V.

« Je crois comprendre vos intentions. Vous voulez me montrer quelles connaissances sont nécessaires pour exercer l'analyse, afin que je puisse juger si le médecin seul y doit prétendre. Or, jusqu'ici je n'ai pas entendu grand-chose de médical, mais beaucoup de psychologie et un peu de biologie ou de science sexuelle. Mais peut-être ne sommes-nous pas encore au bout ? »

- Certes non, il reste encore à combler des lacunes. Puis-je vous adresser une prière ? Voulez-vous me dire maintenant comment vous vous représentez une cure analytique ? Décrivez-la comme si vous deviez vous-même l'entreprendre sur quelqu'un.

- « Ce sera drôle ! Je n'ai certes pas l'intention de clore notre controverse au moyen d'une telle expérience ! Mais je vais faire ce que vous désirez : la responsabilité en retombe sur vous ! Je suppose donc que le malade arrive chez moi et se plaigne de ses maux. Je lui promets guérison ou amélioration, s'il veut m'écouter. Je l'invite alors à me communiquer, en toute sincérité, et ce qu'il sait et ce qui lui vient à l'esprit, sans se laisser arrêter par rien dans ce dessein, pas même quand une chose lui semblera désagréable à dire. N'ai-je pas bien saisi cette règle ? »

- Oui. Mais vous devriez ajouter : même quand ce qui lui vient à l'esprit lui paraît sans importance ou absurde.

- « Bien entendu. Alors, il commence à parler, et j'écoute. Et ensuite ? De ce qu'il dit j'infère quelles impressions, quels événements, quels émois, quels désirs, il a refoulés, pour les avoir rencontrés en un temps où son « moi » était faible encore et en eut peur, au lieu de les regarder en face. Quand je le lui ai appris, il se replace dans la situation d'alors et, grâce à mon aide, s'en tire beaucoup mieux. Les bornes dans lesquelles son « moi » avait été contraint de s'enfermer tombent, et il est guéri. N'est-ce point ainsi ? »

- Bravo, bravo ! Je vois que l'on va pouvoir à nouveau me reprocher d'avoir formé un analyste qui ne soit pas médecin ! Vous vous êtes très bien assimilé tout cela.

- « Je n'ai fait que répéter ce que je vous ai entendu dire, comme quand on récite par cœur. Je ne puis pourtant pas me représenter comment je m'y prendrais, et ne comprends pas du tout pourquoi un tel travail exige, pendant tant de mois, une heure par jour. Il n'est donc, en général, pas arrivé tant de choses à un homme ordinaire, et quant à ce qui fut refoulé dans l'enfance, cela est sans doute chez tout le monde la même chose. »

- On apprend toute sorte de choses en exerçant réellement l'analyse. Par exemple : vous ne trouveriez pas aussi simple que vous le croyez de déduire, d'après ce que le patient vous dit, quels événements il a oubliés, quelles aspirations instinctives il refoula. Il vous dit des choses qui d'abord ont aussi peu de sens pour vous que pour lui. Il faut vous résoudre à envisager d'une manière toute particulière les éléments que l'analysé vous apporte en obéissance à la règle. C'est là une sorte de minerai dont le contenu en métal précieux reste à extraire par des procédés spéciaux. Vous devez alors être prêt à travailler bien des tonnes de minerai ne renfermant que bien peu du métal précieux recherché. Voilà la première raison de la durée du traitement.

- « Comment travaille-t-on cette matière brute, pour m'en tenir à votre comparaison ? »

- En faisant cette hypothèse : ce que le malade vous raconte, comme ce qui lui vient à l'esprit, sont des défigurations de ce que vous cherchez, en quelque sorte des allusions derrière lesquelles il vous faut devinez ce qui se cache. Bref, il vous faut interpréter ces éléments, qu'ils soient souvenirs, idées subites ou rêves. Grâce à vos connaissances techniques, vous vous créez, tout en écoutant, certaines conceptions d'attente, qui vous dirigent dans ce travail.

