VIII.

Il est temps de prendre du recul pour regrouper nos résultats. Nous cherchons manifestement un point de vue qui établisse le sens de l’angoisse, une alternative qui sépare, à propos de l’angoisse, la vérité de l’erreur. Mais c’est difficile. L’angoisse n’est pas aisée à concevoir. Jusqu’à présent nous n’avons obtenu que des termes qui se contredisent, et entre lesquels, sans préjugé, le choix est impossible. Je propose maintenant d’avoir recours à une autre méthode. Nous voulons impartialement rassembler tout ce que nous pouvons dire sur l’angoisse, et, en attendant, renoncer à l’espoir d’une nouvelle synthèse.

L’angoisse est, en première ligne, quelque chose de senti ; nous l’appelons un état affectif, bien que nous ne sachions pas non plus ce que c’est qu’un affect. Elle a, comme émotion, le caractère très manifeste de déplaisir, mais cela ne suffit pas à la qualifier. Nous ne pouvons pas appeler angoisse tout déplaisir. Il y a d’autres émotions de déplaisir (tensions, douleurs, deuil), et l’angoisse doit avoir d’autres particularités en dehors de sa qualité de déplaisir. Une question : réussirons-nous à comprendre les différences entre ces divers états affectifs de déplaisir ?

Nous pouvons, toutefois, extraire quelque chose de l’émotion spécifique que comporte l’angoisse. Son déplaisir paraît présenter une nuance particulière. C’est difficile à démontrer mais c’est probable. Cela n’aurait rien d’étonnant. Mais en dehors de cette nuance propre, difficilement isolable, nous percevons dans l’angoisse des sensations corporelles plus nettes, que nous rapportons à des organes définis. Comme la physiologie de l’angoisse ne nous intéresse pas, il nous suffit de mettre en relief quelques exemples typiques de ces sensations : nous mentionnons donc les plus fréquentes et les plus nettes, celles qui se manifestent dans les organes de la respiration et dans le cœur. Elles sont, pour nous, des preuves que des innervations motrices, donc des processus de décharge, ont une part dans l’ensemble des phénomènes de l’angoisse. L’analyse de l’état d’angoisse nous donne donc :

1) Un caractère spécifique de déplaisir ;

2) Des processus de décharge ;

3) Des perceptions [conscientes] de ces processus.

Les points 2) et 3) nous donnent déjà une différence entre l’angoisse et les états apparentés comme le deuil et la douleur. Dans ceux-ci les manifestations motrices ne font pas figure de partie intégrante. Dans le cas où elles se présentent, elles ne sont pas partie intégrante, mais sont séparées de l’affect comme ses corollaires ou des réactions sur lui. L’angoisse est donc un état particulier de déplaisir comportant des actions de décharge qui coulent dans des voies déterminées à l’avance. D’après nos conceptions générales, nous croirons qu’à la base de l’angoisse se trouve un accroissement de l’excitation qui, d’une part, crée l’état de déplaisir, mais qui, d’autre part, atténue l’angoisse, grâce aux décharges sus-indiquées. Mais cette conception purement physiologique nous suffit à peine. Nous sommes tentés de faire l’hypothèse qu’une condition historique56 est ici présente qui relie solidement entre elles les sensations et les innervations de l’angoisse. En d’autres termes l’état d’angoisse est la reproduction d’un événement vécu qui renfermait les conditions de pareil accroissement d’excitations et de la décharge canalisée dans les voies déterminées, événement vécu qui, partant, confère au déplaisir de l’angoisse son caractère spécifique.

En ce qui concerne l’homme, la naissance nous semble être cet événement vécu, prototypique, et, par suite, nous avons tendance à voir dans l’état d’angoisse, une reproduction du trauma de la naissance.

Nous n’avons pas prétendu par là que l’angoisse occuperait une situation exceptionnelle parmi les états affectifs. Nous pensons que les autres états affectifs sont également la reproduction d’événements anciens d’importance vitale, éventuellement pré-individuels. Cela nous autorise à considérer leurs manifestations comme analogues à des accès d’hystérie qui se produisent dans une névrose hystérique, acquise à un certain âge et selon les vicissitudes d’une vie individuelle, accès dont la genèse, révélée par l’analyse, montre leur signification de symboles mnémoniques. Car les manifestations affectives peuvent, en tant que reproductrices d’événements antérieurs, prototypiques, être interprétées comme des accès hystériques standardisés, typiques, éventuellement préformés de façon congénitale57. Bien entendu il serait très désirable de pouvoir démontrer le bien-fondé de cette conception pour une série d’états affectifs autre que l’angoisse, mais nous sommes, aujourd’hui, encore loin de l’avoir fait.

