrène aigu » au moment de son examen en service d’admission, et ensuite découvrir dans quelle mesure ce tableau peut s’expliquer par ce qui s’est passé et se passe entre le patient et ceux avec qui il est en relation. En recherchant cette compréhension, je mettrai particulièrement l’accent sur la famille du patient, puisque, dans le cas des jeunes patients en première admission, la famille est généralement le groupe le plus activement significatif où ceux-ci se trouvent engagés.

La valeur heuristique de cette manière de poser le problème m’a été suggérée par les expériences que j’ai eues en parlant tour à tour avec des schizophrènes, avec leur famille, puis avec le patient et sa famille réunis. Ce dernier type d’entretien, auquel un nombre croissant d’études sur la famille faites aux États-Unis a tracé la voie, produit une situation d’interaction de groupe d’un genre très particulier : c’est à partir de cette expérience que les formulations hypothétiques présentées dans cet essai, se sont développées.

Je décidai que concurremment avec les observations faites sur les patients dans leur interaction avec le groupe du service, les patients seraient vus avec leur famille. Les interactions dans ces deux groupes seraient ensuite comparées, et cherchée la lumière jetée sur les phénomènes d’interaction le service par la compréhension acquise du fonctionnement du groupe familial.

Des objections peuvent immédiatement être opposées à une recherche de cette nature. Quels sont vos moyens de contrôle ? Comment allez-vous quantifier les matériaux rassemblés ? Comment pourrez-vous prétendre à quelque généralisation de vos résultats à partir d’un aussi faible nombre de cas ? Devant ces objections, ce qu’il faut reconnaître c’est qu’il y a un certain nombre de principes propres aux sciences naturelles qui ont été exportées inconsidérément par certains chercheurs dans le domaine des sciences humaines (ou sciences anthropologiques) et dont on a prétendu faire par la suite des desiderata, sinon l’essentiel ou les conditions préalables, de toute étude qui se voudrait scientifique. Cette tendance a conduit à des confusions méthodologiques interminables et à des tentatives répétées pour « prouver », alors que la « preuve » est une impossibilité a priori pour le domaine visé.

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Je quitterai ici le problème particulier de la schizophrénie pour considérer, en un excursus inévitablement schématique, les étapes par lesquelles procède la science expérimentale de la nature, puis voir si ces étapes sont pertinentes et applicables dans une « science des personnes ». C’est peut-être seulement à l’intérieur d’un cadre scientifique comme celui-là que nous pourrons donner un sens à ce qui semble être la folie.

Les sciences expérimentales de la nature se fondent sur l’observation précise. Toute recherche doit procéder de faits observés. En physique et en biologie, ces faits sont généralement inertes, c’est-à-dire qu’ils sont appréhendés de l’extérieur par un observateur qui n’est pas affecté par eux et qui ne les affecte pas par son observation. Même en microphysique, où le principe d’incertitude nous enseigne que l’observation affecte le champ des faits observés, il existe des techniques mathématiques qui maintiennent l’observateur dans une sorte de relation d’extériorité par rapport aux faits et par rapport à ses techniques d’observation elles-mêmes. Dans une science de l’interaction personnelle, au contraire, il est non seulement inévitable que l’observateur et l’observé s’affectent mutuellement dans tous les cas, mais c’est ce rapport mutuel qui donne naissance aux premiers faits sur lesquels la théorie se fonde : ce rapport, et non pas les entités personnelles affectées ou affectantes. Les faits qui constituent les données d’observation des sciences anthropologiques sont différents de ceux dont procèdent les sciences naturelles non pas comme peuvent l’être les faits qui intéressent la biologie de ceux qui intéressent la physique : ils diffèrent des faits qui font l’objet des sciences naturelles de par leur statut ontologique. Autrement dit, la relation observant-observé, dans une science des personnes, est ontologiquement continue (sujet/objet vis-à-vis sujet/objet), alors que dans les sciences naturelles elle est discontinue (sujet vis-à-vis objet) et permet une description purement extérieure du champ observé.