- « Interpréter ! le vilain mot ! Voilà qui me déplaît. Vous m'enlevez par là toute certitude. Si tout dépend de mon interprétation, qui me garantit que j'interprète bien ? Tout est alors livré à mon arbitraire. »

- Tout doux ! Tout ne va pas aussi mal. Pourquoi voulez-vous que vos propres processus psychiques fassent exception aux lois que vous reconnaissez en ceux des autres ? Quand vous aurez acquis une certaine discipline sur vous-même et serez en possession de connaissances appropriées, vos interprétations resteront indépendantes de vos particularités personnelles et toucheront juste. Je ne dis pas que pour cette partie de la tâche la personnalité de l'analyste soit indifférente. Une certaine finesse d'oreille, pourrais-je dire, est nécessaire pour entendre le langage du refoulé inconscient, et chacun ne la possède pas au même degré. Et avant tout s'impose ici à l'analyste le devoir d'avoir été analysé à fond lui-même, afin d'être capable d'accueillir sans préjugés les éléments analytiques que lui apportent les autres. Cependant il reste toujours l'« équation personnelle », comme on dit dans les observations astronomiques, et ce facteur individuel jouera toujours dans la psychanalyse un plus grand rôle qu'ailleurs. Un homme anormal peut devenir bon physicien ; mais ses propres anomalies l'empêcheront, s'il est analyste, de voir sans déformation les images de la vie psychique. Comme on ne peut convaincre personne qu'il soit anormal, le consentement universel en matière de psychologie profonde sera particulièrement difficile à obtenir. Plus d'un psychologue juge même la situation comme étant sans espoir et pense que chaque sot à le droit de donner pour sagesse sa sottise. J'avoue être plus optimiste. Car notre expérience nous a montré qu'en psychologie aussi on peut arriver à un accord assez satisfaisant. Chaque domaine d'investigation présente ses difficultés spéciales qu'il faut s'efforcer de vaincre. De plus, dans l'art d'interpréter particulier à l'analyse, bien des choses - tout comme en une autre science - peuvent s'apprendre : par exemple, tout ce qui touche l'étrange représentation indirecte par des symboles.

- « Maintenant je n'ai plus aucune envie - même en imagination ! - d'entreprendre sur quelqu'un un traitement analytique. Qui sait quelles surprises m'attendraient encore ! »

- Vous faites bien d'abandonner un tel dessein. Vous commencez à saisir combien il vous faudrait encore apprendre par la théorie et par la pratique. Et lorsque vous avez trouvé l'interprétation juste, vous voilà en présence d'une autre tâche. Vous devez attendre le moment propice pour faire part de votre interprétation au malade, si vous voulez compter sur le succès.

« À quoi reconnaît-on le moment propice ? »

Cela est affaire de tact, et ce tact peut s'affiner beaucoup par l'expérience. Vous commettriez une lourde faute si, dans le désir par exemple de raccourcir l'analyse, vous jetiez à la tête du patient vos interprétations aussitôt que vous les avez trouvées. Vous obtenez ainsi de lui des manifestations de résistance, de refus, d'indignation, mais vous n'obtenez pas que son « moi » prenne possession de ce qui est refoulé. La règle est d'attendre qu'il s'en soit approché tellement qu'il n'ait plus, guidé par vous et votre interprétation, que quelques pas à faire.

- « Je crois que je n'apprendrai jamais cela ! Et quand j'ai pris toutes ces précautions dans l'interprétation, quoi alors ? »

- Alors il vous reste à faire une découverte à laquelle vous ne vous attendez pas.

- « Quelle découverte ? »

- Que vous vous êtes trompé en ce qui regarde votre malade. Que vous ne devez compter aucunement sur son concours ni sur sa docilité, qu'il est prêt à mettre toute sorte de bâtons dans les roues de votre travail commun, bref, qu'il ne veut pas du tout guérir.