Le rattachement de l’angoisse à l’événement de la naissance n’est pas sans susciter des objections qui se présentent à première vue. L’angoisse est une réaction qui se produit probablement dans tous les organismes, en tout cas dans tous les organismes d’un niveau évolué. La naissance, par contre, est vécue par les seuls mammifères, et c’est une question de savoir si elle a, chez eux tous, la signification d’un trauma. Il y a donc des états d’angoisse dont la naissance n’est pas le prototype. Mais cette objection ne respecte pas la barrière qui sépare le biologique du psychologique. Précisément parce que l’angoisse doit remplir une fonction biologiquement indispensable comme réaction à l’état de danger, il se peut qu’elle ait été agencée de façon très diverse chez les différents êtres vivants. Nous ne savons pas non plus si, chez les êtres vivants éloignés de l’homme, elle a le même contenu de sensations et d’innervations que chez l’homme. Cela n’empêche pas que, chez l’homme, l’angoisse prend pour modèle le processus de la naissance.

Si telle est la structure et l’origine de l’angoisse, surgit une autre question : quelle est sa fonction ? Dans quelles occasions se produit-elle ? La réponse paraît être facile et ne saurait être que celle-ci : l’angoisse apparaît comme réaction à un état de danger, elle sera régulièrement reproduite dès que cet état se représentera.

Mais à ceci, il y a lieu de faire quelques remarques. Les innervations de l’état originel d’angoisse étaient probablement tout aussi sensées et pratiques que les phénomènes musculaires de la première attaque hystérique. Si l’on veut expliquer l’attaque hystérique, on n’a qu’à chercher la situation dans laquelle les mouvements en question étaient les éléments d’une activité justifiée. Ainsi, probablement pendant la naissance, l’orientation de l’innervation vers les organes de la respiration a préparé d’avance l’activité des poumons, et l’accélération du battement du cœur a voulu lutter contre l’empoisonnement du sang. Cette opportunité disparaît naturellement dans la reproduction ultérieure de l’état d’angoisse comme état affectif, comme elle manque aussi dans l’attaque qui répète [une situation prototypique] d’hystérie. Si l’individu est exposé à une nouvelle situation dangereuse, il peut donc facilement être inutile que l’individu réponde par l’état d’angoisse qui convenait comme réaction à un danger antérieur, au lieu de produire la réaction adéquate au danger présent.

Mais l’opportunité se présente de nouveau si la situation dangereuse est reconnue proche et est signalée par l’accès d’angoisse. L’angoisse peut alors être relayée aussitôt par des mesures plus appropriées. Il se présente ainsi deux possibilités d’apparition de l’angoisse : l’une inopportune, dans une nouvelle situation, l’autre opportune, visant la signalisation d’un danger et la protection contre celui-ci.

Mais qu’est-ce qu’un « danger » ? Dans l’acte de la naissance un danger objectif se présente pour la conservation de la vie, nous savons ce que cela veut dire selon la matérialité des faits. Mais psychologiquement, cela ne nous dit rien du tout. Le danger de la naissance n’a encore aucun contenu psychique. Assurément, nous ne pouvons rien supposer chez le fœtus qui se rapprocherait, en quelque manière, d’un genre de connaissance concernant la possibilité d’un débouché sur l’anéantissement de la vie. Le fœtus ne peut rien remarquer qu’un trouble dans l’économie de sa libido narcissique. De grandes sommes d’excitation pénètrent en lui, produisent des sensations désagréables d’un nouveau genre, maints organes imposent au psychisme des investissements accrus, ce qui est comme le prélude de l’investissement objectal qui va bientôt commencer. Lesquels de ces éléments seront utilisés dans la suite comme signal d’une « situation dangereuse » ?

Nous savons malheureusement trop peu de choses de la constitution psychique du nouveau-né pour répondre directement à cette question. Je ne puis même garantir que la description donnée ici soit valable.

Il est facile de dire que le nouveau-né reproduira l’affect d’angoisse dans toutes les situations qui lui rappelleront l’épisode de la naissance. Mais le point décisif demeure de savoir par quoi et de quoi il se souvient.