Sur la base de l’exposé des faits observés, le naturaliste procède à des jugements conjecturaux, qui revêtent la forme conditionnelle : « si nous avons telle et telle conditions, nous pouvons nous attendre à ceci et à cela dans le champ d’observation ». Que les prédictions ainsi posées dans l’hypothèse soient expérimentalement vérifiées, et nous serons en mesure de former une théorie. Mais dans la sphère de l’interaction personnelle, les jugements personnels sont modifiés comme suit : étant donné telles conditions spécifiables, nous pouvons attendre de telle personne, sur la base de tout ce que nous savons d’elle et de son passé, qu’elle se conduise de cette manière-ci ; cependant l’action personnelle, dans son essence, est la possibilité de « dépasser5 » toutes les déterminations et d’aller éventuellement dans la direction opposée à celle qu’on attendait – à moins encore qu’il n’y ait un choix possible qui se laisse conformer à ces attentes, un choix de ne pas choisir. Certes, le champ des actions humaines se conçoit aisément en termes probabilistes ; mais ce qui ne doit pas être écarté, c’est la possibilité pour le sujet de comprendre cette structuration probabiliste du champ où il est situé et, à travers cette compréhension, de déstructurer le champ pour agir de manière « non probable ». Cette possibilité, toujours disponible pour le sujet, de se conduire différemment de ce qu’on attendait de lui, à travers la conscience réfléchie des facteurs qui le conditionnent a, un certain moment, constitue réellement une différence cruciale.

En bref, s’il est vrai que nous avons le droit, et même que nous sommes contraints par le contexte pratique, de procéder à des attentes (dont nous devons nous attendre à ce qu’elles soient déçues) portant sur un comportement personnel, une prédiction naturaliste doit être considérée comme n’étant ni possible ni impossible dans les sciences de l’homme6 mais comme simplement inappropriée au champ de leur discours.

Dans les sciences naturelles, la possibilité de vérifier ou d’infirmer des hypothèses dépend de la possibilité de répéter les situations. Dans les sciences de l’homme, la répétition d’une situation individuelle ou de l’histoire de la vie d’un groupe est en principe impossible. Il y a certainement toutes les apparences de la répétition, mais dans chaque cas, nous découvrons que cette « répétition » est le produit d’un projet illusoire d’auto-déshistoricisation. Une personne se déshistorise quand elle choisit (même à son insu) de nier que par une première série de choix elle a déplacé sa vie d’une situation première en une situation seconde : cette dénégation (acte que, par un acte ultérieur, elle nie en retour, et que par conséquent « elle ignore ») donne l’illusion d’une fixité et d’une substantialité historiques. C’est là pour un individu la meilleure manière de se libérer de l’anxiété que lui donne la reconnaissance de sa responsabilité. Il est remarquable de voir, de temps à autre, une théorie scientifique procéder au même type d’évasion.

Si la répétition de situations historiquement vécues est impossible, alors les critères naturalistes du vérifiable et de l’infirmation ne sont pas pertinents et il nous faut trouver d’autres critères en vertu desquels nous puissions être assurés que nous « disons vrai ». Pour cela, nous devons distinguer entre deux types de rationalités, chacun approprié à un champ de discours différent, mais co-relié à celui de l’autre. Ces rationalités sont dites analytique et dialectique.

Par rationalité analytique, j’entends une logique de l’extériorité en vertu de laquelle la vérité repose, selon certains critères, en des propositions formées en dehors de la réalité qui les concerne. Le modèle épistémologique est ici caractérisé par une double passivité : le système observé est passif par rapport à l’observateur (quelles que soient les actions et réactions qui ont lieu à l’intérieur du système) ; l’observateur est passif par rapport au système qu’il observe, toute l’activité qu’il semble manifester se limitant à des réarrangements conceptuels des faits qu’il enregistre de l’extérieur, et à des inférences qu’il en fait.