- « Non ! Voilà la chose la plus folle que vous m'ayez encore contée ! Je ne la crois d'ailleurs pas. Le malade, qui souffre tellement, qui se plaint de ses maux de façon si pathétique, qui fait de si grands sacrifices pour son traitement, le malade ne voudrait pas guérir ! Ce n'est certes pas ce que vous voulez dire. »

- Remettez-vous : c'est ce que j'entends. Ce que j'ai dit est la vérité, certes pas toute la vérité, mais un fragment très considérable de celle-ci. Le malade veut assurément guérir, mais il veut aussi ne pas guérir. Son « moi » a perdu l'unité, c'est pourquoi il ne peut édifier un vouloir unique. Il ne serait pas un névropathe, s'il était autrement.

« Si j'étais prudent, je ne serais pas Tell 8. »

Les rejetons du refoulé ont fait irruption dans le a moi » et s'y affirment ; or, sur les aspirations ayant cette origine, le « moi » n'a pas plus de maîtrise que sur le refoulé lui-même, et n'en comprend d'ordinaire pas non plus la nature. Car ces malades sont d'une sorte particulière et nous créent des difficultés que nous n'avons pas l'habitude de faire entrer en ligne de compte. Toutes nos institutions sociales sont taillées sur la mesure d'individus ayant un « moi » normal unifié, « moi » que l'on qualifie de « bon » ou de « mauvais », « moi » qui remplit sa fonction ou bien en est expulsé par une influence toute-puissante. D'où l'alternative juridique : responsable ou irresponsable. Ces distinctions tranchées ne conviennent pas aux névropathes. Il faut l'avouer : accorder les exigences sociales avec leur état psychologique n'est pas chose aisée. On l'a vu sur une grande échelle pendant la dernière guerre. Les névropathes qui se soustrayaient au service étaient-ils des simulateurs ou non ? Ils l'étaient et ne l'étaient pas. Quand on les traitait en simulateurs, qu'on leur rendait l'état de maladie très désagréable, ils guérissaient ; mais renvoyait-on au front les soi-disant guéris, ils effectuaient vite à nouveau une « fuite dans la maladie ». On ne savait quoi en faire. Il en est de même des nerveux de la vie civile. Ils gémissent sur leur maladie, mais ils s'en servent jusqu'à épuisement des forces, et veut-on les en priver, ils la défendent comme la lionne proverbiale ses petits. Et il n'y a pas lieu de leur faire un reproche d'une telle contradiction.

- « Mais alors le mieux ne serait-il point de ne pas du tout traiter ces gens difficiles, et de les abandonner à eux-mêmes ? Je ne puis croire que cela vaille la peine de se donner, pour chacun de ces malades, tout ce mal. »

- Je ne puis souscrire à cette proposition. Il est certes plus juste d'accepter les complications de la vie que d'essayer de s'y dérober. Tous les névropathes que nous traitons ne sont peut-être pas dignes des efforts de l'analyse, mais il y a pourtant parmi eux des êtres de grande valeur. Nous devons nous fixer ce but : réduire au minimum le nombre d'individus qui abordent, insuffisamment armés contre elle, la vie civilisée, et c'est pourquoi nous devons recueillir un grand nombre d'observations, apprendre à beaucoup comprendre. Chaque analyse peut être instructive, nous apporter de nouveaux éclaircissements, en dehors même de la valeur personnelle du malade.