Il nous reste à peine autre chose à faire qu’à étudier les occasions dans lesquelles le nourrisson, et l’enfant un peu plus âgé, se montre prêt à développer de l’angoisse. Rank dans son livre Le traumatisme de la naissance fait un essai très poussé pour démontrer les rapports des premières phobies de l’enfant avec l’impression que l’événement de la naissance a produite. Seulement je ne puis pas tenir son essai pour réussi. On peut lui faire deux objections : la première s’attaquera à sa supposition que l’enfant aurait reçu des impressions sensorielles définies, en particulier de nature visuelle, à sa naissance, dont le renouvellement peut provoquer le souvenir du trauma de la naissance, et avec lui, la réaction par l’angoisse. Cette hypothèse n’est pas du tout démontrée et est très improbable. Il n’est pas croyable que l’enfant ait conservé du processus de la naissance d’autres sensations que les sensations tactiles et coenesthésiques. Si donc, plus tard il présente de l’angoisse devant les petits animaux qui disparaissent dans les trous ou qui en sortent, Rank explique cette réaction par la perception d’une analogie qui ne peut cependant pas être frappante pour un enfant. Secundo, Rank, en appréciant ces situations d’angoisse ultérieures, souligne, selon ses besoins, soit l’influence du souvenir de l’heureuse existence intra-utérine, soit le souvenir de quelque trouble traumatique de celle-ci, par suite de quoi les portes sont ouvertes à une interprétation ad libitum. Certains cas de cette angoisse infantile s’opposent directement à l’emploi du principe de Rank. Si l’enfant est placé dans l’obscurité et la solitude, nous devrions nous attendre à ce qu’il accueille avec satisfaction ce rétablissement de la situation intra-utérine, et quand le fait que, justement, il réagit avec angoisse, est rapporté au souvenir d’un trouble de ce bonheur, on ne peut pas plus longtemps méconnaître ce qu’il y a de forcé dans cet essai d’explication.

Je dois tirer la conclusion que les premières phobies infantiles ne permettent pas un rattachement direct à l’impression de l’acte de la naissance et ont échappé totalement, jusqu’à présent, à toute explication. Une certaine disposition à l’angoisse n’est pas à méconnaître chez le nourrisson. Elle n’est pas à son maximum aussitôt après la naissance pour diminuer ensuite lentement, mais ne se manifeste que plus tard avec le progrès du développement psychique, et se maintient pendant une certaine période de l’enfance. Si ces phobies du premier âge s’étendent au delà de cette période, elles éveillent le soupçon d’un trouble névrotique, encore que leur rapport avec les névroses bien nettes ultérieures de l’enfance ne soit en aucune façon éclairci pour nous.

Seulement peu de cas de la manifestation de l’angoisse infantile nous sont intelligibles, nous devons nous en tenir à ceux-ci. Ainsi, quand l’enfant est seul, quand il est dans l’obscurité et lorsqu’il trouve une personne étrangère à la place d’une personne qui lui est familière (la mère). Ces trois cas se réduisent à un seul et même élément constitutif : le regret de l’absence de la personne aimée (désirée). Mais à partir de là, la voie est libre pour la compréhension de l’angoisse et pour la synthèse qui harmonise les contradictions qui paraissent s’y associer.

L’image mnésique de la personne désirée est assurément intensément investie, probablement d’abord de façon hallucinatoire. Mais cela n’a aucun résultat58 et il y a apparence que ce regret se retourne en angoisse. On a bien l’impression que cette angoisse serait l’expression d’un désarroi, comme si l’enfant, être encore peu développé, ne savait utiliser d’une façon meilleure cet investissement qui se confond avec le regret. L’angoisse apparaît ainsi comme une réaction à l’ennui de l’absence de l’objet désiré et s’imposent à nous, par analogie, les hypothèses qu’aussi l’angoisse de la castration a pour contenu l’appréhension de la séparation d’avec un objet fortement apprécié et que l’angoisse la plus originelle (« angoisse primitive » de la naissance) a surgi lors de la séparation d’avec la mère.