Ce type de rationalité peut être valablement appliqué à la physique classique, par exemple, où les objets de science sont des totalités inertes ; mais son emploi en psychologie, en sociologie et en histoire est une autre affaire, car ici sa valeur est restreinte sévèrement. La réalité humaine est un secteur de la réalité dans lequel la totalisation est le mode même de l’être. Une totalité est quelque chose de complet, et qui peut donc être appréhendé comme un tout ; une totalisation, à l’inverse, est un mouvement perpétuel à travers la vie d’un sujet – un mouvement d’autodéfinition synthétique progressive, qui ne pourrait en principe pas être appréhendé par une méthode qui l’arrêterait. La rationalité – analytique implique l’hypothèse d’une perspective de complète extériorité en ce sens que je vous résume, c’est-à-dire vous saisis conceptuellement comme une totalité, et qu’il n’y a rien à chercher de plus. Mais si, en même temps que je vous résume, vous me résumez, il me faut inclure votre résumé de moi dans mon résumé de vous. C’est-à-dire que la situation se complique de manière très particulière. Dans la relation réciproque de la transaction entre deux personnes, les choses se passent ainsi : je vous totalise mais vous, dans votre totalisation réciproque de moi, vous incluez ma totalisation de vous, de telle manière que ma totalisation de vous inclut une totalisation de votre totalisation de moi et ainsi de suite. Dans la transaction, chacun de nous est une unité synthétique mouvante de totalisation/détotalisation. Par chaque acte, je m’objective moi-même, je m’imprime dans le monde et cette objectivation de moi découle de cette totalisation en cours que je suis. Mais mon objectivation de moi-même échappe à ma sphère de contrôle et pénètre dans la vôtre, de telle manière que vous pouvez interpréter mes actions comme ayant une signification totalement différente de celle que je leur donnais. Je produis librement une impression de moi sur le monde, mais cet acte tout à fait libre produit une objectivation par laquelle, vous, à travers votre liberté, limitez ma liberté. De même, moi, à travers ma liberté, je limite la vôtre.

Cette conception des relations humaines s’éclairera par l’exemple suivant7 : Je regarde subrepticement à travers le trou d’une serrure une scène intime qui se passe dans la pièce voisine. Je m’aperçois d’une présence derrière moi. Je me retourne et découvre que quelqu’un m’observait. À ce moment, il se produit une « hémorragie ». La pure subjectivité que j’ai été en tant qu’observateur de la scène dans la pièce voisine s’écoule de mon monde dans le monde de l’autre, où je ne deviens plus qu’un objet honteux observé par lui – au moins jusqu’à ce que je trouve un moyen de regagner mon existence, de retourner au centre de mon monde, et de réduire l’autre en retour à n’être qu’un objet pour moi. C’est la dialectique entre l’acceptation d’être à la périphérie et la saisie du centre.

Ce que j’ai décrit ici comme une relation réciproque est une relation d’intériorité ; mais les deux personnes sont, de surcroît, des réalités organiques, liées l’une à l’autre par une relation d’extériorité. Les descriptions anatomiques et physiologiques du corps traitent la personne comme un « pur objet » par rapport auquel le biologiste adopte une perspective de pure extériorité. Bien que cette perspective extérieure s’accorde avec certaines idées conventionnelles touchant l’objectivité scientifique, ses limites sont très rapidement atteintes. Ces limites, lorsque nous les découvrons, nous montrent à quel point les théories, disons biochimiques, sur les causes de la schizophrénie ne peuvent nécessairement (quelque avancée que soit la technique biochimique) que manquer leur but, le type d’explication causale qu’elles se proposent.

La rationalité implicite à de telles théories de la cause, que nous appelons rationalité analytique, exclut par définition toute compréhension des relations d’intériorité qui existent entre individus (qu’on appelle parfois intersubjectivité) ; et pourtant, ce sont de telles relations qui fournissent leur médiation à ces séries d’actes que nous appelons le « comportement schizophrénique » : c’est-à-dire à la manière dont la personne étiquetée schizophrène s’objective dans le monde. Si nous voulons comprendre cette médiation, si nous voulons comprendre le comportement schizophrène, ou tout autre comportement, nous avons besoin non seulement d’une technique descriptive spéciale mais d’un type de rationalité radicalement différent de la rationalité analytique des sciences naturelles. Cet autre type de rationalité est la rationalité dialectique.