- « Cependant, lorsque dans le « moi » du malade une volition s'est constituée en vue de lui garder son mal, celle-ci doit se baser sur des fondements, des motifs, qui doivent par quelque côté pouvoir se justifier. On ne voit pourtant pas pourquoi quelqu'un voudrait être malade, ce que cela lui rapporte. »

- Vous n'avez pas à chercher bien loin. Pensez aux névroses de guerre, à ces névrosés qui n'avaient plus à servir aux armées, parce qu'ils étaient malades. Dans la vie civile, la maladie peut devenir un paravent derrière lequel abriter son infériorité dans sa profession ou dans la concurrence avec ses rivaux ; elle peut, dans la famille, devenir un moyen de contraindre les autres au sacrifice et à des marques d'amour, ou pour leur imposer son vouloir. Voilà qui est encore tout près de la surface de l'inconscient, c'est ce que nous englobons sous ce terme : « bénéfice de la maladie ». Il est cependant curieux que le malade, que son « moi » ignore pourtant tout de l'enchaînement de tels mobiles avec ses propres actions, ces actions en découlant de façon si logique. On combat l'influence de ces aspirations en obligeant le « moi » à en prendre connaissance. Mais il existe encore d'autres mobiles, plus profonds, pour tenir à la maladie, mobiles dont il est plus difficile de venir à bout. Cependant sans une nouvelle excursion au domaine de la théorie psychologique on ne peut comprendre la nature de ces autres mobiles.

- « Allez toujours ! Un peu plus ou un peu moins de théorie, qu'importe maintenant ! »

- Quand j'ai analysé pour vous les relations existant entre le « moi » et le « ça », j'ai supprimé une importante partie de notre doctrine de l'appareil psychique. Nous avons en effet été contraints d'admettre que dans le « moi » lui-même une instance particulière se soit différenciée, que nous appelons le « surmoi ». Ce « surmoi » occupe une situation spéciale entre le « moi » et le « ça ». Il appartient au « moi », a part à sa haute organisation psychologique, mais est en rapport particulièrement intime avec le « ça ». Il est en réalité le résidu des premières amours du « ça », l'héritier de complexe d'Oedipe après l'abandon de celui-ci. Ce « surmoi » peut s'opposer au « moi », le traiter comme un objet extérieur et le traite en fait souvent fort durement. Il importe autant, pour le « moi », de rester en accord avec le « surmoi » qu'avec le « ça ». Des dissensions entre « moi » et « sur moi » sont d'une grande signification pour la vie psychique. Vous devinez déjà que le « surmoi » est le dépositaire du phénomène que nous nommons conscience morale. Il importe fort à la santé psychique que le « surmoi » se soit développé normalement, c'est-à-dire soit devenu suffisamment impersonnel. Ce n'est justement pas le cas chez le névrosé, chez qui le complexe d'Oedipe n'a pas subi la métamorphose voulue. Son « surmoi » est demeuré, en face du « moi », tel un père sévère pour son enfant, et sa moralité s'exerce de cette façon primitive : le « moi » doit se laisser punir par le « surmoi ». La maladie est utilisée comme moyen de réaliser cette « autopunition » ; le névrosé doit se comporter comme s'il était en proie à un sentiment de culpabilité qui, pour être apaisé, aurait besoin de la maladie comme châtiment.

- « Voilà qui est vraiment mystérieux ! Le plus curieux de l'affaire est que cette force de la conscience morale du malade ne doive pas non plus lui devenir consciente. »