La considération suivante nous fait dépasser cette accentuation de la perte de l’objet. Quand le nourrisson aspire à la perception de la mère, c’est parce qu’il sait déjà par expérience que la mère satisfait sans tarder tous ses besoins. La situation qu’il évalue comme « dangereuse », contre laquelle il veut être garanti, est donc celle de la non-satisfaction, de l'accroissement de la tension provenant des besoins contre lesquels il est impuissant. Je pense qu’à partir de ce point de vue, tout se coordonne : la situation de la non-satisfaction, dans laquelle des éléments d’excitation atteignent une ampleur et une intensité génératrices de déplaisir, sans être dominés grâce à une utilisation psychique ou à une décharge, cette situation doit être pour le nourrisson analogue à l’expérience vécue de la naissance, doit être pour lui la répétition de la situation dangereuse ; le fait qui est commun aux deux situations comparées est le trouble dans l’économie des forces psychiques, trouble résultant de l’accroissement des éléments d’excitation qui exigent d’être liquidés : ce fait est donc le noyau propre du « danger ». Dans les deux cas, apparaît la réaction d’angoisse qui se présente encore comme utile chez le nourrisson, puisque l’orientation de la décharge sur la musculature respiratoire et vocale a maintenant pour effet que la mère soit appelée, comme, précédemment, grâce à cette orientation de la décharge, s’était déclenchée l’activité des poumons pour apaiser les excitations internes du nouveau-né. À part cette caractéristique, il n’y a pas lieu de postuler que l’enfant  ait conservé d’autres impressions relatives au danger couru à l’occasion de sa naissance.

Avec l’expérience qu’un objet extérieur perceptible peut mettre fin à la situation dangereuse rappelant la naissance, le contenu du danger se déplace maintenant de la situation créée sur le plan de l’économie psychique vers sa condition, la perte de l’objet. La perception de l’absence de la mère devient maintenant le danger à l’apparition duquel le nourrisson donne le signal d’angoisse avant que la situation redoutée n’ait apparu sur le plan de l’économie psychique.

Cette transformation marque un premier grand progrès dans la sollicitude de la conservation de soi-même, elle implique en même temps, le passage de la production automatique et non voulue de l’angoisse, sous le coup du danger, à sa reproduction intentionnelle59 comme signal de danger.

Dans les deux cas, aussi bien comme phénomène automatique que comme signal sauveur, l’angoisse apparaît comme un produit de l’extrême embarras psychique du nourrisson, embarras qui forme, de façon bien logique, la contre-partie inévitable de son impuissance biologique si marquée. Cette coïncidence frappante : qu’aussi bien l’angoisse de la naissance que l’angoisse du nourrisson renvoient à la condition de la séparation d’avec la mère, n’a besoin d’aucune interprétation psychologique ; elle s’explique de façon assez simple, biologiquement, par le fait que la mère, qui avait d’abord satisfait tous les besoins du fœtus par les dispositifs de son corps, continue à remplir la même fonction, partiellement par d’autres moyens, aussi après la naissance. La vie intra-utérine et la première enfance sont beaucoup plus comprises dans une connexion de continuité que nous ne le ferait croire la césure impressionnante de l’acte de la naissance. La mère, comme objet, remplace pour l’enfant, sur le plan psychique, la situation fœtale biologique. Nous devons néanmoins ne pas oublier que, dans la vie intra-utérine, la mère n’était aucunement un objet, et qu’à ce stade de la vie il n’existait aucun objet.

Il est facile de voir que, dans ce rapport connexe d’idées, il n’y a aucune place pour une abréaction du trauma de la naissance, et qu’on ne saurait trouver d’autre fonction à l’angoisse que celle d’un signal pour éviter la situation dangereuse. Or, la prise en considération de la perte de l’objet, comme condition de l’angoisse, nous fait avancer encore un bout sur notre chemin. De même, la transformation de l’angoisse corrélative à la phase suivante de l’évolution, transformation qui inaugure l’angoisse de castration dans la phase phallique, ne nous fait pas quitter le domaine d’une angoisse de séparation : cette angoisse renvoie, également, à la peur de perdre un objet. Le danger est, ici, la séparation du sujet de ses organes génitaux. Une suite de pensées de Ferenczi, qui paraît pleinement justifiée, nous fait ici nettement connaître la ligne du rapport entre ce danger et les éléments antérieurs de la situation dangereuse. La haute appréciation narcissique du pénis renvoie au fait que la possession de cet organe comporte l’assurance d’une nouvelle réunion avec la mère (avec l’ersatz maternel) dans l’acte du coït. Le dépouillement de ce membre est tout à fait semblable à une séparation nouvelle de la mère, et signifie, partant, à son tour, être exposé sans défense à une tension de besoins créatrice de déplaisir (comme dans la naissance), mais le besoin dont l’accroissement est redouté, est maintenant spécialisé, c’est celui de la libido génitale, ce n’est plus un besoin quelconque comme à l’époque du nourrisson.