La rationalité dialectique est concrète en ce sens quelle n’est rien d’autre que son fonctionnement réel dans le monde des entités réelles. C’est une méthode de connaissance au sens où, par connaissance, nous entendons la saisie de structures intelligibles dans leur intelligibilité même. Par ces derniers termes, nous impliquons de la rationalité dialectique qu’elle est compréhensive : elle doit non seulement connaître des objets, mais constituer en même temps ce qui sera pour elle les critères de la vérité (dialectique) des assertions qu’elle émet, touchant ces mêmes objets. La connaissance dialectique des objets est donc inséparable de la connaissance de la connaissance dialectique, et les deux sont des moments nécessaires d’un processus de synthèse que nous appelons précisément la dialectique.

Mais la dialectique n’est pas seulement un principe épistémologique, un principe de connaissance de la connaissance, c’est aussi un principe ontologique, un principe de connaissance de l’être. Il y a un certain secteur de la réalité, un groupe entier de réalités, que nous connaissons, qui sont animées par un mouvement dialectique. La dialectique est donc à la fois une méthode de connaissance et un mouvement au sein de l’objet connu. Ce mouvement n’est pas le processus inerte étudié par les sciences naturelles, mais la praxis, c’est-à-dire l’activité totalisante qui n’est pas simplement constituée par un champ d’événements réels, mais qui se constitue elle-même comme un certain mode de l’être et constitue dans une certaine relation à elle-même un certain champ d’autres êtres. Ce secteur de la réalité est la réalité humaine et son étude scientifique est l’anthropologie, entendue comme la science des personnes.

L’anthropologie ainsi conçue constitue la métathéorie d’un certain nombre de disciplines – la psychologie, la microsociologie, la sociologie, l’anthropologie sociale – dans lesquelles, de manière variable, l’historiographie se trouve incluse, dans la mesure du moins où elle dépasse le pur récit chronologique. L’historiographie est distincte de l’histoire comme activité réelle des individus à laquelle l’étude historiographique s’intéresse. L’histoire est ce que les hommes, tous les hommes, font et ont fait8.

La dialectique est ainsi une activité totalisante dans laquelle sont reliés deux types d’unification : l’unification unifiante (l’acte de connaître) et l’unification unifiée (l’objet connu). L’action et l’interaction humaines et leurs produits sociaux sont intelligibles si nous pouvons déceler en eux le schéma de la synthèse d’une multiplicité en un tout. Si nous pouvons aller plus loin et lier la praxis (les actes d’un individu ou d’un groupe) à l’intention d’un individu ou d’un groupe, alors nous obtenons la compréhension de cette praxis. Si, du fait d’une aliénation, l’acte s’est trouvé séparé de l’intention, nous pouvons encore découvrir son intelligibilité, mais il est devenu incompréhensible. Les effets de la séparation entre l’acte et l’intention sont largement illustrés dans la vie politique, où des personnages politiques, réalisent de pseudo-actes, prennent de pseudo-décisions, et produisent de pseudo-événements, pour se conformer aux intentions de groupes de pression ou d’éminences grises plus ou moins anonymes. Dans de vastes institutions, telles que les hôpitaux psychiatriques, une praxis flotte obscurément entre les divers niveaux de la hiérarchie, sans agent clairement identifiable, pour freiner ou prolonger un certain changement organisationnel.

Dans les familles des patients schizophrènes, les intentions liées aux « actes psychotiques » du patient sont niées ou même se trouvent (par une sorte d’antithèse) retournées de manière telle que les actions du patient prennent l’apparence d’un pur processus, coupé de toute praxis, et peuvent même être vécues par le sujet sous cette forme.