- Oui, nous commençons seulement à comprendre le sens de toutes ces importantes relations. C'est pourquoi mon exposé dut passer par cette phase obscure. Je puis maintenant poursuivre. Nous appelons toutes les forces qui s'opposent au travail de guérison les « résistances » du malade. Le « bénéfice » qu'il retire de sa maladie est la source d'une première résistance, le « sentiment inconscient de culpabilité » représente la résistance du « surmoi », qui est le plus puissant facteur et, par nous, le plus redouté. Nous rencontrons encore d'autres résistances au cours du traitement. Quand le « moi », dans la première enfance, a entrepris un refoulement par peur, cette peur subsiste et s'extériorise en résistance chaque fois où le « moi » doit s'approcher du refoulé. Enfin songez que cela ne s'accomplit pas sans peine quand un processus instinctif, qui depuis des décades suivait un certain chemin, doit tout à coup en prendre un nouveau qu'on vient de lui ouvrir. On pourrait appeler ceci la résistance du « ça ». La lutte contre toutes ces résistances est la tâche principale de la cure analytique, celle des interprétations pâlit à côté. Mais justement ce combat et le fait d'avoir surmonté les résistances modifient le « moi » du malade et le renforcent au point que nous pouvons, la cure terminée, envisager sans inquiétude sa conduite à venir. Vous comprenez par ailleurs maintenant pourquoi le traitement est si long. La longueur du chemin à parcourir et la richesse des éléments à traiter n'en sont pas la cause décisive. Le principal est que le chemin soit libre. Un parcours, en temps de paix, est accompli en deux heures de chemin de fer : une armée, en temps de guerre, y peut être retenue des semaines par la résistance de l'ennemi. De telles luttes demandent du temps aussi au domaine psychique. Je dois malheureusement constater que tous les efforts tendant à raccourcir sensiblement la cure analytique ont jusqu'ici échoué. Le meilleur moyen de la raccourcir semble être de l'accomplir correctement.

- « Si j'avais eu la moindre envie d'entreprendre sur votre métier et de tenter moi-même d'analyser quelqu'un, votre exposé des résistances m'en eût guéri. Mais qu'en est-il de l'influence personnelle de l'analyste, qui, vous l'avez accordé, existe ? Ne vient-elle pas en compte contre les résistances ? »

- Vous faites bien d'en parler. Cette influence personnelle est notre plus puissante arme dynamique, elle est l'élément nouveau que nous introduisons dans la situation, le vrai moteur de la cure. Le contenu intellectuel de nos éclaircissements n'en saurait tenir lieu, car le malade, qui partage tous les préjugés ambiants, ne nous croirait pas davantage que ne le font nos critiques du monde scientifique. Le névrosé s'attache à son travail de par la foi qu'il a en l'analyste, et croit en celui-ci de par une attitude sentimentale particulière qu'il acquiert envers lui. De même l'enfant ne croit que les gens auxquels il est attaché. Je vous ai déjà dit dans quel sens nous utilisons cette très puissante influence « suggestive ». Nous ne l'employons pas comme moyen d'étouffer les symptômes - ce qui différencie l'analyse des autres méthodes psychothérapiques - mais comme force motrice permettant au « moi » du malade de surmonter ses résistances.

- « Et quand cela réussit, tout ne va-t-il pas alors au mieux ? »

- Oui, cela devrait être. Mais surgit alors une complication inattendue. Ce fut peut-être la plus grande des surprises pour l'analyste : le sentiment que le malade se met à lui porter est d'une nature toute particulière. Le premier médecin - ce n'était pas moi - qui tenta une analyse se heurta déjà à ce phénomène, et en fut décontenancé. Ce sentiment est, en effet, pour parler clair, de nature amoureuse. Voilà qui est curieux, n'est-ce pas ? Surtout si vous pensez que l'analyste ne fait rien pour le provoquer, que tout au contraire il se tient personnellement éloigné du patient et s'entoure d'une certaine réserve. Et si de plus vous observez que cet étrange sentiment ne tient aucun compte des conditions réelles qui d'ordinaire favorisent ou non l'amour : attrait personnel, âge, sexe, état social. Cet amour se déroule entièrement sur le mode obsessionnel. Certes, ce caractère ne reste par ailleurs pas étranger aux autres amours, aux amours spontanées. Vous le savez, le contraire est fréquent, mais dans la situation analytique, cet amour à forme obsessionnelle est de règle, sans qu'on en puisse pourtant trouver une explication rationnelle. On pourrait le croire : les rapports du malade à l'analyste ne devraient comporter qu'une certaine dose de respect, de confiance, de reconnaissance et de sympathie humaine Au lieu de cela, cet amour, qui lui-même fait l'impression d'une manifestation maladive.