J’ajoute ici que l’imagination du retour au corps maternel est l’ersatz du coït pour l’impuissant (inhibé par la menace de castration). Au sens de Ferenczi, on peut dire : l’individu qui a voulu se faire représenter par son organe génital en vue d’un retour dans le corps maternel, remplace maintenant régressivement cet organe par toute sa personne.

Les progrès dans le développement de l’enfant, l’accroissement de son indépendance, la différenciation plus accentuée de son appareil psychique en plusieurs instances, l’apparition de nouveaux besoins, ne peuvent demeurer sans influence sur la nature du danger qui est redouté. Nous avons poursuivi le changement de celui-ci depuis que l’appréhension visait la perte de l’objet maternel jusqu’à ce qu’elle aboutît à la crainte de la castration, et nous voyons le pas suivant de l’évolution, provoqué par la puissance du surmoi. Lorsque l’instance parentale dont on redoutait la castration, devient impersonnelle60, le danger redouté perd ses contours définis. L’angoisse de la castration évolue en celle qui caractérise la mauvaise conscience, en angoisse sociale. Il n’est plus facile d’indiquer ce qu’on redoute alors par l’angoisse. La formule « séparation, exclusion de la horde » s’applique seulement à cette portion du surmoi qui s’est développée ultérieurement en s’appuyant sur des prototypes sociaux, et non pas au noyau du surmoi qui correspond à l’instance parentale introjectée. D’une manière générale, c’est la colère, le châtiment du surmoi, la perte d’amour de la part de ce dernier, que le moi évalue comme un danger et auquel il répond par le signal d’angoisse. Comme dernière transformation de cette angoisse inspirée par le surmoi, m’est apparue l’angoisse de la mort (en même temps que de la vie)61, l’angoisse devant les puissances du Destin en tant que projection du surmoi.

Précédemment, j’ai, un jour, attribué une certaine valeur à l’assertion que ce sont les quantités libidinales soustraites à un investissement normal par le refoulement, qui sont utilisées lors de la production et de l'extériorisation de l’angoisse. Cela me paraît aujourd’hui à peine digne d’être signalé. La différence consiste en ce que j’ai cru précédemment que l’angoisse surgissait automatiquement, dans chaque cas, par un processus relevant de l’économie des forces psychiques, tandis que ma conception présente de l’angoisse, comme signal intentionnel du moi62 en vue d’influencer le dispositif plaisir-déplaisir, nous rend indépendants de cette contrainte économique.

Il n’y a naturellement rien à dire contre l’hypothèse que le moi emploie, pour éveiller l’angoisse, précisément l’énergie rendue disponible lorsqu’elle se retire [d’un objet condamné] au moment du refoulement ; seulement la question de savoir où l’énergie qui alimente l’angoisse a été puisée, a maintenant perdu pour nous son importance.

Une autre proposition, que j’ai formulée un jour, exige maintenant d’être éprouvée à la lumière de notre nouvelle conception. C’est l’assertion que le moi serait le siège par excellence de l’angoisse63. Je pense qu’on pourra en démontrer le bien-fondé. Nous n’avons, en vérité, aucune raison d’attribuer au surmoi une manifestation d’angoisse quelle qu’elle soit. Mais lorsqu’on a parlé d’une angoisse du ça, il n’y a pas lieu d’y contredire, il ne s’agit que de corriger simplement une expression maladroite. L’angoisse est un état affectif qui, naturellement, ne peut être éprouvé que par le moi. Le ça ne peut pas avoir de l’angoisse comme le moi ; il n’est pas organisé, il ne peut pas apprécier des situations dangereuses. Au contraire c’est un événement particulièrement fréquent que des processus se préparent ou s’accomplissent dans le ça, qui donnent au moi un motif de développer de l’angoisse. En fait, les refoulements probablement les plus anciens, comme la majorité de tous ceux qui suivront, sont motivés par cette angoisse du moi devant certains processus qui se déroulent dans le ça. Nous distinguons ici une fois de plus, et à bon droit, ces deux cas : il se produit quelque chose dans le ça qui rend actuelle pour le moi telle ou telle situation dangereuse, quelque chose qui le pousse, en même temps, à donner le signal d’angoisse pour que, dans le ça, se produise ainsi l’inhibition — et l’autre cas, que la situation analogue au trauma de la naissance se présente dans le ça, situation dans laquelle est provoquée automatiquement la réaction d’angoisse. On rapproche les deux cas entre eux lorsqu’on établit que le deuxième correspond à la situation dangereuse première et originelle, alors que le premier correspond à une condition d’angoisse qui est dérivée plus tard de la situation originelle. Ou bien, si on se rapporte aux affections qu’on trouve réellement en clinique, le deuxième cas est réalisé dans l’étiologie des névroses actuelles, pendant que le premier demeure caractéristique pour l’étiologie des psycho-névroses.

