Chapitre IX. Le monde intérieur

La seule façon pour nous de donner une idée d'un ensemble complexe de phénomènes simultanés est de les décrire isolément et successivement. Il en résulte que nos exposés pêchent par leur unilatérale simplification et ont besoin d'être complétés, remaniés, c'est-à-dire rectifiés.

Le moi donc s'interpose entre le ça et le monde extérieur, satisfait les exigences du premier, recueille les perceptions du second, pour les utiliser sous la forme de souvenirs, enfin, soucieux de sa propre conservation, il se voit contraint de se prémunir contre les excessives revendications qui l'assaillent de deux côtés différents. Dans toutes ses décisions, il obéit aux injonctions d'un principe de plaisir modifié. Mais cette manière de se représenter le moi ne vaut que jusqu'à la fin de la première enfance (jusqu'à 5 ans environ). À cette époque un important changement s'est effectué : une fraction du monde extérieur a été abandonnée, tout au moins partiellement, en tant qu'objet et, (au moyen de l'identification), s'est trouvée intégrée dans le moi, ce qui signifie qu'elle fait désormais partie du monde intérieur. Cette nouvelle instance psychique continue à assumer les fonctions autrefois réservées à certaines personnes du monde extérieur ; elle surveille le moi, lui donne des ordres, le dirige et le menace de châtiment, exactement comme les parents dont elle a pris la place. Nous appelons cette instance le surmoi et la ressentons, dans son rôle de justicier, comme notre conscience. Chose remarquable, le surmoi fait preuve souvent d'une sévérité qui dépasse celle des parents véritables. C'est ainsi qu'il ne se borne pas à juger le moi sur ses actes, mais aussi et tout autant sur ses pensées et sur ses intentions non mises à exécution et dont il semble avoir connaissance. Rappelons-nous que le héros de la légende d'Œdipe se sent responsable de ses actes et se châtie lui-même, bien que le destin inéluctable annoncé par l'oracle eût dû, à ses propres yeux comme aux nôtres, l'innocenter. En fait, le surmoi est l'héritier du complexe d'Œdipe et ne s'instaure qu'après la liquidation de ce dernier. Son excessive rigueur n'est pas à l'image d'un modèle réel, mais correspond à l'intensité de la lutte défensive menée contre les tentations du complexe d'Œdipe. Philosophes et croyants pressentent ce fait lorsqu'ils affirment que l'éducation ne saurait inculquer aux hommes le sens moral, ni la vie en société le leur faire acquérir, parce qu'il émane d'une source plus haute.

Tant que le moi vit en bonne intelligence avec le surmoi, la différenciation entre leurs manifestations respectives reste malaisée, mais toute tension, toute mésentente, sont nettement perçues. Les tourments que cause le remords correspondent exactement à la peur de l'enfant devant la menace d'une éventuelle perte d'amour, menace remplacée par l'instance morale. Par ailleurs, quand le moi a pu résister à la tentation de commettre une action réprouvée par le surmoi, son amour-propre s'en trouve flatté et sa fierté s'accroît, comme s'il avait réalisé quelque gain précieux. C'est ainsi que le surmoi, bien que devenu fraction du monde intérieur, continue cependant à assumer devant le moi le rôle du monde extérieur. Pour l'individu, le surmoi représente à tout jamais l'influence de son enfance, les soins et l'éducation qu'il a reçus, sa dépendance à l'égard de ses parents, ajoutons que cette enfance, pour bien des gens, se prolonge notablement par la vie en famille. Ce ne sont pas seulement les qualités personnelles des parents qui entrent en ligne de compte, mais tout ce qui a pu produire sur eux quelque effet déterminant, leurs goûts, les exigences du milieu social, les caractères et les traditions de leur race. Ceux qui aiment les généralisations et les distinctions subtiles diront que le monde extérieur où l'individu se meut, après sa séparation d'avec ses parents, représente la puissance du présent, que son ça, avec ses tendances héréditaires, représente le passé organique et que son surmoi, nouveau venu, figure avant tout le passé de civilisation que l'enfant, au cours de ses courtes années d'enfance, est, pour ainsi dire, obligé de revivre. Il est rare que de semblables généralisations soient exactes dans tous les cas. Une partie des conquêtes de la civilisation a certainement laissé des traces dans le ça même, où une grande partie des apports du surmoi trouve un écho ; un grand nombre d'événements vécus par l'enfant auront plus de retentissement dans le cas où ils répètent des événements phylogénétiques très anciens. « Ce que tes aïeux t'ont laissé en héritage, si tu le veux posséder, gagne-le12. » C'est ainsi que le surmoi s'assure une place intermédiaire entre le ça et le monde extérieur. Il réunit en lui les influences du présent et du passé. Dans l'instauration du surmoi, on peut voir, semble-t-il, un exemple de la façon dont le présent se mue en passé.


12 Gœthe : Faust, Première Partie :

Was Du ererbt von Deinen Vätern hast,

Erwirb es, um es zu besitzen.