« Mais voilà qui devrait être favorable à votre cure analytique ! Qui aime est docile et prêt à tout par amour.

- Oui, il en est ainsi au début, mais ensuite, quand cet amour s'est renforcé, sa nature réelle apparaît, et l'on voit alors par combien de côtés il est incompatible avec la tâche de l'analyse. L'amour du patient ne se contente plus d'obéir, il devient exigeant, demande des satisfactions et de tendresse et de sensualité, réclame l'exclusivité, se fait jaloux, montre de plus en plus son envers, l'hostilité et la vengeance couvant sous tout amour qui ne peut atteindre son objet. En même temps, ainsi que tout amour, il prend la place de tout autre contenu que pourrait avoir l'âme : il éteint l'intérêt porté à la cure et à la guérison, bref, nous n'en pouvons douter, cet amour s'est installé au lieu de la névrose et le résultat de notre travail a été le remplacement d'une forme morbide par une autre.

- « Voilà qui semble désespéré ! Que faire alors ? Abandonner l'analyse ? Mais comme, dites-vous, un tel résultat est constant, on ne pourrait donc accomplir aucune analyse. »

- Utilisons d'abord la situation en vue de notre enseignement. Ce qu'elle nous aura appris pourra nous aider à la maîtriser. N'est-il pas très remarquable qu'il nous soit loisible de transmuer n'importe quelle névrose en un état amoureux maladif ?

Notre conviction qu'à la base des névroses se retrouve toujours une part de vie amoureuse anormalement affectée doit, par cette observation, s'affermir, inébranlable. Ainsi nous reprenons pied et nous osons prendre cet amour lui-même comme objet de l'analyse. Nous pouvons remarquer encore autre chose. L'amour « analytique » ne se manifeste pas dans tous les cas aussi clair et net que j'ai tenté de vous le décrire. Pourquoi ? On le comprend bientôt. Dans la mesure même où les tendances sensuelles et les tendances hostiles de son amour voudraient se manifester s'éveille, chez le malade, une opposition contre celles-ci. Il lutte contre elles, il cherche, sous nos yeux, à les refouler. Et maintenant nous comprenons ce qui se passe ! Le malade répète, sous la forme de cet amour pour l'analyste, des événements psychiques qu'il a déjà une fois vécus - il a transféré sur l'analyste des attitudes psychiques qui étaient déjà prêtes en lui et sont en rapport intime avec sa névrose. Et il répète aussi sous nos yeux ses réactions de défense d'alors ; il aimerait reproduire, dans ses rapports avec l'analyste, toutes les vicissitudes de cette période oubliée de sa vie. Ce qu'il nous montre est ainsi le noyau de son histoire intime, il la reproduit de façon palpable, présente, au lieu de s'en souvenir. Cette énigme : l'amour de transfert, est ainsi résolue, et l'analyse peut se poursuivre justement grâce à l'aide de la nouvelle situation qui d'abord semblait la menacer.

- « Voilà qui est subtil ! Et le malade vous croit-il aisément quand vous lui affirmez qu'il est, non pas vraiment épris, mais seulement contraint de rejouer une vieille pièce ? »