Quand les choses en arrivent là, le patient – celui qu’on a identifié comme tel – doit, afin de donner à sa vision du monde une certaine cohérence, une certaine « santé », inventer une représentation imaginaire de ces mystérieuses influences qui agissent sur lui. C’est ici que trouvent leur sens les « hallucinations » relatives à l’influence exercée par des sujets venus d’autres planètes, ou par des institutions plus proches, telles que l’Église catholique, le parti communiste ou les francs-maçons.

Le patient cherche ainsi à rendre plus intelligible ce qui survient effectivement entre lui et les autres ; les seules voies par lesquelles il puisse y parvenir ont malheureusement été au préalable décrétées « illusoires » par le reste de la société. Cruelle ironie qui fait que lorsque nous nous efforçons de découvrir malgré tout l’intelligibilité, nous courons le risque d’être pris pour des fous ou bien d’être, d’une manière ou d’une autre, rejetés et invalidés.

Les analyses réductrices, qu’elles empruntent leurs termes à la physiologie, à la théorie de l’apprentissage, ou même à la psychanalyse, peuvent, de manière très compétente, faire le portrait détaillé du contexte extra et intra-organique auquel la personne résiste ; mais dans chaque cas, et pour la même raison, la réalité personnelle elle-même est omise. Dans chaque cas, les approches réductrices que nous avons mentionnées, aboutissent à un agrégat spécifique en ses corrélations d’entités inertes, mécanismes neurophysiologiques ou biochimiques, unités instinctives de comportement, tendances libidinales et agressives. Le point d’intersection d’une série de lignes théoriques abstraites est proposé comme la réalité (plus ou moins) irréductible de la personne. Tout cela n’est pas seulement à côté de la question lorsque nous nous interrogeons sur une réalité personnelle, mais ne concerne que quelque chose de complètement différent. Les analyses réductrices nous expliquent de quelle façon, une entité personnelle est constituée au moyen de facteurs qui lui sont extérieurs (même quand ces facteurs sont des forces situées à l’intérieur du corps du sujet, ils sont extérieurs à ce dernier en ce sens qu’ils sont à l’intérieur de son corps considéré comme objet pour un autre et non comme ce corps qu’il est9). La vie personnelle, cependant, n’est pas seulement constituée de l’extérieur, mais se constitue elle-même sur la base de sa constitution extérieure. Autrement dit, la personne se choisit elle-même sur la base de (contre, face à, ou conformément à) la totalité des facteurs qui la conditionnent.

Ces considérations nous laissent entrevoir un schéma plus adéquat qui nous fournirait les bases métathéoriques et métaméthodologiques nécessaires à toute théorie de la vie personnelle et à toute hypothèse touchant les transactions interpersonnelles, au niveau du petit groupe comme à celui de l’histoire. Un tel schéma doit être progressif aussi bien que régressif, synthétique aussi bien qu’analytique ; car, si le mouvement historique de la vie d’une personne en relation avec la vie d’autres personnes consiste en une série de « moments » analysables et de relations entre ces moments, il est dans son essence même une synthèse en train de se faire, une unité mouvante, une totalisation se retotalisant perpétuellement elle-même à partir de l’intériorisation de sa détotalisation par autrui

Il y a d’abord les actes par lesquels une personne se présente elle-même à nous ; dans ces actes, nous décelons une ou des intentions qui se rattachent à un choix antérieur et plus fondamental de soi : cette présentation de soi (de soi qui est pur écoulement excédant perpétuellement la perpétuelle objectivation de soi dans le monde), c’est la dialectique constituée10. D’une description phénoménologique de ce moment constitué, nous passons, par un mouvement régressif, à une dialectique constituante : par ce dernier terme, nous entendons tous les facteurs de conditionnement socio-environnementiels (intra-familiaux, extra-familiaux, socio-historiques, de classe économique) dans la plénitude de leur interpénétration. Mais nous ne pouvons en rester là. Par un mouvement progressif nous devons atteindre la synthèse personnelle, la totalisation totale – la totalisation unique faite par la personne de la totalisation conditionnante, sur la base de sa totalisation de soi. Nous avons alors atteint la « vérité » de la vie de la personne, ou d’un secteur particulier de cette vie.