Nous voyons maintenant que nous n’avons pas à démentir le résultat de nos recherches antérieures, mais seulement à les mettre en harmonie avec de nouveaux points de vue. On ne doit pas rejeter l’idée que dans l’abstinence ou lors d’un trouble, par suite d’abus, dans le cours de l’excitation sexuelle64 et dans le détournement de cette excitation de son cheminement à travers les instances du psychisme, une angoisse naît directement de la libido — c’est-à-dire que cet état d’impuissance du moi contre une tension excessive des besoins s’établit, cet état d’impuissance qui, comme dans la naissance, se résout en développement d’angoisse, auquel cas c’est une possibilité peu importante mais toute proche, que l’excédent de la libido non employée trouve justement son débouché dans le développement de l’angoisse. Nous voyons que sur le terrain de ces névroses actuelles se développent, avec une facilité particulière, des psycho-névroses, c’est-à-dire que le moi fait des efforts pour épargner et maîtriser, par la formation de symptômes, l’angoisse qu’il avait appris à maintenir en suspens pendant un certain temps. Probablement l’analyse des névroses de guerre traumatiques dont le nom d’ailleurs embrasse des affections très variées nous aurait révélé qu’un grand nombre de ces affections participent aux caractères des névroses actuelles.

Lorsque nous représentions le développement des appréhensions se manifestant dans les situations dangereuses successives à partir du prototype originel des affres de la naissance, nous étions loin d’estimer que toute condition d’angoisse ultérieure enlève tout simplement sa vigueur à la condition d’angoisse antérieure. Les progrès du développement du moi contribuent, il est vrai, à dévaluer une situation dangereuse redoutée antérieurement et à l’écarter. De sorte qu’on peut dire qu’à un âge déterminé du développement individuel, répondrait adéquatement une certaine condition d’angoisse. Le danger de l’incapacité psychique correspond à l’époque de la non-maturité du moi. De même que le danger de la perte d’un objet aimé correspond au fait de ne pouvoir agir seul, situation caractéristique des premières années de l’enfance, le danger de la castration à la phase phallique, et l’angoisse que crée le surmoi à l’époque de latence. Mais pourtant, toutes ces situations dangereuses peuvent se conserver et coexister comme conditions d’angoisse, les unes à côté des autres, et provoquer dans le moi des réactions d’angoisse aussi à des époques ultérieures par rapport aux époques adéquates. Dans cette hypothèse [ou bien les différentes conditions d’angoisse agiront alternativement et successivement]65, ou bien plusieurs d’entre elles seront simultanément efficaces. Il est possible aussi qu’il existe des rapports plus étroits entre le type de la situation dangereuse redoutée et la forme de la névrose qui en est le corollaire66.

Lorsque, dans une partie antérieure de ces études, notre attention fut attirée sur l’importance du danger de castration dans plus d’une affection névrotique, nous nous sommes efforcé de ne pas surestimer cet élément, vu qu’il ne pourrait pas avoir un poids décisif pour les malades du sexe féminin, certainement plus prédisposés à la névrose que le sexe masculin. Nous voyons maintenant que nous ne devons pas nous exposer à l’erreur de reconnaître dans l’angoisse de castration le seul moteur des processus de défense qui amènent un sujet à la névrose67. J’ai analysé en un autre endroit, la manière dont le développement de la petite fille est incliné vers l’investissement tendre d’un objet à travers le complexe de castration68. Précisément chez la femme, l’appréhension du danger de la perte de l’objet aimé paraît être restée la condition d’angoisse la plus efficace. Nous devons préciser cette condition d’angoisse par une petite modification : il ne s’agit plus de la peur de l’absence ou de la perte de l’objet lui-même, mais de la peur de perdre l’amour de l’objet. Vu qu’il est certainement établi que l’hystérie a une plus grande affinité avec la féminité, de même que la névrose obsessionnelle en a une avec la virilité, on a, tout de suite, l’impression que la condition d’angoisse qu’est la perte de l’amour, jouerait dans l’hystérie un rôle semblable à celui que joue la menace de la castration dans les phobies et l’angoisse que crée le surmoi dans la névrose obsessionnelle.