- Tout en dépend, et la pleine habileté dans le maniement du transfert a pour but d'y arriver. Vous le voyez : les exigences de la technique analytique atteignent ici leur point culminant, Ici peuvent se commettre les fautes les plus lourdes comme s'obtenir les plus grands succès. Une tentative d'étouffer ou de négliger le transfert, afin de s'épargner des difficultés, serait absurde ; quoi que l'on ait fait par ailleurs, ce procédé ne mériterait pas le nom d'analyse. Renvoyer le malade dès que les désagréments de sa névrose de transfert se font jour n'aurait pas plus de sens. Ce serait, en outre, une lâcheté : on ressemblerait à quelqu'un qui, ayant évoqué les esprits, s'enfuirait dès qu'ils apparaissent. À la vérité, parfois on y est contraint : des cas se présentent où l'on ne peut se rendre maître du transfert, une fois celui-ci déchaîné, et où l'on doit interrompre l'analyse, mais il faut du moins avoir lutté contre les mauvais esprits jusqu'au bout de ses forces. Céder aux exigences que le transfert inspire au patient, satisfaire ses aspirations tendres ou sensuelles n'est pas seulement interdit par des considérations morales justifiées, ruais serait aussi tout à fait impropre comme moyen technique pour atteindre au but de l'analyse. Le névrosé ne peut pas être guéri simplement parce qu'on lui permet la reproduction sans retouches d'un cliché inconscient prêt en lui à l'avance. Se laissât-on entraîner à des compromis, offrît-on au malade une satisfaction partielle en échange de son ultérieure collaboration au travail analytique, il faudrait faire attention de ne pas se trouver dans la ridicule situation de l'ecclésiastique qui devait convertir l'agent d'assurances malade. Le malade demeura mécréant, mais le prêtre s'en retourna assuré. La seule issue possible hors la situation du transfert est celle-ci : rapporter le tout au passé du malade, tel qu'il le vécut réellement, ou tel qu'il l'édifia dans son imagination, servante de ses propres désirs. Et cette tâche exige, de la part de l'analyste, beaucoup d'adresse, de patience, de calme et d'abnégation.

- « Et où le névrosé aurait-il déjà vécu l'amour prototype de son amour de transfert ? »

- Dans l'enfance, en général dans ses rapports à l'un de ses parents. Vous vous rappelez quelle importance nous avons dû attribuer à ces toutes premières relations affectives. Ainsi le cercle ici se ferme.

- « Avez-vous enfin terminé ? Je m'embrouille un peu dans tout ce que j'ai entendu. Mais dites-moi encore : où et comment apprend-on tout ce que l'on a besoin de savoir pour exercer l'analyse ? »

- Il existe actuellement deux instituts où l'enseignement de la psychanalyse est professé. Le premier, celui de Berlin, a été organisé par le docteur Max Eitingon, pour la Société psychanalytique de Berlin. Le second est entretenu par la Société psychanalytique de Vienne à ses propres frais et grâce à des sacrifices considérables. La participation des autorités se borne pour l'instant aux nombreuses entraves apportées à ces jeunes initiatives. Un troisième institut didactique va s'ouvrir à Londres, par les soins de la Société psychanalytique de Londres, sous la direction du docteur E. Jones. Dans ces instituts, les candidats sont pris en analyse, reçoivent un enseignement théorique dans des cours traitant de tous les sujets qui leur importent, et profitent de l'expérience des analystes plus anciens quand, sous la surveillance de ceux-ci, ils entreprennent leurs premiers essais sur des cas faciles. Il faut environ deux ans pour former ainsi un analyste. Bien entendu n'est-on alors qu'un débutant, pas encore un maître. Ce qui fait encore défaut doit être acquis par l'exercice de l'analyse et par la fréquentation des sociétés psychanalytiques où les jeunes membres rencontrent les plus âgés qui échangent avec eux leurs idées. La préparation à l'activité analytique n'est nullement simple et aisée, le travail est difficile, la responsabilité lourde. Mais qui subit une telle discipline, fut analysé, comprit de la psychologie de l'inconscient ce qui se peut aujourd'hui enseigner, acquit des connaissances dans la science de la vie sexuelle, qui apprit la technique délicate de la psychanalyse, l'art de l'interprétation, la lutte contre les résistances et le maniement du transfert, n'est plus un profane au domaine de la psychanalyse. Il est devenu capable d'entreprendre le traitement des troubles névrotiques, et pourra, avec le temps, y réaliser tout ce qu'on est en droit d'attendre de cette thérapeutique.


8 « Wär ich besonnen, hiess ich nicht der Tell... » Schiller, Wilhelm Tell. (N. d. T.)