En d’autres termes, nous devons comprendre ce que le sujet fait avec ce qu’on lui fait, ce qu’il fait de ce dont il est fait. Chacun de ces termes : « ce qu’il fait », « ce qu’on lui fait », « ce dont il est fait », peut être pour sa part l’objet d’une investigation analytique. Mais ils ne sont chacun rien de plus que des « moments ». C’est-à-dire qu’ils sont des termes en opposition avec d’autres à l’intérieur d’une dialectique, et qu’ils ne peuvent être isolés qu’au prix d’une distorsion de tout le reste du tableau global.

Or, si en nous occupant de sujets agissant en relation les uns avec les autres, nous avons affaire à des unités synthétiques, et si le « problème central de la schizophrénie » est posé en termes de sujets agissant de même en relation, nous devrons manifestement opérer à un niveau qui ne saurait comporter réduction au formalisme quantitatif. Nous constatons alors combien est illusoire le point de vue qui veut que tous les exposés généraux empruntent, au moins idéalement, la forme d’expressions mathématiques quantitatives. Nous n’entendons par là nullement exclure toute expression en un langage formel des rapports généraux relatifs à l’interaction personnelle – au contraire, je crois que la mise au point d’un formalisme relationnel non-métrique, est tout à fait possible et qu’il faut y consacrer ses efforts11.

Enfin, en ce qui concerne la généralisation à partir de séries peu nombreuses, et lorsqu’on nous objecte qu’un nombre limité de cas peut donner un ensemble particulier, non représentatif, nous ne saurions mieux faire que rappeler les mots de Kurt Goldstein (1951, p. 25) :

« Cette objection méconnaît complètement la situation réelle… une accumulation de faits, même nombreuse, n’est d’aucun secours si ces faits sont établis de manière imparfaite ; elle ne conduit pas à la connaissance des choses telles qu’elles se passent réellement… Nous devons ne choisir que ces cas qui permettent de formuler des jugements achevés. Et alors, ce qui est vrai pour un cas l’est aussi pour tous les autres. »

En d’autres termes, ce qui peut être analysé faussement comme un parti pris, pourrait être en fait une sélection judicieuse. Les critères de la sélection judicieuse en ce domaine doivent faire l’objet d’un autre essai ; pour le moment contentons-nous d’établir le principe, de le digérer, de l’assimiler, de le réaliser dans la totalité de ses implications, et poursuivons notre travail.

Notre travail porte sur la folie. Il s’intéresse à cette zone très représentative de la folie à laquelle médecins et même savants ont donné l’étiquette de schizophrénie. Que la schizophrénie en tant que maladie existe ou non, c’est ce dont il nous faudra discuter et débattre, mais au-delà de cette incertitude, une certitude repose. Je suis persuadé, et je donnerai quelques-unes de mes raisons, que le processus par lequel quelqu’un se voit désigné comme schizophrène implique une violence subtile, psychologique, mythique, mystique, spirituelle. Cette violence est si tortueuse qu’elle a pu ne pas être démasquée depuis au moins un siècle ; mais nous sommes à présent enfin en mesure de commencer à dire ce qu’elle est.

Cette recherche nous amènera à considérer des structures plus fondamentales, qui nous engageront à leur tour dans une étude de la famille : en particulier, la manière dont la famille se fait la médiation de l’aliénation sociale et de l’étrangeté – dans leur généralité – auprès de tous ses membres, mais principalement et de façon plus destructrice auprès de ses membres les plus jeunes.

Nous étant, je l’espère, délivré nous-même du pseudoscientisme prévalent, piquons notre baguette divinatoire (que l’on pardonne cette fleur de rhétorique) au cœur de la violence qui règne entre les hommes.