56 Il s’agit ici de l’« histoire » qu’est la vie d’un individu humain. (N. des T.)

57 Nous avons traduit ce passage en prenant, apparemment, des libertés avec le texte, mais c’était le seul moyen de n’en pas trahir le sens. Et nous suggérons quelques exemples : l’aimance est un souvenir de l’allaitement, la colère, un souvenir du sevrage, la rêverie euphorique, un rappel de l’euphorie intra-utérine. (N. des T.)

58 C’est-à-dire, que cela ne fait pas revenir la personne désirée. (N. des T.)

59 Cf. plus bas, texte et n. 1. (N. des T.)

60 C’est-à-dire, lorsque le surmoi se forme. (N. des T.)

61 La vie nous épouvante par des tâches insolubles, mais la mort, au lieu d’être un havre, nous épouvante comme seuil désagréable à franchir et comme lieu mystérieusement inconnu. (N. des T.)

62 Freud veut dire que le moi, sur une première perception du danger, met en branle le dispositif plutôt inconscient « plaisir-déplaisir » qui alors seulement crée, dans le moi, le véritable état d’alarme d’où jaillissant les réactions. (N. des T.)

63 Cf. déjà plus haut. (N. des T.)

64 Freud pense aux caresses vaines, à la masturbation, au coït interrompu. (N. des T.)

65 Sous-entendu dans le texte allemand. (N. des T.)

66 Quand nous avions différencié le moi du ça, notre intérêt devait aussi se renouveler à propos du problème du refoulement. Jusqu’à présent il nous avait suffi de prendre en considération dans ce processus les éléments qui se manifestent dans le moi, savoir le retrait du refoulé de la conscience et de la motilité, et la formation d’ersatz du refoulé, c’est-à-dire des symptômes ; en ce qui concerne la tendance instinctuelle refoulée, nous avions admis qu’elle resterait, pendant un temps indéterminée, inchangée dans l'inconscient. À présent, l’intérêt se tourne vers les destinées du refoulé conscient et nous soupçonnons qu’une telle continuité inchangée et inchangeable ne va pas de soi, peut-être n’est-elle même pas habituelle. La tendance instinctuelle originale est, en tout cas, inhibée par le refoulement et a été dérivée de son but. Mais sa poussée initiale a-t-elle été maintenue telle quelle dans l'inconscient et s’est-elle montrée résistante contre les influences modifiantes et dévaluantes de la vie ? Est-ce que, en somme, les anciens désirs persistent encore, dont l’existence antérieure nous est signalée par l’analyse ? La réponse paraît près de nous et sûre. Les désirs anciens et refoulés doivent encore persister dans l’inconscient, puisque nous trouvons encore efficaces leurs rejetons, les symptômes. Mais la réponse n’épuise pas le sujet, elle n’établit pas la différence entre les deux possibilités, si l’ancien désir agit maintenant rien que par ses rejetons auxquels il a transféré toute son énergie d’investissement, ou si, en outre, il s'est lui-même maintenu. Si son destin était de s’épuiser dans l’investissement de ses rejetons, il reste encore une troisième possibilité, qu’il soit revivifié dans le cours de la névrose par la régression, si anachronique soit-il au moment de sa manifestation. On ne doit pas tenir ses explications pour oiseuses. Beaucoup parmi les phénomènes de la vie psychique morbide et normale paraissent exiger qu’on soulève de pareilles questions. Dans notre étude sur la Disparition du complexe d’Œdipe, notre attention a été attirée sur la différence entre le simple refoulement et la suppression réelle d’une ancienne tendance dans le domaine des désirs. (N. de l’A.)

67 D’une part Freud met, dans ce qui suit, la crainte de la perte de l’amour à côté de la crainte de la castration ; d’autre part, il ne faut pas se méprendre sur l’absence du danger de castration pour la femme. L’idée d’avoir été châtrée joue, selon Freud, un rôle important chez la femme. Le complexe de castration joue, sous une forme différente, un rôle décisif pour la femme et pour l’homme. (N. des T.)

68 Qui cependant n’est pas le seul facteur responsable. (N. des T.)